‹ Cartes sur tables: nouvellesChapitre 8 sur 13 · LA PRÉDICTION DE CAZOTTE · texte numérisé non relu

LA PRÉDICTION DE CAZOTTE

Je ne vendi que mes paysage*, et je donne les figures par-dessus le marché, disait Claude Lorrain. Il existe de même des biens-fonds qui figurent comme des dots dans les contrats de mariage, la jeune fille se prend par-dessus le marché.

Jban-Paul RiCHTim.

On se mit à table, — Vers le second service, on roula quelques cigarettes de fin tabac ; puis les gros encensoirs de la Havane se mirent à exhaler leurs parfums, et chaque convive devint une cassolette où brûlait le seul encens qu'on lance à cette vie.

— Je crois que nous comprenons l'existence ! s'écria Pontbriquet au comble du ravissement ; pendant que les gens sages dorment, nous faisons le sabbat avec de char** mantes sorcières.

Ce gai propos fut pour Onoria avec un baiser.

Arsène, tout en écoutant et en regardant, avait livré ses verres aux échansons rapides et se sentait transporté de sa raison froide dans une raison plus triste et plus bavarde.

— Soupes- vous, monsieur Fitz-Piers, soupez-vous en Amérique ? lui demanda le général.

~- Ne me parlez pas de mon pays ; c'est un peuple jeune ; il lui faut des habitants ; on s'y marie.

— Et chez nous donc ? Nous avons tous été mariés ou nous nous marierons tous.

— 11 pourrait y avoir des gens mariés parmi vous que cela ne ferait rien. Il y a peu de temps que je suis ici ,

mais j'étudie vite. En France, les mœurs s'en vont et le mariage ressemble furieusement à la noblesse sous Louis XV. Je ne prétends pas adresser un madrigal à ces dames; si elles veulent le permettre, je parlerai d'elles comme si elles n'y étaient pas. Je publierai à New- York un livre sur le rôle qu'elles jouent à Paris.

— En anglais?

— Oui, mais je vais vous l'abréger en français. Regardez-vous quelquefois autour de vous, et dans ces pièces de théâtre où les filles sont mises en scène, dans les romans où elles sont analysées, comédies et livres dévorés par le public, ne voyez-vous rien qu'une vogue? Les marquis du dix-huitième siècle allaient voir rouer le comte Almaviva par le prolétaire Figaro ; les femmes mariées ne courent-elles pas avec la même ardeur vers ces exhibitions de mœurs inconnues pour elles ? Réglé générale, ce qui doit périr se précipite avec une curiosité fatale et irrésistible au-devant de l'arme qui doit le frapper» — Autre chose : Le plus grand moraliste qu'ait produit ce siècle, Balzac, qui a tout deviné, à qui donne-t-il le premier rôle dans son œuvre ? à la fille. Les comtesses du faubourg Saint-Germain , les Véronique , le lys dans la vallée palissent auprès de madame Marneffe, de madame Schontz, d'Antonia, de Florine, d'Esther, de Jenny Cadine, Coralie, Tullia, etc. Jadis on parlait des grisettes et deslorettes; il y avait des distinctions, des statistiques; ces tribus étaient connues comme des bandes de Zingari. Aujourd'hui tout est mêlé, et le nombre est si grand et si flottant qu'on ne sait plus où commencer ni où s'arrêter.

11 n'y a plus d'âge d'or à ces amours ; la mansarde est démolie. Il y a celles qui ont de la chance et celles qui n'en ont pas. — Ah ! les filles ! quand on parle d'elles, il ne faut pas se contenter de mouiller de mépris les deux dernières consonnes du mot avec un dédain stupide. C'est une caste : il faut qu'elle ait son influence. Sous cette den-

telle, sous cette soie, sous ces tournures ballonnées, il y a quelque chose de plus qu'un certain nombre de kilogrammes de chair banale, il y a un problème. Vous riez ? Les pauvres malheureuses ne se doutent pas de leur rôle. Elles ressemblent au peuple. On dit : Le peuple a fait ceci et celai grand peuple! 11 le fait, oui, mais sans s'en douter. Elles démolissent les mœurs comme les fourmis de mon pays font écrouler les maisons; elles n'en veulent pas à l'édifice, mais elles rongent les poutres et font tomber le bâtiment. Les vaudevillistes et les romanciers amusent leurs contemporains avec des révélations plus ou moins exactes ; le philosophe doit chercher plus loin. Avec deux ou trois sentences morales jetées à la foule, en guise de bandages et de charpie, la plaie est pansée; mais, pour me servir d'une expression médicale , le pus fuse en dedans, et le mal augmente. Voyez : avant 1830, on citait les hommes qui entretenaient des femmes; on les enviait, on les maudissait; c'étaient des minotaures; de même que celui qui fumait dans une chambre était un goujat. Aujourd'hui, on fume partout; il n'y a pas de baiser qui ne sente le cigare; aujourd'hui, les grands vices ne sont pas réservés aux grands seigneurs et aux grandes fortunes ; la lorette est à la portée de tout le monde ; on parle d'elle partout ; on la rencontre ; on lui sourit. Sur le terrain vague de la bienfaisance elle se rapproche des patronesses honnêtes et coudoie la curiosité vertueuse. La charité réunit toutes les filles d'Eve. Visitez une promenade, un théâtre ; ce flot de jupons envahit tout; la société est menacée d'un débordement; je vois moutonner à l'horizon une marée de crinolines. — Et toutes ces femmes ont au suprême degré la maladie générale, l'égoïsme, un égoïsme de naufragés. Les dangers qu'elles ont courus sont si terribles, elles ont toutes vu la misère de si près, qu'elles né doivent pardonner à personne. i Onoria, Léonide et Félicie éclatèrent de rire. I

—Et vous avez raison de haïr ! reprit-il, qu'est-ce que le mariage pour vous? une sorte d'émancipation que vous devez détester. Le jour où il vous plaît de vous réconcilier avec les préjugés de ce monde, vous épousez un vieil amant ruiné qui a un nom quelconque, et vous rendez le pain bénit à la campagne.

