‹ Cartes sur tables: nouvellesChapitre 7 sur 13 · NOUVEAUX PAYSAGES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PAYSAGES

Est-il donc ai nécessaire que ce gui nous rend heureux ait un nom?

Schillkk.

Il était six heures et demie.

Quatre jeunes gens attablés dans un salon de Tortoni, devant des verres d'absinthe, de vermout et autres liqueurs apéritives , regardaient de temps en temps sur le boulevard. La conversation languissait. Les cigares de l'avant-dîner touchaient à leur dernière cendre, quand un M. de la Mollette, qu'on appelait marquis, je ne sais pas pourquoi, s'écria :

— Enfin ! voici Clérac ! Arrivez donc ! nous avons pris de Pappétit pour trois jours.

Jules de Clérac fit son entrée solennellement, suivi de deux nouveaux personnages.

— Messieurs, dit-il, je vous offre mes excuses. Le retard est de mon fait. Permettez-moi de vous présenter les amis dont je vous ai parlé, MM. Llewellyn et Fitz-Piers, citoyens américains, qui viennent visiter l'Europe à Paris.

Puis, désignant alternativement ceux qui attendaient à ceux qui l'accompagnaient :

— Monsieur le marquis de la Mollette I

Et il montrait un jeune blond, à moustache retroussée; au teint rosé, à la mine rusée et niaise.

— Monsieur le vicomte de Blanc-Rupt !

Celui-là était petit, portait un nez énorme et d'éoais favoris.

LE SECRET PB POUCHIMBLLE. l^S

— Monsieur le baron de Morizécourt!

Long, pâle, fade, un pierrot pompadour.

— Monsieur le commandant des Billanges !

Ce dernier, gros, ventru, offrait une face réjouie et des moustaches qui devaient remonter à 1830. Il sentait la garde nationale.

On s'inclina de part et d'autre.

—Ces messieurs parlent-ils français? demanda le commandant à part à Glérac.

— Parfaitement, et môme anglais, à votre service.

f- Je sors d'en prendre , répondit le pseudo-qailitaire en éclatant de rire. Deux énormes poumons en résonnèrent comme des tuyaux d'orgue.

— Soyez les bienvenus, messieurs, dit le marquis aux étrangers. Notre civilisation est hospitalière, et Paris vous voit avec bonheur....

— Sont-ils très-riches? murmura le commandant à l'oreille de Clérac.

— Énormément. Nous les ferons causer tout à l'heure,

— Si nous allions dîner? cria quelqu'un.

— De Blanc-Rupt a raison, reprit le grand baron, et l'on se dirigea vers un restaurant voisin.

— Sais-tu qu'ils ont tous de bien beaux noms ? dit Llewellyn à Fitz-Piers.

— Ça se fait! répondit Clérac. On prend le Moniteur un jour ou il y a un rapport sur les coupes de bois, et on choisit un nom de taillis ; il y en a de fort élégants. Le titre s'ajoute, selon l'euphonie. On trouve ça encore dans les cartes détaillées des déparlements : certains petits pays ont d'adorables appellations.

— C'est donc permis?

— La vanité n'est pas défendue.

— Mais leur famille?

— On n'a pas de famille ou bien elle se met au pas. Je me souviens d'un garçon qui devint quelque chose, pré-

fet, je crois bien. Il s'était vaillamment affublé d'un nom sonore et d'un titre. Il fit un très-riche mariage et passa dans la circulation. Au pays d'où il était originaire, il restait une femme , veuve de son frère aîné, qui s'appelait tout bêtement comme le roturier qu'elle avait épousé et qui mourut petit notaire. Un jour, elle apprend que le cadet de feu son mari se faisait nommer. .. Le masque est assez connu pour que je me taise. Son parti fut bientôt arrêté : veuve de l'aîné, elle prit le nom et le titre.

— Est-ce qu'ils sont tous comme cela?

— A peu près. Celui qu'on appelle le commandant est de bonne maison ; c'est un comte très-réel, mais un officier sans longs états de service. Il n'a pas hésité et a choisi la dénomination militaire.

Llewellyn paraissait très-émerveillé de tout cela.

— Ah ! mon ami, dit Glérac, il faut bien que le monde rie ! La vie ne serait pas supportable sans ça.

On s'installa sérieusement. Vins et mets, on commanda un repas splendide.

— Eh bien ! messieurs, que dites-vous de Paris?

— Très-beau ! très-grand ! répondit Fitz-Piers. Je voudrais que vos boulevards eussent des arbres mieux portants; ils sont malingres.

— Que voulez-vous ? reprit le commandant, ils n'ont jamais vingt ans devant eux. Dès qu'ils commencent à pousser, une révolution arrive et on abat tout. Je me rappelle une époque...

— Quel dommage que vos turbulents de Paris n'aient pas affaire aux forêts que possède M. Llewellyn au Mexique ! Les énïigrants qui passent en brûlent des hectares j)Our faire cuire le gibier de leur dîner; pour franchir une rivière on abat des arbres dont vous feriez ici des monuments et avec les planches desquels vous plaquez vos meubles.

— Quel profit tire-ton de ces propriétés et comment peut-on les protéger?

— Ah! les gendarmes manquent. En France, pour garder grand comme la main de terre labourée, sur laquelle on met des poteaux avec ces mots : Chasse réservée, on a des gardes de tous côtés. Là-bas, les choses se protègent d'elles-mêmes; la nature se défend toute seule. Les revenus ne sont pas réguliers, par exemple. Le plus sage est de permettre aux errants de ce monde qui passent par là de s'y établir ; ils défrichent , font des villages; on leur donne une part du sol, et le reste ne peut manquer de devenir bon, quand les colons auront fait des routes et établi des communications.

— Et jusque-là?

— On est propriétaire comme le bon Dieu.

— J'aimerais mieux une maison sur le boulevard Montmartre! dit le commandant en riant.

— Patience I reprit Fitz-Piers, s'il vous fallait lire tous les titres de propriété transmis de l'un à l'autre depuis que le coin de terre où votre maison est située est possédé par un être, vous auriez fort à faire. Nous autres, nous recevons le sol à l'état de paradis ; il faut le rendre habitable. Pour vivre, nous avons des maisons à New- York, à Boston, à Baltimore, et des navires partout. — Tenez , messieurs, à nous deux, nous sommes propriétaires de dix des paquebots qui sont au Havre actuellement. Nous en avons autant à Londres et le double en route. Cela constitue une forêt de bon rapport.

— Et vous pouvez être ainsi absents ?

— Mais rien n'est plus simple à diriger que cette flottille éparse. Nous avons avec nous une carte du monde où chacun de nos vaisseaux a sa place désignée. Chaque changement y est aussitôt marqué. Nous savons à quelle heure tel capitaine entrera dans tel port, quel temps il doit y rester, quand il sera arrivé à destination. Demain

186 Ç^RTPS SUR TABLE.

matin, nous enverrons nos ordres à tous les bouts du monde, et les manœuvres seront ponctuellement exécutées. Nous venons de vendre k Londres du coton produit en Amérique, qui sera fabriqué en Angleterre et que le monde entier portera en bas, en vestes et en pantalons.

Nous venons en Europe pour étudier votre industrie, Nous avons la matière première ; pourquoi n'aurions* nous pas aussi la fabrication ? Pourquoi ne vous fournirions-nous pas le travail complet? Ce que nous remporte* rons avec nous constituera une victoire plus grande gagnée sur le vieux continent que si nous avions bom? bardé Paris et Londres.

Tous les convives ouvraient des yeux effarés, JaBfêis pareil feu d'artifice n'avait éclaté à leurs oreilles,

Glérac seul restait impassible ; il savait comment on démonte la terre en un quart d'heure ppur la revisser ensuite. Llewellyn souriai t de temps en temps dans son verre,

Le commandant, esprit calme, positif, et qui se plaisait assez à la démonstration dqs choses connues, était pétrifié, 11 buvait et mangeait sans baisser les yeux.

n*r Quels hommes que ces Américains ! disait-il k son voisin de temps en temps.

r~- Ainsi, reprit-il, après les paroles de FiU-Piers, ainsi vous enlèveriez à l'Angleterre une de ses grandes ressources 1

t-»* Nous puinons l'Europe. New-York, avant deux cents ans, sera la capitale du monde. Londres descendra au rang d'Amsterdam, plus bas encore, de Venise; Paris sera un musée où nous viendrons quand nous aurons le temps ; on s'amuse assez en France ; nous ferons un grand club de votre territoire ; comme la gaieté est ce qui s'emporte le moins, nous viendrons la chercher ici. De l'Allemagne, nous ferons un collège ; l'Angleterre sera une bouée pour nos navires, un ponton pour nos stations de bateaux à vapeur.

LE SECftET DE pOUCflWELLE. 127

Voyez donc ce qui se passe î Vous venez chez nous chercher de Por. On vous envoie le métal, et on garde les hommes. L'Espagne a-t-elle été plus riche de tous les trésors qui sont passés chez elle? Vous nous envoyez des gens en haillons qui vous semblent dangereux à nourrir, et trop heureux de vous en débarrasser, vous les laissez partir. Avec les chiffons, on fait du papier. Avec les pauvres, on fait des citoyens.

Ah! j'en ai vu hier monter en chemin de fer, de ceg ajeux des grandes races! Il y avait là telle fille maigre et souffrante, au chignon blond ébouriffé sur le cou, Allemande au beau sang, qui portera des fils superbes. A nous les meilleures forces de vos veines. La population de vos boulevards ne vaut pas grand'chose auprès de ce que j'ai vu.

— Il parle très-bien français, dit le commandant k Clérçc,

-r- Que vous avais-je dit ? Et il a raison,

?-?Sans doute ! Mais il n'envisage pas la question sous toutes ses faces. Si nous n'avions pas de révolution à craindre, je serais de son avis.

-» Tout cela est très-gentil, messieurs, mais vous savez que nous sommes attendus. Il y a un succès à décider. Les bouquets sont commandés, et il est temps de partir.

Ce fut le vicomte de Blanc-Rupt qui prononça ces paroles. Chacun se leva, et en un instant on fut installé en voiture» %

Clérac, Uewellyn et Fitz-Piers montèrent dans le coupé de Maurice Delayen,

r-r Messieurs, dit Clérac, je vous dois compte du pro^ gramme : nous allons aux Délassements-Comiques. Je ne sais ce qu'on y joue. 11 y a des femmes à applaudir ; c'est ce qui nous y conduit. En sortant de là, nous irons chez le commandant des Billangesj on y soupe. Vous verrez là ou personnel féminin d'un ordre particulier. C'est de la

bohème patriarcale. C'est presque bourgeois; il n'y manque qu'un adjoint. Du reste, on y mène la vie de famille.

Aujourd'hui, c'est Félicie qui reçoit. Félicie est une grosse fille, née pou^ la vertu et la bêtise ; la moitié de sa vocation est manquée. Elle est la compagne du commandant, et leurs habitudes sont tellement conjugales, que lui-même s'y trompe souvent, et que parlant de ses amis, il les blâme de vivre avec des femmes sans mœurs. II existe peu d'honnêteté ici-bas; il y a une candeur. La vertu, c'est l'illusion.

