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JEUNES ET VIEUX SOUVENIRS

Ha foi, ce que tous appelez la panl mimé des gueux, est le grand branle la terre.

Didbrot.

Le général de Pontbriquet n'oubliait pas que la bourj de son jeune ami était à sa portée. Il y puisait assez so^ vent, etxes sortes d'emprunts illusoires, se régularisa] à la longue, figuraient dans le revenu du fieffé Soudan Maurice souffrait aux époques où ce vieillard arrivait av< son mensonge pour recevoir son argent; le jour où ^ mendiant s'annonçait pesait au cœur du jeune hommj Il se méprisait de sa lâcheté. Malheureusement, il dédaj ' gnait trop l'argent pour sentir le courage de se revoit^

Un matin, monsieur d'Aygaliers se présenta chez li^

— Je viens, monsieur, toucher une somme de la paj du général de Pontbriquet. Il vous offre ses complimenj et ses excuses dans ce mot que son secrétaire devait voij apporter. Le hasard fait que je suis chargé de la cours^ celui qui vient d'habitude a été empêché.

Le pauvre bonhomme prononça ces paroles avec em barras et honte, et resta debout dans l'attitude d'un garçoi de recette qui vient toucher un billet.

— Asseyez-vous donc, monsieur d'Aygaliers , dit Mai) riceen ouvrant la missive du général. C'était une lettr ampoulée accompagnée d'un reçu pompeux. Il tira 1 somme de sa caisse et la tendit au bonhomme qui suivai

s mouvements d'un œil compatissant. — Pauvre rçon! pensait-il. — Il reçut l'argent en rougissant.

— Madame d'Aygaliers et mademoiselle Léontîne se rtent bien ? demanda Maurice.

— Vous êtes bien bon, monsieur ; très-bien, très-bien, pense que M. de Pontbriquèl n'est pas venu lui-même matin parce qu'il aura été appelé chez elles. Maurice pâlit.

— Ah ! il connaît donc. . .

— Parfaitement ; ma femme y dîne très-souvent. Elle t très-intelligente, ma femme ! Elle s'est lancée dans les érations industrielles, et je crois qu'ils font des affaires semble. C'est un homme habile que le général ! Pas heuiix toujours, mais très-actif, très-entendu . Après cela, ma nme est capable, et ses conseils ne sont pas à dédaigner. Le petit vieillard affecta de donner ces détails par malaesse. 11 cachait une intention sous les apparences d'une isse bonhomie. Il pouvait sembler ignorer le rôle de lurice dans sa maison ; étranger comme il Tétait chez i, rien ne paraissait plus simple. La pâleur de son hôte lui échappa nullement. Il feignit de n'avoir rien vu et Lendit une question de son interlocuteur qui , saisi du «ir d'en savoir plus long, ne tarda point à mettre monîur d'Aygaliers à même de lui faire connaître ce que ititre brûlait de lui apprendre. Était-ce prudence marile ou intérêt porté au jeune homme ? Je croirais plutôt ie cette dernière raison fût la vraie ; depuis longtemps pauvre bonhomme ne souffrait plus de certaines misées humaines.

— Je croyais madame d'Aigaliers vouée exclusivement ix bonnes œuvres ?

— Elle a de la charité, ma femme! Mais enfin, il faut ue la maison marche, et ce que nous donnons en ce wnde ne nous sera rendu que dans l'autre, si on nous î restitue encore!

Ce mot de doute tomba tristement des lèvres de cett^ humble victime de la vie, qui ne connaissait que le paradis de sa femme et qui sentait bien qu'il n'y serait point admis.

— Pourtant , elle emploie ses soirées à préparer des bienfaits nombreux?

— Oui, avec le frère Ramissaire. Il faut bien passer son temps et dépenser un peu l'argent qu'on lui confie à distribuer.

— Ses journées sont prises par des visites à domicile?

— Oui, avec vous.,.

Maurice rougit. D'Aygaliers n'eut pas l'air de voir cette gêne. Il continua :

— Elle a quelques familles qui la bénissent , elle en a besoin ; nous en avons tous besoin. Le bien qui est fait est toujours fait.

— Qu'est-ce que le frère Ramissaire ?

— C'est le caissier d'une communauté religieuse. Moitié prêtre, moitié laïque, il cherche à faire son -chemin par le clergé. Dernièrement, il a été sur le point de partir en mission pour la Chine. A ce qu'il paraît, il est resté. Ma femme l'aime beaucoup. Il a une parole de miel ; c'est le grand conseil, c'fcst l'autorité de la maison. H est jeune et bel homme. Cela aurait fait un fameux soldat.