— Mais, monsieur, dit des Billanges, la France a toujours été le pays de la galanterie. Les mœurs d'un peuple sont dans son caractère ; il en a toujours été ainsi.

— Non, commandant, non. Le caractère particulier de l'époque est saisissable ici. Tel petit commerçant qui ne devrait avoir un avocat dans sa famille qu'après soixante ou quatre-yingts ans, veut obtenir cette merveille de son vivant. Il s'épuise courageusement et crée un licencié de plus. Il escompte deux générations au profit de sa vanité, et se dit : Mon fils sera ministre. C'est sa manière de fumer l'opium dans son jardinet de Belleville. Cette hâte

j est-elle un mal pour les hommes? Non? ce n'est qu'un danger. Mais pour les femmes! Les humbles mercenaires qui ne peuvent plus mettre à la loterie pontent leurs économies sur leurs filles : elles les voient danseuses ou cantatrices, premiers sujets. Leurs vieux jours sont bénis, et l'illusion réchauffe leurs rhumatismes des plus somptueux tartans. Il arrive que l'enfant n'a pas de voix ou manque de jarret, mais elle a toujours autre chose, ce je ne sais quoi qui vient du diable, dit-on. Un matin, au lieu de monter en omnibus pour aller au Conservatoire, la fille monte en coupé et brusque son début, le soir, dans le cercle de Mabille ou dans le quadrilatère de la Chaumière. Le hasard fait le reste. — Je vous montre le chemin le plus encombré ; il y a mille routes.

—Et votre conclusion est? demanda des Billanges ébahi.

— Que le mariage n'a qu'à bien se tenir. La maladie dissout les patrimoines, et on ne se marie guère plus que pour de l'argent ; ce n'est plus une sainte règle où le cœur

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s'engageait avec le cœur. Du reste, on ne le porte pas autre part ce cœur ; il n'est ni ici, ni là ; il n'existe plus. — Vous ne voyez rien de tout cela, vous autres, et les étrangers en sont frappés. En Amérique, nous appartenons encore aux lois naturelles ; si nous ne sommes pas tout à fait débarrassés de ce qu'elles ont de brutal, nous avons gardé ce qu'elles ont de naïf et de vrai. — En France, vous riez trop. En face du palais de vos rois, dans le jardin des Tuileries, vous avez placé la statue d'un Romain révolté; moi, j'y mettrais une femme....

— J'aimerais mieux ça, dit Blanc-Rupt.

— Une femme dans l'attitude de la rébellion, une Vénus de Milo menaçante.

— Parfait! s'écria Clérac ; voilà le mouvement des bras retrouvé ; elle faisait éclater une guirlande de roses.

— Je ne ris pas 1

— Je le vois bien, et ce n'en est que plus drôle. Et que deviendrons -nous quand les femmes auront pris les Tuileries ? Elles nommeront une reine. J'ai toujours rêvé cela. — Que votre pays est heureux ! ajouta Clérac en se tour* baot vers l'Espagnol qui sourit sans répondre. — Et dire que la loi salique ne peut pas être abolie dans le seul pays où elle devrait l'être, en cet heureux pays de France, terre de la galanterie où l'on supporterait les plus extravagantes folies d'une souveraine. — Je suis de votre avis, Fitz-Piers; les femmes ont raison de se venger. Voilà de- Véritables révolutionnaires ; elles s'adressent à l'argent et elles économisent. Elles prennent aux jeunes et aux vieux * aux fils et aux pères; elles ravagent la famille de tous les côtés. Un jour, elles posséderont un capital énorme. Une courtisane d'Egypte se fit élever une pyramide ; une autre, grecque celle-là, proposa de faire bâtir une ville à ses frais; nos Parisiennes auront la France et l'Europe. Ce sera à leur tour d'acheter les hommes. Les ducs, les marquis, la noblesse entière ruinée par les beaux yeux de ces

folles de leur corps, leur appartiendront, et des filles de rempailleuses donneront le jour à des gentilshommes légitimes 1 Après le 93 de la Terreur, ce sera le 93 de là Grâce, et on marchera au supplice dans de beaux carrosses t vous avez raison, Fitz-Piers.

Clérac était de ceux qui adoptent volontiers les idées des autres et chevauchent les paradoxes de leurs amis avec la même grâce qu'on met à monter son cheval familier. Il continua :

*-Il n'y a qu'une église assez riche à Paris, elle est dédiée à Marie-Madeleine. C'est la seule où je me figure possibles les prières des femmes. Là, elles peuvent parler à cœur ouvert à leur patronne. N'ofct-elles pas toutes essuyé les pieds d'un sauveur et présenté des parfums à un bien-aimé? N'ont-elles pas toutes sept démons dans le corps? N'ont-elles pas eu toutes cette heure de vertu pendant laquelle on veut épouser saint Jean l'Évangé^ liste? N'ont-elles pas toutes de longues années de cheveux en désordre? Ne connaissent-elles pas les yeux pleins de sourires et de larmes, les bouches pleines de cris et de baisers ? Tous les ans , ne vont-elles pas à une Sainte-Baume, au bord de la mer? Seulement, elles sont si nombreuses que la pénitence est devenue Un plaisir, et que la retraite s'appelle Dieppe ou Trouville.

