Tête de cheval. $. Palmier, Or
La rupture avec Rome fut rendue inévitable par la prise de Sagonie, ville alliée des Romains qu'Annibai détruisît^ Les Romains députèrent à Garthage une ambassade pour réclamer contre cette violation des traités. Un des envoyés, Fabius, dont la patience était mise à bout par les tergiversations et les équivoques derrière lesquelles se retranchait le sénat de Garthage, saisit tout à coup le bord de sa toge en disant à rassemblée : (c Je vous apporte dans les plis de ma toge la paix ou la guerre; choisissez. » Tous les sénateurs s*écrièrent d'une commune voix : « La guerre ! nous l'acceptons et nous saurons la soutenir. » Cette décision du sénat combla les vœux du jeune général vainqueur de Sagonte (219 av. J.-C.).
Nous ne raconterons point, ici, les épisodes du duel entre Rome et Garthage, qui eurent pour théâtre TEspagne et Tltalie : Ânnibal conûant la garde de TEspagne à son frère Asdrubal et à Hannon, rassemblant lui-même une immense armée, franchissant les Pyrénées, traversant la Gaule méridionale, escaladant les Alpes, et faisant, soudain, son apparition en Italie aux yeux des Romains stupéfaits et terrifiés de tant d'audace (Ei7 av. J.-G.). Les batailles du Tessin, de la Trébie, de Trasimène sont les étapes de sa marche sur Rome. Enfin, à la bataille de Gannes (2 août 216) en Apulie, les Romains perdirent 80,000 hommes, deux questeurs, vingt et un tribuns des légions et l'un des consuls, Paul Emile.
Tous les historiens se perdent en conjectures pour expliquer pourquoi, après tant d'impétuosité, Annibal ne courut pas « souper au Gapitole», comme le lui proposait l'un de ses lieutenants et pour quels motifs il rétrograda vers le midi, pour aller s'amollir dans les délices de Gapoue : vincere sois, Annilal, vietorid uH nescis. Toujours est-il qu'à ce moment, il envoya son frère Magon à Garthage demander de l'argent et des troupes. « Introduit devant le sénat de Garthage, raconte Tite-Live,
1. Sur le siège de Sagonte, voyez Oehler, dans le Neue JahrbUcher fUr Philologie, t. CXLIII, 1891, pp. 421-428.
2. Sur la campagne d'Ànnibal en Italie, voir Tétude de M. Haupt, dans les Mélanges Gratix (1884), et celle de M. Bossi, dans les Sludi e documenti di storia e diritto, t. IX à XII (1888-1891).
ai CARTHAGE
UagOD expose toul ce que son frère a fait en Italie : il avait combattu vn bataille rangée six généraux, dont quatre consuls, un dicialeur et un maître de la cavalerie, défait six armées consulaires, tué à l'ennemi plus de 200,000 hommes et fait plus de 50,000 prisonniers... En témoignage de ces heureuses nouvelles, Magon fait verser dans le vestibule du sénat une quantité •d'anneaux d'or si prodigieuse que certains auteurs prétendent qu'il j en avait bien trois boisseaux et demi... Hais la guerre sefaitloindeCarthage, en pajs ennemi ; elle absorbe beaucoup de vivres et d'argent. Les batailles oi^ les armées ei
été détruites ont aussi causé des pertes sensibles au vainqueur. Il faut donc envoyer de nouvelles troupes, de l'argent et du blé pour la solde et la nourriture de soldats qui ont si bien mérité du nom carthaginois. " A la suite de cette demande de secours, unediscussions'engage entre lespartisans des Barcides -et leurs ennemis. L'un de ces derniers, Hannon, prononce un discours oi^ se trouve ce passage: s ... Que vient-on nous dire: « J'ai détruit les armées ennemies, envoyez-raoi des soldats?» ^ue de manderiez -TOUS donc, si vous étiez vaincuî « J'ai pris « les deux camps ennemis remplis sans doute de butin et de «vivres; faites-moi passer du blé et de l'argent. « Parleriez-
l.T^fe de Perséphana Tsnit, couronnée d'épis.
i. ^ Y A ¥9 IBarfat, Bjrss). Pégase ta. galop. Argent.
VOUS autrement si rennemi vous eût enlevé vos ressourcesi eût forcé vos retranchements?... Je pense que si nos soldats sont victorieux, il ne faut rien leur envoyer; et s'ils nous abusent par de faux rapports et par de chimériques espérances, il faut se garder encore davantage de leur envoyer quelque chose. »
Malgré ce plaidoyer où le persiflage le dispute à la mauvaise foi, Topinion publique s'était si fortement prononcée en faveur d'Annibal que le sénat n'osa la braver. On décréta que Ton enverrait à Annibal un renfort de quatre mille Numides, quarante éléphants et une somme d'argent; on décida aussi de renforcer Tarmée d'Espagne. Mais quand il s'agit de passer à Texécution, le mauvais vouloir aidant, on agit avec mollesse et lenteur. Annibal, trompé dans ses espérances, fut réduit à avoir recours à des expédients pour se maintenir en Italie ; il avait d'ailleurs en face de lui un redoutable adversaire, Marcellus, « Tépée de Rome». En vain, le général carthaginois fait alliance avec Philippe de Macédoine ; en vain, plusieurs villes siciliennes embrassent sa cause : il ne peut empêcher Fabius et Marcellus de reprendre Capoue et Tarente, presque en même temps que Syracuse, défendue par une armée carthaginoise, tombe au pouvoir des Romains ; ce dernier événement eut lieu en 210. A partir de cette date, les Carthaginois ne remirent plus jamais le pied en Sicile.