Après Félicie, Onoria et Léonide sont les mieux installées. Il y a un ordre et un soin dans ces maisons-là qui fait plaisir. Comme on a raison de trouver la société mal organisée î A voir les qualités domestiques dépensées en dehors de l'ordre régulier des choses, je m'étonne qu'il y ait encore un tas de niais qui se figurent que les femmes entretenues ont des âmes à part,* des facultés particulières; que ce sont des lionnes, des panthères, aux dents furibondes; des goules qiii boivent du sang, des divinités mystérieuses qui n'ont pas de cœur et dont la beauté est protégée par des conjurations cabalistiques.. Hélas! mon Dieu I on les exalte et on les maudit bien à tort. Ce sont des femmes qui n'ont pas à craindre l'adultère et ses ennuis, qui, pour faire excuser ce qu'ailleurs on appelle des fautes, n'ont pas besoin de jouer au sentiment et à la passion, qui ont leurs ruses particulières et impudemment cyniques, et dont l'hypocrisie paraît outrageante parce qu'elle se cache avec scandale. Rien n'est plus vulgaire que toutes ces malheureuses. Celles qui sont jeunes et belles sont excusables. Dieu envoie les rats aux greniers des avares et livre les patrimoines aux gencives roses de ces dames.

J'ai été croqué en trois ans, et je vis tristement dans ce vilain monde méprisé par des pères de famille qui

payent très-cher des plaisirs ridicules, et par des femmes honnêtes qui viennent voler des amants dans ce pays-ci. Tout se vaut. Comme un grognard resté simple soldat et qui montre ses camarades devenus généraux, je puis vous citer telle de ces opulentes pécheresses que nous avons envoyée en fiacre à l'hôpital, en lui fourrant dans la main le fond de nos poches d'étudiants. Ne parlez pas trop de moi là-bas. Je sais trop de choses pour qu'on m'y aime.

—Quels sont ces jeunes gens? demanda Llewellyn.

— Le marquis de la Mollette, le grand blond, fade, dévore un maigre patrimoine avec une ardeur de vanité qui finira mal. Il a pris un tel élan qu'il ne saura plus s'arrêter. — Le vicomte de Blanc-Rupt est riche et de bonne famille. On le laisse se fatiguer avant de le marier. Il existe une fillette noble, quelque part, qui lui est réservée. Son teint bourgeonne dans les églises, et elle se prépare au fond des confessionnaux aux amours idéales de la trentième année, alors qu'elle sera l'épouse de cet idiot épuisé. — Le baron de Morizécourt mène de front deux existences. Il n'a de niais que l'apparence. Avec les filles, il s'amuse ; dans le grand monde qu'il fréquente assidûment, il cultive les vieilles femmes et fait des passions qui le mèneront très-avant dans la vie. Un de ces jours, pour qu'il soit nommé sous-préfet, un mari député commettra une douce infamie conseillée par sa femme.

— Mon Dieu! dit Llewellyn, quel monde cela va-t-il faire?

— Cette génération vaut les autres. Je vous l'ai dit : à partir de trente ans, tous les hommes sont honnêtes. C'est avant qu'il faut les juger. Le mariage est une absolution. A trente-cinq ans, ceux qui restent garçons deviennent suspects ; et dans ce nombre sont les sages.

— Et les dévorés ! ajouta Fitz-Piers.

On descendît de voiture et on fit une entrée bruyante a théâtre. Le lieu est habitué à ces traîneurs de scandales et, dès qu'ils se montrent, les actrices leur adressent ej souriant des couplets et des phrases de leurs rôles.

On jouait un vaudeville émaillé de jolis costumes. Ond ria et Léonide furent bombardées de bouquets. Félicie s prélassait au fond d'une loge.

Arsène — ou Fitz-Piers — comme on voudra — étai peu fait à ces habitudes ; mais , doué d'une nature qu rien n'étonne, il assistait à cette joie sans esprit avec Fia dulgence d'une âme dont la vie est ailleurs. j

Maurice au contraire— celui qu'on nomme Llewellyi ici — enfant gâté, avide de tous les bonheurs, contenu plait avec éblouissement cette vie brillante et facile Séminariste d'amour mondain, il sortait d'un cloître en nuyeux où une absolution suivait chaque élan de tei^ dresse, et soudain on le transportait dans un pays où le, paroles étaient libres, où les baisers n'avaient pas besoil d'être sanctifiés. Épuisé par l'ascétisme des échelles d4 Jacob, il tomba en plein paradis de Mahomet à l'âge o| ces conversions sont indispensables.

Il recevait , en rayonnant , une part des agacerie^ adressées aux avant-scènes. Vers la fin du spectacle, on se leva pour aller faire un tour aux coulisses. Les natures les plus distinguées sont accessibles aux ivresses vulgaires ; Maurice goûta la volupté des familiarités faciles. Il assista aux toilettes excitantes de ces rieuses sans gaieté. Tous les détails du métier devenaient un attrait pour lui le fard et le blanc qu'on essuyait, les secrets de la beauté qu'on dévoilait , mystères sans poésie et sans charme, ravissaient le malheureux enfant.

Le privilège des femmes de théâtre est de changer e^ attraits irrésistibles des indiscrétions dangereuses. 11 faut avouer aussi que ces imprudences sont favorisées par certains trésors de jeunesse dont la nature les a douées.

Ce manège, afiêaisonné de rires et de grosses vulgarités Éites à belles dents, produit des effets incroyables sur les imaginations. Celle de Maurice s'enfuit au pays des Manons»

Le souvenir de madame d'Aygaliers le disposait au Dépris des femmes, et il se sentait entraîné vers cette wuvelle existence comme vers une damnation. Le monde, a société, il avait déjà tout renié et maudit. Hélas ! je ne arois pas que les femmes soient des êtres à haïr. Qui sait a elles disposent d'un bonheur sans alliage ? Qui sait, tour employer une image tirée de la science, si l'amour st un corps simple ? Elles nous font souffrir, je le reconnus ; nous les accablons d'imprécations, et pourtant le )lus infortuné de nous tous n'espère-t-il pas être consolé for une d'elles ?

On partit quand les actrices eurent achevé leur toi- &tte.

Quelques rôdeurs nocturnes virent monter la bande )yeuse en voiture et mâchonnèrent de sourdes menaces ontre ces viveurs élégants; et , sans doute, un moment près, les moralistes injustes, enfouis au fond d'un caba- Bt, oubliaient une famille qui aurait faim au soleil couhant du lendemain.

On peut rimer sur les roses, il faut mordre dans les pommes.

Gotrti.

Maurice, comme un beau navire signalé à des pirates, »t le but des convoitises féminines. Sa situation était étalie; ce qu'il jaugeait de tonneaux était connu. Aussi les -gards caressants, les coquetteries fascinantes s'adres-

132, CARTES SUR TÀBliE.

saient à lui. La livre sterling et le rouble sont le saint Pierre et le saint Paul du paradis des lorettes ; saint Dollar sera bientôt canonisé.

On arriva chez Félicie. Les' gentilshommes qui étaient là causaient et fumaient , familiers et indifférents. Maurice , poli et réservé , égayait les femmes que sa niaiserie flattait beaucoup. Un peu de respect est toujours bien reçu. Arsène, très-gai avec les hommes, s'abstenait de toute familiarité avec leurs compagnes.

— Allons, messieurs! à table! s'écria le commandant très-bruyamment heureux. Il appelait cela s'amuser avec des amis.

Comme le crime, le vice doit profiter du bénéfice des circonstances atténuantes. Tel maladroit qui vole cent sous aurait eu moins de peine à les gagner ; l'imbécile qui paye très-cher une actrice serait bien plus heureux et moins ridicule sans scandale. Ce brave des Billanges était émerveillé de lui-même et se demandait tous les matins ce que pensait le monde de sa conduite audacieuse à braver les préjugés. Il eût été bien étonné de connaître l'opinion qu'on avait de lui. Nous nous figurons tous vivre les premiers et porter le monde. Nous recommençons tout simplement de vieilles bêtises affadies.

Maurice se trouva placé auprès d'Onoria, jeune et belle fille, au teint pâle, aux cheveux noirs, à la beauté grave. Elle ne manquait pas d'un certain esprit de répartie, el son énorme aplomb devait lui donner une autorité souveraine sur la timidité du nouveau convive.

La conversation générale s'égarait par moments en aparté pour reprendre bruyante et folle.

Llewellyn, fasciné par la future impératrice des boulevards, — elle rêvait les grands emplois dans le drame, — obéissant à cette Hébé perfide, s'oubliait dans les visions du tête-à-tête.

Le vin possède des trésors de lyrisme, et jamais femm<

au monde n'entendit des cantiques pareils à ceux que lui chanta Maurice. Il lui murmura des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la ravirent ; il la compara à des choses qu'elle ne connaissait pas ; il l'appela de noms incroyables, et elle dut penser qu'il voyait en elle le mirage de ses amours passées. Rien n'existait plus pour lui'.

Fitz-Piers causait avec Clérac. Les autres se livraient à leurs joies quotidiennes, comme des gens qui sont fous ensemble tous les jours à la même heure. Us étaient un peu plus turbulents qu'à jeun, voilà tout.

— Onoria a bien visé sa proie ! dit Arsène.

— La pauvre fille cherche une destinée. Elle vit avec un étranger mystérieux qui fait dans sa vie des apparitions orageuses, puis disparaît. On ne sait qui il est. Elle aimerait pouvoir promener quelqu'un avec elle, un amant jeune, assidu, notre Llewellyn, par exemple.

— Il est complètement ivre. Il lui baise les mains comme à une madone. Elle doit être étonnée comme une forteresse dont on commencerait l'assaut par le ciel. Il a dû la demander en mariage deux ou trois fois déjà et lui proposer de l'enlever. Dites-moi, Clérac, a-t-elle l'habitude de raconter son histoire?

— Non. Elle a quelquefois des heures assez naïves. Elle a aimé souvent pendant un souper. Elle n'a pas perdu tout à fait la notion de la jeunesse.

Des Billanges fumait opulemment, se penchant de temps à autre pour embrasser Félicie d'une lèvre matrimoniale.

— Ton souper est très-gentil, petite. Qu'est-ce que ça te coûte?

Ici la ménagère établit son compte de façon à réaliser un bénéfice.

Les autres convives causaient chasse, chevaux, paris, jeu, mille louis par-ci, deux mille par-là.

On finit par remarquer l'isolement de Maurice et d'Onoria.

— Regardez donc, dit le marquis de la Mollette. On voit bien que ces messieurs ne sont pas tous les jours à pareille fête. Gomme il y va, l'Américain ! Eh ! monsieur Llewellyn !