— Si les femmes se vengent de vous un jour, elles auront bien raison ! dit Onoria.

— Mais c'est fait. Je suis un Romain au camp des Barbares ; ils m'emmènent en Italie avec eux : je suis dans les chariots avec les prêtresses blondes. Ne suis-je pas prisonnier depuis longtemps? ruiné, désarméi Moncœiir? il serait difficile à trouver. Et puis je vous rendrai justice : vous prenez l'argent, vous ne torturez pas.

— Mais les hommes, est-ce qu'ils valent mieux que nous? s'écria Léonide en rage comique. C'est vrai* on tombe toujours sur notre dos.

— Ah! reprit Clérac, les hommes valent moins que vous. Avec les femmes, il y a un sentiment à dépenser; avec eux, il n'y en a pas. L'amour est un sentiment assez difficile à définir, et je ne sais pas encore si on Ta trouvé. Heureusement qu'il y a tant de manières charmantes de s'y tromper qu'on ne doit pas se plaindre. Mais l'amitié, voilà quelque chose d'impossible ! Un type froid et amusant, monotone et agréable.

— Clérac ! dit Maurice.

— Ah ! à votre tour! riposta Onoria. Nous n'avons pas été épargnées par Fitz-Piers ; Clérac nous venge.

— Je ne pense à personne! je n'examine pas le sentiment en lui-même. Et puis les soupers aiment les blasphèmes agréables. Il vaut mieux disséquer le cœur humain que de démonter le soleil ou la lune. Je poursuis : — Vous figurez-vous deux êtres qui prennent les maximes au mot , et s'imposent à eux-mêmes de se servir de compagnons éternellement, pas à pas, ombre à ombre, sur le chemin de ce monde? La vie est un voyage, disent les chansons et les dictons, c'est vrai. Tout est vrai. Il s'agit de comprendre. La vie est un voyage, c'est-à-dire qu'il ne faut pas exiger des affections plus qu'elles ne peuvent donner. Vous rencontrez un ami , vous vivez un temps avec lui ; on se sépare. Pourquoi réclamer plus tard, dans de nouvelles conditions d'existence, ce qui n'est plus possible ? Sur un bateau à vapeur, dans une ville d'Italie, en voyage enfin, puisque la vie est un voyage, vous trouvez un compagnon, connaissance aimable; vous vous aidez mutuellement; vous vous rendez le trajet ou le séjour agréable. Un des deux part , l'autre reste; vous êtes quittes. Attendez que le hasard vous rapproche de nouveau. Si vous avez été heureux ensemble, à Rome, par exemple, vous ne pouvez pas l'obliger à rester s'il veut partir. Si de Lyon à Valence vous avez causé, de quel droit le forceriez-vous à aller jusqu'à Avi-

gnon avec vous pour entendre la fln de votre histoire? Sachez vous détacher ; la vie est un voyage. Par exemple, hier soir, j'ai très-bien dîné avec le général de Pontbriquet; cette nuit nous soupons gaiement ensemble; je n'ai pas le droit, d'après cela, d'exiger qu'il mange éternellement avec moi.

—Niez-vous l'amitié ?

— Dieu m'en garde ! Mais la plupart du temps, c'est banal comme les rues. Tout sentiment vrai est respectable. L'axiome serait celui-ci : Être un ami tant qu'on peut; s'arranger à n'avoir jamais besoin d'un ami. — Sachez vous passer de celui que vous aimez ; s'il vient, prenez-le; s'il vous néglige, ne l'accusez pas. N'aigrissez pas son oubli par des reproches ; on n'oblige personne à l'assiduité. 'Soyez prêt toujours : vous serez aimé de la plus noble et de la plus belle façon, avec estime et respect. On redoute saintement ceux qui prennent ainsi leur rôle. Les grands sentiments doivent s'exercer, comme la grande puissance, avec un certain dédain des hommes. Vous ne changerez ni ne corrigerez personne. Ne vous permettez à vous-même aucune négligence, aucun abandon, aucune ingratitude. — Est-ce qu'une pareille morale est cruelle? Sapposez-la appliquée, et la vie devient un Elysée peuplé de Nisus et d'Euryales.

—Mais nous assistons à un banquet de sages ! dit Blanc- Rapt qui se baissait de temps en temps pour relever sa serviette, et qui aurait eu plus de peine à ramasser sa raison.

— Un souper est une orgie d'ivrognes ou bien une fête de l'esprit où toutes nos idées sortent de notre cerveau un peu folles, et dansent tristement devant nous.

L'ivresse arrive subitement; les buveurs s'effondrent semblables à des blocs de plomb qui fondent d'un coup, laissant à leurs scories une apparence de forme. Pontbriquet n'était plus maître de lui.

— Ils nous embêtent avec leur métaphysique ! fit-il en poussant un gros rire.

— Voilà Caliban déchaîné ! dit Arsène.

Léonide voulut arrêter le général dans ses grossièretés. Elle le prit par ses joues enluminées.

— Voyons ! mon gros, sois sage. Et elle Pembrassa.

— Et voici Ariel, reprit galamment Maurice, qui ne fut pas compris par ce monde peu habitué à causer avec du Shakespeare.

— Non, c'est îitania baisant la tête d'âne de Bottom.

Tient sur ce lit, ami, des fleuri, t'y recevront) Eu caressant ta joue aui grâces sans pareilles , De roses de Damas je parerai ton front, Et Je te baiserai sur tes grandes oreilles. — De quoi mon doux ami peut-il avoir besoin 1 — Un picotin d'avoine , une botte de foin !