Les armées carthaginoises n'étaient pas plus heureuses en Espagne où Asdrubai, Magon et Giscon eurent à lutter à la fois contre les Romains et les indigènes : Garthagène elle-même fut emportée d'assaut. Néanmoins, Asdrubai comprit qu'il devait voler, avant tout, au secours de son frère, en Italie ; il y parvint en effet ; mais, arrivé sur les bords du Métaure, il se heurta à l'armée des consuls Livius et Néron. Il fut vaincu et tué (en 207). Néron, ayant fait trancher la tête au cadavre d' Asdrubai, la fît jeter dans les retranchements du camp d'Annibal. Ce dernier, reconnaissant son frère, s'écria tristement ; « Voilà donc la fortune de Carthage ! »
Maîtres de la Sicile et de l'Espagne, sûrs de l'alliance du roi numide Massinissa, ayant réduit Annibal à l'impuissance dans le Brultium, les Romains résolurent de tenter, à leur tour, une nouvelle expédition en Afrique. Scipion y débarque avec trente
mille hommes et met le siège devant Utique (203 av. J.-C.) *. Asdrubal et le roi numide Syphax, Tadversaire de Massinissa, viennent Taltaquer par derrière ; mais Scipion, apprenant que les tentes des soldats numides sont faîtes de pieux soutenant un toit de joncs et de branches d'arbres, réussit à mettre le feu dans le camp ennemi. Poussé par un vent violent, Tincendie se propage avec une rapidité extrême, et bientôt les tenles des soldats de Syphax sont la proie des flammes ; Massînissa et les Romains profitent du désordre pour massacrer leurs ennemis.
Le sénat de Carthage décréta sur-le-champ le recrutement de nouveaux mercenaires. Asdrubal, aidé de Syphax, avait déjà réuni en Afrique une trentaine de mille hommes : Scipion courut les surprendre aux Grandes Plaines', où il leur infligea une défaite qui enlevait à Carthage sa dernière armée.
Les Carthaginois n*avaîent plus d*espoir que dans Annibal ; celui-ci, rappelé d'Italie, aborde à Leptîs,puis gagne Hadrumète d'où il va, sur Tordre du sénat, camper à Zama, à cinq journées de Carthage. Scipion vint tout de suite Tattaquer ; la lutte fut longue et acharnée. Les Carthaginois furent écrasés (19 oct. 202). « Avant la bataille, dit Polybe, non seulement l'Italie et l'Afrique, mais encore l'Espagne, la Sicile et la Sardaigne étaient en suspens et suivaient les événements avec une vive anxiété. La victoire de Scipion mit un aux incertitudes et rendit les Romains maîtres du monde». »
Annibal battit en retraite sur Hadrumète avec les débris de son armée, puis il rentra à Carthage où il n'avait pas paru depuis trente-six ans. Il conseilla aux Carthaginois de traiter. Les conditions faites par Scipion aux vaincus furent des plus humiliantes ; Carthage ne conservera que ses possessions d'Afri-
1. Sur la marche de Scipion, Toyez Ch. Tissot, Géogr.^ t. I, p. 548.
2. Gh. Tissot identifie les Grandes Plaines avec la Dakhla des Oulad Bou- Salem, le Campus Bellensis de saint Augustin, le neôiov ^ot3X>.y)c, de Procope : c'est un immense cirque naturel formé par les alluvions du Bagrada (Medjerda). Gh.Tissot, Géo^r. com/>., t. I, p. 62.
3. On identifie Zama avec Amor el-Djedidi ou, plus ordinairement, avec Djiama,au nord de Djebel Massoudj (K. Lehmann, dans \q Jahrbilcher fiir class. Philologie, Suppl.,t. XXI, 1894, pp. 527-616; Winckler, dans le Bulletin de géogr. et d'archéoL d'Oran, t. XIV, i894, pp. 17-46).
qu3; elle livrera tous les prisonniers, tous ses éléphants et tous ses navires à l'exception de dix; elle ne fera aucune guerre sans l'autorisation préalable du sénat romain; elle n'enrôlera plus de mercenaires; elle paiera dix mille talents en cinquante années ; elle reconnaîtra Massinissa pour allié et pour maître légitime de ses États héréditaires et de ceux de Syphax. — En exécution de ce traité, quatre mille prisonniers furent rendus et cinq cents galères livrées aux Romains qui y mirent le feu, en pleine mer. « L'aspect de cet embrasement, dit Tite-Live, qui vint tout à coup frapper les regards des Carthaginois, leur causa une douleur aussi profonde que s'ils avaient vu l'incendie de Carthage elle-même. » Avant de quitter l'Afrique, Scipion prit à tâche d'augmenter les possessions de Massinissa, l'irréconciliable ennemi des Carthaginois; il lui donna Cirta (Constanline) et les autres villes de la région qui avaient appartenu à Syphax, l'allié de Carthage.
Après la guerre, Annibal, porté aux plus hautes fonctions par les suffrages de ses concitoyens, s'appliqua à des réformes intérieures qui auraient peut-être relevé Carthage, mais que l'opposition systématique des patriciens l'empêcha de réaliser. Il y avait, dans le sénat, un parti puissant qui voyait dans l'élévalion toujours croissante d'un général, et dans la puissance persistante de sa famille, un danger pour la république. Sans ce parti, Annibal aurait pris Rome après la bataille de Cannes ; sans lui encore, il aurait sauvé la pairie après Zama. Ses ennemis, aveuglés par leurs rancunes politiques, eurent le triste courage de pactiser avec les Romains pour le perdre. Écœuré et voulant épargner â Carthage les horreurs d'une guerre civile, Annibal prit la résolution de s'exiler. Après une heureuse traversée, il aborda à Tyr où il fut accueilli comme dans une seconde patrie; de là, il se rendit auprès d'Antiochus III pour l'excitera faire la guerre aux Romains. Mais le roi de Syrie n'était pas à la hauteur des conceptions de son hôte illustre qui le quitta pour aller mourir de désespoir chez Prusias, roi deBithynie (183 av. J. C).
