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UNE ARAIGNÉE DANS UN RAYON DE SOLEIL

Je tombai dans cet larmes et je faillis m'y noyer. Jean-Paul Richtbr.

Le coupé s'arrêta devant une maison d'assez bonne apparence. On indiqua à Maurice le rez-de-chausséô. Il comptait sur deux ou trois étages à monter pour se recueillir, et, se voyant dans la nécessité d'entrer de plainpied, il fut un peu déconcerté. La visite qu'il allait faire offrant quelque embarras, il jugea convenable de consolider ses gants avant de sonner. On trouve souvent une bonne phrase en réparant le désordre de sa toilette. Soudain, la porte devant laquelle il hésitait s'entr'ouvre : une

voix de femme murmure des paroles respectueuses, et une espèce de soutane sort à reculons et vient presque se heurter contre lui. Sentant un obstacle, l'inconnu se retourne et salue Maurice, qui distingue un ecclésiastique élégant et jeune en habits de ville. Durant ce petit manège la porte s'était refermée. Il fallut sonner. Un domestique d'une vingtaine d'années, à l'air doux et cafard, vint ouvrir et introduisit Maurice, avec mystère, humblement, comme dans un lieu sacré.

Un Christ en croix décorait l'antichambre, si on peut appeler décoration la copie d'une copie d'une œuvre parfaitement inconnue de quelque chrétien de bonne volonté. Dans la salle à manger, saint Vincent de Paul ramassait des enfants au coin des bornes, en face du portrait d'une princesse de la famille régnante. Maurice, à la suite du modeste serviteur, traversa un salon plein de tableaux et d'oeuvres de sainteté : une Vierge au crayon noir, dessinée sans aucun doute dans une école, était accrochée à côté d'un crucifix en filigrane d'argent rapporté de Gênes; des portraits de famille se mêlaient à des peintures et à des gravures religieuses ; une étagère chargée des ex-voto de la sainte galanterie supportait de jolies futilités confondues avec des niaiseries enfantines. D'un piano ouvert semblait s'exhaler une hymne sacrée. Une portière de tapisserie séparait ce salon d'un boudoir délicieux, petit, coquet, chargé de fleurs qui envoyaient le pur encens de leur fraîche haleine à un rameau de buis attaché à un bénitierd'ébène placé au-dessus d'un prie-Dieu richement sculpté. Un livre sombre reposait sur le pupitre. Le recueillement et la paix régnaient dans cet oratoire drapé d'étoffe brune. Un tapis assourdissait les pas. Une petite bibliothèque à jour, suspendue légèrement à la droite d'une cheminée basse, contenait les livres de choix recommandés par les pieux et les orthodoxes. Un ennui qui n'était pas trop désagréable vous saisissait dès l'entrée.

La décoration de ce lieu de dévotion semblait faite avee grand art. Sous les tentures ne devaient pas se cacher les mauvaises pensées, ces papillons aveugles qui bourdon*nent lourdement le soir et nous heurtent de leurs ailes de velours. Une porte de ce délicieux réduit donnait sur un jardinet, et vers le fond un pli de draperie dénotait une entrée de chambre à coucher.

Madame d'Aygaliers tenait un volume in-8°, & couverture jaune, raccordée avec du papier bleu, quand Maurice entra. Le livre disparut sous le couvercle d'un pupitre à main déposé sur la cheminée. Le jeune homme s'inclina gauchement, et fut reçu par un salut plein d'une grâce heureuse.

— Que vous êtes bon, monsieur ! lui dit madame Anne d'Aygaliers. Je parlais de vous tout à l'heure au frère Ramissaire, et je remerciais Dieu avec lui de ce que ses bénédictions ne sont pas perdues. A ehacun satâche, monsieur. Vous pratiquez la sainte morale parmi les vôtres ; le frère Ramissaire va courir les missions dangereuses; Vos rôles sont beaux à tous deux et non moins difficiles l'un que l'autre.

Ces paroles, prononcées d'une voix bientimbréeet avec une grande simplicité, émurent vivement Maurice. L'œil de madame d'Aygaliers le caressait doucement. La veille il aurait volontiers jeté son cœur à la tête de madame Dionay et se fut fait philosophe avec elle ; maintenant une autre femme l'entraînait d'un mot et lui eût fait parler du Japon et de la Chine avec attendrissement, si elle n'avait pas eu mieux à dire.

Je ne sais pas quel âge un romancier peut donner à une femme sans choquer son lecteur. Le style souvent n'explique pas assez le personnage, et quand un chiffre énoncé n'est pas accompagné des broderies de l'art et de toutes les guirlandes des fleurs d'automne, on doit craindre d'avoir dépassé la mesure. Nous connaissons tous de fort

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aimables créatures qui ont de grands enfants à marier et même mariés ; ces êtres charmants ont un âge que nous n'avons pas toujours su. Madame d'Aygaliers avait cet âge-\a. Son point de repère à eUi était une fille d'environ dix-huit ans.

Maurice voyait devant lui une femme grande, mince, même un peu maigre, qui paraissait avoir reçu le don mystérieux de la beauté durable. Les cheveux châtains qui la couronnaient se lissaient en bandeaux somptueux et se tordaient derrière la tête, coquets et séduisants comme un chignon de fillette. Le caractère de la figure révélait que depuis longtemps la volonté le façonnait ; la physionomie avait perdu de son aspect naturel qu'on eût retrouvé peut-être sous des couches de grimaces sérieuses, sortes de masques vivants que les plus habiles ne savent pas arracher.

Certaines pensées assidues modifient le visage. Le benêt le plus pacifique est enlevé à son village par le service militaire ; mis au régime de la gloire, familiarisé avec les idées belliqueuses, il rapporte au pays une tournure farouche; qu'il entre au séminaire, au lieu d'aller à l'armée, et ses traits contracteront des habitudes de cafarderie béate» L'hygiène de l'âme façonne le corps. La beauté des femmes subit ces changements. La vie, avec ses rires et ses larmes, nous farde à sa guise ; la joie et la douleur ont des façons différentes de disposer leurs rides.

Madame d'Aygaliers s'était fait une tête de sainte 'et de martyre. L'ovale de la figure allongé laissait percer une maigreur pleine de charmes. Les joues se creusaient imperceptiblement quand elle parlait ; le sourire s'y montrait rarement et semblait aussi étranger qu'une hirondelle en hiver : il avait dû s'envoler vers des contrées de jeunesse. Les yeux, grands, profonds, inquiétants, brillaient de lueurs mystérieuses ; le teint était pâle ; la bouche, fine, sévère, plissée et fanée comme est le soir une

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feuille de rose cueillie le matin, paraissait avoir posé ses baisers sur toutes les stations d'une passion humaine ou divine. L'atmosphère de cette femme s'appelait la tentation.