Le naufrage était complet : personne n'entendit. Maurice, Arsène et Clérac surnageaient seuls. Des Billanges Venait de s'endormir prudemment par mesure hygiénique. La conversation s'éleva au-dessus de ce radeau submergé. Il va sans dire que les femmes tenaient bon. Quant à l'Espagnol, il semblait affaissé sous l'asphyxie générale : il était accoudé, silencieux et les yeux fermés.

— Tu le vois, dit Arsène à son ami, il est temps de quitter ce monde en lui jetant notre malédiction ; il n'y a que les femmes qui vivent ici. Les autres pratiquent la joie comme aux cabarets des halles : ce sont des excès de chiffonniers. Si Pontbriquet tout à l'heure avait trouvé une riposte, il aurait jeté des bouteilles aux murailles. ILs vont se réveiller bientôt et se quereller au jeu. — Allez, mesdames, allez! vous avez raison de ruiner tout ce monde-là ! Ils n'aiment rien, ils ne croient à rien, ils ne sont bons à rien ; égoïstes, vaniteux, ils ne comprennent la grandeur en rien. Leurs vices sans énergie tombent à plat ventre dans la honte; ils n'ont pas de foi, ils s'age-

Douillent dans la peur. La douce parole de Jésus a illuminé l'esprit des pauvres pécheurs de la côte de Syrie? le calme prophète ferait rire ces imbéciles qui se moqueraient de lui. Ils adoreraient par exemple celui qui viendrait les menacer. — Maurice, ce souper à lui seul vaudrait notre voyage. — Un ressort de voiture, une croupe de cheval, une taille de fille, voilà ce qui les occupe; toutes les idées qu'on remue dans Paris n'allument pas une passion chez eux ; pour eux, la vendange, c'est une bouteille de vin fin, blasonnée par dix ans de cave, tant qu'ils pourront la payer ; la moisson, c'est le petit pain sous la serviette du restaurant. — Tu les as vus, Maurice, pour les oublier à jamais. Et souhaitons qu'ils restent riches ou à peu près, car les lâchetés qui accompagneraient leur ruine n'auraient pas de nom.

I Onoria 9'était rapprochée de Maurice.

J — Vous ne vous appelez donc plus Llewelyn maintenant?

— Toujours. Maurice Llewellynl

— Maurice Delayen, dit l'Espagnol rouvrant les yeux.

— Tais-toi, hidalgo ! parce que je dirais qui tu es et où tu vas. Onoria, c'est monsieur que nous avons rencontré l'autre soir sortant de souper avec une femme ? S'il n'est pas sage, je te dirai son nom. C'est l'éternel soupeur, n'est-ce pas? Je parie que c'est lui qui attendait mon départ, un certain jour, chez toi. —Voyons, ce n'était pas toi, Arsène? je ne l'ai pas cru. Bonne Onoria, pourquoi m'as-tu trompé ? et dans quel but as-tu améhé ce soir ton étranger ? Comptais-tu me rendre jaloux ? Pauvre ange! — p* Et il l'embrassa.

— L'Espagnol s'est rendormi sagement, dit Arsène. Onoria prit Maurice à part.

— Comment s'appelle-t-il?

— Silence pour silence, mon enfant; je dois me taire. Pontbriquet, lourdement réveillé, chercha Léonide

qui préparait le salon à côté. Il la rejoignit, puis, l'attirant sur un canapé :

— Ma petite, il faut que je gagne cette nuit; fais jouer. Les affaires vont mal : toutes les opérations coulent dans mes mains depuis un mois, comme une vigne malade. Prépare les cartes, et fais des vœux pour moi.

Je ne m'amuserai pas à vous faire de la morale; vous aimeriez mieux un billet de mille.

H. dk Balzac.

Le jeu galvanisa tout le monde. On ralluma des cigares, et ces faces pâles se placèrent autour d'une table de lansquenet.

la chance mit quelque temps à se décider : Maurice eût perdu volontiers; le bonheur s'acharna à lui ; toutes les audaces lui réussirent ; les imprudences lui tournèrent à profit. Comme ces enfants auxquels on veut faire faire les gentils devant des étrangers, et qui s'y refusent, le btsard le favorisait sans consentir à sourire aux autres. Or, billets, argent, tout venait à lui.

Pontbriquet, lancé à fond de train à la poursuite des bancos qui grossissaient toujours, eut vidé ses poches en moins d'une heure. Il s'arrêta un instant pour laisser défiler la mauvaise veine ; puis quittant sa place, il entraîna Maurice LlewellyA dans un coin.

— Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous. Ma position est assez étrange ici; c'est une sorte de petite maison pour moi. Je n'avais apporté

qu'une certaine somme d'argent qui n'a fait qu'une bouchée ; vous comprenez que je n'oserais rien demander à une femme. Mes amis ne peuvent pas se démunir ; leurs ailes plient, comme on dit en campagne, je ne voudrais pas leur emprunter un régiment. Seriez-vous assez bon pour m'avancer quelques centaines de francs ?

Le jeune homme rayonnant tira son portefeuille et offrit huit ou dix billets au général, qui compta sept mille * francs.

— Prenez, monsieur; rien n'est plus naturel. J'aurai peut-être moi-même recours à vous tout à l'heure.

Pontbriquet ébahi regarda le faux Américain dans les yeux, et, reconnaissant presque son jeune ami Delayen, il courut se rasseoir en concevant une très-grande idée du nouveau monde. Le général , habitué aux défiances ordinaires dont ces parties intimes sont environnées, ne comprenait rien à cette facilité de l'étranger. Quant à Maurice, il se vengeait à ses propres yeux des extorsions antérieures de Pontbriquet. Il infligeait une étrange punition à son emprunteur qui n'aurait pas compris facilement ce genre de mystification.