Grâce à son génie commercial, Carthage répara vite ses forces ; elle comptait encore, dit-on, 700,000 habitants, et malgré son abaissement elle faisait toujours trembler sa rivale victorieuse. On
se rappelle qu'une des clauses du dernier ti'aîté obligeait les Carthaginois à ne faire la guerre à aucun peuple sans l'assentiment du sénat romain. Massinissa, l'allié de Rome, résolut de profiter de cette situation pour agrandir ses États au détriment de Carthage. Chaque année, il s'appropriait une nouvelle ville, un nouveau canton. Les Carthaginois qui avaient les mains liées par le traité ne pouvaient se défendre ; ils portèrent leurs réclamations devant le sénat romain. Rome qui, à ce moment, était engagée dans sa lutte contre Persée, roi de Macédoine, prit garde de se mettre un nouvel ennemi sur les bras; l'afTaire traîna en longueur, on fit des réponses évasives, et finalement dix commissaires furent nommés pour aller en Afrique trancher le différend entre Carthage et Massinissa. Caton était au nombre des arbitres. La vue des richesses et de la prospérité de Carthage qu'il avait crue affaiblie pour jamais, aviva sa haine jalouse; grâce à lui, les commissaires revinrent à Rome sans avoir fait droit aux légitimes revendications des Carthaginois, et le jour où il rendit compte de sa mission au sénat, Caton,. laissant tomber de sa toge des figues de Libye, s'écria : « La terre qui les produit n'est qu'à trois journées de Rome. » A partir de ce moment, il termina tous ses discours par ces célèbres paroles : delenda quoque Carthago, « j'ajoute qu'il faut que Carthage soit détruite. »
Cet arrêt de mort eût été vain peut-être, si la grande cité qu'il visait n'eût été atteinte d'un mal intérieur qui devait précipiter son agonie. Il y avait alors, à Carthage, trois factions rivales : le parti de l'alliance romaine, flétri dans l'histoire sous le nom de parti romain et dont le chef était Hannon; il comptait ses adhérents surtout dans le sénat; celui de l'alliance numide, dirigé par Annibal Passer; le parti populaire qu'inspiraient Asdrubal et Carthalo. Celui-ci, le plus fort, le plus turbulent, et aussi le véritable parti national, exaspéré par la mauvaise foi des Romains, chassa de la ville les amis des Numides, et la guerre fut déclarée à Massinissa, le geôlier de Carthage, dont la fourberie et l'astuce n'étaient dépassées que par l'hypocrisie du sénat de Rome. Le roi numide essaya d'abord de négocier, en envoyant à Carthage ses deux fils Gulussa etMicipsa; mais
LES GUERRES PUNIQUES *ï
ceus-ci touchaieut aux portes de la ïille lorsqu'un courrier vint, delà partduaénat, leur interdire d'entrer dans tes murs; telle 6tait l'irritation des Carthaginois que plusieurs tiommes de l'escorte des jeunes princes furent massacrés. Hassinissa, dès
lors, autoriséà dire que les Cartliaginois avaient violé les Irailési s'avança avec son armée. Une grande bataille futlivréeàOroscopB en 149, et les Cartliaginois vaincus perdirent cinquanlehuit mille hommes. Rome alors intervint; résolue d'en finir avec sa rivale toulàfaitalTaiblie, elle lui déclara la guerre, sous
prétexte qu'elle avait, sans son autori^alion, ouvert les hosLi-
^. TSIe Isurée de Massinisss, avec uo sceptre sur l'épaule, g. A l'eiergoe, one légende punique fruste, portaûl : .Wiwsinisifl, roi.. (ihevsl et sreplre. Bronze.
2. Têtes laurées des Dioscures, surmontées d'étoiles. S. 4 tk y J^''.7. Utique). Les chevaui des Cioscuros. Bronia-.
lités contre Massinissa. Déjà les consuls étaient partis avec une armée de débarquement, quand arrivèrent de nouveaux ambassadeurs exposant que Carthalo et Asdrubal venaient d'êlre exilés, et déclarant que Garthage s*en remettait à la discrétion du peupb romain. Le sénat répondit ironiquement qu'il laisserait aux Carthaginois leurs lois, leurs terres et leurs cités, qu'ils devaient envoyer en otage trois cents membres choisis parmi les familles les plus illustres, et que, pour le reste, il leur faudrait s'en rapporter à la décision des consuls. Les Carthaginois se soumirent, la mort dans Tâme, à ces exigences. Peu après, les consuls débarquèrent à Utique avec quatre-vingtquatre mille hommes ; les ambassadeurs carthaginois les y rejoignirent. Le consul L. Marcius Censorinus leur demanda de livrer toutes leurs armes et toutes leurs machines de guerre, la protection de Rome devant suffire à garantir leur sécurité, même contre Asdrubal et les dissidents : les Carthaginois se désarmèrent sans murmurer. « En ce jour, dit Polybe, on put apprécier toute la puissance de Carthage, car elle livra plus de deux cent mille armures et deux mille catapultes. » Puis, le consul ajouta ces cyniques paroles que n'aurait jamais su trouver la foi punique elle-même : « Je vous loue de votre prompte obéissance à exécuter les ordres du sénat ; connaissez à présent ses dernières volontés : il vous commande de sortir de Carthage qu'il a résolu de détruire, de vous établir dans le lieu que vous choisirez, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades de la mer\ »
A cette sentence, les ambassadeurs carthaginois, frappés de stupeur, se mettent à pleurer de désespoir, déchirant leurs vêlements, prenant les dieux à témoins de la perfidie des Romains. Sans écouter leurs plaintes et leurs supplications, les consuls les congédient en ces termes : w Kâtez-vous d'obéir aux ordres du sénat, et retournez promptementà Carthage, à présent que vous n'avez point encore perdu, à nos yeux, le caractère sacré qui protège les ambassadeurs. »
A Carthage, on attendait avec anxiété le retour des négociateurs. La foule s'était portée sur les murailles; des groupes