Delayen ne savait plus ni son nom, ni ce qu'il faisait. Il récitait à sa voisine des tirades de Y Imitation de Jésus- Christ. Croyant s'adresser encore à madame d'Aygaliers, il cherchait à vaincre des résistances depuis longtemps soumises.

Onoria elle-même ne savait plus son rôle; elle se perdait au sein des extases.

— Monsieur Llewellyn ! avait répété le marquis.

— Llewellyn I on vous appelle ! s'écria Fitz-Piers.

Maurice se retourna vers la table.'Quelques plaisanteries lui arrivèrent en plein visage. Il promena son regard ébahi et confus autour de lui et reprit sa causerie amoureuse. On riait beaucoup. Arsène eut peur pour son ami.

— Clérac, dit-il vivement et tout bas à son voisin, il faut que je vous raconte une histoire. — Oui, monsieur, reprit -il plus haut, c'est l'ivresse la plus intraitable que je connaisse. Il est bien doux en ce moment. Eh bien ! je sais telle parole qui le ferait bondir. Je l'ai vu, à Londres, chercher querelle à un Anglais avec lequel nous dînions, parce que cet insulaire l'avait appelé Yankee, en riant. Et vous saurez que de cette qualification il est fier partout ailleurs. Il descend des races primitives alliées aux conquérantes. Il a du sang anglais et du sang sauvage dans les veines. Nous sommes tous les mêmes, Américains et Européens ; son origine est une noblesse qu'il ne laisse pas attaquer.

Cette anecdote produisit son effet. Le regard hésitant de Maurice fut jugé menaçant et terrible. Chacun se vit scalpé au dessert, et on se tut.

Llewellyn venait de quitter la table, entraînant Onoria loin du bruit.

— Viens 1 murmurait-il, viens! Crois-tu que je suis un Américain? Non. Je m'appelle Maurice. Ne le dis à personne.

Et il raconta l'histoire très-simple de ce changement de nom et de nationalité. Elle n'y comprit rien et crut que le jeune homme obéissait aux lubies de son ivresse.

— J'ai été bien malheureux, va ! J'ai terriblement souffert. Durant des nuits entières, je pleurais et sanglotais. Às-tu jamais aimé quelqu'un?

Cette question insensée fut encore mise sur le compte de l'ivresse.

— Vois-tu, on aime, et, qu'on soit bien ou mal traité, si l'être aimé est digne de notre cœur, si l'idole mérite l'adoration, la torture est supportable! mais aimer en méprisant ! oh I — Je te confie cela à toi ; ne le répète pas. N'en dis rien à Fitz-Piers. — Oui, je savais que l'eau était bourbeuse et je voulais m'y baigner et m'y purifier. Je voyais tout ! De l'argent que j'envoyais chez elle pour les pauvres, elle en faisait je ne sais quoi! Jamais son cœur n'a battu contre le mien ; c'était une pierre! Et, pendant des heures longues, bien longues, je la tenais entre mes bras, et mop sang soulevait nos deux poitrines à me faire croire que la sienne était émue ! Rien ! Toi, tu ne me dois rjen et te voil^ agitée. J'aurai fait palpiter une fibre de ton être pendant que je parlais! Tout à l'heure, tu ne me connaîtras plus! Mais à cette minute même où je porte la main sur ton cœur, où mes yeux plongent dans tes yeux, tu éprouves quelque chose, n'est-ce pas ? Ce n'est que de la peur peut-être , mais c'est quelque chose. — Elle, rien ! Pas même de la froideur. Des abandons étudiés dont je souffrais plus que de ses résistances ! De la passion au bain -marie! de la tisane chauffée dans une veilleuse de porcelaine 1

Et Maurice éclata de rire.

Onoria n'entendait rien, ne comprenait rien* Elle reçut le jeune homme dans ses bras.

L'ivresse a des lucidités terribles. Comme le délire, il arrache à notre âme ses plus chères pensées. Le malheureux enfant venait de rouvrir sa blessure en se débattant.

Dans la salle du souper, on fumait, on causait, on buvait. Arsène, se détachant de Clérac, s'approcha du salon où s'était réfugié son ami malade.

Debout, auprès de ce groupe affligeant, il se mit à sourire.

Onoria, comme les enfants qui vous tendent leur gâteau quand ils vous voient pleurer, cherchait à consoler Maurice avec les abandons de son corps.

Je ne sais si la corruption des roués émérites offre des charmes aux femmes du monde blasées ; mais il arrive souvent que les filles folles sont émues par les extravagances d'une passion douloureuse. Elles comprennent quelquefois qu'il y a là une lutte inconnue pour elles et que les yeux hagards qui les dévorent cherchent une autre forme à travers elles. Elles sont faites à la brutalité, à la férocité des fantaisies. L'homme leur apparaît dans ses plus honteuses misères, et, malgré l'habitude qu'elles ont de cette existence, il reste à leur cœur un peu d'idéal, un haillon de la première robe blanche, une loque de la couleur enfantine. La naïveté d'une âme jeune les jette d'abord dans des fous rires; puis elles découvrent la douleur et la pitié les prend, une pitié terre à terre, bornée, mais sensible.

Elles se figurent avoir affaire à un petit commis qui a volé la caisse de son patron et qui prend un peu de joie avant de se tuer, à un amoureux éconduit auquel on refuse une fiancée. Elles' bâtissent un roman bien moral et bien tendre, avec l'épisode de Ja mansarde vertueuse, de l'aiguille assidue et des pots de fleurs sur la fenêtre.

C'est leur paradis à ces Èves de lia boue ; c'est le mirage de ce qu'elles ont perdu.

— Pauvre ami ! pensait Arsène. Tu tiens entre tes bras toutes les reines du monde. La beauté et la jeunesse y sont ; il y a un cœur qui bat et des yeux humides ; il y a des cheveux dénoués où noyer ta tête, des épaules où il est doux de pleurer. Une âme, il y en a une peut-être ! On n'a jamais songé à la chercher. Mystérieux atomes qui vous dégagez de nos joies terrestres, de quelle nature êtes-vous donc? Qui pourra voir les auréoles des bonheurs, — et les anges qui soutiennent l'assomption de nos plaisirs ne sont-ils donc pas tous bénis ? — Le lendemain de tout ça, c'est le dégoût ou la souffrance. N'y a-t-il donc d'heureux en ce monde que ceux qui, comme moi, aiment les femmes mortes ?

— Onoria, disait Maurice, je ne veux plus te quitter. Pauvre petite bête aux dents blanches, tu croques de l'or et de l'argent, je t'en donnerai ! Tu es bien dressée au moins, toi ; tu prends ta nourriture sans mordre. Chère perruche vorace, tu n'es pas méchante. Figure-toi que j'ai une vilaine cage vide où j'avais mis un bel oiseau ; je lui donnais à manger sur mes lèvres, et son bec féroce me dévorait. 11 a longtemps vécu de mon sang; il n'est pas mort, il est parti. Cela t'est égal de laisser la cage inhabitée, n'est-ce pas? Je te raconterai tout cela quand tu seras bien sage. Il n'en faudra pas trop rire, parce que je me fâcherais. T'ai-je dit que cette cage vide était mon cœur? Oh! que tu es belle, mon Onoria 1 que tues belle !

Et il plongea sa tête dans la poitrine de la fille hébétée.

— Les femmes sont donc bien méchantes aussi dans ton pays?

— Ah I oui, mon pays 1 Je veux t'y emmener dans mon pays.

Maurice aperçut Arsène.

— Tiens! tu esjà, toi, comme Méphistophélès, dans

l'Qmbre. Qu'as-tu fait de Marthe? Tu lui diras, comme dans Goethe : « Il en a l'air bien épris ! c'est le cours du monde !» Ah I pourquoi ne nous sommes-nous pas grisés plus tôt? Je trouve cela bon. Passe-moi un verre.

Et tristement, pareil à un médecin qui administre une potion, Arsène tendit à son ami une coupe pleine. Maurice en répandit la moitié sur l'épaule d'Onoria, — libation de l'ivresse, — et retomba assoupi.

— Allons , triste infirmier , fais ta besogne , pensa Arsène en lui-même. Voilà un bon délire. N'est-ce pas ici une salle d'hôpital ? La joie des fous à côté, et ici un malheureux qui subit le traitement des cœurs malades,

Léonide s'approcha d'Arsène, et, levant la tête vers lui, en câlinant :

— Eh bien I s'amuse-t-on autant que ça dans votre pays? Vous avez les soupers tristes 1

— Et toi, joyeux, mon enfant I

Et il la berça sur son cœur à lui donner de l'espoir,

— Votre ami est plus drôle que vous, il est plus gajl On entendit un grand bruit.

— Que font-ils donc à côté?

— Ah ! par là, ils font des bêtises ; je me suis en allée. Quel âge a-t-il, votre ami?

Et elle montrait Maurice effondré entre les bras d'Onoria, qui veillait sur lui comme l'ange des extases maudites.

Son attitude semblait dire : Il est à moi ! Elle jeta un ïegard terrible à Léonide.

Les femmes d'une certaine classe ont l'instinctdu mal. Elles devinent, mieux que des généraux, lé plan de campagne à suivre.

Les malheureuses invitées à ce souper, avides de l'inconnu riche, possédées de visions californiennes, ne s'étaient pas trompées.

Fitz-Piers leur semblait un quaker austère, un jeune protestant marié qui devait avoir trois ou quatre enfants,

LE secret de polichinelle. 130

un sage ennuyeux avec lequel il n'y pvait rien à faire ; tandis que Llewellyn représentait peur elle^ Jps pépites monnayées, les placers en plein produit, les 4oll^§ vagabonds, Tidéal de la générosité.

La question était d'arriver à lui.

Le hasard de la première tendresse inspirée par le vin avait favorisé Onorrç; les autres voulaient prendre leur revanche.

Arsène comprit. IJ fit son possible pqur gagner la confiance de Léonide. Sans outrager les saintes habitudes 4e sa vie, il fà ût asseoir auprès de lui, jpu^ l'abandon, bavarda et la fit parler.

— Es-tu heureuse? lui 4emanda-t-|l en riant de sa question.

—Oui, répondit gaiement la folle personne,

— Comment vis- tu ?

—Je suis avec un vieux général qui a des connaissances dans le monde. Il est moins généreux qne d$ns les premiers temps. Pue vieille bote qui pense ^ qne jeune fille! je vons demande un peu si ce n'est p$s une sottise. Nous autres , passe encore ! m^is une femme, une légitime 1

— 11 est donc riche, ton général ?

*-y II fait des affaires.

— Où demeure-t-il?

— Hue de la Grange-Batelière.

— Ah! ah! Et va-t-il souvent chez toi?

— Il y donne des lansquenets à ses amis.

— Onoriay va-t-elle?

— Oui, avec un Espagnol. Elle a 4e la chance, celle-là! un homme d'une générosité étonnante, mais bizarre, — et jeune!

— Voudrais-tu nous inviter, moi et mon ami î

— Comment donc 1 quand vous voudrez.

— Écoute, nous Verrons cela ; je t'en reparlerai, M. Lie-

140 CARTES SDR TABLE.

wellyn , je le sais , serait très-heureux d'aller chez toi.