Arsène causait avec Onoria et laissait faire en riant : certaines leçons ne se payent jamais trop cher.

— Avouslabanque,monsieurLlewellyn!criaBlaflc-Rupt.

Les cartes se groupèrent comme à souhait, et les coups se succédaient entassant l'argent devant Maurice.

Deux heures se passèrent : Pontbriquet perdit, gagna. Selon l'habitude des joueurs ténébreux, il ne gardait jamais qu'une faible somme devant lui, affectant un grand désordre dans ses comptes et bourrant toutes ses poches d'or et de billets qu'il y fourrait et en retirait. Un coup terrible et qui appela l'attention vint le frapper. Il vida son portefeuille et fit le geste désespéré de ceux qui ont tout perdu. Son œil chercha Maurice.

— Général, avez- vous besoin de quelque chose? —

182 k CARTES SUR TABLE.

Et, sans attendre la réponse, il passa trois mille francs à Pontbriquat.

■~-Je vous demande vraiment pardon! murmura celui-ci.

— • Comment donc ? Vous êtes mon banquier ; c'est mon bénéfice que je place chez vous.

On ne pouvait y mettre plus de bonne grâce.

Onoria et Arsène, assis à l'écart, continuaient leur tête- * à-tête. Elle trouvait plus avantageux de capter la bienveillance de Pami de Maurice que de grappiller quelques louis autour de la table.

— Et qu'a dit Léonide de cela?

— Elle était indignée ; et nous toutes étions très-embarrassées. Cette pauvre jeune fille nous gênait; la soirée a été fort triste; on ne disait rien. — Voyons, Marguerite, amuse-toi, lui disait le général avec son gros rire, et elle rougissait et pleurait presque. Elle est bien timide. Elle aurait besoin d'être remplumée.

— le suis sûr que ce vieux misérable traite les deux malheureuses comme des prisonnières. — Dépense-t-il beaucoup d'argent avec Léonide?

— Dame ! il le faut bien, elle n'a que lui. Elle est ennuyée du reste. Il se plaint depuis quelque temps, et par son agent de change, auquel elle fait faire de petites affaires pour son propre compte, elle a su que Pontbriquet manœuvrait très-mal depuis plusieurs mois» Il a cependant toujours l'air bien informé,

— Parle-t-il quelquefois de sa sœur et de sa nièce à Léonide?

—■ Souvent, quand ça va mal. — Je ne pourrai pas les garder chez moi, dit-il; elles me ruinent.

— Quel coquin î et cela jouit de l'estime publique 1 — Ah ça! qu'est donc devenu l'Espagnol ?

~ Il est parti au moment où nous sommes entrés au salon. Savez-vous qui il est ? Clérac n'a jamais pu me le dire.

— Tout à l'heure Maurice vous le dira.

Le jeu marchait toujours et la chance demeurait fidèle à Maurice. Arsène, de lemps en temps, regardait la table eu souriant, — Pontbriquet quitta le tapis brusquement.

— Je ne joue plus!

Le prétendu Llewellyn s'approcha de lui.

— Craindriez-vous d'avoir recours à moi encore une fois, général? lui demanda- t-il ; ce serait mal.

— J'ai abusé de vous, jeune homme, reprit l'autre; vous ne me connaissez pas, et la délicatesse...

— Gomment donc? Je vous connais parfaitement 9 répliqua Maurice en souriant, et vous me désobligeriez beaucoup,

En parlant ainsi, il tendit cinq mille francs au vieux roué.

— Cela fera quinze mille.

—Très-bien 1 très-bien l — Et la partie recommença.

Clérac, qui suivait une veine très-modeste à l'ombre des grosse? banques, quitta la table inerperçu avec un bénéfice de dix ou douze louis. Il rejoignit Arsène et Onoria.

— - J'ai suivi le manège de Pontbriquet, dit-il à l'oreille d'Arsène ; il a emprunté quinze mille francs à votre ami, en trois fois, et le plus clair de la somme est dans sa poche. Il embrouille son jeu, cache son argent, met des fétiches en circulation, et fait si bien, que tout en paraissant avoic perdu, il aura réalisé une bonne liasse de fin papier : il soutire môme un peu d'or pour sa poche de droite.

— En vérité, c'est une canaille trop naïve : je l'aurais payé pour donner cette leçon à Maurice, que je n'aurais pas mieux réussi.

— Vous êtes charmant; je trouve qu'il s'est parfaitement payé lui-môme,

—Malgré ça, il croit les gens trop bêtes.

— Et il a raison. Il procède comme les faiseurs de drames qui servent toujours au public les mêmes combinaisons. On leur crie que c'est usé, que c'est vieux. Qu'importe ? leur réponse est bien simple, c'est le succès. — Croyez-vous que le vol à l'américaine , dont on raconte un exemple toutes les huitaines dans les journaux, soit bien neuf? Il réussit. A tout instant, en faisant briller d'énormes bénéfices aux yeux des gens, on leur fait passer des rouleaux de sous pour des rouleaux d'or ; toujours la vieille histoire ; toujours le secret de Polichinelle ! — Un ami vous flatte, vous le croyez, et vous dites de lui : C'est un flatteur. Vous faites la cour à une femme; vous lui jouez un air qu'elle aime, qu'elle a entendu bien des fois ; cet air lui plaît, elle vous écoute ; vous savez parfaitement qu'elle ne vous adore pas, et elle est convaincue que vous la planterez là à la première occasion ; cela ne l'empêche pas, dans ses cris de rage, de vous menacer de se tuer. Vous êtes sûr qu'elle n'en fera rien : elle sait que vous ne la croirez pas, et cependant elle est certaine de réussir, et vous cédez. Il s'agit d'oser. Un tas de choses qu'on regrette, on se figure ne pas les avoir obtenues; du tout, on ne les a pas demandées. Que de femmes on a aimées , on aime encore de souvenir, et qu'on n'aimerait plus si on avait eu le courage de parler! L'explication du succès des gens bêtes est là : oser. — On ne vous offrira jamais rien et l'on est toujours embarrassé de refuser. Le monde est un vieux mélodrame qu'on remonte tous les cinquante ans, avec costumes nouveaux. Le décor est toujours le même et assez beau. Les scènes sont pleines de tirades connues, de poncifs usés , et le succès est infaillible. On crie après le mariage, après les décorations, après l'Institut. On se marie, on demande la croix, on se présente à l'Académie. Dans l'acte politique il y a toujours un Brutus avec un poignard et un monologue; et à côté) un insensé puissant auquel les philoso-