1. Sur ce point, voyez 0. Meltzer, dans le Neue Jahrhûcher fur Philologie, t. CXLIII, 1891, pp. 685 et suiv.
s'étaient avancés à leur renconlre, loin sur la route d'Utique. Dès que leur apparition est signalée, on vole auprès d'eux ; on les aborde, on les presse de questions ; leur démarche fatiguée, la sombre tristesse de leur visage jettent les assistants dans Tangoisse. Ils s'avancent sans une parole, sans un geste; à la porte de la ville, le peuple se précipite : il faut frayer dans les rangs, à ces hommes muets, un chemin jusqu'à la curie, sur le forum. Arrivés devant le sénat, les ambassadeurs font connaître, d'une voix brisée par la colère et les larmes, les ordres des consuls romains. Les sénateurs, tous à la fois, poussent un cri de vengeance auquel répond du dehors la voix du peuple. Aussitôt, la foule en fureur force les portes et envahit l'assemblée; en un clin d'oeil la ville entière est remplie d'un sinistre tumulte. Les sénateurs qui avaient conseillé de livrer les trois cents otages et toutes les armes sont massacrés; les plus calmes des citoyens courent aux portes et aux murailles pour éviter une surprise de Tennemiqui peut paraître à tout instant: « la ville entière, dit Appien, était pleine de larmes, de fureur, de craintes et de menaces. »
Le premier moment d'elTervescence passé, le sénat se montra à la hauteur du péril : il affranchit et décida d'armer les esclaves et il ordonna à tous les citoyens de se tenir prêts à combattre. Il n'y eut point de défaillance et personne ne désespéra du salut de la patrie. Soudain, les chefs des diverses factions, tout à l'heure prêts à s'enlreluer, s'embrassent. Hommes, femmes et enfants, tout le monde se prépare à la résistance. Les ateliers fabriquent chaque jour quarante boucliers, trois cents épées, cinq cents piques, mille javelots et des machines; les femmes donnent leurs parures et jusqu'à leurs cheveux qu'on tresse pour en faire des arcs et des cordages; on prend les poutres des maisons pour en fabriquer des vaisseaux. Asdrubal et les trente mille bannis campés à Néphéris sont rappelés en toute hâte. Lorsque le consul romain, qui attendait impatiemment la réponse, s'avança du côté de Garthage, il trouva les portes closes et un peuple prêt à mourir pour sa patrie. Sur ces entrefaites, des ordres nouveaux et pressants arrivèrent de Rome, ordonnant d'en finir avec Garthage.
Du côté de la terre ferme, Garthage, nous dit Appien, était protégée par ses remparts dont il ne reste malheureusement plus trace aujourd'hui, mais qui devaient aller depuis le Khram et Douar-Chott jusqu'à Gamart* : le monticule appelé Koudiat-el- Hobsia était peut-élre un ouvrage important destiné à protéger les ports. Derrière Douar-Gholt, on voyait, naguère encore, les restes d'une grosse tour, sans doute un des bastions dumurd'enceinte. Le faubourg de Megara était séparé de Garthage même, par un rempart. Eufin les fortifications formidables de Byrsa étaient indépendantes de celles de la ville auxquelles elles se reliaient pourtant par une muraille qui allait depuis Tangle sud-ouest de la citadelle jusque derrière La Malga et Douar- Ghott.
Les consuls Manilius et Gensorinus se préparèrent à assiéger la ville 2 : ils commencèrent par évoquer les divinités tutélaires de Garthage dans de solennelles imprécations; puis, Manilius prit position au nord, non loin, vraisemblablement, de la porte d*Utique, c'est-à-dire vers le village de Sidi-Daoud, suivant Gharles Tissot. Gensorinus se porta, avec la flotte, à Textrémité de la taenia^èi La Goulette. Les Romains s'imaginant que Garthage était sans défense, se promettaient une victoire facile. Ils furent bien surpris à la vue des guerriers qui couronnaient les remparts, et leur étonnement devint de la confusion quand, à deux reprises, leurs attaques furent repoussées. L'action de Manilius fut, d'ailleurs, paralysée par l'armée d'Asdrubal qui, partie de Néphéris à l'appel des assiégés, avait contourné le lac de Tunis, et était venue prendre à revers l'armée romaine qui dut se fortiûer dans son camp. Quant à Gensorinus, plus libre de ses mouvements et s'appuyant sur la flotte, il résolut de tenter une nouvelle attaque par la taenia.
AOn de faciliter les mouvements de ses troupes, il élargit la taenia en comblant une petite portion du lac de Tunis, puis il construisit deux énormes béliers pour saper la muraille. Les
1. Ch. Tissot, Géogr. comp.^ t. I, p. 576; Perrot et Chipiez, Hist. de Varl dans Vantiquité, i III, pp. 342 et suiv.
2. Appien, Vlll, 97 et suiv. Voyez l'analyse des opérations du siège dans Tissot, Géogr, comp.^ t. I, pp. 613 et suiv.
deuxmachinesréussirenteffectivementà ouvrir une brèche ; mais les Carthaginois réparaient, chaque nuit, la partie du mur qui s'était écroulée pendant le jour; à la fin, quand les assiégés virent que leur travail nocturne devenait insuffisant, ils s'élancèrent hors des remparts avec des torches etmirentlefeu aux machines ennemies. Ce coup d'audace fut suivi d'un engagement acharné. Les Carthaginois combattaient en rangs pressés, les hoplites en première ligne, les hommes armés de frondes et de massues au second rang. Les Romains furent repoussés : seule, la valeur de Scipion Émilien, alors tribun militaire, empêcha cet échec d'être changé en désastre.
Les chaleurs de l'été, puis la peste qui sévit dans les rangs d& l'armée romaine déterminèrent Censorinus à s'éloigner. Sa flotte qui stationnait dans le lac de Tunis, dut gagner la haute mer par l'étroit goulet qui paraît s'être appelé le Catadas. Les Carthaginois observant cette manœuvre lancèrent des brûlots sur les vaisseaux romains gênés dans leurs mouvements : la flamme se communiqua à plusieurs galères et peu s'en fallut que toute la flotte romaine ne fût incendiée.
Débarrassés de Censorinus, les Carthaginois entreprirent de chasser Manilius. Une nuit, ils se précipitèrent sur les retranchements romains qu'ils allaient forcer, lorsque l'armée romaine fut sauvée encore une fois, par le jeune Scipion, grâce à un mouvement tournant qu'il fit exécuter par ses troupes et qui contraignit les Carthaginois à rentrer dans leurs murs. Néanmoins, la position de l'armée romaine était des plus critiques ; chaque jour, c'étaient de nouveaux combats, de nouvelles sorties des Carthaginois, tandis qu'Asdrubal et son lieutenant Phameas tenaient la plaine, du côté de Tunis et de l'Ariana. Manilius eût succombé sans la trahison de Phameas qui passa dans le camp romain, et sans le secours en cavalerie qu'amena Gulussa, le successeur de Massinissa sur le trône de Numidie.