Léonide fut ravie par ces paroles.

Le pauvre Maurice dormait toujours sur les genoux d'Onoria, qui le gardait comme un chien d'aveugle garde son maître.

Il releva la tête et chercha autour de lui. Arsène avait disparu. On entendait à côté des éclats de rire, des jurons, et, de temps en temps, des mots comme ceux-ci :

— Sept! — neuf! — bacca ! — cinq louis ! — je suis doublé ! — Qui fait la banque ?

— Peut-on sortir sans être vu? demanda le jeune homme.

— Oui , par ici il y a un escalier.

— Mets ton chapeau. J'ai ma voiture en bas; nous irons faire un tour pour prendre l'air. J'ai la tête lourde.

Durant cette nuit froide et mélancolique, ils errèrent à travers les solitudes de Paris.

Maurice montra à cette malheureuse le panorama de sa vie. Il la fit descendre au fond des vallées pleines de larmes; il la promena sur les coteaux lumineux; il lui expliqua les constellations de son cœur. Il inventa des Élysées et des enfers, parla de Dieu, de la mort, chanta les psaumes du suicide et l'hymne des résurrections.

Elle crut avoir affaire à un fou et fut tentée d'avertir les rondes de nuit qu'ils rencontraient.

— J'en ai bien consolé, pensait-elle, mais jamais de semblable !

L'infortunée subissait un cruel supplice. 11 frappait sur cette âme sans sonorité, comme un enfant qui bat fièrement la charge sur un tambour crevé, se figurant qu'il précède une armée. Les phalanges de ses rêves défilaient, et, du haut de balcons italiens, une femme dont il était aimé lui jetait des fleurs. j

Onoria, quand les larmes arrivaient, attirait à elle Maurice. Sa seule force était la pitié que toute femme trouve

LE* SECRET DE POLICHINELLE. l&l

en elle pour consoler un être qui pleure. Elle le berçait. Se croyant, après un grand naufrage, recueilli par un ange sur un rivage du ciel, il la couvrait de baisers.

Elle eût voulu rendormir. 11 s'assoupit enfin.

Le matin piquant commençait à percer les membres engourdis du jeune homme. Onoria donna ordre au cocher de retourner chez des Billanges.

— On jouait ! ils y seront encore ! pensa- t-elle. Elle entraîna doucement Maurice, et ils rentrèrent comme ils étaient sortis. On ne s'était pas occupé d'eux.

La table offrait le môme aspect; l'argent seul avait fait du chemin et changé de place. Arsène n'était plus là, et Ciérac venait de disparaître.

Maurice apparut aux joueurs pâle, froid en apparence, roide, en désordre.

— Ah ça! lui dit le vicomte de Blanc-Rupt, votre ami Fitz-Piers est d'une sagesse exemplaire. On nous répète tous les jours que les Américains sont des joueurs effrénés; il nous a regardés sans tirer un écu de sa poche.

Maurice comprit qu'il fallait faire le Llewellyn. 11 s'assit, et gravement, avec le faux sang-froid des gens ivres, il dirigea des colonnes de louis à la conquête de la banque. 11 la fit sauter. Une seconde banque disparut également.

— Et vous, n'en taillerez-vous pas une, monsieur Llewellyn?

Maurice attira le panier à lui , fit couper le tas de cartes, vida sa poche devant lui et commença.

Le hasard aime les téméraires ; cette vérité est aussi vieille que le monde. En une heure, tout l'argent des joueurs s'entassa devant le pseudo-Américain. On recourut aux fétiches; les clefs, les bagues, les cure-dents, représentant des sommes hypothétiques, grossirent le tas du banquier. Llewellyn gagnait avec sérénité, sans un sourire, sans une parole.

La folie suivit la déroute. Après avoir pris ce que les joueurs avaient sur eux, ce qu'ils pouvaient perdre sur parole, il leur enleva encore ces pertes difficiles à payer, corps d'armées fantastiques qui n'existent que sur le papier et qui rarement remportent les batailles.

Le commandant des Billanges, homme raisonnable, demandait qu'on se séparât ; les perdants étaient inébranlables. Il proposa un déjeuner que payerait Llewellyn. Ce moyen réussit; il laissait l'espoir d'une revanche.

En se levant de table, Maurice aperçut Onoria derrière lui. Il fit ses comptes, régla les sommes dues, et, prenant le mouchoir do la femme, il y versa deux poignées d'or et le lui rendit.

— C'est ainsi qu'on fait quauid on cueille des noisettes, on en remplit le tablier des belles personnes qu'on rencontre 1

Et il l'embrassa.

On alla déjeuner. L'ivresse n'était pas loin ; on la retrouva facilement. Le jeu reprit, et Llewellyn gagna toujours,

A trois heures enfin on se sépara. Maurice reconduisit Onoria. En route, on vit des châles, et le jeune homme paya une fantaisie à sa compagne.

En descendant de chez elle , il rencontra au milieu de l'escalier un individu dont la vue le frappa.

— Où diable ai-je vu cette tête-là? pensa-t-il. Suis-je bête? Ce sont mes idées troublées qui me ramènent toujours à cette maison. Allons! allons! je crois décidément que je suis ivre.

Ils se séparèrent, et, en se quittant, ils s'aperçurent qu'Us s'aimaient de iont leur eosur, c'est-à-dire bien douloureusement.

JlAN-pAUt ftlCBTfcft.

Madame Dionay était souffrante. Arsène l'avait vue dans la matinée et lui avait recommandé le repos le plus absolu.

— Ne recevez personne. Maurice viendra peut-être. Faites dire que vous êtes malade. 11 est bon de l'isoler aujourd'hui.

Après ces prescriptions, le jeune médecin était vite parti, pour être plus tôt revenu.

A quatre heures, on sonna. Paule appela sa bonne. ■ — Si c'est M. Delayen, dit-elle, laissez entrer.

C'était lui, pâle, abattu, les yeux creusés* les habits défaits, sentant le tabac et l'orgie.

— Eh bien 1 la mascarade n'a pasété gaie ! c'est bruyant et bête, tout çal J'aurais voulu que vous me vissiez; j'étais curieux de savoir ce que vous penseriez de moi.

La malade, étendue sur une chaise longue, les bras allongés, ses mains pâles ouvertes, souriant douloureusement, fit un signe d'amitié à Maurice.

— Vous souffrez ! s'écria-t-il avec colère, et j'ai passé ma nuit au milieu d'un fracas d'enfer. Je suis sûr que vous nous entendiez ; cela vous a fait mal. Les distances ne font rien quand le cœur écoute. Pourquoi m'avoir permis d'aller avec ces gens-là ? Vous pouviez m'arrôter d'un mot. Voilà vingt-quatre heures que je fais l'Américain , & je suis las de mon rôle.

Petit à petit ce qui reste de fébrile à l'ivresse gagnait

la pensée du jeune homme; la honte, le dégoût l'irritaient. Ses paroles s'adressaient à une Paule de son âme à laquelle il n'avait pas encore tout dit. Ce droit qu'il lui reconnaissait sur ses actions trahissait une pensée inexprimée, un sentiment violent, caché jusqu'alors.

— Avez-vous donc besoin que je me déshonore à mes yeux, aux vôtres? La belle escapade à vous raconter!

— Calmez-vous, monsieur Maurice; vous me faites souffrir!

Cruel comme un enfant qui désole sa mère par ses cris, il reprit avec plus de force :

— Moi aussi, je souffre. Votre estime est ma vie! je l'ai perdue ! Ah ! malheureux !

Et deux larmes de colère brillèrent dans ses yeux séchés.

Paule, immobile, impuissante, sentait le sang affluer à son cœur. La peur en accélérait les pulsations. La vaste robe qui l'enveloppait tremblait soulevée par sa poitrine.

— Assez ! dit-elle, je vous en supplie ; vous me tuez! Maurice, hors de lui, sentait une tempête de passion

s'amasser dans sa tête. Il baissa la voix, et d'un ton vibrant il continua :

— Je ne puis pas me taire ; renvoyez-moi ! Ah ! s'être trompé si longtemps! Toutes ces femmes-là sont des misérables. Pour racheter tout cela, que faut-il faire? Je ne veux plus obéir à personne qu'à vous. Eh bien ! oui, je suis faible ! j'ai besoin d'être guidé ; prenez-moi en tutelle.

Madame Dionay fit un geste de la main pour apaiser Maurice. 11 ne comprit pas et saisit le bras pâle de la malade.

— Oh ! oui, vous avez raison ; toutes les joies sont ici. 11 faut absolument qu'on m'aime! Ah ! madame! Paule, Paule, je vous ai dit de me sauver ! Voyez l'état dans lequel m'a mis cette terrible nuit ! Vous pleurez ; vous avez pitié de moi ; merci !

—Assez ! assez ! murmura la pauvre martyre, et ses yeux s'agitèrent et sa tête retomba, pendant que Maurice dévorait sa main de baisers.

Le bras inerte se refroidit sous ses lèvres. Il se redressa effaré, fou, se précipita sur la tête désespérément pâle de madame Dionay, effleura son front de la bouche, ; épia son haleine et vit qu'elle était évanouie. I — Paule ! cria-t-il ; revenez à vous ! C'est moi qui vous ! ai tuée, et c'est moi qui vous aime.

Il appela :

— Un médecin ! un médecin !

La bonne accourut.

— Arsène ! Arsène ! elle est morte !

11 remplissait l'escalier de son délire. Il rencontra son ami dans la rue.

— Elle est morte !

Arsène se précipita sur lui et l'étreignant avec fureur :

— Misérable ! c'est toi qui l'as tuée !

| Et il s'élança dans la maison. Maurice voulut le suivre. ! — Va-t'en ! lui dit Arsène à la porte ; va-t'en I tu es ivre.

Et ses lèvres tremblaient de colère.

Paule revint à elle après mille soins. Quand ses yeux se rouvrirent, elle vit Arsène qui sanglotait à côté d'elle.

— Vous l'avez laissé entrer !

— Je vous promets... bégaya-t-elle.

— Je l'ai vu. Pauvre femme, ne mentez pas.

—Malheureux que je suis, pensa-t-il. Il ne faut plus

qu'il reparaisse. Je l'ai soumis à une trop forte température : il est fou ! Tant pis ; je vais le noyer, à présent. Lui donner mon bonheur, ce serait trop. Il faut qu'Onoria m'en débarrasse. Insensé que j'étais ! Il me mangerait te cœur sans être rassasié. Ah I les chercheurs d'amour !

les décrocheurs d'étoiles ! les cœurs lyriques ; les fous qui ne savent pas ce qu'ils veulent I Et il pleurait, la tête dans ses mains,

— Arsène I Arsène ! disait Paule.

Il lui prit la main et y répandit sa douleur, i— Pauvre femme ! pauvre ami ! que vais-je faire ? Après un moment de silence décisif, il se leva? calme et froid en apparence.

— Où en étions-nous ?