phes donnent de bons conseils inutiles. Le rôle suit le costume, et les plus hardis acteurs peuvent à peine ajouter trois ou quatre phrases à ce que leur jette le souffleur. — Quelquefois la représentation est troublée quand un honnête homme entre en scène et qu'il questionne les pantins. Ce maniaque dérange tout; il ne dit pas des choses prévues. Mais Fintervention de ce personnage est bien rare; il produit exactement l'effet d'un fou qui viendrait causer avec vous et dont vous ne comprendriez pas les raisonnements. Vous diriez : Pauvre homme ! et vous le feriez enfermer aux Petites-Maisons. C'est ce qui arrive à ce comparse honnête, — car il ne remplit le premier rôle dans aucune œuvre sociale, comédie, drame, tragédie même, — on dit de lui : Brave homme ! et on l'évite. Le brave homme, c'est celui qui reste fidèle à ses idées, qui se marie selon son cœur et vit selon sa conscience ; qui, n'entreprenant jamais rien de mal, passe inaperçu, foulé, écrasé quelquefois; c'est le dernier païen de la Vertu et de l'Honneur ; c'est un terrible fou en ce bas monde, et s'il ne garde pas quelques écus prudents, il peut être sûr de son affaire; on le crossera à coups de botte sur le trottoir et on l'enverra sur la chaussée où les roues élégantes des carrosses le couperont en deux. Personne ne le connaît : c'est le brave homme.

Le jour pâle et froid pénétrait à travers les rideaux fermés, et la fraîcheur matinale vint engourdir les membres des joueurs en perçant leurs minces toilettes. C'était l'heure étrange où les cœurs à imagination éprouvent le remords de se voir enfermés et respirant les miasmes d'une orgie à l'instant où Roméo quitte le balcon de Juliette, où Troïlus dit adieu à Cressida, moment des séparations langoureuses doucement maudites.

Arsène ouvrit une fenêtre toute grande et subitement. Le matin blafard entra comme un fantôme mécontent. Le jeune homme s'accouda sur la balustrade.

— Il y a de braves gens dans la campagne qui sont plus heureux que nous et dont cependant la journée sera plus longue. Mon Dieu ! vous êtes juste. Ils ne sont pas atteints des phthisies morales qui nous dévorent, ils ont la paix brutale. Chacun a sa part, et vous seul savez quelle est la meilleure.

Cette boutade hétéroclite fera rire ; j'appelle cela pourtant une prière.

Autour de la table de jeu on réglait les comptes. Maurice, malgré ses largesses, se trouva gagner encore ; une part de son bénéfice fut réalisée sur parole. Quand vint le tour de Pontbriquet :

— Monsieur, dit le général, si vous voulez me laisser votre adresse, tantôt je ferai porter chez vous ce que je vous dois.

Maurice allait donner son nom et son adresse d'étranger, quand Arsène s'approcha.

— Mais vous connaissez bien M. Maurice Delayen, rue de la Paix?

— Ah ! parbleu ! fit le général enchanté, j'aurais dû Vous deviner à vos grandes allures. C'est 'pour le mieux, Nous sommes gens de revue, comme on dit.

Et avec le stoïcisme d'une canaille, il serra la main de son créancier. Dans toute la scène il n'avait vu qu'une chose : il n'aurait rien à payer.

Maurice, Arsène et Glérac sortirent ensemble en emmenant Onoria.

— Décidément, dit Arsène, le vieux est plus fort que nous; je croyais qu'il allait éprouver une émotion, un peu de surprise au moins ; il est de bronze.

— De boue. Un rayon de soleil en fait de la crotte; le pied qui l'écrase en fait de la poussière. Cela ne résiste jamais.

— Ma petite Onoria, disait pendant ce temps-là Maurice à sa maîtresse, nous allons nous séparer; je t'enver-

LE SECftET DE W)LlCHfflELLE. 187

rai un dernier souvenir. Tu as fait ton possible pour être gentille et douce avec moi; si jamais tu as quelques ennuis, viens me trouver ou écris-moi. Sois heureuse et vis sans scrupule. Pas de pitié : je te ferai graver ces trois mots en devise, si tu veux. Les Américains n'étaient pas vrais; l'Espagnol est faux également ; sache te défier de lui. Je t'en ait dit assez.

— Viens-tu? cria Arsène.

— Prends ma voiture, Onoria, pour rentrer chez toi ; tu me la renverras. Adieu.

Et il lui tendit la main comme à un ami. Onoria fut stupéfaite, au point de ne rien trouver à répondre. Au fond du coupé elle éclata en larmes. Pourquoi pleurait-elle? Elle ne l'aimait pas, elle était au-dessus du dédain ; elle croyait assez à sa beauté pour ne pas redouter cette catastrophe. D'où sortent donc les pleurs des femmes? Le cœur de celle-là n'existait plus depuis longtemps. Resterait-il donc un tressaillement aux racines des plantes arrachées? Le fait est qu'elle pleura un peu.

A moral, like ail morals, mel ancholy Don Juan, Bt»oh.

Les trois jeunes gens s'en allèrent ensemble.

— Eh bien ! dit Clérac, je vous ai fait l'honneur de mes salons ; j'ai été votre Virgile, ô mes Dantes f Étesvous contents de moi? Vous avez vu le cercle des Affamées, et je vous jure que Maurice y laissera une réputation. Onoria le regrettera. Quant à Léonide, elle était en extase devant lui. C'est que pour elles l'héroïsme et autres niai-

séries n'existent pas. Coupez votre cœur en quatre pour un sacrifice, prodiguez votre sang comme un pélican, sauvez voire pays, écrivez ou dites de grandes choses, sottises que tout cela ! On ne broute pas les couronnes, et les beaux livres sont ennuyeux. Mais traitez l'argent avec dédain et ayez-en plein vos poches, vous vous élevez au-dessus de ce monde, vous devenez un Dieu; un détachement pareil est un sacre à leurs yeux. Arsène a raison : ces femmes sont les prêtresses de l'avenir.

Les trois amis suivaient le boulevard. En passant devant la rue Louis-le-Grand, Arsène et Maurice regardèrent instinctivement vers la rue de Hanovre et pensèrent à madame Dionay. Leur souvenir matinal alla trouver le sommeil inquiet de la malade et joua sur ses traits comme un rayon de soleil. Maurice se sentit la bouche et le cœur amers. On continua tout droit,

— Où allons-nous ?

— Moi, dit Clérac, je vais faire ma promenade accoutumée. Quand j'ai passé la nuit à jouer, j'ai besoin de me consoler par des enfantillages. Je bois une tasse de lait à la première laitière que je rencontre, et je cherche un peu d'arbres, verts ou dépouillés. Ces petites familiarités avec la nature me prouvent que j'existe encore. Je n'ai pas la prétention d'évoquer Dieu et de le faire apparaître dans les allées du bois de Boulogne ; je crois qu'il s'occupe assez peu de moi, et malheureusement je lui ai trop donné l'exemple de cette indifférence; mais je m'amuse à voir le soleil sécher la terre humide, à entendre les premiers bruits du réveil ; j'attrape ainsi quelques émotions. Un son de cloche au lointain me plonge dans une vulgaire rêverie assez douce. Je ressemble aux mauvais poètes, qui ont un grand bonheur à refaire mal des vers qui sont bien faits quelque part. Mes sensations imparfaites me donnent l'idée des mouvements qui agitent les âmes pures et élevées ; je sens qu'il me reste quelque chose, et je suis

content. Gomme un Memnon fêlé, je vais me présenter au soleil, et cela résonne un peu ; il est bon de se rapetisser. Moi, que vous voyez presque banal, qui obéis à toute impulsion, qu'on mène à droite ou à gauche sans que j'en souffre, j'ai eu une personnalité comme un autre : j'ai pris possession de la terre en souverain. Quand je rencontrais un embarras dans ma vie, je demandais à Dieu s'il était fou, et j'étais tenté de lui chercher querelle pour avoir accroché mon tilbury avec ses sphères. La première fois que j'ai aimé, j'ai cru commettre un crime, comme si j 'étais en plein paradis. Tous les orages devaient me foudroyer ; mes monstruosités préoccupaient la nature. J'étais une bavaroise qui se figure être un poison. Je n'ai pas eu le cœur plus éternel qu'un autre, et j'ai fait l'amour sous les lilas en rêvant des forêts. Un jour, une femme que j'allais adorer est morte, j'ai voulu me colleter avec la Mort, j'ai provoqué la Providence, j'ai fait du Byron. Hélas ! la question est de savoir si Byron lui-même n'était pas ridicule de se croire visé directement.

Des matinées pareilles sont très-philosophiques; le remords d'une nuit sottement dépensée s'exhale en réflexions mélancoliques. Le moindre balayeur qu'on rencontre est supérieur à vous ; il fait sa besogne.

— Je ne vous savais pas si sage, Clérac.

— Vous voulez dire si triste, si raisonnable. C'est qu'aujourd'hui je suis tellement loin de ces temps dont je parle ! Ma vie est capitonnée ; on peut s'appuyer sur moi, je ne blesserai personne, et personne ne peut me faire mal. Ah ! j'ai compris qu'il ne faut pas se livrer aux sourires des femmes, ni trop s'enivrer de leurs regards. Cela vous pousse aux plus stupides blasphèmes : on maudit des oiseaux charmants, si doux à entendre gazouiller. Il est si simple de les aimer à leur manière ! on émiette devant eux des compliments, des gentillesses, des baisers, les gimblettes du sentiment. Voilà ce qu'ils adorent! Mais

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fendre son cœur en deux et le jeter dans la cage, c'est folie ! On effarouche la volière, et ce pauvre pain dont vous vivez est si long à être grignoté qu'il durcit à la fin et qu'on l'abandonne pour de nouveaux colifichets.

— Est-ce que votre cœur a souffert sous les morsures des becs roses? demanda Maurice en souriant.