Au printemps de l'an 148, le consul Calpurnius Piso et le préfet de la flotte, L. Mancinus, qui avaient conduit une nouvelle armée en Afrique, sont battus par Asdrubal devant Clypœa et Hippo Diarrhytus et forcés de se réfugier à Ulique. Ce fut alors que le sénat romain, ému de ces échecs répétés, confia
la direction suprême de la guerre d'Afrique à Scipion Émilien. Le jour même où celui-ci arrivait à Ulique poury organiser son armée, le chef de la flotte, Mancinus, tentait un coup de main sur Carthage, non loin de la pointe de Sidi-Bou-Saïd qu'il supposait dégarnie de défenseurs. Ses soldats débarquent nuitamment et s'élancent, la plupart sans armes, sur les rochers qu'ils escaladent. Entrés dans le pomœrium ils se croyaient maîtres d'une forte position ; mais, au lever de l'aurore, l'alarme est donnée dans la ville, et les Romains sont accablés de toutes parte : ils auraient péri jusqu'au dernier sans les vaisseaux que Scipion envoya à leur secours.
Scipion, prêt à donner l'assaut, quitta Utique pour aller camper en face d'un camp retranché établi par les Carthaginois hors des murs de la ville. Asdrubal qui, jusque-là, s'était tenu dans la campagne, retitra dans la place avec six mille fantassins et mille cavaliers numides. « Pendant la nuit, raconte Appien, et tandis que l'ennemi ne s'y attendait pas, Scipion dirigea une double attaque contre le faubourg de Carthage qu'on appelait Megara (La Marsa) . C'est un quartier très grand qui est contigu aux murs extérieurs. Ayant envoyé des troupes pour 'attaquer sur un point, il se porta lui-même à vingt stades de distance, avec des haches, des échelles et des leviers, en faisant observer à ses troupes le plus profond silence. Les sentinelles carthaginoises placées sur les murs de Megara, ayant poussé le cri d'alarme, son corps d'armée et celui qui faisait la fausse attaque y répondirent par une clameur terrible . Les Carthaginois furent effrayés de voir, la nuit, tant d'ennemis les assaillir de deux c6tés à la fois. Cependant, Scipion ne put s'emparer des murs ; heureusement une tour déserte, située hors des remparts qu'elle égalait en hauteur, s'élevait à peu de distance de leur enceinte. Le général romain y fait monter de jeunes soldats intrépides qui, avec des solives et des planches appuyées sur la tour et le mur, forment un pont, sur lequel ils s'élancent; ils renversent l'ennemi qui défendait la muraille, s'en emparent, sautent dans Megara, et après avoir brisé une des portes, y introduisent Scipion. Il y entre avec quatre mille hommes; les Carthaginois, comme si le reste de la ville était pris, se réfugient
dans Byrsa.Les cris des prisonniers, le tumulte qu'ils entendaient derrière eux, effrayèrent tellement les Carthaginois demeurés dans le camp retranché, hors des murs, qu'ils abandonnèrent aussi cette position et rentrèrent avec les autres dans la citadelle. Toutefois, comme le faubourg de Megara était rempli de jardins plantés d'arbres, séparés par des clôtures en pierres, des haies d'arbustes épineux, et coupés par de nombreux canaux profonds et tortueux, Scipion, craignant de s'engager dans ce terrain dif6cile dont les voies étaient inconnues aux Romains, et où l'ennemi, à la faveur de la nuit, pouvait lui dresser une embuscade, s'arrêta et fit sonner la retraite. »
Le lendemain, au lever de Taurore, Asdrubal apprit, la mort dans l'âme, l'heureux coup de main de Scipion ; il satisfit son désir de vengeance sur les prisonniers romains qu'il fit massacrer. Scipion s'empressa, de son côté, démettre à profit les avantages que lui faisaient ses positions nouvelles. Il fît creuser un fossé, éloigné des murailles de Carthage d'une portée de trait, et qui, long de 4,625 mètres, allait depuis le lac de Tunis jusqu'au golfe d'Utique, de façon à isoler complètement les assiégés et à les mettre dans l'impossibilité d'exécuter des sorties et de se ravitailler en soldats et en vivres. Un second fossé parallèle fut creusé à une courte distance du premier, tandis que deux autres retranchements analogues mais transversaux, donnèrent à tout ce travail de circonvallation et de contrevallation la forme d'un vaste rectangle; ce vallum était hérissé de palissades, derrière lesquelles s'élevait Vagger. En outre, poursuit Appien, « du côté qui regardait Carthage, Scipion construisit un mur dans toute la longueur des vingtcinq stades, de douze pieds de haut, sans les parapets et les tours qui flanquaient la courtine par intervalles. La largeur du mur était moitié de sa hauteur. Au milieu, était une tour en pierres, très haute, surmontée d'une tour de bois à quatre étages, d'où la vue plongeait dans la ville. Il acheva cet ouvrage en vingt jours et vingt nuits. Toutes les troupes y furent employées, les soldats se relayant tour à tour pour travailler et se battre, pour manger et pour dormir. »
Ces travaux, en assurant les positions de l'armée romaine.
mirent les Carthaginois dans l'impossibilité de briser le cercle de fer qui les élreignait déplus en plus étroitement. La famine ne tarda pas à sévir dans la place, ravitaillée seulement par les quelques navires qui réussissaient à tromper la surveillance de la flotte romaine pour aller chercher les vivres que le général carthaginois Bithyas recueillait dans la presqu'île du cap Bon. Ce fut alors qu'Asdrubal,voyant la population décimée et démoralisée, eut recours aux négociations; il s'adressa non pas à Scipion directement, mais à son allié, le roi numide Gulussa, duquel il sollicita une entrevue.