Et il ouvrit un volume de roman commencé.

— Dormez! dormez I

Et il se mit à lire en pensant à Maurice.

L'histoire allait son train avec les pages feuilletées; madame Pionay fermait les yeux et commençait à $e calmer. Arsène, lisant toujours, se disait :

— J'ai eu tort. J'irai chez lui ce soir. Il ne faut rien brusquer. Je ne me suis pas trahi assex pour qu'il devine. Le vase de mon bonheur a été renversé, mais il n'est pas brisé. Chassons le premier soupçon de son esprit,

Paule, après un peu de repos, se sentit mieux. Arsène lui fit comprendre qu'il avait prévu la crise, et qu'en lui défendant de recevoir des visites il avait agi sagement.

— Ce malheureux enfant vous a étourdie, Il était ivm Adieu. Ce ne sera rien.

Et il courut chez son ami* Maurice dormait sur un fauteuil.

— Elle va mieux, dit Arsène en entrant.

— Ah! merci I

— Tu as été imprudent àe, rester, en la voyant si faibli

— Cette nuit turbulente m'a mis la tête h l'envers.

— Il n'y a que le premier pas qui coûte ! Je me beaucoup amusé, moi. Sais-tu que je t'ai fait une vn réputation? Te voilà passé à l'état de lion, Un lion ai riçain, c'est rare ! Ah ! on va nous inviter partout, p; tenant. Léonide est folle de toi et Ouoria t'adore.

Maurice regarda son ami avec inquiétude, J/œil d'Ar* sène ne trahit pas sa peusée.

r- A demain ! tu dois être fatigué. Repose-toi, Tout va bien! Adieu, JJewellyn! Je viens d'endormir mes deux malades.

Et le sourire qu'il mit sur ses lèvres pour sortir se changea en grimace de douleur quand la porte fut fermée.

QLP SI6HTS WUH NEW ETES.

Il fût jadis im temps, temps fit feu et de roses 1

U bruit courut bientôt, dans le quartier qui s'étend aux

pieds de Montmartre, que deux étrangers venaient de s'a-

battre sur Paris, deux oiseaux inconnus, aux plumes d'or,

-familiers et caressants , et les Di&nea affamées se mirent

en chasse*

Nos deux Américains réussirent parfaitement Leur

couleur locale ressemblait assez au Louis AT qu'on fait

en vaudeville, et au moyen âge des mélodrames. A les

voir de près, on eût découvert qu'ils avaient un spleen

> trop civilisé t mais ils possédaient la grande originalité de

: l'argent, et la prodigalité étant une folie exotique, on les

-eût acceptés pour tout ce qu'ils auraient voulu être.

- La prudence, toutefois, inspira à Arsène l'idée d'écrire

t quelques lettres qu'on enverrait en Italie pour qu'elles re-

, vinssent à Paris, et qu'on sût bien , par l'affirmation des

timbres de l'enveloppe, que les deux amis étaient absenta.

On passa une assez amusante soirée à la confection de ces missives. Madame d' Aygaliers recevrait un souvenir mystique de Rome avec des promesses de chapelets. On la priait d'adresser une réponse poste restante, et Maurice se chargeait de toutes ses commissions, pénitences à faire, absolutions à acheter et autres menues babioles re- . ligieuses. Le ton de la lettre fut assez moqueur, et Arsène, content de son ami , vit qu'une guérison si péniblement conduite était en bon chemin.

Ces précautions prises, Fitz-Piers et Llewellyn s'avancèrent à leur aise à travers le joyeux pays de la bohème prodigue, suçant des cannes aux balcons de tous les théâtres, flânant à cheval dans des allées et à des heures élégantes, courtisant des femmes de théâtre et des actrices in partibus qui débutent une fois tous les ans, pour arrêter la prescription, encombrant les restaurants à la mode de leur bruit. Us eurent vite atteint le sublime du genre.

11 s'agissait de se faire une existence qui se meut dans deux ou trois rues, de ne pas traverser le boulevard sans voiture, d'avoir des coupés qui stationnent des journées entières à une porte pendant qu'on joue et qu'on fume. Gela pourrait s'appeler les études scolaires de la vie ; une année de femmes entretenues, c'est la rhétorique. On sort de là avec une expérience confuse et naïve pour les vraies sensations, quand on a* un cœur, bien entendu.

Arsène ne quittait plus Maurice. Ils parlaient rarement de madame Dionay. Quant à madame d' Aygaliers, elle adressait tous les huit jours une lettre à la demeure de Maurice. Il habitait un hôtel -/mais un domestique passait régulièrement à son domicile pour ramasser la correspondance. La belle pénitente larmoyait assez littérairement. Peu de femmes se servent de Dieu aussi bien qu'elle savait le faire. Tous ses post-scriptum étaient une entrée au couvent. Ces lamentations, sèches comme la bure, amusaient beaucoup les deux jeunes gens. L'homme est cruel en tout.

Les amours brisées, même les plus désenchantées, doivent être sacrées. Si Ton oublie quelques ombres au bord du Styx, il ne faut pas leur rire au nez.

Clérac se trouvait en tiers dans la vie des deux Américains. Il était de l'espèce' de ces amis intimes épisodiques qui jouent un très-grand rôle auprès de vous pendant très-peu de temps. Il aurait pu cependant fonder une affection durable. Son cœur était quelque part, pas à sa place peut-être, mais il existait. Son esprit ne ressemblait pas à ces mécanismes qui marchent un mois et recommencent toutes les lunes , capricieux et monotones comme elles ; sa verve durait et se renouvelait. Il savait observer, et sa raillerie indulgente le plaçait au-dessus des grossiers loustics avec lesquels il devait vivre.

La belle Onoria triomphait. Llewellyn se livrait à des folies pour elle et l'aimait avec politesse. Les soupers qu'elle donnait éclataient de luxe. Tout allait au mieux, sauf son Espagnol qui l'obligeait à quelques précautions. La sagesse lui commandait de ne pas rompre avec lui. 11 faut toujours garder un étranger pour la soif. Du reste, ce péninsulaire ne vivait pas dans le jour. On ne le voyait jamais ni au bois de Boulogne ni au théâtre; c'était un nocturne.

Voitures, bijoux, toilettes allaient leur train. Maurice s'amusait à ces escapades. La convalescence de son cœur se trouvait bien d'une pareille existence, dont la jeunesse faisait tous les frais. La vanité enviée se prélasse toujours, et le jeune Américain faisait retourner les badauds sur les boulevards ; il jouissait de l'estime des maîtres de restaurants, des carrossiers, des bijoutiers et autres sangsues du luxe. Il payait naïvement, comme un père de famille, et son originalité s'établissait durable et respectée. Au fond de son âme , il sentait souffrir madame Dionay.

Depuis la scène de l'évanouissement, il ne l'avait pas revue. Furtivement il lui écrivait, et tous les jours il lui

demandait pardon de ce qu'il appelait son crime. La Chère malade ne répondait pas. Que devenaient ses lettres? Il y dépensait pourtant son cœur qui chômait au milieu de sa vie quotidienne. La fièvre d'amour se rallumait lentement.

Le soir, il se réservait des heures de solitude, et là répandait ses plaintes et ses larmes.

**- J'ai fait un vœu terrible ; je n'ose plus vous revoir fcftnâ Votre permission. Si vous île prenez pas pitié de ttoi, je commettrai quelque acte de folie. Ma fatale ivresse a amené ce malheur, et je la bénis cependant. Vous ne sauriez rien encore de mes sentiments sans Cette audace coupable, et je suis heureux de vous avoir montré mon cœur. Ce fut pendant un jour d*orage ; un éclair parti de mes yeux perça et illumina mon âme ténébreuse. Vous avez vu le sombre nuage s'entr'ouvrir, et vous savez que le Ciel est au delà. J'ai eu tort de vous éblouir de cette tempête ; elle m'a aveuglé moi : même. Me lâisserez-vous éternellement en prière? La vie m'échappera-t-elle toujours?

Tel est à peu près le sommaire de ces lettres assidues dont Maurice n'entendait jamais parler. Elles étaient sûrement remises et aux heures où Paule était seule. Qu'en pensait-elle? Clouée sur sa chaise, que disait-elle à la lecture de ces pages qui criaient éternellement grâce? Indifférence ou pitié, que ressentait-elle?

Elle souriait, lisait, relisait, avec des larmes souvent, et rêvait longtemps après. Songeait-elle que c'eût été folie de laisser un espoir briller sur ce jeune front? Un pardon est toujours une espérance. Elle se taisait courageusement. N'aurait-elle pas assez de larmes sur sa tombe? Les mélancolies du dernier jour donnaient des forces à sa détermination.

Arsène paraissait ignorer ce retour de Maurice à la vie idéale. Paule montrait-elle les lettres à son ami ? les brûlait-elle, les cachait-elle? C'est là un mystère. Onoria

vit souvent Llewellyn écrire pendant des heures. Cela l'occupait peu. Sa jalousie n'aurait jamais pu planer aussi haut; elle ne voyait rien qui pût lui porter ombrage; et puis il est probable que le soupçon n'entra pas dans son esprit.

L'anonyme de Maurice l'obligeait à un mystère que Sa toaîtresse interprétait à sa façon. Qui sait? c'était peutêtre un feuilletoniste américain qui envoyait dans son pays des articles sur Paris , les Délassements-Comiqms et les belles filles. En somme, les heures consacrées à son pâle amour devenaient de jour en jour les meilleures de sa vie. C'est là qu'il versait l'inassouvi de ses désirs. Paule, c'était la mort et l'impossible ; il l'adorait. Onoria* belle, Splendide, jeune, il n'y pensait pas même au* instants d'oubli.

Ses habitudes pourtant ne tournaient point au mélancolique. Il était lâche et traînait avec lui sa passion souffrante au milieu des fêtes qu'il avait acceptées, et lui faisait entendre les lazzi de tous les vaudevilles, semblable à ces ouvriers qui n'ayant personne à qui confier un jeune enfant, ne peuvent se résigner à le veiller dans son berceau, et le conduisent avec eux partout, au théâtre, à la campagne, le dimanche. Souvent aussi, après une journée de joie stérile, il ramenait son amour fatigué, pareil à ces pauvres petites créatures endormies que leurs pères rapportent sur leurs épaules en regagnant le soir les barrières.

Le temps s'écoulait ainsi, sans désenchantement, sans amertume. Onoria, câline et gracieuse comme une chatte, aimait Maurice d'une affection veloutée. Que représentait-il à ses yeux ? Un sauvage riche qui payait un bonheur amusant, et se sachant belle, elle estimait qu'il ne pouvait pas payer trop cher.

— Où sont donc les coupes qui désaltèrent ? demanda- . t-il un jour à Arsène..

— La soif est éternelle, avait répondu le médecin. Quel que soit l'amour, qu'on le boive dans un cristal ciselé ou dans un calice d'or, mondain ou sacré, qu'on s'abreuve de vin de Champagne ou d'extase, on n'est jamais satisfait. La seule boisson qui rassasie, c'est l'eau rougie, c'est le mariage.