Une jeune et fraîche enfant inspire un hommage pur et désespérant, pareil à l'idée du paradis, dont les récompenses sereines nous paraissent quelquefois monotones. La perfection ennuie comme le calme, comme l'immensité, comme la vertu. Les femmes irrésistibles sont celles chez qui on devine des dangers, dont l'âme est divisée en cercles comme l'enfer du Dante, qui sont à la fois feu, glace, désert ; dont les*yeux doivent éclater en larmes, un beau jour, entraînant un secret ; dont les remords attendent une consolation; dont la vie a besoin d'être réhabilitée ; dont l'amour est un ogre, vivant de serments terribles, d'exigences infinies, de soumissions dégradantes : pécheresses qui se font adorer comme des saintes, et vous infligent les horribles supplices du jeune roi des îles Noires. Nous rêvons tous le ciel ici-bas, mais nous sommes fous de l'enfer.

La beauté de madame d'Aygaliers dégageait des séductions magiques. Peut-être, comme la reine des Mille et une Nuits, préférait-elle un esclave noir au charmant prince qui l'aimait ; peut-être les fascinations qu'elle exerçait mentaient-elles ; peut-être qu'en elle l'amour ne brûlait pas, pareil à ces lumières froides qui s'exhalent des marécages et courent sur les bruyères, langues inquiètes, âmes glacées, aux lueurs bleues, fantômes de flammes qui attirent vers l'abîme.

Maurice contemplait cette femme avec une curiosité ardente. Pas de coquetterie apparente. Ce grand corps, simplement vêtu d'étoffes sombres, s'allongeait avec harmonie, bien dessiné et remuant une taille fine, à la fois indiquée et dissimulée. D'une manche large sortait un bras aminci, terminé par une longue main effilée. La

maigreur prêtait à l'ensemble une distinction qui captivait. Les gestes graves et rares étaient d'une belle ligne et paraissaient habitués au commandement.

Maurice, en examinant cette £pme, se demandait : — Où a-t-elle pu connaître mon père? Elle devina sa pensée.

— Je vous dois, monsieur, quelques éclaircissements sur ma conduite. Les intentions ont beau être bonnes, encore faut-il agir avec discrétion. J'ai connu monsieur votre père à une époque où il prêta ses services à la charité publique , durant une épidémie. Je découvris chez lui un cœur noble, et je le fis entrer dans la Société de bienfaisance où vous venez de faire un si généreux début. Il mourut. Je lui portai mes prières. Ce n'est pas la coutume de se conduire ainsi, me dira-t-on ; les femmes qui se respectent ne se donnent pas ainsi en spectacle. C'est possible. Mais si ma considération dépendait de la façon dont je me soumets aux préjugés, je me regarderais comme une femme bien malheureuse. Le tort que j'ai eu peut-être a été de m'adresser à vous d'une manière si brusque. Je n'ai vu que le noble côté de l'idée et ne m'en suis préoccupée que trop tard, au point de vue mondain. Le frère Ramissaire, auquel j'ai soumis mes scrupules, m'a approuvée en me disant que tout généreux élan prête au scandale, et que pour le bien toutes les voies sont sages.

•rjJEn vérité, madame, répondit Maurice, je m'aperçoifljue nos cÂtes sont intervertis. C'est à moi de vous remercier, et^rvenais non-seulement vous apporter ma reconnaissance pour une fois, mais encore l'offre de ma bonne volonté pour toujours.

Un bruit se fit à la porte qui donnait sur le petit jardin. Maurice se retourna.

—Ne vous dérangez pas, monsieur, c'est ma fille, dit madame d'Aygaliers; puis, sur un ton plus familier, elle ajouta : — Entre, Léontine, n'aie pas peur, — Le jeune

homme se leva; Une belle personne se montra : limage de sa mère à dix-huit ans. Ce que Tune était en peinture à l'huile, assombrie par le temps, aux couleurs fondues et harmonisées quoiqu^runies, l'autre l'était en pastel brillant, frais, gracieux. '

Mademoiselle Léontine d'Aygaliers portait des cheveux aussi abondants que ceux de sa mère, mais un peu plus clairs de ton. Le teint était rose , la peau transparente, l'œil brun et velouté. La nature généreuse semblait avoir créé cette enfant avec amour. Son corps splendide se cachait sous les contraintes de la jeune fille; ainsi une belle statue achevée attend, derrière la toile d'un atelier, le jour où. elle sera admirée. La vie frémissait en elle, et ses épaules portaient la pudeur comme une robe de bure, comme la peau d'âne de la princesse de Perrault. Sa bouche s'ouvrait en grenade frémissante, avide de soleil; ce n'était pas une Psyché, c'était une Antiope. Son ravisseur ne devait pas être un maigrelet et gracieux amour qui pose sur le front de l'adolescente un baiser pâle et léger comme un papillon ; le Dieu se révélerait à elle sous la forme violente des amants sauvages.

— Léontine, dit madame d'Àygaliers quand sa fille fut entrée, monsieur est M. Maurice Delayen, qui a donné une fête à nos pauvres ; car votre offrande, ajouta-t-elle en se tournant vers lui, a valu à nos protégés une distribution exceptionnelle? cela a été pour eux l'équivalent d'un avènement ou d'une naissance de roi. *

Maurice s'inclina, et la jeune fille lui adressa une trèssavante révérence.

Elle regarda ce personnage si généreux, de la façon dont certaines femmes examinent les princes russes, et se sentit prise de respect pour cette puissance mystérieuse dont il disposait. Le charme de sa personne se trouvait relevé par le talisman de sa fortune.

Une perversité précoce ne poussait pas Léontine à des

désirs calculés; la tentation s'épanouissait naïvement dans son cœur. La richesse, les titres, la gloire, toutes les couronnes humaines appartiennent aux femmes et doivent leur revenir. Aussi aajjrent-elles toutes après les beaux noms et les grands états de maison ; aussi les hommes illustres sont-ils à elles, et elles les aiment de cette tendresse vaniteuse qui cache une curiosité et un hommage. Le fâcheux, c'est que la plupart du temps elles ne recherchent dans la fortune que l'argent, dans la noblesse qu'une vaine supériorité, et se livrent à des admirations peu scrupuleuses, enivrées par le succès, Méprenant d'amour pour des monstres heureux ou des héros ridicules.