« Asdrubal, raconte Polybe, arriva au lieu désigné à Gulussa pour l'entrevue, complètement armé et couvert d'un riche manteau de pourpre. II s'était fait accompagner par dix soldats. Cependant, il laissa ses gardes derrière lui, à vingt pas environ, et du bord du fossé qui le protégeait, par un signe qu'il devait plutôt attendre que donner, il invita le roi de Numidie à s'approcher. Gulussa, au contraire, vint à l'entrevue sans escorte, et vôtu simplement. Lorsqu'il fut près d'Asdrubal, il lui demanda pourquoi il s'était couvert d'une cuirasse et muni de toutes ses armes : « Qui craignez-vous donc? lui dit-il. — Je a crains les Romains, reprit le Carthaginois. — Je le vois bien, « repartit Gulussa, car s'il en était autrement, vous ne resteriez 't pas enfermé dans votre ville. Mais enfin, que souhaitez-vous <c de moi ? — Je vous prie, dit Asdrubal, d'être notre intercesseur « auprès du général romain. Vous pouvez lui promettre que, s'il « épargne Carthage et la laisse subsister, il trouvera en nous « une entière soumission. » Gulussa, haussant les épaules, et s'adressantau chef carthaginois : « Vos paroles sont d'un enfant. « Quoi î dans l'état déplorable où vous êtes, assiégés par mer « et par terre, sans ressources etne conservant pas même deses- « pérances, vous n'avez d'autres propositions à faire que celles « qu'on a rejetées à Utique, avant le siège? — Nos affaires ne (( sont point aussi mauvaises que vous le pensez, répondit As- « drubal. Nos alliés arment au dehors pour notre défense, et les <( troupes que nous avons placées sur différents points de notre <r territoire n'ont pas encore été attaquées. Mais c'est surtout (c dans les dieux que nous mettons notre confiance. Ils sont
« trop justes pour ne point nous venger de la perfidie des Roi< mains... Dites au consul que les Carthaginois ont pris la ré- « solution de se faire massacrer jusqu'au dernier, plutôt que « de se- rendre. » Avant de se séparer, Asdrubal et le roi de ^'umidie s'engagèrent à revenir au même endroit trois jours plus tard.
« Rentré au camp, Gulussa rendit compte à Scipion de l'entretien qu'il avait eu avec Asdrubal. Le consul dit ironiquement : « En vérité, je ne conçois pas qu'après avoir massait cré nos captifs, et violé toutes les lois divines et humaines, « cet homme ose encore compter sur la protection des dieux. » «î.. Néanmoins, Scipion chargea Gulussa d'annoncer au général carthaginois, de sa part, qu'il lui accordait, à lui, à sa femme, à ses enfants et à dix familles parentes ou amies, la vie et la liberté, et qu'il lui permettait, en outre, d'emporter de Carthage dix talents de son bien, et d'emmener avec lui ceux qu'il voudrait choisir parmi ses esclaves...
« Le jour de la seconde entrevue, Asdrubal portait encore ses armes et son manteau de pourpre. A sa démarche lente et grave, ou eût dit qu'il jouait, dans une tragédie, le rôle du tyran. Le général carthaginois était gras de sa nature, mais ce jourlà son embonpoint parut plus grand qu'à 1 ordinaire. On l'aurait pris pour un homme qui vit dans un marché comme les bœufs qu'on engraisse... Après avoir connu, par Gulussa, les oftres du consul, il s'écria, en se frappant la cuisse à coups redoublés : « Je prends les dieux et la fortune à témoins que le (( soleil ne verra jamais Garthage détruite et Asdrubal vivant. Un « homme de cœur n'est nulle part plus noblement enseveli que « sous les ruines de sa patrie! »
La fière attitude de ce général malheureux, peut-être au-dessous de sa tâche, mais qui ne paraît pas mériter les injures que Polybe lui jette à la face, fit rompre les négociations, et les opérations du siège furent poussées avec plus de vigueur. Comme Bithyas, campé auprès de Néphéris, envo^^ait par mer des secours en vivres et en hommes à la ville assiégée, Scipion résolut de compléter l'investissement en fermant l'entrée des ports .
52 CARTllAGE
« Les ports de Garthage, «iit Appien*, étaient disposés de telle sorte que les navires passaient de Tun dans l'autre ; du côté de la mer, ils n'avaient qu'une seule entrée, large de soixante-dix pieds, qui se fermait avec des chaînes de fer. Le premier port, destiné aux bâtiments marchands, était garni d'amarres nombreuses et variées. Au milieu du second, était une tie entourée de grands quais, de même que les bords opposés du bassin. Les quais présentaient une série de cales qui pouvaient contenir 220 vaisseaux. Au dessus des cales, on avait construit des magasins pour les agrès. En avant de chaque cale s'élevaient deux colonnes d'ordre ionique, qui donnaient à la circonférence du port et de l'ile l'aspect d'un portique.
« Dans l'île, on avait construit pour l'amiral un pavillon((ixYivf,), d'où partaient les signaux de la trompette, les ordres transmis par le héraut, et d'où l'amiral exerçait sa surveillance, L'Ile était située vers le goulet et s'élevait sensiblement, aGn que l'amiral vît tout ce qui se passait au large, sans que les navigateurs pussent distinguer ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les marchands mêmes, qui trouvaient un abri dans le premier bassin, ne voyaient point les arsenaux du second; une double muraille les en séparait, et une entrée particulière leur donnait accès dans la ville, sans passer par le port militaire. »
Tel était l'état des ports quand Scipion forma le projet de les attaquer.
« A partir de la bande de terre, qui se trouve entre le lac de Tunis et la mer, il flt jeter une digue qui s'avançait, presque en droite ligne, vers l'embouchure du port, peu distante du rivage. Cette jetée avait 24 pieds de large au sommet et 96 à la base. Scipion disposait d'une nombreuse armée qu'il faisait travailler jour et nuit, et les Carthaginois» qui d'abord avaient ri de ce projet gigantesque, allaient se trouver entièrement bloqués, car, ne pouvant recevoir de vivres par terre, et la mer leur étant fermée, la faim les eût contraints de se rendre à discrétion. Ce fut alors qu'ils entreprirent d'ouvrir une nouvelle issue dans