—Comment le général a-t-il fait la connaissance de madame d'Aygaliers?

— Il y a bien longtemps de cela ; nous venions de perdre notre fortune. Ma femme était jeune et fort belle alors. Aujourd'hui, elle n'est pas l'ombre d'elle-même. Le général fut une de nos premières connaissances à Paris. Il s'intéressa beaucoup à moi. A cette époque, il occupait un haut emploi au ministère de la guerre. Depuis lors, sa protection nous a toujours suivis. Il aime bien ma fille ; de temps en temps il lui fait des cadeaux ; c'est notre protecteur. Sa position de fortune n'est pas très-nette, je pense. Que voulez-vous ? il est si généreux ! Et puis il aime

la vie, II lui faut de bons diners et du plaisir. Sa maison ne lui coûte pas cher ; elle est tenue par sa sœur, une sainte femme qui élève dans la perfection sa fille, une grande et belle personne, modeste et douce. Le général est très-rarement chez lui. Vous savez...

Maurice , convaincu qu'il tenait un bavard, lui fit tout dire : l'histoire de sa femme, la sienne, celle de la famillq Pontbriqpet. D'Aygaliers répondait tranquillement à tout ce qui lui était demandé. Quelqu'un qui eût compris les intentions du petit homme, se serait senti ému d'admiration pour l'effort déchirant de cette âme étouffée qui versait goutte h goutte la vérité, arrachant des illusions en . fleur, détruisant des rêves, désenchantant des folies. Si Arsène avait été là, il eût sauté au cou de celui que Maurice jugeait si mal.

— M. de Pontbriquet, disait ce révélateur, appartient à une bonne famille. Il sortit d'une école militaire et devint général assez rapidement. Ses états de service ressemblent à ceux de beaucoup d'autres. Sa fortune, dépensée au régiment, il fallait vivre de son traitement. Impossible ! Il courut les places et se lança dans les affaires. Une sœur qu'il avait fit un mariage honorable, mais peu avantageux. Son mari se mêla aux premières tentatives industrielles de son beau-frère et mourût dans la gêne, laissant une femme pleine de vertus et une fille fort intéressante. Pontbriquet recueillit ces deux malheureuses. Leur sort n'est pas très-gai; un ancien soldat n'est pas un modèle de délicatesse. Il les a habituées aux reproches. Elles vivent comprimées, oubliées, cachées. Quand on n'est plus riche, on ne compte pas pour grand'chose. —Tenez : moi ! j'étais gaillard et vaillant comme un autre, jadis. J'ai dépensé ce que j'avais; je vis aux crochets de ma femme, comme on dit. Aussi, vous avez dû remarquer que je ne tiens pas beaucoupde place . J'ai rarement la parole. On n'écoute pas le peu que je dis, on ne

me consulte jamais pour rien ; je suis un zéro gênant. Tant que je le puis, je m'arrange à passer pour" autre chose chez moi que pour le maître ; je m'efface. De temps en temps ma femme s'impose le devoir d'être fière de moi ; elle me présente quelqu'un, que j'ennuie beaucoup, et me juge un imbécile.N'est-ce pas l'effet que je vous ai produit? Ma fille s'est habituée à ne guère songer à moi; je trouve qu'on l'élève mal, et je n'ose pas le dire. Heureusement que ma femme est capable ; elle la casera convenablement. Le général est influent; elle, connaît beaucoup de prêtres... J'espère un peu. — Vous m'avez bien détesté, n'est-ce pas, monsieur Delayen? Je vous déplaisais; pour vous aussi j'étais de trop dans la maison ; ne me dites pas non ; je l'ai vu ; cela devait être. Quand vous entriez, vous disiez : Encore cette bête ! Ce n'est pas bête qu'il fallait dire, c'est malheureux. Restez riche, monsieur Delayen; gardez de quoi faire l'aumône... à tout le monde, à ceux qui en ont besoin surtout, et je vous certifie que vous ne dérangerez jamais personne. — Il va sans dire que je ferai remettre cet argent au général. Je ne dois pas être venu: vous comprenez? C'est le hasard qui m'a amené. Adieu, monsieur, je vous présente mes respects.

Et le bonhomme d'Aygaliers s'inclina en souriant tristement. Maurice lui prit la main et la serra avec effusion :

— Au revoir, monsieur, au revoir ! Vous êtes un honnête homme, vous!