Léontine était une Érigone altérée, une Eve impatiente des paradis nouveaux. Maurice à ses yeux ne paraissait pas moins merveilleux que Persée ou Roger, montés sur le Pégase et Y Hippogriffe. Depuis l'5ge où la vie envahit notre être, elle se trouvait, au milieu de la paix intime de la maison maternelle, exposée sur le rocher d'Andromède et d'Angélique. A sa vanité, montée au haut de la tour, elle criait à chaque instant : Anne , ma sœur Anne , ne vois-tu rien venir? Le bonheur chez les parents n'est souvent que l'esclavage des tièdes tendresses. Quand vient la saison de bâtir les nids, l'oiseau en cage a beau voir on lit tout prêt de coton bien tendre, de l'eau pure et ses graines préférées, il aimerait mieux courir tous les hasards de îâ liberté.

Madame d'Aygaliers raconta très-longuement à Maurice le genre de bienfaisance qu'elle pratiquait. S'il eût écouté, il aurait probablement compris ; il la regardait. Elle parla de tout, des pauvres, des riches, de sa fille, du bon Dieu, de plusieurs duchesses et princesses, de deux ou trois ministres, de sa fille encore ; elle eut des sourires et des larmes bien conduits, bien utilisés; elle fut charmante. L'histpire- du frère Ramissaire fut mêlée à tout cela.

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Maurice, émerveillé, ravi, hasarda quelques compliments excessifsqui furent accueillis comme le pain quotidien. Décidément il fallait à cette femme un char de nuages et un budget de fée.

Léontine n'écoutait pas ces paroles si souvent dites par sa mère devant elle. Semblable a ces Esméraldas qui , à force d'accompagner leur père sur les places publiques, ne s'occupent plus des vieilleries débitées aux badauds, et suivent dans l'espérance et le beau temps un rêve de jeunesse, ainsi elle cherchait sur toutes les circonstances nouvelles de sa vie à poser les bases d'un avenir matériellement calme.

Il n'y a pas de pays où la jeune fille ait moins de liberté qu'en France. Dominée par ses parents, influencée par eux, claquemurée dans un intérieur, elle garde pour elle toutes ses sensations. L'indépendance anglaise et américaine offre moins de dangers. Chez nous, on dispose de son enfant, convaincu qu'elle ne peut pas avoir d'idées. Souvent, il est vrai, elle en manque complètement, et devient une femme sotte, acariâtre, et reproduit exactement dans sa maison la demeure qu'elle a quittée. Là où il y a peu de souffrances, le moraliste n'a que faire. Celles qui sont intelligentes, — et je laisse de côté les luttes du cœur engagé, les révoltes nerveuses, les larmes secrètes, les yeux creusés, la beauté maigrie, la séquestration morale, le martyre de celles qui aiment, on m'accuserait de tomber dans le romanesque, et l'impossible ; je reste dans le triste du triste ; — les jeunes filles intelligentes sentent se développer un monde d'émotions personnelles qu'elles cachent et qu'on ne soupçonne pas autour d'elles. Assistant aux luttes d'un ménage qui veut faire figure dans la société où le hasard l'a placé, ces âmes comprimées devinent les secrets un à un. Elles voient que le mariage est une association, que les vertus sont des capitaux embarrassants, des lingots inutiles et

que, pour les besoins du monde, on a créé un papiermonnaie à coupures inûnies appelées les convenances ; elles entendent, au petit foyer domestique, parler si souvent du rôle de l'argent, elles découvrent tant de gênes, tant d'économies sourdes, que peu à peu elles se dessèchent. Ce sont de pauvres vierges au cœur tristement corrompu. Leur romanesque ne s'élève pas jusqu'aux, nuages; l'imprévu pour elles n'est plus ce jeune premier vertueux apparu dans les insomnies ; c'est un mari quelconque qui aura une position. Si un rêvé subsiste dans ces esprits, si une illusion survit, on ajourne l'idéal à des temps meilleurs. Il s'agit d'abord d'entrer dans le paradis; on verra plus tard s'il est doux d'en sortir, ou s'il n'est pas plus commode d'y demeurer avec le serpent.

La visite de Maurice se prolongeait au delà des limites convenables. Il profita pour s'en aller de l'arrivée d'une malheureuse femme tenant par la main un enfant malade. Il assista à l'accueil évangélique que fit madame d'Ayga- Bers à ces gens. Elle prit le petit et l'embrassa. Elisabeth de Hongrie au milieu des misérables ne peut pas avoir été plus belle ni plus sainte. L'infortuné qu'elle caressait de baisers n'offrait que des haillons et des gourmes. Sa face couverte de croûtes, ses yeux dont les cils' étaient rongés par l'humeur, sa bouche baveuse, ses cheveux pleins de mystères, cette plaie vivante inspiraient le dégoût au jeune homme, et madame d'Aygaliers, simplement, sans répugnance, avec des sourires, approcha cet enfent de sa belle tête, l'appuya sur son beau corps, se laissa manier par ces petites mains sales. Puis, retenant Maurice qui voulait partir :

— Attendez, dit-elle, et voyez où va votre argent. C'est Dieu qui vous envoie, brave femme! Voilà un riche qu'il faut bénir dans vos prières 1

Et elle remit un peu d'argent aux mains de la malheureuse avec quelques vêtements pour son enfant.

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— Une autre fois, si votre fils n'est pas mieux tenu, je vous gronderai, ajouta-t-elle. La propreté est la moitié de la santé. Êtes-vous allée chez le médecin pour ces yeux-là? Ce n'est rien, mais occupez-vous-en. Si je le revois dans cet état, je l'y conduirai moi-même.

Maurice rentra chez lui ému d'admiration. Il ne raconta rien h Arsène, sinon qu'il s'était acquitté de sa visite. Arsène comprit et n'interrogea pas son ami. un ne reparla plus de madame d'Aygaliers, et cependant Maurice y retourna souvent. Tout devenait un prétexte pour revoir cette femme. Il était à cet âge où l'on croit avoir besoin de prétextes, où l'on se figure avoir des comptes à rendre à sa conscience jeune et naïve.

Quand une pensée nous absorbe, nous échappons à nos vrais amis. Ils nous revoient aux heures de déceptions et de chagrin. Arsène mit un tel soin à ne pas faire allusion à cette aventure, que Maurice put croire qu'il dissimulait de la façon la plus vraisemblable. Les choses marchèrent si vite que madame d'Aygaliers reçut son admirateur presque tous les jours.

Les ressources de cette femme étaient infinies ; elle avait mille aspects, sans cesse charmante. Sa maison ressemblait à un reposoir perpétuel. Les pauvres célébraient toutes ses joies, sa fête, celle de sa fille ; les fleurs abondaient, et là où les humbles apportaient le rosier maladif ou la giroflée roturière, Maurice, mettant les serres au pillage, offrait les arbustes les plus nouveaux aux noms les plus difficiles. C'est que lui aussi était un mendiant dans la maison et le premier de tous.

Les madones d'Italie ne sont pas mieux traitées. Lq jeune homme se hasarda à mêler à ses cadeaux les fleurs de pierre qui se portent aux bras et au. cou, les végétations pâles et rouges de la mer, qui ne se fanent jamais et s'épanouissent dans les cheveux. On le gronda doucement. Il osa continuer.

Petit à petit les pauvres repnuyèrerit. Les marches do l'église où il portait ses adorations lui parurent trop encombrées; les instants de solitude après lesquels il aspirait étaient trop mélangés de bienfaisance. Il perdait sa vie aux pieds d'une sœur de charité.

Léontine d'Aygaliers le gênait aussi. Fantôme de la beauté jeune, elle apparaissait et semblait le deviner avec ses grands yeux. Attiré par la fascination, il adressait de douces paroles à la jeune fille, et la mère bienheureuse souriait. Revenant à son désir, il ne s'occupait plus que de madame d'Aygaliers, et Léontine, immobile et ravissante, le rappelait à elle. L'hésitation a des heures de charme, mais la souffrance succède vite. 11 s'accusa 'de son irrésolution; il en accusa les deux femmes. En réalité, ce n'était qu'un rôle mal pris : tous ses vœux allaient à la mère.

Un soir, Maurice rentra furieux. Madame d'Aygaliers, qui depuis longtemps lui parlait de son mari, venait de lui faire faire sa connaissance. Comprenant par l'instinct le ridicule de sa situation, il fuyait cette rencontre. Madame d'Aygaliers, sans avoir l'air d'insister, savait disposer du hasard dans une certaine mesure. Elle venait de présenter son adorateur à son mari. M. Delayen fut d'autant plus irrité que le chef d'une si belle famille lui fit l'effet d'un vaurien vulgaire. Petit, chauve, rond, commun de langage et de gestes, l'époux de la charmante Anne tendit une main joyeuse et familière au jeune homme.

Quelles pouvaient être les occupations de cet homme? Toujours absent, on ne le voyait que très-rarement. Sa femme ne lui parlait, avec une sorte d'autorité respectueuse, que pour lui donner des commissions. Étranger à tout ce qui se faisait dans la maison, il paraissait ne pas être chez lui, et n'en concevait pas de souci du reste. Doué d'un certain esprit de mauvais goût, il fit à Maurice l'éloge de sa femme d'une façon qui déplut au jeune

homme. La sainte fut jugée terre à terre. Les miracles qu'elle opérait par ses paroles, par ses regards, par son âme, ne reçurent que cet éloge : Elle remuerait des montagnes.

La femme est un engrenage ; quand on y prend les 'manches de sa veste, on y passe tout entier.

Fr. Socui.

Ce soir-là, en rentrant dépité dans un appartement de la rue de \bl Paix qui venait d'être meublé richement, on pensa à Arsène; on sentait le besoin d'être grondé, et pour rien au monde pourtant on n'aurait avoué ses griefs. Les mystères communs engendrent les mauvais soupçons. Pour la première fois l'ange infaillible prenait terre ; pour la première fois le temple se réduisait aux proportions d'un ménage qui laisse percer ses secrets. Maurice ne put pas rester chez lui. 11 courut chez madame Dionay. Arsène, au coin du feu, lisait tout haut un roman. Quand on sonna, il cacha le volume.

— Tiens I c'est toi! s'écria l'interne. Si madame Dionay n'était pas souffrante, je suppose qu'elle aurait lieu de t'adresser des reproches. — Paule détourna trèsgracieusement l'occasion qui se présentait de gronder le jeune homme.

— Notre pacte est fait, dit-elle. Je suis condamnée à l'immobilité. Quand M. Delayen sera las des autres, il me trouvera. Je l'attends toujours sans surprise et sans reproche.

— Serais-tu las des autres, comme dit madame Dionay, qui me semble parler eh devineresse? demanda Arsène.

— Tu as un air étrange. Quelque ennui? Les accidents de la vie ressemblent aux montagnes russes ; quand le char est descendu, rapide et enivrant, il faut le faire remonter à vide.

La soirée se prolongea en moqueries d'un côté, en paroles évasives de l'autre. Maurice sortit mécontent. Madame Dionay, si simple et si séduisante, lui fit regretter de ne pas l'avoir rencontrée seule. Son ami lui déplut: son rire l'irritait. Tout le monde semblait se donner le mot pour le bafouer; excepté Paule, la chère malade, dont les yeux souffrants le consolaient. En rentrant chez lui, il adressa quelques malédictions à la Providence. Il bouleversa les étoiles, fendit la terre en deux, mit le feu aux maisons, renversa le gouvernement, pareil aux ivrognes qui cassent les enseignes, par cette seule raison que les choses ne marchent pas à leur gré.

Le lendemain, il se rendit chez madame d'Aygaliers. On le fit attendre. On était en conférence avec le frère Ramissaire. Mademoiselle Léontine tint compagnie à Maurice. Il caijsa musique, fleurs, bêtises, sur un ton maussade, ne dissimulant pas son impatience, et remarqua à la fin qu'il traitait indignement la plus discrète douceur ; il trépignait en brutal sur le plus moelleux gazon, n fit donc des excuses à cette belle personne, rougit, hésita, lança des compliments audacieux, caressa de ses regards cette jolie tête, et finit par prendre la main de Léontine avec la familiarité d'un ami d'habitude. Elle s'y prêta timidement, et tous deux se trouvèrent debout dans l'embrasure d'une croisée, immobiles, les yeux baissés. Il fallait des paroles à cette pantomime. Maurice eut recours au lyrisme des grandes circonstances.

Ce qui bourdonnait autour d'eux, était-ce le sage essaim des abeilles bonnes conseillères ou la volée bruyante des mouches de la corruption qui se posent sur la chair vivante ? Rien de cela. C'était la ronde des phalènes qui

se brûlent à la lumière, des atomes qui jouent dans uti rayon, des désirs qui tourbillonnent dans les pensées de la jeunesse. Sont-elles assez charmantes ces fiançailles du péché? Je vous dirais bien que c'était de l'amour, mais je mentirais. Ces deux enfants jouaient et se trompaient naïvement. Maurice voulait faire croire à mademoiselle d'Àygaliersquesa beauté venait de le subjuguer, etLéorttine désirait laisser penser au jeune homme que rémotion qu'elle ressentait était profonde. La vérité est que l'un et l'autre se trouvaient assez gentils, et qu'il est souvent doux de s'amuser à l'éternel pendant une heure. Quelles vilaines grimaces font les plus beaux cœurs! À les voir, rien he paraissait plus enviable, jeunes, heureux, la main dans la main; à les deviner, c'était assez triste : UU fblie Calculée, une ivresse froide, un oubli qui s'observe.