1. Appien, PM/IJC3, VIII, 98; cf. Charles Tissol, Géogr. comp., 1. 1, pp. 399 et 626.
une autre partie de leur port qui regardait la pleine mer. Us choisirent ce point parce que la profondeur de i'eau et la vio-
loQcc des vagues qui s'y brisent rendaient impossible aui Romains de le fermer avec une difiiue. Hommes, femmes et enfants y-travaillèrent jour et nuit, en commençant par la partie intérieure, et avec tant de secret que Scipion ne put rien savoir des
prisonniers qu'il fit alors, sinon qu'on entendait un grand bruit dans les ports, mais qu'on en ignorait la cause et Tobjet. En même temps les assiégés construisaient avec d'anciens matériaux, des trirèmes et desquinquérèmes, mettant à ce travail une adresse et une activité singulières. Enfin, lorsque tout fut prêt, les Carthaginois, au point du jour, ouvrirent la communication avec la mer, et sortirent avec cinquante trirèmes et un grand nombre d'autres navires qui avaient été appareillés avec le plus grand soin, de manière à jeter la terreur parmi les Romains. »
Les Romains, en effet, furent frappés d'épouvante lorsqu'ils se virent pris à revers par la flotte carthaginoise, leurs lourds bâtiments étant sans rameurs ni soldats, puisque les matelots eux-mêmes avaient débarqué pour prendre part aux opérations du siège. Si les nouveaux vaisseaux carthaginois, peut-être contrariés par le vent, n'eussent été obligés de sortir du port un à un, manœuvrant lentement et avec indécision, c'en eût été fait de l'armée romaine. Mais ce ne fut qu'au bout de trois jours que les Carthaginois purent présenter le combat, et à ce moment, les galères romaines, revenues de leur stupeur, étaient prêtes à répondre à l'attaque. La mêlée dura plusieurs jours, sans trêve ni relâche, avec un acharnement épouvantable. Les navires carthaginois, fatigués mais non vaincus, se réfugièrent le long du quai qui bordait la pleine mer, afin d'être protégés par le feu des remparts. Scipion, dès lors, chercha à. s'emparer du quai et fit avancer les béliers pour saper le mur de mer. « Cet ouvrage, poursuit Appien, devenait un point d'attaque très avantageux pour entamer le port. Alors, ayant amené beaucoup de machines et battu avec des béliers la fortification intermédiaire, il en renverse une partie. Les assiégés font une sortie la nuit, et se portent contre les machines des Romains, non par terre, car c'était impraticable, ni avec des vaisseaux, car la mer, sur ce point, est pleine de bas-fonds : il y marchent tout nus, portant des torches non allumées pour n'être pas aperçus de loin. Ils entrent dans la mer sans être vus, et s'avancent* les uns à la nage, les autres ayant de l'eau jusqu'à la poitrine. Lorsqu'ils sont arrivés près des machines, ils allument leurs torches, et alors le feu les ayant découverts, ils reçoivent sur
Vus PANOBAMIQDB DBt FORT:
(Eut (duel a'apTi«
leurs corps nus de terribles blessures. Mais telle est leur audace et la force de leur désespoir que, malgré ce désavantagCi ils enfoncent les Romains et brûlent leurs machines. La terreur même est si grande que Scipion est contraint de faire tuer quelquesuns des fuyards pour forcer les autres à rentrer dans le camp où ils passent tout le reste de la nuit sous les armes. Les Carthaginois, après avoir brûlé les machines, retournent à la nage dans la ville. »
Les assiégés réparent sans relâche les brèches faites à leurs murailles et tentent de nouvelles sorties ; les Romains renouvellent leurs attaques, montent plusieurs fois à Tassant. Chaque jour, ce sont, de part et d'autre, de nouveaux traits d'audace et d'héroïsme. On atteignit ainsi la fin de Télé et il fallut suspendre les opérations du siège ». Scipion fit alors construire, en face des remparts et les égalant en hauteur, un mur en briques capable d'abriter un corps de quatre mille archers. Ainsi assuré que les Carthaginois ne pouvaient plus sortir ni de leurs remparts ni de leur port, il marcha avec une partie de ses troupes contre Tarmée dont le quartier général était à Néphéris et qui menaçait ses derrières. Après un siège de vingt deux jours, Néphéris elle-même fut emportée d'assaut, et là les Romains tuèrent ou firent prisonniers 80,000 ennemis *.
« Dès les premiers jours du printemps de Tannée suivante (146 av. J.-C), dit Appien, Scipion prit le parti d'attaquer Ryrsa et celui des ports intérieurs qu'on appelle Cothon. Asdrubal fit incendier pendant la nuit la partie quadrangulaire du Colhon, espérant arrêter ainsi la marche de l'ennemi, mais tandis que lui et les siens sont tout entiers à celle opération, Lélius, à leur insu, escalade la partie opposée du port, qui était circulaire. Los Romains s'élancent de toutes paris, passent d'une enceinte à l'autre au moyen de poutres et de planches, et repoussent facilement un ennemi exténué. Ils s'emparent ainsi du mur qui enfermait le Cothon. La nuit étant venue, Scipion campe
i. Appien, Ylil, 125; Ch. Tissot, Géogr. comp., t. I, p. 628. 2. Sur remplacement de Néphéris, voyez l'article du P. Delattre dans le Cosmos du 14 septembre 1889, pp. 183 à 188.
avec ses troupes sur le forum, qui était voisin du port*.» Le lendemain matin, le général romain fit avancer en première ligne quatre mille hommes de troupes fraîches. En arrivant sur le forum, les soldats font irruption dans le temple d'Apollon qu*ils saccagent, allant jusqu'à arracher les lamelles d'or qui recouvraient la statue du dieu. Scipion était au cœur de la ville : le glas suprême avait sonné pour Garthage : il ne restait plus qu'à prendre d'assaut la citadelle ; les fortifications en étaient formidables et n'avaient encore subi aucune atteinte. Voici comment Beulé lés décrit d'après les témoignages littéraires : « Du côté du lac de Tunis, l'enceinte de Byrsa servait à la ville (Orose, IV, 22) : qu'on se figure deux cercles, le plus petit compris dans le plus grand et se touchant par un point commun. Ces murs étaient construits en pierres de taille, saxo quadrato. Ils avaient 40 coudées de hauteur» environ 60 pieds, et 22 coudées d'épaisseur, 33 pieds, si l'on en croit Diodore. Appien (VIII, 95) leur donne la même épaisseur, mais il réduit la hauteur à 30 coudées, ce qui ne fait que 45 pieds (13^,80). Il ajoute que ces murs étaient creux et couverts : des étages avaient été ménagés dans l'intérieur. Au rez-de-chaussée, il y avait des écuries pour 3C0 éléphants, avec les provisions nécessaires à leur nourriture. Au-dessus d'eux, 4000 chevaux trouvaient place avec l'orge et le fourrage pour un long siège. Enfin 20,0J0 fantassins et 4000 cavaliers logeaient dans ces magnifiques murailles, que le consul Censorinus comparait avec raison à un camp (Appien, VIII, 88)*. »
Trois rues conduisaient du forum à Byrsa; elles étaient bordées de maisons très serrées, à six étages. Il fallut faire le siège de ces maisons, les unes après les autres, avancer pied à pied, de terrasse en terrasse, au moyen d'échelles, de planches et de poutres jetées sur les intervalles des cours et des ruelles adjacentes ; on met le feu partout pour chasser ou brûler les défenseurs La guerre des rues est toujours atroce et le soldat
1. Appien, PM»îca, VllI, 127; cf. Ch. Tissot, Géogr. co7np.,i, I,pp. 602 et 630.
2. Beulé, Fouilles à Carlhage, pp. 13-14 ; cf. Ch. Tissot, Géogr, camp,, t. I, pp. 570 etsuiv.
enivré de sang, ne connaît ni la raison ni la pitié. Les Carthaginois périssent, les uns parle glaive, les autres par le feu ; il en est qui, tombant du haut des terrasses, sont reçus sur les piques des assaillants; et pour accompagnement de ces horreurs, on n'entend qu&Ie cliquetis des armes, le bruit des machines et des murs qui s^écroulent, la voix des chefs, le son des trompettes, les gémissements des mourants, les cris de douleur des blessés qu'achève rincendie.
On arrive ainsi au pied des ouvrages avancés de Byrsa : les murs sont sapés par la base durant six jours et six nuits, puis ils s'écroulent par places. On voit alors tomber avec les décombres les vieillards, les femmes, les enfants qui avaient cherché dans la citadelle un dernier refuge. Leurs corps sont broyés sous les pieds des chevaux qui passent et repassent; les soldats chargés de déblayer le terrain, armés de crocs, de pelles et de haches, jettent pêle-mêle dans un même fossé les poutres, les pierres, les blessés et les cadavres.
(( Ce n'était point, dit Appien, par cruauté ni à dessein, que les Romains agissaient ainsi. D'abord, ils étaient excités par l'espoir d'une victoire prochaine ; ensuite, le mouvement et l'agitation, la voix des hérauts, les sons éclataiits de la trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfln d'une ville prise et saccagée inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'atroce dans un pareil spectacle. » Appien résume ici les impressions de l'historien Polybe, l'ami de Scipion, qui assista en personne à la seconde partie du siège et à la prise de la ciladelle '.
Scipion était infatigable; ses soldats se relayaient dans le carnage, mais lui, toujours debout, la nuit comme le jour, les encourageait de la voix, du geste et de l'exemple. Enfin, le septième jour, se trouvant accablé de lassitude, il monta sur une éminence et s'assit dans un lieu d'où il pouvait encore surveiller son armée. En cet instant, on lui amena des Gartha-
1. Appien, Pi/mca, VIII, 123 à 130; Ch. Tissot, Géogr, comp,, t. I, p. 632.
58 GARTHAGE
ginois, qui venaient lui dire que ceux qui s^étaieot réfugiés dans l'enceinte de la citadelle étaient prêts à se rendre si on leur promettait la vie sauve. « J'y consens, ditScipion; les transfuges seuls n'obtiendront point de grâce.» Cinquante mille hommes et femmes se livrèrent dès lors au vainqueur. II ne resta dans Byrsa que les transfuges au nombre de 900, avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants.
Ces derniers héros de l'indépendance se retranchèrent dans le temple d'Eschmoun, bâti à peu près là où se trouve la chapelle de Saint-Louis, et auquel on n'accédait que par un escalier mobile de soixante marches, qu'on pouvait facilement couper en temps de guerre. Ils luttèrent avec toute Ténergie que donne le désespoir. A la fin, épuisés par les veilles^ la faim, les blessures, la fatigue physique, ils abandonnèrent les dépendances et les alentours du temple pour se réfugier dans les parties élevées de rédiûce. Ce fut alors qu'Asdrubal, par une inexplicable défaillance^ dans le but peut-être de sauver sa vie, descendit au camp romain par une porte secrète et se présenta à Scipion, une branche d'olivier à la main. Le général romain le fit asseoir à ses pieds et l'exposa, ainsi prosterné et humilié, aux regards des transfuges. A cette vue, ceux-ci exaspérés, accablèrent leur ancien chef des plus cruelles injures, puis ils mirent le feu au temple pour s'ensevelir sous ses ruines. Déjà l'incendie commençait à dévorer l'édifice, lorsque la femme d'Asdrubal, parée de ses plus riches vêtements et tenant ses deux enfants, parait au haut des murs, à la vue de Scipion. Elle l'apostrophe en ces termes : « Romain, les dieux te sont favorables, puisqu'ils t'accordent la victoire; mais souviens-toi de punir Asdrubal qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants : les génies qui protégeaient Garthage s'uniront à toi pour cette œuvre de vengeance ! »
Puis se tournant vers Asdrubal : « le plus lâche et le plus infâme des hommes ! tu me verras mourir ici avec mes deux enfants ; mais bientôt tu sauras que mon sort est encore moins à plaindre que le tien. Illustre chef de la puissante Garthage, tu orneras le triomphe de celui dont tu baises les pieds, et après ce triomphe, tu recevras le châtiment que tu
mérites. » En achevant ces malédictions, elle égorgea ses deux enfants et se précipita dans les flammes.
On raconte que Scipion, témoin de tant de ruines et d'atrocités, versa des larmes , Songeant à la triste destinée de Garthage, naguère si riche et puissante, il lui arriva de s'écrier avec Homère : « Viendra un jour où périra Troie, la ville sacrée, et où périront avec elle Priara et son peuple invincible ! » Polybe qui se trouvait à côté de Scipion lui dit alors : « Quel sens attachez -vous à ces paroles? — C'est Rome qui occupe ma pensée, répondit Scipion ; je crains pour elle l'instabilité des choses humaines. Ne pourrait-il point se faire qu'elle éprouvât un jour les malheurs de Carthage I »
Après la prise de Byrsa, Scipion permit à ses soldats de piller et d'achever de brûler la ville. La couche épaisse de cendres, de pierres noircies, de verre fondu, de fragments de métal tordus par le feu, d'ossements à demi calcinés, qu'on retrouve encore aujourd'hui, à 4 ou 5 mètres de profondeur, sous les décombres de la Carthage romaine, entre Byrsa et les ports, témoigne assez de ce que fut l'horrible si^e de cette partie de la ville. L'incendie se prolongea durant dix-sept jours. