LES PREMIÈRES AILES TOMBENT
Il ne faudrait pas une large peau pour y écrire toute la loi que pratique le gros du monde ; ce serait assei potir cela de la moitié du pouce de mon gant.
Pibbeb Cardinal.
Quelques jours venaient de s'écouler. Les deux jeunes gêna se refccofrtrèî'ent au bal de M. de Pontbriquet. Cette fête était somptueuse et sans goût. Les industriels marrons éblouissent trois ou quatre fois par hiver une société flottante avide de plaisir. On invite à tort et à travers ; cela pose, c'est litie opération. Ce luxe accumulé dans une soirée consolide le crédit ; on le pense, du moins, et la foule humaine, si envieuse cependant, se laisse prendre à cet étalage.
Arsène présenta Maurice à M. Jules de Clérac.
— Un de mes bons amis! dit-il, prenant ce ton banal du monde qui prodigue a plaisir les mots sacrés.
1. de Clérac était un petit homme de quarante ans, paraissant avoir trente ans au plus. Simple dans sa mise, plein de très-bonnes manières nullement affectées, il avait une parole douce encadrée toujours dans un fin sourire. Une barbe châtaine occupait les trois quarts de sa figure. La moustache, plantée dans les rides qui descendent le long du nez, remuait sans cesse, agitée par les nerfs moqueurs qui animent les lèvres. L'œil bleu et à demi fermé retenait toujours une partie de la pensée, qui
se terminait par un regard. La vie avait façonné ce masque où la patience était écrite.
• Les trois jeunes gens causaient dans un coin, quand le général, affairé, splendide, décoré sur tout son habit, s'approfcha d'eux. Il serra la main familièrement à Clérac qui lui nomma Maurice et Arsène, salua Pellegrin, et fît un accueil des plus bruyants à Delayen.
— Mais je connais ce cher jeune homme! Je n'avais pas besoin de vous pour me Pamener. Que je vous présente à ma sœur et à ma nièce.
Et il entraîna Maurice.
La sœur du général s'inclina, sourit ; la nièce devint pâle.
— Vous rappelez- vous mademoiselle Marguerite? Vous avez joué ensemble autrefois. Ah ça ! je vous remercie bien de nous l'avoir ramenée hier. Voyez-vous, mon cher, j'ai tant d'affaires que j'en perds la tête.
Et Pontbriquet disparut.
Maurice échangea encore quelques paroles avec la mère • de la jeune fille. Marguerite était grande, mince, et mise avec une extrême simplicité. Ses cheveux abondants et noirs, arrangés en bandeaux et noués par elle, paraient sa tête pâle" et longue^ L'œil triste, un peu cerné, semblait habitué aux larmes. Les joues mates et creusées mettaient en saillie un nez correct et un peu fort. La bouche avait des sourires de convalescence. Le cou et le sommet des épaules, échappant à la robe blanche, paraissaient appartenir à un petit ange gothique.
Arsène et de Clérac, restés seuls, s'entretenaient trèsvivement.
Madame d'Aygaliers et sa fille entrèrent et aperçurent Maurice. Léontine embrassa Marguerite et se mit à causer avec elle très-bruyamment, les yeux toujours fixés sur Maurice, qui, en s'inclinant devant la mère, avait dit :
— 11 faut que je vous parle.
— Diable! s'écria Arsène, voilà la d'Aygaliers. Elle est superbe .encore, savez-vous? Quelle toilette! Maurice la regarde avec des yeux qui me font penser que j'ai raison de me défier de lui.
— Et la fille ? demanda Clérac ; elle ne se marie donc pas? Cela finira drôlement. M. Delayen a l'air très-gentil; mais je ne le crois pas de force à se défendre.
— Tiens ! on s'occupe de nous !
Madame d'Aygaliers venait de s'approcher de Pontbriquet.
— Pourquoi l'avez-vous invité? et avec son ami encore! —On me les a amenés.
— Qui?
— Clérac.
— C'est un imbécile.
— Laissez donc! vous êtes ravissante !
Une ritournelle amena un mouvement dans la foule. Maurice se rapprocha d'Arsène.