Un soir, Arsène parla de Maurice à madame Dionay.

— Pourquoi ne vient- il plus ?

— Je pense qu'il est toujours sous le poids de la honte; il f â le remords de sa dernière visite.

L'indifférence de Paule ne satisfit point Arsène. Cet éloignement qu'il avait d'abord vu avec plaisir l'effrayait plus que l'assiduité d'autrefois.

— N'est-il pas temps qu'il rentre en grâce ? Je le crois assez puni.

— S'il est heureux, laissez-le. Il est jeune; il nous reviendra quand il sera las.

— Cet enfant me désole ; je ne lui connais qu'un vice, l'habitude. Il se fait à tout. Il a le cœur marital. Je préfère Onoria à madame d'Aygaliers ; mais c'est toujours la même chose. Il s'acoquine à ce que le hasard lui donne. Si je ne le poussais pas dans des extravagances qui lui rappellent qu'il vit en pleine exception , il deviendrait sédentaire et monotone et s'en irait habiter bourgeoisement un quartier pacifique avec sa maîtresse, ou entreprendrait un voyage calme et sensé, conçu sur des bases économiques. S'il arrive ainsi à quarante ans, il épousera sa bonne.

— Que voulez-vous? l'apathie est incorrigible. Arsène se voyait dans un grand embarras. L'affection

qu'il portait à Maurice reprenait le dessus. 11 comprenait que la maison de Paule était le seul terrain où il fût maître de son ami, le seul refuge où il pût triompher de lui. 11 se décida à lui parler.

— Madame Dionay s'étonne de ton absence prolongée.

Je lui ai dit que tu étais heureux et que le bonheur oublie. Si tu es embarrassé de ta rentrée, nous irons ensemble.

Maurice comprit d'une façon toute particulière ces paroles; il accepta cette avance comme une réponse de Paule. Il consentit assez indifféremment, avec la joie au cœur.

Le soir même ils se rendirent chez la belle malade, qui reçut Maurice avec une froideur bienveillante.

— Il paraît, monsieur, lui dit-elle en souriant, que vous ne reviendrez plus en France; vous êtes Llewellyn à perpétuité. L'Amérique vous enlève à nous.

— C'est une comédie comme une autre, madame ; les acteurs consciencieux acceptent tous les rôles qu'on leur donne. Si la pièce est mauvaise, ils jouent tout de même. Llewellyn n'est pas plus heureux que Maurice. Jusqu'à ce jour je n'ai été ni Américain ni Français ; je n'ai été que riche. Arsène et vous me connaissez et m'aimez pour moi. En dehors de votre affection, je ne suis qu'un être ridicule. J'en suis triste, et je subis cette destinée que je ne puis secouer. Je commence à me mépriser avec une certaine indulgence. Vous plaît-il que je revienne d'Italie?

— Pas encore, reprit Arsène. Quand on voit mal un pays, on y retourne. Ne faisons rien d'imparfait ; promenons-nous encore.

— Apportez-moi au moins vos impressions de voyage de temps en temps.

— Ce sera un feuilleton ennuyeux à lire, dont les épisodes les plus intéressants doivent être cachés.

Ce dernier membre de phrase fut prononcé très-bas, pendant que Maurice serrait la main de Paule et qu'Arsène prenait son chapeau.

Ce soir-là, Onoria s'était crue libre. Le mystérieux Espagnol soupait chez elle. Llewellyn comprit qu'il gênait. Voyant des préparatifs qui n'étaient pas faits à son intenton, il causa un instant avec sa maîtresse, et plein de

154 CAflîÊS SUR TÀÊLfi.

respect pour le malheureux caché quelque part, il sortit galamment en homme de bonne compagnie.

— Il n'a rien vu ! s'écria la fenîffle en ouvrant là porte d'un cabinet.

L'inconnu avait entendu.

— Comment s'appelle donc ce jeune homme ?

— Llewellyn; c'est un Américain; je vous l'ai dit cinquante fois. 11 est bien gentil et pas gênant, vous voyez !

— Llewellyn ! Llewellyn ! murmura l'Espagnol. Maurice arriva en riant chez Arsène.

— On ne m'ai tendait pas.

— Et tu n'es pas plus jaloux que ça?

— Moi ! Pas si bête.

Le souvenir calme et chaste de madame Diônay le coflsolait. Il éprouvait le besoin de se promener dans dès rêves.

tout cela était ce <|be sont tdué les pl«litt des nommes, de belle* prêm«*lw dans la cour d'une prison.

Jeak-Favi. BKBfOU

Le lendemain, madame d'Aygaliers reçut une lettre d'Italie. On en causa en famille; on en lut des passages. M. Maurice Delayen parlait de Rome avec un enthousiasme fervent ; il avait vu le pape et beaucoup d'églises : il employait même les termes de saint-père et de basiliques Des impressions puisées dans le Guide Richard et assez convenablement rédigées plurent au petit cercle de la charitable dame.

Léontine et le frère Ramissaire semblaient très-avides de toucher le papier lui-même. Le jeune clerc tourna et

LE SECRET DE POLICHINELLE. i55

retourna indifféremment l'enveloppe, examina les timbres et rejeta ce chiffon couvert d'estampilles avec satisfaction. Madame d'Aygaliers ne laissait pas la lettre entre ces ttiaitis curieuses. A l'enthousiasme religieux se mêlait un certain courant mondain, une certaine ardeur humaine qu'elle gardait pour elle.

Léontine prit à son tour l'enveloppe et pensa ceci en la contemplant :

— Quand je lui ai parlé , il n'était pas question de voyage. On ne se décide pas si subitement. 11 m'eût emmenée , s'il était parti. Il est quelque part , mais pas à Rome.

fais, comme illuminée par une idée soudaine :

— fl-ôst à Paris !

Elle Venait de découvrir qu'une main étrangère avait ajouté à l'adresse le mot France. Il devenait évident pour elle que la lettre avait été écrite à Paris comme pour être jetée à la petite poste et envoyée à Rome, où un ami obligeant avait sur le travers tracé le nom du pays en cursive majuscule. Ces indices vagues prirent dans l'esprit de la jeune fille les proportions d'un soupçon sérieux et fondé.

Dès le lendemain, elle se rendit rue de la Paix, à la demeure de Maurice.

— M. Delayen est en voyage, lui dit le concierge.

— Pourrait-on savoir exactement le pays où il est? Il s'agit d'une nouvelle très-grave.

— Mais si madame veut me remettre une lettre, je la ferai parvenir.

— Il ne s'agit pas de lettre. Si vous ne savez pas le lieu eiàctde sa résidence, indiquez-moi son notaire, son banquier, je ne sais qui, un ami! Il faut qu'on le trouve» J'enverrai quelqu'un, si je n'y vais pas moi-même.

— - Madame * je ne sais pas au juste. Si le domestique de monsieur était ici...

— 11 a laissé quelqu'un, vous voyez bien.

— Oui, madame; mais il passe tous les jours, prend les lettres et s'en retourne sans rien dire.

— Merci î Je reviendrai, dit-elle, et elle sortit.

— 11 est à Paris ! c'est évident. Comment le trouver ? Je ferai suivre le domestique.

Elle rentra chez elle. La bonne qui l'accompagnait était muette comme une duègne. Elles furent censées avoir eu la fantaisie de prier à la Madeleine. Les églises de Rome étaient montées à la tête de Léontine.

— Ma fille a tant de religion ! pensait madame d' Aygaliers, qui, en réalité, ne se montrait pas rigoureuse. Le moindre prétexte lui suffisait toujours. Sa fille était bien grande, et certaines mères n'ont que les tendresses de l'instinct ; elles élèvent leurs petits avec une sollicitude farouche, et quand l'aile est poussée, quand ffBtiyrces sont venues, elles les chasseraient volontiers de la niche et du nid.

Monstruosité terrible qu'on remarque chez tous les animaux et qui se retrouve dans les races 'primitives ! Ouvrez la Bible : partout la dispersion des familles; toutes les peuplades sauvages vendent ou abandonnent leurs enfants. L'homme aurait-il donc inventé les amours qui durent toute la vie? Si ces réflexions peuvent excuser un peu les sentiments que madame d'Aygaliers laissait voir, j'en serai très-heureux.

Maurice attendit quelques jours, puis se présenta de nouveau chez madame Dionay. Humble, doux, pénitent, il lui demanda pardon encore.

— J'ai besoin que vos lèvres me fassent grâce, dit-il. Je ne veux qu'un mot.

Elle lui tendit la main.

— Ce geste suffit; merci, madame. Je me sens réhabilité. Je vous dois la confession entière, et je m'absoudrai moi-même.

— Je ne suis pas de ces femmes auxquelles on se con-

fesse, Maurice. On cause avec moi. J'habite les régions raisonnables. Quand mes amis me font de la peine, je le leur dis; quand ils se repentent, j'oublie. Je n'inflige pas de pénitences.

— Pourtant, comment appelez-vous le silence que vous avez si longtemps gardé, malgré mes lettres réitérées et trop nombreuses, je l'avoue ?

— Je ne devais pas répondre. Et puisque nous voici sur ce sujet, parlons de vos lettres. Que contiennentelles? Des folies charmantes. Vous vous entêtez à croire que je suis un être vivant ; regardez-moi I Sans lamentations ridicules, ne suis-je pas morte? Et vous avez une série d'années inconnues devant vous ! L/étrangeté de mon état a gu vous séduire ; mais le rôle de garde- malade n'a rien JWfJriqtie. M. Pellegrin épuise un dévouement incroyable à la recherche d'une guérison impossible. Et vous vous êtes figuré que je prendrais au sérieux vos ardeurs d'enfant? Le sacrifice utile est grand et noble; mais l'irréparable n'a besoin de personne.

Il n'existe pas une herbe dans la nature, il n'y a pas «ne goutte à boire dans toutes les potions connues qui puisse me ramener à la santé. Un jour, une veine rompue amènera une suffocation qui m'emportera, et vous m'offrez votre dévotion? A quoi bon? J'ai des ennuis infinis qu'on calme avec du Paul de Kocket du Dumas; les poètes rae font mal. Un sentiment profond, même dans un livre, me donne la fièvre. Je vous parle d'assez loin pour y met- Ire de la franchise. Votre âme m'a intéressée ; vous avez te bien et le bon devant vous ; nous en causerons dans les derniers jours qui nous restent. Je tiens à laisser à votre esprit un honnête souvenir de ma présence. Dieu me prendra à son heure , et je ne joue pas à l'immaculée avec lui. J'ai été une pauvre femme, et mes souffrances ne valent pas qu'on les canonise. Je ne suis pas une colombe symbolique ; je suis un ramier qui ai vécu sur les toits,

158 CAKÎES SUR TABLE.

et je sens que j'aurais aimé les forêts. J'ai cherché l'impossible comme tout le monde, et je crois avoir goûté la réalité aussi amèrement que les plus délicats.

Ma vie a été triste et sèche ; je pardonne àti* natures Vulgaires qui l'ont dépensée. À l'âge des aspirations, si un cœur comme le vôtre s'était offert à moi, je ne sais pas ce que j'aurais fait; je l'aurais probablement aimé. Eussions-nous été heureux ? Je l'ignore. Il y a de ces jouissances qu'il faut toujours regretter, des fruits qu'on ne cueille jamais, des rêves éveillés qui ne trouvent pas leur nuit.

Vous retrouvez chez moi quelques-unes des idées désenchantées de votre ami, n'est-ce pas? Cette douce tristesse des choses m'a consolée. Si le mondftétait le but, quel malheur serait le mien ! Je sais à péme si j'avais une àme, et je n'ai plus de corps. Voua êtes plein de foi, Maurice ; vous croyez à trop de choses, peut-être.

Le jeune homme porta la main à ses yeux.

— Je vous fais mal en ce moment-ci, je le sais bien. Le ton maternel a une douceur humiliante ; je vous comprends. Ëcoutez-moi encore ; je vous parle avec la raison affectueuse d'une amie; c'est de la coquetterie de ma part.

Dans quelques années, vous vous rappellerez ce que je vous dis. Vous accorderez une larme à une femme disparue, et vous apporterez sur ma tombe une couronne blanche, cette guirlande d'illusions que vous m'offrez à présent. L'hommage que vous voulez faire à celle que vous nommez un ange, je l'accepte pour plus tard comme sacrifice à la morte.

Maurice pleurait.

— Pardonnez-moi de vous désoler ainsi, il est si bon de s'accorder quelques larmes! Nous nous aimons jusqu'à la fin. Voyez ce qui arrive 1 Vous m'apportiez votre confession, et vous recevez la mienne.

LE SECREt DE ÊOUCHINëUE. 159

— Oh ! Paule, je suis venu trop tard dans votre existence!

— Erreur, mon ami. Supposez que je vous aie connu il y a dix ans ; j'étais une femme jeune, gaie, jolie, comme il y en a tant. Vous auriez passé auprès de moi sans me regarder. Ma souffrance vous a touché; la pitié attache. Ce je ne sais quoi de maladif qui est en moi vous a séduit ; vous aimez la douleur ! Défiez-vous d'un amour pareil ; il a des joies terribles.

— Assez! assez! murmura Maurice; taises-vous! je Voua adore.

Pâule sourit.

— G'Qtità votre tour de m'imposer silence; je in'arrête. Paiw me fait mal. Soyons sages. Tenez... 11 y a un livre commencé sur la cheminée ; lisez-m'en quelques pages.

Et le jeune homme commença une histoire de grisette dans laquelle on poussait des éclats de rire à Montmorency.

Elle n'entendit rien, et lui, lut sans comprendre. Les plus vulgaires gaietés de ce monde nous plongent dans des tristesses. Paule regretta sa jeunesse. Elle retourna Vers ces temps lointains, et, bras dessus , bras dessous, elle courut parmi des arbres avec un étudiant dont elle était folle. Ils étaient pauvres et heureux un dimanche. 11 est si doux de se débarrasser de tout, bien-être, soucis toondains, inquiétudes , et de rêver un bonheur fugitif pris à la source commune ! c'est la gorgée d'eau pure à la fontaine des bois. Hélas ! le compagnon qu'elle avait choisi n'était pas Arsène.

Maurice lisait toujours, et, dans son cœur, improvisait des prières pour cette souffrante bien-aimée. Arsène arriva sur ces entrefaites. Il vit avec peine un autre que lui installé dans ses chères habitudes.

— Ah ! vous continuez le roman d'hier soir!

— Comment donc sont faits les esprits qui bâtissent des aventures pareilles? demanda Maurice dédaigneusement.

— Ah ! mon Dieu, ils pleurent et ils rient comme les autres, nous n'avons rien inventé. Ce sont des gens chauves qui sont plus gais que nous, et ils n'ont pas tort. Un livre qui endort les souffrances est plus beau que la Bible et qu'Homère. — Maurice vous a-t-il raconté notre journée d'hier, madame ? 11 Ta oubliée, et cependant c'est assez original. En notre qualité d'Américains, il nous a pris fantaisie de nous faire conduire à travers Paris par un Ôe ces guides qui flânent dans les hôtels. Nous montons en voiture, et nous voilà partis. Jamais plus merveilleux effet ne fut produit. Un malheureux Parisien parcourt les rues de sa ville , regarde les monuments à l'extérieur, mais ne peut entrer nulle part s'il n'a ses poches bourrées de cartes, permissions, autorisations, qui ne sont accordées qu'à ceux qui n'en ont pas besoin. Un étranger, au contraire , se confie à un domestique de place, et tout s'ouvre sous ses pas. On lui raconte des choses incroyables, vraies et fausses. Rien n'est caché pour lui. Le patron qui l'accompagne aplanit toutes les difficultés. Il connaît les portiers, les gardiens, et pénètre partout. Nous avons vu mille choses inouïes que nous ne soupçonnions pas. Notre guide se hasarda même dans des détails particuliers, encouragé par notre nationalité. Des citoyens américains doivent désirer connaître le Paris révolutionnaire, et notre conducteur se livra à des récits impayables. Depuis 1830, il nous raconta les émotions palpitantes de Paris, et cette histoire à l'usage des étrangers nous divertissait fort. Les épisodes, tous de son invention , étaient terribles. Le sang coulait dans ses phrases à donner le frisson. Si nous n'avions pas craint de nous trahir, nous aurions ri de bien bon cœur. Il cherchait dans nos yeux l'opinion qui lui rapporterait

LE SECRET DE POLICHINELLE. loi

le meilleur pourboire, et quand il nous voyait sourire à un succès du peuple, il tuait iin régiment de plus. Arsène accompagna son récit de rires forcés et éclatants; mais pendant qu'il parlait, madame Dionay était restée rêveuse, et Maurice avait feuilleté le roman qu'il tenait.

— Tout cela vous ennuie, Paule ? dit Arsène tristement; nous allons nous retirer.

Il s'en allait pour emmener son ami. Ils marchèrent quelque temps en silence.

— As-tu revu Onoria?

-Oui.

— Et tu ne lui as pas parlé de son souper ?

— Pourquoi la chagriner? Elle m'aurait fait un 'mensonge; je devais le croire ou me fâcher. A quoi bon? Rompre avec .elle? Il en sera toujours temps.

— Il n'est pas attaché par là, pensa Arsène. Ah I son cœur est rentré avec lui chez Paule. Elle doit le plaindre, et les femmes consolent toujours imprudemment. Que réclame-t-il? Tout le monde l'aime.

Une joie féroce traversa son esprit. Il songea que la pauvre malade souffrait beaucoup et s'affaiblissait de jour 'en jour.

— Je lui ai consacré ma vie, si son dernier soupir allait me tromper! si son âme me fuyait à la dernière heure ! si elle allait ne plus m'aimer en mourant!

La jalousie a des accès sauvages. Ce n'était plus la beauté de Paule qu'il craignait de voir lui échapper, il n'adorait plus qu'une ombre ; mais cette forme disposée pour l'ascension, cette fragile enveloppe qui retenait à peine une âme ardente, représentait à ses yeux des joies inOnies dans le passé. Le souvenir d'un bonheur plein de violences, mêlé de remords, lui rendait le corps de cette femme sacré comme une relique. Le bûcher avait dévoré la martyre, et devant lesxendres de sa passion,

Arsène éprouvait les extases douloureuses des céûôbit^ accroupis au désert sur des tètes de mort.

Un baiser sur les veines bleues de ces longues itiaii pâlies valait pour lui toutes les ivresses de la chair ; s< lèvres posées sur ces yeux chargés d'ardeurs souffrante un souffle de cette haleine entrecoupée, lui causaient dl joies terribles. Il voyait l'àme dans sa fragile demeure q battait de l'aile vers lui.

Et Maurice partagerait avec lui les jouissances de l'agi nie, les caresses des derniers regards ! Il était jaloux < lui, comme on le serait du prêtre recueillant la suprên parole d'un être aimé.

— Si elle était morte! — Cette idée revenait toujou à l'esprit d'Arsène.

Il courut chez Onoria. La belle fille se Complaisait da| une toilette délicieuse ; elle rayonnait.

— J'allais au bois.

— Nous irons ensemble, si ma compagnie ûe vous g< pas; j'ai à voua parler.

— Allons ! dit-elle, et de tout mon cœur!

Ils s'installèrent côte à côte dans une élégante cai

Êhe.

— Onoria, vous vous conduisez mal, et LIewellyn â se plaindre de vous ; vous le trompez. Vos amants par siens tolèrent ces infidélités ; mais nous autres, nous n'ai mettons pas le partage. Qui avez-vous reçu à souper l'aut soir?

— Un ancien ami, rien. J'allais le présenter àLlewell] quand il est parti. J'ai cru qu'il ne pouvait pas rester, ai tretnent je l'aurais retenu. Il ne m'en a rien dit depuis.

*— Jamais il ne vous en parlera ; seulement, un jour ne reviendra plus, et il ne faudra pas lui demander pou quoi.

— Mais c'est bête, ça! Dieu, que vous êtes drôles ( Amérique ! Je ne veux pas qu'il me quitte. Il fallait le din

t n'a pas l'air de m'aimer ; il passe ses nuits à écrire. Je

Voyais que ça lui était égal.

| — Onoria, il faudra lui expliquer la chose.

F —Comment? C'est assez difficile.

* — Dites-lui que c'était moi.

J —-Vous voulez donc qu'il vous déteste?

— Non ; il me pardonnera, et vous serez excusée.

— Excusez ! reprit-elle en éclatant de rire.

! Maurice, à cheval, croisa la voiture et reconnut Arsène, jui feignit l'embarras quand son ami se rapprocha.

— Toi ici ? avec vous, madame?

— Oui. Monsieur Fitz-Pierâ est arrivé au moment où sortir.

— Très-bien! très-bien! Dînohs-nôus ensemble tous trois?

—Je ne suis pas libre, répondit fitz-Mers. Et on se

pliais s

»l XX

ï To hâve seen much, and to hâve no-

i thing, is to hâve rich eyes and poor hands,

. As y ou like it t Shammam.

. Le Soir, dans une baignoire du Gymnase, au milieu d'un pideville pleurnicheur, Onoria reparla à Llewellyn du louper en question.

— Ne revenons pas là-dessus, mon enfant. Vous êtes )2>re. Quand vos façons me gêneront, je saurai très-bien faiê passer de vous.

, Cette réponse sèche déconcerta la pauvre fille. , — Mais saviez-vous seulement avec qui j'étais?

•— Que m'importe ? Avec personne peut-être ; avec un

frère revenu de loin, un parent ; c'était peut-être bien moi que vous attendiez ? Tout ça m'est égaL Vous tenez absoi lument à mentir ; je n'ai pas besoin d'être trompé, puisque je suis disposé à tout croire.