Peut-être vint-il une confidence, aux lèvres de Clérac; Fheure et les dispositions des esprits étaient propices à ces effusions; Pâme la plus fermée a des besoins d'expansion. Soit ennui de soulever une lourde pierre scellée depuis longtemps, soit crainte de ne plus trouver dans le tombeau la poussière qu'il y avait déposée, soit qu'enfin il n'y eût ni sépulcre ni cendre, Clérac reprit avec une gaieté triste :

— Cela vous étonnerait, n'est-ce pas? À votre avis, j'ai dû commencer à la façon de Faublas plutôt qu'à celle de Chérubin? Cependant je me rappelle avoir chanté dans le temps :

J'a-vaii «ne marnint!

je ne sais trop à qui, à cet âge où l'on est avide de protections, où l'âme veut se mettre en tutelle. Depuis qu'il n'y a plus de pages et de châtelaines ennuyées, ce rôle est dangereux ; on se fait moquer de soi, et le ridicule est un coup de poignard faussé qui fait plus souffrir qu'aucune autre blessure. Non, je ne dois pas avoir aimé. Hein! Maurice, quand vous en serez là ! quand vous ouvrirez le livre et que vous verrez qu'il n'y a plus rien, que les traces éternelles sont effacées, que les devises et les légendes sont disparues, vous penserez à Clérac, et vous donnerez cet album à votre femme, qui en fera son livre de dépenses.

— Jamais I dût le ciel s'écrouler, je n'oublierai pas les pure9 tendresses de ma vie. Il y en a une...

Arsène leva les yeux sur son ami.

— Eh bien! reprit Clérac, cette une et beaaconp d'autres passeront : il vous restera des souvenirs vagues, tout se nivellera, et Ofloria aura sa place dans le collier funèbre à côté des plus adorées. Noos ressemblons aux tambours des nègres, noos portons une guirlande de têtes de morts.

Arsène ne pensait qu'à une chose : il venait de retrouver Maurice sur son chemin : toujours Paule entre exst deax. Get amour était la trame de trois existences ; il avait beau entasser dessus les broderies les plus mondaines, il n'y posait qu'une fantaisie passagère qui retombait à chaque instant. Maurice, féroce comme un enftnt gâté, eût pris le pain d'un pauvre en jouant. Ces persistances de désirs sont des passions ; on veut les écarter, elles reviennent ; elles semblent être oubliées, la pensée reste.

— Savez-vous une nouvelle infamie du vieux Pontbriquet? dit Arsène, pour donner un alimenta la conversation qui languissait et les livrait aux rêveries dangereuses. Onoria m'a raconté la chose. N'a-t-fl pas eu l'audace de conduire un jour, sous je ne sais quel prétexte, sa nièce Marguerite dans un de ces tripots <F où nous sortons? chez Léonide elle-même, je crois. Onoria ne se laisse pas facilement impressionner, et les chutes d'anges ne la font pas pleurer ; elle a perdu le sentiment de la blancheur symbolique. Malgré cela, le supplice infligé à la sainte niaiserie de la pauvre enfant l'a émue. Voyez-vous une chose pareille? Te vois-tu, Maurice, entre un joyeux flacon et la triste Marguerite, esseyant de l'égayer par ton sourire et tes propos? Vois-tu ta sensitive refermer ses petites feuilles délicates et bouder son doux valseur, entre les bras duquel elle a été si heureuse ? Entre les surprises que nous cherchions au milieu de ces fêtes, nous n'avions pas prévu celle-là. Qu'aurais-tu (fit devant un pareil spectacle ?

— J'aurais emmené Marguerite en souffletant Pontbriquet.

— Très-bien ! Mais ton élan vertueux l'eût compromise de bien autre manière. Crois-tu donc qu'il soit permis à un jeune homme de se faire le redresseur des injustices quand il s'agit de femmes? Tout les compromet. Pour une beauté mondaine à laquelle on eût fait Ja cour, l'occasion était superbe ; on se pose en vengeur, et la récompense ne Se fait pas attendre. Mais la vraie vertu ne peut pas être défendue en ce monde ; quand les protecteurs directs et autorisés manquent à leur devoir, personne ne peut s'en charger. Marguerite ne peut être sauvée que par le silence ; un mot sur cette aventure la perdrait. La morale de cette vie est tellement rigoureuse ! Les jupes de soie qui ont traîné dans toutes les ornières passent sans qu'on s'en occupe ; toutes les malédictions sont réservées pour la tache innocente des robes immaculées. La corruption est impitoyable. A propos, l'Espagnol s'est lestement esquivé!

— Il a eu peur de moi. Devine avec qui j'ai rencontré ce Ramissaire transfiguré, car c'est lui, quelques jours avant, au moment où il venait de souper?

— Avec madame d'Aygaliers, parbleu !

— Justement.

— En voilà une qu'une escapade de plus ou de moins n'embarrasse pas. Elle est comme la femme de la Bible, quœ comedit et ter gens os suum dicit : Non sum operata malum* Il y a quelques mois je t'aurais prédit une chose pareille, que tu te serais révolté contre le cynisme de mes jugements, tu te serais fait le champion de la sainte calomniée. Tu as dédaigné Onoria avec raison, et, à mon avis, elle vaut mieux que ce Pontbriquet femelle à qui tu as dressé plusieurs autels dans ton âme et qui vient de te laisser sur les bras un Éden vacant bâti à son intention ; tu t'es mis en frais d'azur et d'étoiles pour elle, et tu peux

placer sur ton cœur cet écriteau : Ciel à vendre, paradis à louer! Je suis cruel, ami ; mais je ne puis résister au plaisir de triompher ; c'est si bon d'avoir vu clair ! N'en parlons plus. Mets cette aventure dans le sac aux oublis, comme on dit ; c'est un de ces souvenirs qui, plus tard, font rougir; ils valent mieux encore que ceux qui font pleurer.

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