‹ CarthageChapitre 13 sur 37 · Ch. Tissot, Géogr, comp,^ t. I, pp · texte numérisé non relu

Ch. Tissot, Géogr, comp,^ t. I, pp

propositions de paix. On tira Regulus de son cachot, et on lui proposa de l'envoyer à Rome en négociateur, après lui avoir fait jurer de revenir reprendre ses chaînes s'il échouait dans sa mission. Regulus partit pour Rome, plaida devant le sénat romain pour que les propositions des Carthaginois fussent repoussées, et sur son insistance, réchange même des prisonniers ayant été refusé, il reprit sans retard le chemin de l'exil. La colère des Carthaginois s'assouvit, dit-on, lâchement sur le héros romain qui ne dissimula point le rôle qu'il venait de jouer auprès de ses concitoyens : on l'enferma dans une cage hérissée de pointes de fer où il ne tarda pas à expirer.

La guerre continua avec plus d'acharnement que jamais. Les Romains échouent devant Lilybée, et à Drepane, Adherbal leur prend 93 vaisseaux et fait 20,000 prisonniers qui sont conduits à Carthage (en 249). A ce moment, paraissent sur la scène deux des plus grands hommes de guerre que Carthage ait produits, Hannon et Amilcar Barca, le père du grand Annibal. Le premier soumet les tribus libyennes de l'Afrique, tandis que le second se couvre de gloire en Sicile. Pendant sept ans, Amilcar, avec des forces inférieures, lutte avec bonheur contre les armées romaines, jusqu'à ce qu'enfin la victoire navale remportée aux tles iEgates par le consul Lutatius, assure à Rome la prépondérance dans les eaux siciliennes (10 mars 241). Aux termes du traité de paix qui s'ensuivit, les Carthaginois durent évacuer entièrement la Sicile.

La guerre finie, Carthage voulut licencier ses armées qui lui coûtaient cher à entretenir. Les mercenaires, avant de partir, réclamèrent leur solde ; le sénat tergiversa, cherchant des faux fuyants, fixant des délais. Il commença par décider que chaque soldat recevrait comme premier à-compte une pièce d'or, à la condition que l'armée se retirât à Sicca. On partit camper dans cette ville ; le mécontentement et l'impatience commençaient à se manifester dans les rangs, lorsque le sénat envoya Hannon, comptant sur le prestige de ce brillant général, pour exposer aux soldats que, vu l'épuisement des finances de la République, on les priait de consentir à une réduction sur le montant de la solde qui leur était due. A peine Hannon a-t-il prononcé ce mot

de « réduction », qu'un long cri de fureur s'échappe du sein de cette soldatesque composée d'esclaves, de transfuges et des gens sans aveu de tous les pays du monde. En vain Hannon veut leur faire parler par leurs officiers ; la plupart de ceux-ci ne le comprennent môme pas ou pactisent avec leurs troupes. Sans plus en entendre, les mercenaires se mettent en marche sur Carthage, au nombre de vingt mille : ils vont camper près de Tunis, à 120 stades de la capitale.

Alors, pris de peur, les Carthaginois promettent de tout payer et, en attendant, chaque jour ils^envoient au camp des mercenaires des vivres et des présents. Cette pusillanimité enhardit les soldats qui réclament alors des arriérés de solde, le prix de leurs chevaux tués, et toutes choses dont onn' avait point parlé jusque là. Giscon fut choisi pour régler les comptes; il était populaire parmi les mercenaires qu'il avait commandés en Sicile. Peut-être serait-il parvenu àapaiser leur colère, lorsque deux hommes s'élancent des rangs des barbares, éclatent en invectives coutre Carthage et provoquent un grand tumulte. L'un était un Campanien, nommé Spendius, esclave déserteur, doué d'une force herculéenne; l'autre, un Africain de noble origine, Matho, qui jouissait d'une grande autorité sur ses compatriotes. A Tinstigation de ces forcenés, les caisses d argent que Giscon avait apportées sont livrées au pillage, et le malheureux général est jeté dans les fers.

Ce n'était plus une mutinerie, mais la révolte ouverte. Sur-lechamp, Matho et Spendius envoient des émissaires dans toutes les villes d'Afrique pour les inviter à se joindre à eux et à secouer le joug de Carthage ; leur armée monte bientôt à70,000 hommes, et ils vont mettre le siège devant Hippone et Ulique. Jamais, peut-être, Carthage ne s'était trouvée dans une pareille détresse : il ne s'agit plus de conserver ou de perdre la Sicile. Pour elle, plus encore que pour les soldats révoltés, c'est la lutte pour la vie. A tout prix, pour se défendre, il lui faut une armée. Hannon appelle aux armes tous les citoyens, il fait venir les soldats qui restaient sur la flotte, il recrute d'autres mercenaires. Pendant ce temps, les soixante-dix mille hommes de Matho gardent tous les défilés du Djebel Ahmar, et s'ap-

puyant sur le Bagrada qui n'avait qu'un seul pont, ils ferment risthme, depuis Tunis jusqu'à Ulique qu'ils assiègent; chaque nuit, ils poussent leurs incursions et leurs déprédations jusque sous les murs de Carthage ; ils réussissent même à repousser Tarmée d'Hannon'.

Il fallait le génie d'Amilcar Barca pour sauver Carthage. Dans une première rencontre, Amilcar bat les Africains, leur tue six mille hommes et les force à lever le siège d'Utique. Deux mille Numides que lui amène Narhavas l'aident à remporter une nouvelle et sanglante victoire. Rendus furieux par ces revers, les mercenaires massacrent Giscon et font pt^rir sept cents prisonniers dans des supplices atroces; Ulique, terrorisée, ouvre ses portes aux barbares qui peuvent enfin mettre le siège devant Carthage elle-même. Amilcar qui connaissait la force des remparts, médite de prendre les assiégeants à revers ; il quitte la ville avec son armée et va camper de l'autre côté du golfe, sur les hauteurs du Hammam-Lif et du Bou-Kornaïn. Il eut l'adresse d'attirer les mercenaires dans une position désavantageuse, où il leur livra bataille. Bloqués dans les étroits défilés de la Hache ou de la Scie, les malheureux furent tués ou refoulés dans les gorges de la montagne où ils sont réduits à se manger les uns les autres : les derniers périssent de consomption et leurs cadavres deviennent la proie des fauves*. Les chefs des rebelles, le Gaulois Autarite, le Numide Zarzas, Spendius et quelques autres qui s'étaient présentés en suppliants au camp des Carthaginois furent égorgés sans pitié.

Il restait encore à réduire Matho qui tenait Tunis. En vain, Amilcar essaya de terroriser ses soldats en faisant mettre en croix et exposer en vue de Tunis les cadavres de Spendius et de ses compagnons : Matho, par représailles, fit crucifier à son tour un général carthaginois et trente de ses compagnons de captivité. Il fallut de longs mois à Amilcar et à Hannon pour ré-

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