— Et moi, je veux tout dire. Si j'ai eu tort, je prétends en faire l'aveu. Cette indifférence m'humilie plus que la colère. J'ai soupe avec votre ami Fitz-Piers.

— Ça m'étonne; mais je m'en moque. Tout est possible. De sa part, je ne trouve pas ça gentil! Bah ! il faut bien pardonner la maraude en amour.

Ce n'était pas Llewellyn qui parlait ; Maurice, impassible, entendait madame Diooay lui raconter sa vie. Onoria pouvait lui faire tous les aveux sans l'émouvoir; madame d'Aygaliers elle-même apparaissait à son souvenir impunément.

L'Américain triomphait. Son dédain consternait sa maîtresse, qui l'aima presque un instant.

Habituée aux querelles grossières, aux scènes de jalousie mêlées de voies de fait, comme disent les commissaires de police, ce mépris calme l'accablait. En pareille circonstance, elle avait vu des amis de boulevard se jeter de grosses injures à la tête, entremêler leurs bras et leurs cannes en plein boudoir, et essayer le lendemain de purifier ces colères brutales par un duel toujours ridicule. — Ici tout était nouveau : la résignation de son amant confondait les idées d'Onoria. Celle que de tendres reproches auraient fait rire subissait l'humiliation de la chair; la beauté dégradée souffre.

Llewellyn, ne voulant pas chagriner cette malheureuse qui se croyait une femme, lui prit doucement la main.

— Tu n'es point la reine de Saba, n'est-ce pas? Tu n'es point une Desdemone? Tu ne fais souffrir ni mon orgueil ni mon amour : je ne peux pourtant pas te tuer.

Et il sourit assez gaiement. On se tut sur ce sujet; mais Onoria conçut une opinion bien étrange de l'Amérique.

À cette même heure, Arsène, accroupi aux pieds de madame Dionay, repassait les litanies des années mortes.

En sortant du théâtre, Llewellyn et Onoria allèrent souper à un restaurant du boulevard, au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin. Quand ils eurent gravi le petit escalier tortueux qui conduit aux cabinets particuliers, on les pria d'attendre. Tout était occupé. Ils restèrent dans l'ombré d'un renfoncement pendant quelques minutes, et ils virent sortir un homme et une femme qui s'esquivèrent, mais pas assez vite pour disparaître inaperças. Le jeune homme et sa compagne poussèrent une même exclamation de surprise.

— Vous connaissez une de ces deux personnes ? demanda Llewellyn.

— Et vous?

— Moi, j'en connais une. '

— Moi aussi.

— Probablement, l'homme. Je ne l'ai pas bien vu ; je le connais peut-être aussi.

— Et vous, la femme?

— Tu l'as dit, Onoria. Je serais même très-curieux de Bavoir qui est avec elle ?

— C'est une femme du monde! dit vivement la fille enchantée.

— Oui. Elle est bien posée. Mais celui qui l'accompagne?

— C'est un Espagnol que j'ai vu dans le temps.

— Un Espagnol! C'est assez plaisant. Dis donc, ma petite, serions-nous dans la même situation?

Le garçon avait disposé le cabinet ; ils entrèrent.

— Ah! madame, vous faites vos farces; vous vous livrez à des escapades avec des Espagnols! C'est bien.

Maurice murmurait ces paroles entre ses dents.

— Vois- tu bien, ma chère Onoria, je ne suis qu'un sot. il y a un mois, j'aurais vu ce que je viens de voir, que je serais tombé évanoui, à la renverse. Aujourd'hui, je ris

volontiers dos facéties de ce monde. Ah ! nous pouvons convenir d'une chose, c'est que si la vie est courte, alto est drôle.

Le souvenir de madame Dionay lui frappa le ce&ur comme un coup de lancette.

— Ah! mon Dieu! reprit-il, elle est bien triste cependant!

Oporia continua à penser que si les Américains sont bons enfants, ils sont à peu près fous. •»* Cette nuit-là, Arsène la passa sur un fauteuil à veiller Paule, trésor adoré, flacon d'eau de rose qui se dissipait et perdait son parfum de jour en jour.

Le lendemain, le commandant des Billanges rencontra Fitz-Piers sur le boulevard.

— Vous savez que nous soupons demain chez Léonide?

— Llewellyn est invité, n'est-ce pas î

— Parbleu ! Nous y serons tous. Le général fait bien les choses \ ce sera amusant. On y joue gros jeu, par exemple.

— Pour moi, commandant, vous connaissez ma sagesse? •^ Remarquable ; Votre ami ne vous ressemble pas. 11

est d'une audace ! Allons ! à demain, à demain! Arsène courut chez Glérac,

— Encore un service !

*— Tout ce que vous voudrez.

— On soupe demain chez Léonide î vous en êtes? ~-Oui,

— Arrangez-vous donc pour dîner avec Pontbriquet, Nous arriverons gais ; que tout le monde soit à l'unisson.

— On soûlera le militaire ; je vous comprends.

— » Oui, cher ami \ il faut se dépêcher. Le jour va poin* dre ; les masques se déchirent ; la comédie touche à sa fin. 11 est mauvais de rire trop longtemps. J'ignore s'il y a un profit à tirer de cette tentative. Vous êtes l'ermite de ce désert ; qu'en pensez-vous ?

«- C'est très-bon ; le résultat sera salutaire, Maurice est las déjà. Que le dégoût déborde, et il retournera de luimême aux idées sages, aux amours dignes de son cœur exalté. Il fait peur à Onoria. Elle est venue mé raconter ses misères. Jl la méprise avec une douceur qui la tue.~*« J'aimerais mieux qu'il me battît, disait-elle. — Je réponds de la destinée de votre ami. S'il ne se heurte pas à une grande affection solitaire, s'il ne s'oublie pas auprès d'un cœur à plaindre, il fournira une carrière honorable. Il y a l'étoffe d'un homme sérieux en lui ; je m'y connais. Vous m'appeliez l'ermite du désert tout à l'heure ; vous aviez raison. Dans un conte des Mille et une Nuits, il y a un derviche qui sait le chemin d'une montagne sur laquelle on trouve l'oiseau qui parle, l'arbre qui chante el l'eau jaune. Les chercheurs de merveilleux viennent au. près de lui savoir les moyens d'arriver à la triple conquête. A l'entrée d'un monde difficile, j'explique à ceux qui viennent les épreuves h subir. J'en vois beaucoup partir qui ne reparaissent plus. Moi-même, n'y suis-je paa re$té ? Je me tiens droit dans la boue, c'est tout ce que je puis faire. Je vous ai dit pourquoi j'étais détesté des filles, apprenez pourquoi les hommes me haïssent et me calomnient : c'est que j'ai vu passer par ici tous les ro^ quets ambitieux de ce monde ; j'ai vu, assis aux tables des cafés du boulevard, cette bande d'affamés qui atten* dent qu'une émeute les ramasse. Défiez-vous de ceux qui vous diront d'un ton dégagé : Glérac, c'est une petite canaille, -~ Cela signifie que je les connais ; je tiens la dossier des années brûlantes. Il y a les remords criardg comme les dettes criardes. Je garde au chenil la meute aboyante du passé. C'est pourquoi je suis une petite canaille, — Je suis l'éternel ami intime ; trois génération» me sont redevables de ces services dont on n'est jamais reconnaissant : dettes de jeu éteintes, vilaines histoires de femmes et de tripots arrangées, les vilenies des pre-

miers désirs effacées, les premières taches dégraissées enfin. Aujourd'hui on a boutonné son habit sur tout cela ; on porte haut la tête, et quand passe le tuteur officieux des" jeunesses dans rembarras, on dit: Tiens! cette petite canaille de Clérac ! J'ai l'estime de Pontbriquet, par exemple ; il me croit aussi taré que lui.

— Je compte sur vous demain pour le disposer à un merveilleux possible ; je ne voudrais pas qu'il nous reconnût.

— Ah ça ! pourquoi avez -vous pris ce déguisement inutile? Vous vouliez aller chez les lorettes; vous n'aviez que la rue à traverser.

— C'est vrai ; mais en restant à Paris, Maurice demeurait en proie à une femme assez redoutable, et, avec ma perspicacité ordinaire, je prévoyais une scène pareille à celle de demain, où se trouveront en présence des visages qui, le hasard et le vin aidant, ne se reconnaîtront pas. Il faut que l'Amérique triomphe encore une fois ; ce sera le dernier banquet peut-être.

Tous les convives de ce souper fameux, où Léonide n'avait invité que ses intimes amis, se préparèrent à la fête par les plus grands soins gastronomiques. On se disposa à la gaieté et au rire.

Vers dix heures du soir, le marquis de la Mollette et le vicomte de Blanc-Rupt, comme des gardes-françaises au matin d'une bataille, fumaient devant une table couverte de flacons variés. Cette scène se passait chez Onoria, qui était à sa toilette. On parlait de je ne sais quoi et de je ne sais qui.

— Il attelle à quatre ! disait Blanc-Rupt avec admiration ; mais il est mal monté en jockeys ; des jockeys doivent tous avoir les mêmes cuisses. Et puis , il les fait habiller ici ; moi, je fais faire tous mes costumes en Angleterre.

— Et vous avez raison ; on ne trouve pas de piqué en

France , affirma le marquis en exhalant une bouffée de famée.

Cela dura longtemps de la sorte. — Ainsi Socrate et Jésus sont venus sur cette terre ; depuis eux , tous les sages qui ont écrit se sont inspirés de leur morale ; depuis des milliers données cela se passe, et des hommes jeunes, presque intelligents, de ceux aux mains desquels on amis un Platon au collège, un Évangile à l'église, nombreux, impudents, en plein Paris et en plein dix-neuvième siècle, affligent le ciel et découragent la patience par des sottises pareilles. Je comprends que la vertu se fâche quelquefois, quand elle fait un tour de boulevard.

Les premiers arrivés chez Léonide firent une partie de lansquenet, escarmouche qui précédait le grand combat. Pontbriquet arriva avec Clérac; le programme était rempli. De son côté, Arsène s'était occupé de Maurice ; Onoria avait amené son Espagnol. On fuma, on rit, on se chauffa. Peu à peu, ces divers éléments se mirent à bouillir à l'unisson. Le général était parfaitement disposé ; il tutoyait un peu tout le monde. Des Billanges eut avec lui une conversation politique qui n'offrit rien de remarquable, sinon qu'ils s'appelaient général et commandant à chaque phrase, comme les marquis et les ducs de vaudevilles se donnent leurs titres.

L'Espagnol ne quittait pas Maurice des yeux ; il se fit répéter son nom par deux ou trois personnes. Arsène entraîna Maurice, et, pendant que le baron de Morizécourt fournissait les renseignements qu'il savait sur les deux Américains, il entama une conversation en anglais avec son ami, à voix basse, mais assez haut pour être entendu.

— Tenez, dit le grand baron en écoutant ce dialogue Robertson, les comprenez- vous? Je suis sûr qu'ils causent affaires.

170 CARTES SUH TABLE.

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