— Tu vas danser, j'espère ? Jouis de ton reste. Tu sais que nous allons partir ?
Maurice, depuis l'entrée de madame d'Aygaliers, n'était plus le même; c'était comme s'il avait rencontré son ange au sabbat.
—Voyons, Clérac, dit Arsène, montrez-nous un peu la lanterne magique. Vous devez connaître tous ces gens-là ?
— C'est toujours la même chose, mon ami! Ce bal , c'est Paris. Frappez, et on vous ouvrira ! dit l'Évangile. Moi, je dis : Recevez, et on viendra! les salons de Pontbriquet valent les autres ; le personnel est le même : des gens d'affaires qui vont jouer au whist après avoir fait quelques opérations dans une embrasure ; des hommes d'État qui croient qu'on a besoin d'eux; des avocats cherchant de riches orphelines et des veuves opulentes ; des médecins qui sont des ânes et vendent leur sottise, en croix et en cravate blanche.
iift CARTES SUR TAB^P,
— Ne parlez pas mal dqp confrères! Savez-vous ce que je ferai, moi, si je me mêle de réussir un jour? Je me proclamerai le fameux un tel dans les journaux et sur les murs ; je guérirai tout; je battrai la caisse au nez de la Faculté, et je gagnerai beaucoup d'argent, sans être plus charlatan que la plupart d'entre eux. Je serai plus fraac et moins bête, voilà tout.
— Voyez-vous ce jeune chauve? c'est un bohênje politique. 11 a fait du journalisme, a hanté les bureaux, court les cabinets des hauts fonctionnaires, n'a pas d'opinioa , Ct s'est fait une indépendance de son scepticisme. Tous ses amis sont arrivés au pouvoir, et aucun n'a pu appliquer cette intelligence à une position classée. Il connaît mieux que personne l'état politique du pays. \\ juge Paris en parcourant les rues. Cet homme ne sera jamais ministre, comme Balzac n'a pas été de l'Académie, — r A côté de lui est un jeune présomptueux de la même ambition. Bête et perverti, il sait l'art de faire du lyrisme aux vieilles femmes, et le sourire des dots lui donne quelquefois de l'esprit. Il marcherait sur un ami pauvre. C'est un drôle d'avenir»— Voulez- vous un conseil à ce propos? Vous êtes £ l'âge où l'op yoit le plus de choses. Classe? dans votre esprit les observations de chaque jour. Que tout homme ait un dossier dans vptre mémoire. Ce petit coquin que je vous montre est parfaitement inconnu. Qui sait ? un jour vous le retrouverez peut-être chargé d'honneurs, riche, marié, réputé honorable et respecté. Rien n'est plus bête que d'être dupe de la voix commune. Les intrigants profitent de l'oubli ; c'est une prescription sociale. Si vous ouvrez votre registre bien tenu au nom de ce monsieur (s'il n'a pas changé de nom encore 1) vous pouvez le mépriser -tranquillement. En vérité, les misérables qui battent le pavé se tirent tous d'affaire et deviennent sacrés ; c'est trop fort. Qu'on s'amende, je le veux bien ; mais tous les voleurs se font gendarmes, et
on ne les reconnaît plus. — Tenez! voyez-vous ce personnage décoré, à cheveux blancs, à tenue respectable, qui parle bas et épie toujours à droite et à gauche pendant qu'il cause ? Vous croyez peut-être que c'est un diplomate de haute volée, un maître en l'art de mentir ; erreur I Ce monsieur est riche ; il a servi dans la grande police, dans la gendarmerie bourgeoise des salons. C'est un espion de l'ordre des naturalistes, qui, errant de réunion en réunion, attrapait les cancans, comme, de prairie en prairie, on saisit dans un filet de gaze verte les papillons imprévoyants. On lui a fait faire un beau mariage ; il a environ cinquante mille livres de rentes, jouit d'une considération redoutable, est respecté, choyé, porte un titre, et se voit reçu partout, à l'exclusion de beaucoup d'honnêtes gens qui, honteux de leur probité, se laissent éclabousser par les audacieux qui portent le scandale monté en épingle et traversent la vie l'impudence sur l'oreille. Heureusement le bon Dieu a voulu que les coquins fussent servis en spectacle aux gens d'esprit , et aux plus ignobles choses a si bien mêlé l'élément grotesque, que le rire vient aux lèvres presque en même temps que le dégoût naît au cœur. — Croiriez-vous que ce mouchard vénérable , retiré des affaires , continue son métier par amour de l'art? 11 rédige tous les soirs un rapport sur ce qu'il a vu et entendu pendant sa journée ; il porte de l'un à l'autre ce qu'il sait, raconte à tel ministre ce qu'il a vu chez son collègue, épie partout, dans la rue, dans l'antichambre, dans les salons, en dînant, en causant, en marchant. Les jours de grande fête publique, il s'affuble d'un costume vulgaire qui le transforme en vieux vagabond ; il a dans son vestiaire de grimaces des habitudes pour ces jours-là ; il va aux barrières et dans les foules, et là, il écoute. 11 existe une légende, à Venise, qui prétend que le conseil des Dix recevait les dénonciations dans une gueule de bronze placée au haut de l'escalier du
palais ducal. La police de ce temps-là était une bouche, aujourd'hui c'est une oreille. Quand le malheureux a rôdé ainsi autour des illuminations, des feux d'artifice et dès cabarets, il rédige quelques pages sur l'opinion du peuple. Voilà ce qu'on appelle un homme posé dans le monde. Avisez-vous de parler de lui, je ne dis pas avec mépris, comme il le mériterait, mais avec dédain, vous serez considéré comme un être sans foi ni loi, qui ne respecte rien, ni la vieillesse, ni l'honneur. Je ne sais quelle courtisane antique, ayant à se défendre devant des juges, découvrit sa poitrine et montra sa beauté pour tout argument. Ce genre de captation n'a rien de répugnant; mais l'impunité invoquée et obtenue par des cheveux blancs, — et c'est l'histoire commune, — voilà qui est horrible. Eh bien! voilà un vieillard auquel j'applique mon système. Prenez garde à mon conseil cependant, il est dangereux et vous fait haïr. On me déteste à cause de ce que je sais. Si je voulais utiliser mon expérience, je tirerais un grand profit de ma vie passée. A quoi bon? Je trouve plus amusant d'avoir une arme ignoble, dont tous, à ma place, feraient usage, de ne pas m'en servir, et de passer pour un dangereux personnage, sorte d'escroc redoutable...
Maurice regardait Clérac.
— Vous ne me croyez pas, monsieur? eh bien ! je suis certain que vingt personnes ici pensent et disent qu'on a tort de me recevoir, que je suis un mauvais ami, et que mes conseils vous perdront. Ils voient mes dents et redoutent les morsures. Je suis habitué à cette atmosphère d'infamie ; je respire volontiers l'air de la lâcheté humaine ; j'ai des poumons solides. Si j'avais vingt mille francs de rentes, rien ne me serait plus facile que d'être un Talleyrand. On m'enverrait dire des bêtises et prendre des prises de tabac dans quelque capitale de l'Europe. Si je voulais être journaliste, on tremblerait devant mon
expérience : si je voulais vendre mon silence , je serais honoré, aimé ; je le donne, on me hait, parce qu'on ne peut croire à une générosité désintéressée. Réellement, cette vie est une marcarade. Je fais le bien, sans compter sur la récompense encore ! je fais crédit à la Providence, et au fond je ne la crois pas solvable.
Maurice, apercevant une place libre auprès de madame d'Àygaliers, y courut aussitôt, et là, tremblant et ému, il débuta ainsi :
— Que venez-vous faire à ce bal ?
— J'y viens pour ma fille ; il faut marier cette pauvre enfant, Maurice. Je crois avoir trouvé pour elle un parti convenable ; un homme dans une belle position, un peu plus âgé qu'elle, assez riche. Elle s'est attachée à lui, et hier je l'ai trouvée désintéressée d'une façon admirable. Figurez-vous que pour sonder ses intentions, je lui annonçai que la personne que je lui destine venait de perdre à la Bourse sa fortune, et que je craignais pour elle le malheur dans la gêne. — Ah ! ma mère, me dit cet ange, vous m'avez donné une instruction assez complète pour qu'elle me soit utile dans l'occasion ; je travaillerai. Avec quelle joie je l'ai embrassée alors, vous devez le comprendre.
Maurice se débattait brusquement, et l'habile araignée tournait autour de lui et l'engluait de ses fils.
— Croyez-vous donc qu'il me soit agréable de m'habiller et de venir me donner en spectacle?
Et elle montrait au jeune homme des épaules qu'il n'avait peut-être jamais vues, lui, l'amant des tête-à-tête vagabonds.
— Ah ! que je préfère nos soirées calmes, quand vous êtes là!
— Madame, ce calme m'est odieux ! Je ne puis supporter cette vie. Si vous m'aimez un peu, vous m'entendrez ! Vos prêtres, vos charités, votre mari, tant de choses entre vous et moi, c'est trop. Les" soins, les précautions
116 CÀPTPS SUR TABIE.
m'humilient, me dégradent. L'amour est chose sainte et respectable ; il f^ut savoir le porter- Levez-vous, prenez mpn bras et sortons. Que vous font tous les imbéciles qui sont ici? La plupart sait la vérité. On chuchote sur notre compte; avouons, ils se tairont. Allons, madame, osez m'aimer tout haut ! Suivez-moi |
Et Maurice se leva.
Madame d' Aygaliers roula autour de lui ses grands yeux de velours ; la sainteté des pénates bourgeois illumina la tête de cette femme. Elle lui prit le bras, l'obligea à se rasseoir, et d'une voix émue, presque avec des larmes, elle lui répondit :
n Ce que vous m'offrez, je l'ai rêvé vingt fois ! Je voudrais être au bout du monde avec vous. Mais ma ûlle ! ma fille!
Maurice la regarda. En vérité, la douleur de Niobé ne fut pas plus poignante que celle qu'il lut sur ce visage aux traits altérés. Il fallut céder. La conversation reprit le terre-à-terre des causeries ordinaires. Encore un coup d'aile inutile.
— Pauvre ange ! je sacrifie mon bonheur au sien ! Léontine venait de se rasseoir derrière sa mère ; elle
avait entendu la fin de la scène.
Maurice lui adressa quelques paroles, puis l'invita à une de ces danses qui tournent.
Quand l'orchestre les appela, le jeune homme s'élança avec cette vaillante beauté au milieu de la ronde générale.
Elle entraîna son danseur vers un petit salon où quelques joueurs abattaient des cartes. Elle s'assit et le fit asseoir auprès d'elle.
— Maurice, je suis lasse de la maison de ma mère. J'y souffre. Je ne veux pas y rester. Si vous m'aimez, emmenez-moi. On- veut me contraindre. On me presse de tous les côtés; je ne veux pas leur obéir. Me voyez-vous la femme de Pontbriquet? On veut me le faire épouser.
J'ai compté sur vous pour me délivrer. Êtes-vous un homme déterminé? Nous partirons ce soir. Ma mère nous laissera fuir; elle est fatiguée de moi. La vie entre nous est impossible. Je n'ai pas de père. Ainsi, réfléchisse* vite. Je suis prôte.
Maurice se serait trouvé avec le démon sur la montagne qu'il n'aurait pas été plus épouvanté.
—Mais... y songez-*vous ?
. —J'ai tout pesé. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je nourris ce projet. Je ne connais personne; vous seul pouvez me sauver. Je vous aime I II ne s'agit pas de savoir si mes paroles sont convenables ou non. Nous avons un moment; je vous ouvre mon cœur : acceptezvous 7
— Et... votre mère?
Un terrible éclat de rire fit tressaillir Maurice. Il se sentit enlever et emporter par une force inconnue, et sa danseuse, au milieu du tourbillon, belle, rayonnante, le sourire aux lèvres, lui jeta ces paroles t
— Maurice, vous êtes un lâche !
Ils revinrent auprès dé madame d'Aygaliers. Léontinô reprit sa place.
— Qu'avais-tu donc à rire de si bon cœur?
— Ah! ma mère, c'est monsieur qui me disait une chose si drôle...
Et la jeune fille éclata de nouveau.
Maurice s'inclina, et le bruit moqueur l'étourdissait encore au moment où il rejoignit Arsène et Clérac.
— Voyez ce que c'est pourtant qu'un certain éclat physique ! disait ce dernier. La pauvre Marguerite est délaissée comme une Cendrillon. Je causais d'elle dernièrement avec une amie de sa mère. Elle est intelligente, douce et bonne ; et personne ne fait attention à elle. Les jeunes gens préfèrent les beautés impétueuses dans le genre de mademoiselle d'Aygaliers, et les hommes blasés la trou-
vent trop maigre. Si elle avait quarante ans et l'usage de son esprit donné par l'aplomb, maladive telle que la voilà, ce serait à en devenir fou d'amour.
Maurice arriva sur ces entrefaites.
— Sais-tu que tu as compromis mademoiselle Léontine ? dit Arsène à son ami. On ne fait pas rire les jeunes filles ainsi. De pareils éclats de rire supposent une familiarité excessive. Aurais-tu été inconvenant ?
— Je ne pense pas, ajouta Clérac, qu'elle se fâche facilement. Elle rit toujours et d'une force ! Ce n'est pas pour montrer ses dents; toutes les femmes les montrent sans faire tant de bruit. J'ai peur pour elle que son âme ne soit pas distinguée; c'est une belle fleur née sur un fumier. Avez-vous étudié le rire des jeunes filles ? Ces joies féroces me font peur; ce n'est pas vrai. Chez les unes, c'est de l'impudence ; chez d'autres, c'est une espèce de larmes.
— Que lui disais-tu donc? demanda Arsène.
— Rien. Nous causions du bal, des danseurs.
Et Maurice gêné s'esquiva. Il alla inviter la nièce de Pontbriquet. Ce fut une douce valse allemande qui le reposa. La pauvre Marguerite glissait, légère et frêle. Sa robe flottait chastement, et sa taille se reposait sur la main de son danseur, moitié fatigue, moitié abandon.
Un sourire souffrant errait sur ses lèvres ; ses yeux animés rayonnaient de joie et de fièvre. Sa voix vibrante sifflait doucement des paroles timides. Maurice, auprès d'elle, se sentait le maître. Faust ne fut pas plus heureux dans le jardin de Marthe.
Les parfums chastes portent les plus terribles ivresses. Ce corps fragile palpitait entre ses bras; un cœur naïvement ému battait près de lui : il éprouvait le bonheur des fascinations angéliques.
Léontine , passant auprès d'eux , les fouaillait des fleurs de sa jupe.
— Est-elle maigre, la pauvre fille? dit-elle à son valseur, qui répondit lâchement par une méchanceté.
Madame d'Aygaliers causait avec Pontbriquet.
— Votre nièce ne gagne pas !
— Ne m'en parlez pas ; elle a un physique de sousmaîtresse mal nourrie.
— Avez-vous pensé à la marier?
—La marier I à Dieu peut-être. C'est un corps tout macéré qui ne convient qu'aux amours saintes.
Et Marguerite allait toujours, heureuse et oubliant tout, à travers un nuage de médisances.
Ses joues se coloraient ; sa belle chevelure, dégagée un peu de la sagesse de sa coiffure de pensionnaire, s'étoffait en bandeaux opulents. Elle devenait belle.
—Elle va mourir, dit Léontine. Elle est poitrinaire.
La barbarie de la beauté bien portante, la cruauté de la santé se mêlaient à l'envie chez la fille de madame d'Aygaliers.
La pitié, du reste, devint générale ; et Maurice entraînait sa danseuse ravie et pensant au bonheur. La férocité envers elle se faisait jour partout. N'était-elle pas triste et pauvre ? On la déchirait.
Dans leur coin, Clérac et Arsène la regardaient aussi.
— On a beau crier après elle, dit le premier. Il y a là l'étoffe d'une fière femme ; c'est un Pérugin qui deviendra un Raphaël.
118 C11TBS SUR TÀÉI*.