Ce vous fit faire une grimace d'intelligence au vieillard, qui sortit content de lui et fier de sa démarche.

Maurice, quand il se vit seul, prit sa tête entre ses mains et tomba assis en s'écriant avec des larmes :

— Oh! mon Dieu! dans quelle boue faut-il traîner sa vie ! dans quelles ténèbres faut-il se débattre ! Pourquoi refuser le ciel à ceux qui ont des ailes et la pureté à ceux qui ont la candeur? Quelle est donc cette force invisible

qui vous repousse au courant banal? Essayer de croire an bien, rejeter l'expérience toute faite qui vous conseille de mépriser et de haïr, croire à l'harmonie du beau et du bon, tout cela est insensé et inutile! Les maîtres de la morale rigoureuse ont raison ; nous sommes mauvais et notre intérêt seul nous guide ; la Providence nous laisse faire sans intervenir, ou bien si elle se manifeste à nous, ce sera d'une façon grotesque, sous la forme d'un petit vieux ridicule qui vous donne des leçons de sagesse en tirant la langue , comme les diables des boîtes à surprise. Ah! Bagdad! Sommes-nous donc toujours à Bagdad, où les princes affligés assis aux portes des palais reçoivent l'aumône des mendiants qui passent ?

L'heure était venue où ce cœur loyal devait être las du rôle qu'on lui faisait jouer. Le danger qu'on court en choisissant l'honneur pour guide unique, c'est de ne jamais rencontrer de situations franches. On se dégrade en face d'un roué comme Pontbriquet , qui vous exploite sans donner prise à la révolte ; on s'épuise à chercher des sentiments au milieu des intrigues de la vie. L'honneur, conseiller rigoureux, vous ordonne la colère et la sévérité. Que faire ? le général échappait à la justice qui s'applique en ce monde. Que dire à madame d'Aygaliers et aux autres? Se précipiter comme un sanglier chez elle et parler haut en honnête homme ? Â qui ? La sainte femme réconduirait d'une parole résignée ; la jeune fille tournerait vers lui deux grands yeux chargés de larmes; le mari ne portait pas la responsabilité de la maison ; le frère Ramissaire se signerait avec indignation ; Pontbriquet lui rirait au nez.

Maurice s'était toujours figuré qu'une femme liée d'amour appartenait à l'être qu'elle avait choisi, qui la défendait, et qu'un nouveau venu devait la conquérir avec l'épée. Cette tradition chevaleresque est depuis longtemps perdue. Aujourd'hui, les amants bourgeois sont

plus méprisable^ que les maris ; leurs intérêts dans la maison sont les mêmes ; ils serrent la main de l'époux légitime, et tout cela vit en bonne intelligence. La femme reçoit des cadeaux de toutes parts et porte à ses bras les chaînes de deux ou trois tendresses ; l'amant promène les enfants ; il fait, en un mot, partie de la communauté. Cette demeure criminelle, rendue sainte par un grand dévouement qui donne tort à lavieetrendnuls les serments faits devant Dieu et devant les hommes ; cette maison, dont la souillure est rachetée par la passion, n'est plus défendue par une épée flamboyante ou par un pistolet brutal , elle est protégée par un conciliabule de vieilles commères appelées les précautions.

Un profond dégoût s'empara de Maurice. Le petit vieillard qu'il venait de voir valait mieux que lui : cette résignation, cette abstention de volonté cachaient une sorte de dignité. Il était témoin, mais non complice, malheureux et non ridicule.

Un des grands dangers de ce monde , c'est de s'avancer, armé de toutes pièces, se figurant que les adversaires qu'on rencontrera s'appelleront Achille, Hector, Artus ou Roland; on rêve une Odyssée ou un Romancero; on cherche des types ; on trouve des intérêts. On marche au milieu des chapeaux ronds et des paletots de notre civilisation, barde de fer et casque en tête ; de pareils anachronismes sont des folies. A moins, toutefois, qu'on ne garde un tel sérieux dans son rôle, que les rieurs en soient effrayés. Il n'est plus temps de se moquer de don Quichotte, Si demain il revenait et que, monté sur Rossinante, il traversât le boulevard, sa promenade ne semblerait pas longtemps drôle. Ce vaillant efflanqué, à la maigreur sinistre, aurait promptement fait de balayer les plaisants. La raillerie cesse vite quand la peur vient, et quelque grotesque qu'il soit, l'homme de cœur a facilement raison de ceux qui ont basé leur bien-être sur un

tas de niaiseries indispensables, comme le cours de la Bourse, le verre d'absinthe et la plaisanterie de Grassot.

L'enfant blessé se jette dans les bras de sa mère; Maurice courut vers son ami. Il ne rencontra pas Arsène ; il se précipita chez madame Dionay. Elle était seule. Il tomba épuisé chez elle comme on s'étend à Pombre après de longues heures de marche. Il couvrit de baisers la main qu'elle lui tendit» la mouilla de larmes et éclata en sanglots.

—Sauvez-moi ! cria-t-il, sauvez-moi t Je fais plus que me déshonorer, je me dégrade ; je ne suis ni grand, ni petit, je suis vulgaire; je ne me déteste pas, je me méprise.

Pris d'un accès de fièvre, il raconta son amour avec une éloquence déchirante.

— Sauvez-moi! répétait-il sans cessé; aimeÉ-moil Paule reçut la confession de ce mendiant de bonheur.

Elle calma son exaltation par de douces paroles. —Nous vous guérirons, pauvre ami! lui dit-elle.

— Il est de nobles douleurs que je porterais avec orgueil ; un coup de poignard en plein cœur me rendrait fier ; certaines blessures sont glorieuses. Je me sens malade de la lèpre bourgeoise ; je suis honteux comme un aigle atteint d'une épidémie de basse-cour. Être aimé 1 peu m'importe! Je veux être compris. Si je pleure, je ne veux pas que mes larmes engraissent un fumier ; si j'adore une Idole, je ne veux pas que son clergé prenne mes offrandes. L'enfer ou le ciel! la révolte ou l'extase! Mais pas de ces péchés tièdes qui avilissent et déshonorent. Je préfère l'impossible ; j'aimerais mieux donner mon âme à Béatrix ou à Eurydice ! Je comprends qu'on coure après le dimanche d'une grisette, après la fantaisie d'une courtisane; il est de ces abandons passagers qui ont leur grandeur ; la maigre jupe d'indienne et les volants pleins d'impudence ont des joies fugitives qu'on accepteencore;

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mais les fausses éternités et les oublis calculés me font horreur!

Et Maurice entrecoupait ses phrases de son — sauvezmoi ! — désespéré.

Paule, attendrie par ce débordement de passion perdue, ne put retenir deux larmes de pitié.

— Merci! reprit le jeune homme; c'est la première charité que je rencontre ; j'ai fait pleurer vos yeux, j'ai le droit de vivre.

La scène allait devenir embarrassante, quand Arsène entra. Il vit son ami si pâle qu'il courut à lui.

— Qu'est-il arrivé? demanda-t-il.

— Rien. Je souffre ; tu dois être content.

Madame Dionay fit un signe à Arsène, qui s'assit sans répondre.

— J'ai vu ces gens, dit-il à Paule. J'ai payé le loyer; les enfants vont bien; le mari aura du travail la" semaine prochaine. Je suis allé chez son maître d'atelier.

— Ah ! vous faites le bien aussi, madame ! Avez-vous des billets de loterie à placer?

Maurice prononça ces mots d'un ton amer et brutal; il pensait aux impôts de bienfaisance de madame d'Aygaliers. Arsène regarda son ami sévèrement.

— Oui, mon cher, nous faisons le bien, sans ennuyer personne. Nous procédons sans étalage, sans prélever de souscription, et nous ne demandons à la charité que la joie d'avoir bien agi. Les plus riches offrandes ne sont pas les meilleures. Je te conseille de lire l'Évangile, ce soir, en te couchant. Il y est parlé de semences qui tombent sur la pierre ; il y est dit que la main droite cache à sa sœur ce qu'elle fait ; il y est dit bien des choses que tu ne sais pas assez.

— Il y est dit, reprit madame Dionay en se tournant vers le malheureux jeune homme, que ceux qui souffrent seront consolés.

Maurice s'inclina en rougissant et se jeta sur la main d'Arsène.

— Que veux-tu ? je suis malade. Cela me rend méchant Après quelques minutes de silence, il sortit.

— Il faut le guérir ! il faut le guérir ! s'écria Paule. Son état m'épouvante. Je crois que vous devez intervenir sans plus tarder.

— Soyez rassurée, la cure sera radicale; j'en réponds. Êtes- vous libre demain ? Et vous sentez-vous assez forte pour sortir? Maurice a des adieux à nous faire ; nous dînerions ensemble, tous les trois, dans un cabaret quelconque.

— Des adieux ?

— Oui. Il part pour l'Italie; je l'accompagnerai probablement.

— Vous?

— Ne craignez rien ; vous ne me perdrez pas. Je vous expliquerai tous nos projets.

La première des premières choses, le le premier amour.

Cbârlbs Dickbks.

Maurice trouva chez lui une invitation pour un bal cbez le général Pontbriquet ; et le soir, il reçut un billet d'Arsène qui rinvitait à dîner pour le lendemain.

Cette journée-là fut longue. Maurice s'était réveillé plein de remords et d'ennui. N'avait-il pas traité grossièrement madame Dionay, fait un affront à cette femme angélique, blessé son ami? Et madame d'Aygaliers ne l'obsédait-elle pas de son souvenir? Une tentation le poussait à retourner chez elle. A quoi bon ? Ses yeux étaient

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ouverts et voyaient des choses qu'on ne pardonne jamais. Après mille hésitations, cependant, il sortit. Quel effet allajt lui faire cette maison? L'enchantement détruit, tout reprendrait sa physionomie vulgaire. Il se figurait la désillusion répandue partout. Il partait pour aller visiter des ruines, les premières réalités écroulées sous ses pas. Au milieu de ses visions effondrées, dans ce rêve démantelé, il redoutait encore les grands yeux de fantôme de madame d'Aygaliers. Peut-être, au fond du cœur, nourrissait-il l'espoir de se reposer sur les débris de son amour auprès de l'apparition terrible. Pareil à ce roi qui avait épousé une goule et la suivait la nuit dans les cimetières, il se fût volontiers assis sur un tombeau avec sa maîtresse. Mystérieuses tentations du mal! Lâches absolutions et pardons misérables ! Jusqu'à la fin du monde, des Grieux suivra la charrette qui emporte Manon Lescaut.

Un sentiment de honte fît hésiter Maurice sur le seuil ; il pensa à Arsène et entra, comme un homme qui se sauve. *— Madame d'Aygaliers est sortie ! dit le petit domestique avant que Maurice eût prononcé une parole. Cette réponse bien simple le bouleversa, le renversa. Il demeura devant la porte fermée, dans une attitude stupide, ne pouvant pas croire à cette absence. Ainsi, un jour suffit pour troubler les habitudes d'une tendresse ; un temps d'arrêt chasse un astre de son orbite. Cet ordre d'idées le conduisit très-loin* 11 se retira brusquement, dépité, furieux, jeta son adresse au cocher et se plongea dans la Voiture, la tête entre ses mains.

Le cheval partit très-rapidement, et Maurice n'entendit pas un cri de surprise qui fut poussé à côté de lui. Une jettoe fille était dans le coupé. Il se tourna vers elle et reconnut un visage déjà vu.

— Pardon, mademoiselle 1 murmura-t-il ; je me suis trompé. — Cocher, retournez ! cria-t-il, ouvrant la vitre de devant, — je ne suis pas dans ma Voiture.

Le cochef revint en toute hâte à la porte de madame d'Aygaliers. Le second coupé était parti.

— Je suis pourtant certain, dit Maurice, qu'on m'attendait

— Mon Dieu ! s'écria la jeune fille avec effroi, ma mère et mon oncle vont être inquiets.

— Je ne vois qu'un moyen! Vous demeurez à Paris? Je vais vous reconduire, et je présenterai mes excuses à vos parents.

— Oh ! vite, monsieur, très-vite !

— Où allons-nous ?

— Rue de la Grange-Batelière, n ....

Le cocher partit.

— Je ne m'explique pas que la personne que vous attendiez soit ainsi partie sans songer à vous?

— Mon oncle aura oublié que j'étais avec lui ; il est toujours si pressé et m'emmène si rarement, qu'il sera reparti dans votre voiture sans y faire attention.

Maurice regardait cette jeune fille, en cherchant uh souvenir. Grande, mince, simplement vêtue, gracieuse avec gravité, c'était une belle personne aux yeux et aux cheveux noirs, à la figure longue et maladive.

Elle avait la main dont parle Dante, la bianca mano morbida.

Tout à coup, Maurice fit un mouvement : il venait de reconnaître en elle la fiancée dont Arsène lui fit le portrait le jour de l'enterrement de soir père. Cette apparition lui rappelait encore quelque chose; Il chercha plus loin, sans pouvoir trouver.

— Je connais une personne dans la maison que vous habitez, mademoiselle, le général de Pontbriquet

— C'est mon oncle ; c'est avec lui que j'étais.

Le jeune homme comprit pourquoi madame d'Aygaliers était absente, et un vrai sourire courut sur ses lèvres. Le hasard prenait trop de soins pour le désillusionner : il

fallait se rendre. Cette pauvre innocente venait d'achever sa guérison d'un mot.

. — Vous souvenez-vous d'un ami d'enfance qui jouait quelquefois avec vous, dans un jardin ?

— M. Maurice!...

— Maurice Delayen ! Il est devant vous, mademoiselle. La jeune fillç rougit.

— Je me rappelle même une des particularités de nos jeux d'autrefois, et par un rapprochement assez bizarre, il se rapporte à notre rencontre d'aujourd'hui. Nous jouions au ménage, à la dame et au monsieur! J'étais liseur et sérieux, comme on disait de moi alors. Je préférais un livre à toutes les promenades. Aussi je refusais de vous accompagner dans les magasins, en visites, partout où votre fantaisie de petite dame vous conduisait, au milieu des charmantes fictions des rôles que vous choisissiez pour nous deux. Je prenais trois chaises entre lesquelles je m'enfermais, et je vous disais que je partais en voyage, que j'avais des affaires, et je montais en voiture, dans mes chaises... de poste, où je lisais tranquillement. Que de mensonges je vous fis alors ! Un jour, je partis réellement, et pour bien longtemps, et vous me retrouvez en voiture. *

Ce souvenir, présent à la mémoire de la jeune fille, se prêtait si exactement à la comparaison, qu'en faisant le rapprochement dans son esprit, elle rougit malgré elle. Ces jeux étaient l'image de la vie ; enfants, ils étaient mari et femme ; ils se revoyaient grandis. Elle crut qu'il lisait sa pensée.

Maurice vit son embarras.

— Votre oncle donne un bal bientôt?

— Je le crois, monsieur.

— J'ai reçu une invitation ; j'aurai le plaisir de vous y voir?

— Je l'espère.

Le sang, retenu au cœur par une vie comprimée, par des sentiments muets et cachés, venait de se répandre subitement dans tout le corps de la jeune fille. Il colorait son teint pâle et promenait partout la grâce vitale. La plante reste en terre, sèche et triste, durant des mois entiers. Un matin souffle une brise qui remue la sève et la fait épanouir en fleurs. •

Maurice rendit la fille abandonnée à sa mère et lui expliqua la bizarre circonstance qui les avait réunis. La sœur du général se montra affable et simple, renoua connaissance avec le jeune homme sans affectation ni empressement, et se félicita du hasard bienheureux qui avait fait de lui le gardien de son enfant.

Maurice, avec son esprit impressionnable, oublia ce jour-là madame d'Aygaliers et ne pensa qu'à cette rencontre. Il en parla à Arsène, qui n'eut pas l'air d'y faire attention.

— Je te dirai, mon ami, que madame Dionay veut bien nous consacrer sa soirée. Nous dînerons dehors, tous les trois, en garçons. Cela te convient-il?

— Parfaitement.

Idoine, dit-il, j'ai encore un cœur; il est malheureux, mais il est pur.

Jbàn-Pàul Richtbr.

Ils se rendirent chez Paule qui les attendait ; on monta en voiture et on alla dans le quartier Dauphine, rue Contrescarpe, dans un petit restaurant où les deux amis avaient pris plusieurs des repas de leur première jeunesse. Ns s'installèrent joyeusement dans un modeste cabinet.

Arsène commanda un dîner des bonnes années, selon le luxe des bourses d'étudiants qui se mettent en folie.

Quand le potage fût enlevé, que la table fut bien gar^ nie et Qu'ils se virent bien seuls pour quelque temps, Arsène prit la parole.

— Maurice, tu m'as fait de la peine hier. Ne revenons pas là-dessus. Je sais torf désespoir. 11 faut t'arracher à cette douleur indigne. Tu vas partir pour l'Italie !

— Moi?

— Écoute toujours : nous partons ensemble. Noud serons absents pendant deux ou trois mois.

— Mais...

— Laisse-moi donc parler; Commençons par lin grand sacrifice. Dans une huitaine, nous couperons nos moustaches et ne garderons que nos favoris. Tii t'es présent^ chez madame d'Aygaliers aujourd'hui; elle est avertie qud tu venais prendre congé d'elle. Ta visite est un P. P. C. Nous paraîtrons encore une fois en public avant notrf voyage ; nous devons assister au bal de Pontbriquet; j'y suis invité comme toi : dès le lendemain, nous disparaissons, c'est-à-dire que nous changeons d'existence. Laissemoi dire. —Tu étais armé pour faire la guerre au mondes pour le faire trembler par ton indépendance ; tu n'es pad de force encore. Il faut t'aguerrir. Je t'emmène au sein d'une société nouvelle où tu verras des madame d'Aygaliers à l'état de nature. Défigurés par la coupe de notre barbe, nous ne nous en tiendrons pas là. Nous changerons de nom et de nationalité . Tu t'appelleras Llewellyn, je me nommerai Fitz-Piers, et nous arriverons d'Amérique. Citoyens américains, jeunes, riches, nous aurons vite acquis une célébrité importante. Le pays où nous allons est celui des viveurs et des femmes légères ; on ne fait qu'y passer. Le moyen de le quitter est bien simple ; on est ruiné, et tout est dit. Quand nous en aurons assez, nous disparaîtrons dans le troisième dessous, comme les

génies des féeries. La pièce marche depuis longtemps ; îlle continuera quand nous serons partis ; nous y aurons intercalé une scène. Nous reprendrons nos moustaches et nos noms à la porte. Cela te va-t-il ?

Maurice regardait madame Dionay qui s'amusait 4e sa stupéfaction ; ses yeux la consultaient.

— Et nous serons absents pour tout le monde ?

— Excepté pour moi qui suis du complot, répondit Paule en riant. Vous pourrez, quand il vous plaira, revenir d'Italie pour moi , et je ne vous traiterai pas comme un Américain, soyez tranquille.

— Acceptes-tu? Nous savons assez d'anglais pour eau* 1er quelquefois et donner un peu de mystérieux à notre rôle.

l La vie banale accablait Maurice ; le merveilleux devait te séduire. Arsène lançait une tentation au bon moment.

— Puisque je vous conserve, madame, j'accepte, dit Maurice.

— Très-bien, monsieur Llewellyn. Il ne nous reste plus qu'à apprendre des anecdotes sur notre nouvelle patrie, pour répondre sans broncher aux imbéciles qui vont être nos amis de passage. Dès demain nous annonçons notre voyage, nous nous rendons au bal de ton général et nous coupons les moustaches. A ta santé, Llewellyn.

— A la tienne, Fitz-Piers.

— Parfait I tu sais déjà mon nom.

— Mais si nous rencontrons des gens qui nous connaissent?

— Ils n'en croiront pas leurs yeux. Un changement dans notre façon de nous habiller donnera un nouveau caractère à nos gestes, aux habitudes de notre corps. Ne crains rien. On dira : « J'ai vu quelqu'un qui ressemblait... c'est assez drôle ! c'était un Américain. » La vie de Paris est presbyte : à bout portant on n'est jamais vu.

— C'est du Jeune Anacharsis et du Te'lémaque.

— Est-ce que les jeunes princes qui vont visiter les peuples étrangers ne voyagent pas sous des noms supposés? Ne serons-nous pas des hommes après avoir été des jeunes gens ? Ne sommes-nous pas les héritiers présomptifs de notre existence ? La vie est difficile à gouverner ; il faut s'instruire ; l'incognito est plein d'enseignements. En histoire, en politique, cela s'appelle étudier les mœurs et les coutumes, et le futur roi qu'un précepteur promène ainsi , n'en sera pas meilleur après qu'avant. Il rapportera cette certitude de ses excursions, que c'est partout la même chose, et continuera les sottises de ses illustres aïeux. Nous autres, qui nous plaçons au point de vue de la morale, ne comptons pas revenir plus heureux. — Je t'ai dit que nous allions en Italie. Nous verrons de beaux tableaux, des Cléopàtres, des Madeleines, des Vierges, des Saintes, des Amoureuses ; mais retiens bien ceci:

. notre esprit compose tous les jours de ces peintures. Titien, Véronèse, Raphaël choisissaient une femme et lui donnaient la vie éternelle en la baptisant d'un nom sacré. Notre cœur est un atelier mystique rempli d'ébauches pareilles. Si tes illusions savaient manier un pinceau, n'aurais-tu pas fait de madame d'Aygaliers une création paradisiaque, en l'entourant des attributs d'une martyre bien aimée? Feuilletons l'album de notre cœur; il n'est pas une femme qui conserve sa réalité. De grands yeux bleus, une chevelure blonde, c'est Eve ou Vénus ; ajoutons-y h bienfaisance, c'est Elisabeth de Hongrie ; une désolation de pécheresse, c'est Madeleine ; un peu d'extase harmonieuse, c'est sainte Cécile. Les yeux noirs et les cheveu) bruns nous fournissent les analogies violentes et passion nées. Nous idolâtrons leâ types ; nous nous agenouillon devant des idées vivantes. Ce qui a été produit de plu beau en ce genre, c'est Christophano Allori qui l'a fait. 1 existe à Florence une Judith de lui, grande et belle femm<

brune qui tient de sa main gauche le chef d'Holopherne ; les beaux doigts de la Juive sont emmêlés dans la chevelure sanglante. La meurtrière biblique, c'est la maîtresse du peintre, et la tête pâle qu'elle porte avec fierté, c'est celle d'AUori lui-même. Cette terrible allégorie est profondément vraie. Nous avons tous dans les cheveux la main blanche de la splendide criminelle. — Au pays où nous allons, les Judiths tiennent les Holophernes par des crânes et par des perruques. Qu'allons-nous faire là-bas et quel profit tirerons-nousde notre course? Je te l'apprendrai plus tard. Il est bon, avant de se reposer, d'avoir visité tous les lieux célèbres de cette terre. Celui qui connaîtl'Orient, la Suisse, l'Italie, le Rhin, l'Espagne, regarde avec plaisir le peuplier qui se dresse devant sa fenêtre et s'assied à l'ombre de son petit jardin sans regrets dévorants. Il peut, par le rêve, retourner aux contrées lointaines et camper une heure ou deux dans le souvenir. Ainsi de nos sentiments. Quand on a respiré les atmosphères brûlantes où se tordent les éternelles salamandres de l'amour, qu'on a adoré les mythes et les symboles, on s'attache à un cœur réel qu'on aime pour ce qu'il est; on se voue à une femme plus belle et plus grande pour nous que tous les types de tendresse et de grâce ; on vit pour un être que la foule ne connaît pas et ne connaîtra jamais, qu'on n'admirera pas dans les siècles et qui ne ressemble pas à celles qu'on a admirées. Son martyre, si elle souffre, sa vertu, si elle est sainte, son crime, si elle est coupable, tout cela vous appartient, et, puisque l'homme est un Adam éternel, vous emportez avec vous, dans vos existences infinies, cette Eve inconnue.

Paule, rayonnante, recevait ces paroles comme un cantique. "Maurice souriait.

— Tes théories palingénésiaques, dit-il, doivent vivement étonner ces murailles. Je ne crois pas qu'on s'entretienne souvent de l'éternité ici! L'éternité des volubilis

de la croisée, peut-être ! les durées éphémères des amours rapides, encore !

— C'est comme au pays où nous allons ; il n'y a pas de danger que nous y rencontrions la compagne des transmigrations! répondit Arsène d'un ton sérieux et moqueur.

— Existe- t-elle, cette vision heureuse?

-*■ Heureuse! non. Le bonheur ne va pas si haut. Les âmes grandes et pures trouvent leurs joies dans de douces souffrances. Le bonheur ressemble à la sagesse et à la raison : Ce sont tous trois des dieux pénates; ils n'ont pas d'ailes. Le jour où l'ange de notre vie se manifesté, on a rompu avec les réalités ; on est désigné pour le martyre, et le lendemain, ce qu'on nomme le bonheur ici-bas, peut passer ; on ne le connaît plus ; mariage, fortune, paix, les enfants qui sourient, la femme dévouée, les amis assidus, les saintes habitudes, on a dit adieu à tout cela. La foule vous blâme ; ceux qui vous aiment souffrent ; vous devenez un paria social. La passion a planté sa griffe entre vos deux yeux, après vous avoir déchiré le cœur. Voilà ce que j'appelle être heureux. Si Satan est le patron de ces douleurs-là, il est toujours le plus beau des archanges.

Jamais Arsène ne s'était révélé si complètement à Maurice. Tous les deux en firent intérieurement la remarque. L'abîme se referma, et la gaieté amère dePellegrin revint à ses lèvres. Il parla beaucoup encore, mais son ami demeurait rêveur, et madame Dionay restait silencieuse.

— Où est donc sa vie? pensait Maurice.

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