Quand ils eurent à mi-voix emmêlé bien des paroles, comme des pas dans un labyrinthe, la jeune fille s'écria tout à coup : — Je crois que ma mère m'appelle; et pour ravoir sa main, elle livra un sourire. Au bout d'un instant, le jeune ecclésiastique sortit et salua Maurice au passage ; madame d'Aygaliers reconduisit son hôte. Elle avait son chapeau et ses gants.

— Je vous fais bien hies excuses, monsieur, dit-elle, de Vous avoir fait attendre si longtemps. Les amis peuvent être patients; les pauvres sont toujours pressés.

Malgré la grâce câline qui accompagnait ces paroles, Maurice montra son mécontentement. La charité l'obsédait ; il était las des pauvres; la bienfaisance lui devenait insupportable. Il descendit un degré de plus dans le caveau du soupçoti. Le prestige angélique disparaissait; les cercles de l'auréole diminuaient; les rayons s'éteignaient; les ailes se repliaient, s'effaçaient, et, par un mystère étrange, la séduction devenait plus forte à mesure que le corps dépouillait sa sainteté.

— Vous alliez sortir, madame, dit-il avec humeur.

— J'avais l'intention de faire une tournée bien nécessaire, mais je ne veux pas être privée du plaisir de vous voir un peu. Je prends sur moi le retard. Ceux que je vais visiter in'attendent bien , pourtant 1

Les tristes sourires et les soupirs coquets qui 'scandèrent cette phrase ne sauraient être exprimés. Madame d'Aygaliers, ayant retiré son chapeau avec un désespoir gracieux, prit un air si résigné, si soumis, si obéissant, que Maurice ne pouvait plus tenir rigueur.

— Toujours vos pauvres! dit-il en souriant,' d'un ton moqueur et tendre.

— Je vois bien que vous n'êtes pas habitué aux femmes ennuyeuses 1

— Que je ne vous retienne pas, madame; si j'osais même...

— Avez-vous une voiture î demanda-t-elle.

— J'en ai une que je mets à vos ordres, madariie.

— C'estcelaldecettefaçon, je vousrecevrai chez vous* Us voyagèrent deux heures ensemble. Ils parcoururent

des quartiers incroyables, montèrent dans des maisons qu'on ne peut pas supposer, visitèrent des intérieurs fétides, des chambres pleines d'enfants, de malades, de misère. Madame d'Aygaliers répandit partout des paroles et quelque argent; Maurice versa et vida sa bourse. Il s'étonnait de la facilité élégante avec laquelle la belle dame de charité commentait les grands préceptes de la morale évangélique. Hélas! les pauvres gens recevaient ces conseils comme une cave reçoit la réverbération des ïayons du soleil ; c'est à peine une petite lumière, mais sans chaleur et sans durée ; c'est une lampe lointaine vue d'un cachot; le prisonnier attend et l'espoir tremblote toujours à la même distance. Le jeune homme aurait été hors d'état de dire un mot ; son cœur se serrait, et il éprouvait des rages contre la vie.

Ils firent sept ou huit visites ainsi.

— Maintenant, pouvez-vous me conduire rue.... ou plutôt passage Jouffroy, dit-elle en se ravisant.

Ils partirent. Dans les intervalles des courses, madame d'Aygaliers avait raconté les malheurs des familles qu'ils visitaient, toujours coquette et charmante, éludant les tentatives de Maurice pour ramener la causerie aux sujets qu'il eût aimés. Dès qu'ils furent installés en voiture, il comprit que, sous peine de ridicule, il fallait tirer parti du long trajet qu'ils avaient à faire : ils partaient des environs des Invalides. Le courage des timides et des désespérés s'empara de lui.

■ — Madame, dit-il de cette voix anxieuse et étranglée qui porte les secrets et les confidences, le rôle que je joue devient impossible ; faisons-le cesser. Je ressemble à un malade qui, à force d'admirer la sœur de charité qui le soigne, deviendrait épris de sa beauté. Vous avez enseigné la bienfaisance à mon cœur : vous m'avez convaincu par la persuasion et l'exemple; ce n'est point assez ou c'est trop. Vous m'avez conduit chez ceux qui pleurent, chez ceux qui souffrent, chez ceux qui meurent! ma pitié s'est émue; j'ai pratiqué l'aumône quotidienne de tout bon chrétien, j'ai vidé ma bourse. Mais, je le sens, ce que j'ai fait a été pour vous. Je suis ivre, idolâtre : c'est du fétichisme. La terre est pour moi une mansarde, un hôpital où tout le monde souffre. Seul, je puis être heureux 1 j'accompagne l'ange envoyé parmi les foules. Je suis le pannetier de vos affamés, l'argentier de vos pauvres ; vous êtes la consolatrice. Figurez-vous ce supplice, madame : sur ce globe affligé, mourant, champ de bataille où des milliers d'années ont entassé les morts et les blessés, figurez-vous, au milieu de ces populations couchées, râlant et saignant, une apparition, sombre et douce, qui console, guérit, se penche en souriant, porte le baume et la parole, et, à côté d'elle, madame, un enfant, épargné dans la lutte, fleur encore droite sur la ja-

velle, qui suit avec amour cette bénédiction vivante. Si la vision disparaît sans l'aimer, ce corps debout ne sera-t-il pas plus malheureux que tous les cadavres? J'ai fait le bien pour vous ; j'aurais fait le mal. C'est de vous que j'attends ma récompense. Dieu, qui juge nos intentions» ne me doit rien : toutes les aumônes que j'ai faites étaient des offrandes qui allaient à vous. Je vous aime et je veux vous mériter; je vous adore et j'attends votre bénédiction d'amour. J'aurais voulu composer un tel bouquet de bonnes actions que vos lèvres, à la fin, par un miracle, se fussent penchées vers moi. La force me manque; j'ai jeté quelques fleurs à vos pieds. Écrasez ma couronne ; je n'en ferai plus d'autre. J'entends votre réponse : Je suis un fou, un enfant, que sais-je? Je vous aime et je perds haleine à vous chercher trop haut; descendez vers moi, ô mon ange, et révélez-vous femme.

Maurice alla ainsi jusqu'au boulevard; phrases entrecoupées, mains serrées, regard haletant. Madame d'Ayga- Jiers joua le silence nuancé de physionomies. Le jeune homme la dévorait de son haleine. Elle demeurait impassible et douce, belle de candeur et de simplicité. En ne répondant rien cependant, elle tuait cet aveu sous le dédain, elle brisait une affection en l'humiliant.

Les derniers mots de cette déclaration lyrique furent prononcés au moment où la voiture traversait la chaussée du boulevard. Il y avait grand tumulte. .Le coupé se trouva masqué entre deux charrettes. Brusquement, madame d'Aygaliers saisit la tête de Maurice, lui posa un baiser rapide sur le front avec cette phrase caressante et maternelle :

— Oui, vous êtes un enfant généreux et bon que j'aime!

11 fut ébloui et étreignit les deux mains pâles et longues de sa bien-aimée qui lui échappa et disparut. La foule du boulevard se referma sur elle. Pour cette fois,

32 CARTES SUR TAfeLE.

Tange remontait au ciel en laissant tomber un doux aveu. Il pensa à la suivre ; il était trop tard : le passage Jouffroy avait dévoré la fugitive. Son deil, errant avec dédain sur les promeneurs, crut apfercevoii' Arsène; mais les amis, aux moments d'eitase violente, totabent atl rang des indifférents. Maurice attendit, rêveur et souriant, le Détour de son apparitioii. Il pensa à toutes les misères que cette sainte avait soulagées dans cette journée, et il la bénit. Les illusions ressemblent à ces insectes impérissables qui remuent toujours, malgré les tortures qu'on leur fait subir, coupés, broyés, écrasés; le pied brutal les enfonce dans le sable et ne les tue pas ; une vie persistante les anime ; on les oublie morts ; ils ne sont qu'étourdis. Tandis que le bonheur, c'est l'homme; un rien l'anéantit, une goutte d'eau, un grain de plomb, une pointé de fer — et toutes les rosées de la douleur ne le feraient pas renaître.

' Maurice était ressuscité. Le cocher, voyant l'heure des dîners passée, se hasarda à réveiller le jeune homme par une question.

— Mais je n'attends personne, dit-il ; allez.. ..

Et il lui jeta une adresse. Il dîna avec l'arrogance d'un succès obtenu. Les heureux, ou ceux qui croient l'être, ont la physionomie indiscrète. Leur visage rayonne et éblouit là foule. Ce soir-là, il se promena par les rues et trouva que Dieu avait raison et que le monde était né viable ; les étoiles lui semblèrent convenablement clouées, et il adressa quelques paroles de félicitations à la nature.

Vers neuf heures, il éprouva un petit déboire. Madame d'Aygaliers, chez laquelle il se présenta, n'était pas rentrée.

Arsène, fidèle à ses douces habitudes, vint passer sa soirée auprès du fauteuil de madame Paule Dionay.

— J'ai du nouveau, lui dit-il. Maurice a cru m'échapper ; je le tiens. Je possède tous les renseignements dési-

rables sur sa madame (TAygaliers. D'abord, ce n'est pas là son nom ; c'est le nom d'un coiii de terre quelconque, grand comme la main, qui a appartenu autrefois à la famille. Mais d'Aygaliers ou Diguet, peu importe! C'est Diguet que s'appelle le mari de la belle personne. Ses tiarents, à lui, établis en province, se trouvaient à la tête d'une fortune assez convenable. Il s'éprit de la fille d'une Maîtresse de piano, jolie comme le jouf. 11 ressemble un peu à Riquet à la Houppe, sans l'esprit. On vint à Paris ; on voulut briller ; les velléités orgueilleuses coûtent cher. Le nom de d'Aygaliers fut plus lourd à porter que celui de Diguet. Bref, le modeste patrimoine s'écoula. Ici te toari disparaît; devant le danger son intelligence s'efface. Là situation est difficile, la femme se montre. Il y avait péril et trois bouches à nourrir. Les lionnes et les louves quittent leurs repaires pour aller chercher fortune, toutes les mères se ressemblent. Je ne veut point médire. Là où beaucoup verraient de la légèreté, je vois une sorte de dévouement sinistre, quelquefois excusable. Lahcée dans un monde élégant, séduisante et jeune, ûiadamë d'Aygaliers sauva sa famille. Son mari obtint uû emploi dans une entreprise ; avec un peu d'argent qui lui restait, il fit quelques spéculations heureuses, il acheta, d'accord avec une compagnie, des maisons que la ville de Paris démolit peu de mois après. L'expropriation amena des bénéfices. De Pontbriquet se trouva mêlé à tout cela. En un mot, les d'Aygaliers ont vécu de quelques capitaux qui travaillent de côté et d'autre, valeurs industrielles acquises dans de bonnes conditions, et actuellement, k. Diguet est employé chez le général de Pontbriquet : il court, va, vient, écrit, se débat au milieu d'opérations ténébreuses ; c'est l'activité même. Madame d'Aygaliers est. presque veuve ; elle vit retirée avec sa fille. Son mari ne figure plus dans leur existence que pour mémoire, comme il dirait volontiers lui-même*

Sa femme , qui doit à Dieu d'infinies actions de grâce , s'est livrée à la dévotion ; elle fait du bien , fréquente les prêtres et montre un déclin de beauté exemplaire. Malheureusement pour Maurice, elle n'a rien perdu de ses anciennes habitudes, et ce qui lui donne un nouveau courage, c'est sa fille, grande et belle enfant à marier. Voilà encore ce qui transforme les mères en bêtes féroces, et de tout mon cœur aussi je les absous. Elle croit peut-être que Maurice est une proie facile; elle a compté sans moi. J'entre en lutte contre elle ; je prétends défendre mon ami. Nous verrons qui sera le plus fort. Aujourd'hui, je l'ai suivie. Elle a trimbalé Maurice dans un tas de mansardes. Elle l'enivre de charité ; elle le séduit par la bienfaisance ; elle l'entraîne par l'humanité. Il a la bourse près du cœur, le pauvre ami ! Ils ont fait l'aumône toute la journée, à domicile, comme d'autres se promènent dans les champs, en partie de plaisir. Vers cinq heures, elle s'est fait conduire au passage Jouffroy, et là, s'est enfuie après une scène probablement très-éthérée, car Maurice, que j'ai entrevu, m'a semblé être au septième ciel. J'ai continué ma poursuite. La belle dame se rendait rue de la Grange-Batelière, chez l'éternel Pontbriquet ; elle a dû y dîner. Ce rapprochement est significatif pour moi.

— Savez-vous, dit en souriant madame Dionay, que vous êtes un agetit de police de premier ordre. Ne craignez-vous pas cependant de tirer des inductions trop ingénieuses? Le hasard peut tromper.

— J'y ai songé; il n'y a plus de hasard, passé un certain âge. Le hasard est jeune, plein d'insouciance et d'illusions. Une vie bien composée procède d'après des certitudes. L'araignée sait toujours où elle met sa toile, et je sais, moi, que je passerai le poing au travers de celle que je vous indique. Le cœur de Maurice s'épuise à ce régime céleste. Il doit lui parler comme à une sainte Vierge ; chacune de ses audaces lui semble une profanation. Pareil

aux oiseaux, il conçoit l'amour à coups d'ailes. Son âme est une colombe altérée qui se perche au bord des bénitiers. Il y a un prêtre mêlé à tout cela ; je le connaîtrai. Je veux arracher Maurice à un danger. Puisqu'il ne peut obéir à la sagesse, il faut le jeter d'un excès dans un autre. Seulement, celui dans leque} je veux le lancer m'offrira cet avantage, que je pourrai l'y diriger, et ces folies dont on se fatigue ne sont pas redoutables. Le pauvre enfant cherche l'amour, il n'est pas d'âge à le trouver encore. J'avais presque consenti à partager mon bonheur avec lui, vous le savez. Nos joies sont trop calmes. ie voulais que vous fussiez la sagesse de sa vie. A mon avis, Mentor est une incarnation absurde. Minerve, en restant elle-même, eût bien plus vite instruit son élève, etle poëme de Fénelon n'aurait pas eu vingt-quatre chants. Maurice s'est refusé à écouter la déesèe ; je prends le rôle du vieillard. Il s'agit de sortir de l'île de Calypso.

— Qu'allez-vous faire ?

—Y vivre quelque temps avec lui et l'emmener chez les sirènes. En pleine eau, je pourrai plus sûrement nager auprès de lui. Je vous promets des distractions intéressâtes , chère amie. .Je veux vous composer un hiver causant. De votre coin du feu, vous assisterez à cette comédie de marionnettes, dans laquelle je me suis réservé te rôle de Polichinelle, frappant sur tout le monde et voyant tout, par ce seul fait que je suis désintéressé. — Mlons, Paule, il faut dormir. Je vais vous verser votre narcotique de chaque soir.

Et Arsène prit un volume de roman.

— Bonsoir, dit-il avant de commencer, rêvez à moi!

Et, après avoir déposé un baiser sur le front de la ma- ,ad e, il se mit à lire.

la plus fausse de toutes celles qu l'homme appelle belles !

Thomas Hbywood,& Voyageur anglais .

Dès le lendemain, tellegrin écrivit à un certain Jules de Clérac le billet suivant :

« Cher ami, j'ai un service à réclamer de vous. Veuilles me procurer deux invitations pour le prochain bal que donnera le général de Pontbriquet. Il n'y a rien à craindre) vous serez bientôt au courant de mon petit mystère. »

La réponse porta qu'on ne recevait pas, dans la maison en question, avant six semaines ou deux mois.

— Le fruit mûrira ; attendons, dit Arsène.

Quant à Maurice, il retournait de plus belle chez madame d' Aygaliers. Les visites à domicile chez les pauvres étaient devenues leurs heureux moments. Il venait la chercher, la promenait pendant dés journées en voiture, puis la laissait quelque part ou la ramenait chez elle. Uni soir, en la quittant sur le boulevard, il fut tenté de la suivre. Elle alla rue de la Grange-Batelière. Il remarqua qu'elle entrait dans la maison où demeurait le général ; mais ces deux noms n'ayant aucun rapport entre eux, il ne conçut pas de fâcheux soupçon. Elle ne se faisait pas conduire jusqu'à la porte, pour qu'on ne lé vît pas avec elle, précaution flatteuse pour lui.

Maurice préférait à tout ces courses en voiture ; ils s'f trouvaient bien seuls, et les trésors de son cœur s'exhalaient à loisir. Dans ces tête-à-tête, la sainte, apprivoisée et plus humaine, se transforma. Il eut à essuyer les lamentations de l'incomprise. Les beaux yeux pleurèrent ; il y

eut des sanglots, des secrets mâchonnés dans les larmes, des confidences perdues dans les mouchoirs. Il consola ces douleurs inconnues, et considéra le mari de cette affligée comme un tortionnaire diabolique. Que de larmes il but! que de désespoirs il calma ! Jamais âme ne fut plus surmenée pour gravir l'impossible ! jamais désir ne fît plus d'effort pour s'élever à la passion ! jamais essor n'eut ' plus de peine à se maintenir dans les régions sereines. Maurice, après des efforts inouïs, retombait à terre. De la voiture il passait à la maison, où la vulgarité l'envahissait. Le mari assistait aux réunions du soir. Il fallait vivre en bonne intelligence avec lui. Elle y contraignit Maurice insensiblement. Il dut aussi faire bon visage au frère Ramissaire, qui venait prendre le thé dans cet intérieur gourmé comme une maison anglaise, où l'on organisait toujours une quête ou une loterie : la bienfaisance y était en permanence. Madame d'Aygaliers prenait le ton d'une dame abbesse, et le cercle qu'elle présidait était d'une fadeur pleine de tentations. Léontine, dans le demi-jour de l'ennui, éclatait de beauté. C'était à rêver des échappées avec elle, à l'enlever dans la vie. Elle cousait, brodait ; son visage, incliné sous le travail et la patience, attendait le libérateur des jeunes filles, celui qui disperse les canevas et les quenouilles, celui qui brise les métiers, égayé les fronts, dénoue les chevelures et colore les joues pâles du carmin de ses lèvres, ce Messie du cœur qui arrive toujours une fois, trop tard souvent* mais joyeux et tendre.

Madame d'Aygaliers causait avec le frère Ramissaire des choses les plus incroyables : une vieille femme les occupait une heure ; un enfant malade faisait une soirée. Quand le mari n'était pas dehors, au café peut-être, il écrivait dans un coin, se dérangeant si l'on demandait quelque objet ou faisant l'aimable avec Maurice, lui vantant les qualités de sa femme, comme il eût parlé de la

première venue. — Elle est capable, bien intelligente ; elle fait ce qu'elle veut ; — je suis bien heureux d'êti tombé sur elle. — Et le petit diable souriait finement, laisser croire qu'il se moquait de son interlocuteur. Se regards gris, et ternes pénétraient-ils donc la pensé de Maurice, embrochant ses illusions de leurs dards iro niques ? Le fantastique bonhomme semblait guetter le papillons de cet amour printanier pour les piquer à loisi dans la collection des choses mortes recueillies dans soi 'jardin.

Ces soirées ridiciies possédaient cependant un charma indéfinissable. Le jeune homme les voyait commencer avec effroi et ne partait jamais que très-tard. Les deux femmes peuplaient cette monotonie et donnaient un caractère à cette vulgarité. Certaines personnes ne font rien impunément et rendent importante et distinguée leur moindre occupation. Maurice se figurait qu'il se livrait à une orgie bourgeoise avec des reines, qu'il faisait des crêpes avec des fées.

Il ne pouvait pas, toutefois, se défendre des rapprochements que son esprit saisissait et qui gênaient sa confiance. Dans ce paganisme d'amour, la déesse se révélait femme aux heures de tête-à-tête, en voiture : c'était le nuage où cet Ixion tenait sa Junon embrassée. Partout ailleurs, le maternel et l'éthéré recommençaient— à lasser la patience la plus juvénile, la plus naïve illusion.

Il existera toujours un genre de passionnés qui rêvent des amours à enlèvements, des extravagances en Italie, des scandales sacrés, qui, par excès d'audace, se font canoniser dans l'opinion publique, qui, dans des explosions de romanesque, rétablissent l'équilibre des âmes désunies, comme les détonations de l'électricité ramènent au calme les atmosphères troublées. Maurice appartenait à cet ordre de caractères faibles qui conçoivent l'impossible sans oser jamais le mettre à exécution, et qui ne

sauraient pas tenter le plus simple effort pour fonder un bonheur régulier. Au lieu de vivre au milieu de ces folies tant souhaitées et si mat cherchées, il végétait en plein terre-à-terre, condamné à accepter presque comme sien l'intérieur vulgaire d'une maison établie sur des bases douteuses ; il était condamné au dernier des supplices, la vie à trois, les galères sociales avec le mari en guise* de boulet ; une tromperie indigne, atroce, dégradante, peutêtre pis, une complicité ignoble, un accord honteux pour l'exploitation d'un imbécile.

On n'est jamais dupe absolument; on a des moments de lucidité où la vérité brutale apparaît. Dans ces instantslà, Maurice mettait sur le compte du soupçon les révélations du bon sens. Sa passion, bien que factice, lui coûtait si cher ! son cœur chevaleresque tenait tête à la réalité. Il oubliait le hideux pot-au-feu auquel il ce voyait réduit, et autour de cette existence commune il s'était bâti une citadelle d'amour assiégée par la vérité, et le pauvre enfant était toujours sur la brèche.

Nos âmes veulent aimer à toute force, et tous les jours noqB nous étonnons de ces dévouements mal placés, de ces fidélités imméritées. Les desservants de ces amours indignes savent bien tous, pour la plupart, que leur culte s'adresse à une idole bafouée, à une divinité vénale, et pourtant ils ne peuvent pas consentir à douter. On ne se résigne pas à perdre l'adoration de sa vie. On lutte jusqu'à la fin, jusqu'à: ce que l'âme ait reçu une de ces blessures profondes qui la laissent gisante et évanouie pendant des années. Celle qui nous aime et nous console, c'est la Samaritaine qui recueille le blessé et panse les plaies des fausses amours. On se réveille entre les bras d'une véritable amie; la première jeunesse est passée. La candeur n'est bonne à rien ; la pureté ne convient pas au bonheur; la femme qui vous sauve a livré elle-même sa jeunesse aux préjugés du monde ; elle a payé comme vous le tribut au mino-

90 CARTES SUR f ÀfcLË.

taure. Ces amours tardives connaissent seules les vraies larmes, les simples joies, les profonds dévouements; en t>assion, comme en religion, on n'arrive à la sainteté que par le martyre. Le baiser virginal de deux ama&ts plein d'innocence vaudra-t-il jamais la rencontre de lèvres depuis longtemps altérées qui se pardonnent un passé de isouffrance et ne doivent plus être jalouses, désormais, que de quelques années sur cette terre et de l'éternité partout?

Maurice allait donctoujours s'enfonçânt dans ce marais, à la poursuite de feux-follets insaisissables. À chaque instant, l'idéal lui souriait; tantôt une parole ardente à la dérobée, tantôt une main serrée ou un baiser dans les ténèbres. D'autres fois, les mélodies du soir l'emportaient aux pays mystiques. Léontine savait faire chanter le piano : ses mains en tiraient les grandes musiques, les magistrales symphonies. Quand madame d'Aygaliers et le frère Ramissaire causaient pauvres et que l'ennui bourdonnait autour des meubles, Maurice demandait à la jeune fille une rêverie de Shubert : c'est le Rantz des vaches du sentiment. Elle jouait, et sous ses doigls se jgroupaient les notes mystérieuses, accompagnement des mélopées de l'amour. Réellement, cette enfant était belle ; en vérité, ces émotions si bien interprétées, elle les comprenait. Leurs deux âmes voletaient dans cette cage et se becquetaient au milieu 'de l'harmonie. La muraille qui séparait les deux prisonniers tombait; leurs cachots réunis s'illuminaient, et ils s'enfuyaient, bras dessus, bras dessous, à travers les blés en fleur, dans une bampagne inondée de soleil; Pair qu'ils respiraient, imprégné des mélodies bien-aimées, emportait les notes allemandes, essaim de moucherons dorés qui suit un couple de promeneurs et leur fait une auréole vivante. Durant ces heures de musique, chacun suivait son chemin, Maurice errait à travers plaines, par un bel été, au soleil et à l'aventure ; Léon-

LE SECRET DE POLICHINELLE. 9i

tine , ravissante , l'œil attendri , la tête renversée , le corps frémissant, faisait un autre voyage : elle entrait au bal, calme et souriante, parée, admirée ; on annonçait monsieur et madame Delayen ; elle était riche ; une voiture l'attendait en bas ; un valet de pied gardait ses fourrures dans l'antichambre; un hôtel somptueusement meublé lui appartenait dans un quartier à la mode ; on l'enviai t, on l'adorait; son mari portait un titre et des croix; elle était riche et heureuse ! Et voilà comment quelquefois, le soir, Shubert emportait chacun dans son rêve.

— Vers quels adorables pays on se sent ravi, disait Maurice; comme tout est lumineux et doux! Quelles joies sereines on éprouve, mêlées d'une bienfaisante tristesse qui offre des repos, comme une ombre bien fraîche en plein soleil t

— C'est divin 1 répondait mademoiselle d'Aygaliers*

— Ma fille, reprenait la mère, abandonnant ses pauvres pour un moment, comprend ces mélodies comme les grandes âmes seules savent les traduire.

— Sainte Thérèse doit entendre ces concerts ! ajoutait le frère Ramissaire avec onction et les yeux baissés.

Chacun interprétait ces mélodies selon son hypocrisie.' La musique est un kaléidoscope de bruit ; on y trouve ce qu'on veut, ce qu'on aime, ce qu'on cherche; c'est l'ivresse d'un moment qu'on dirige à son gré. Les heures d'extase se résumaient toujours ainsi, et Maurice s'en allait l'aile brisée.

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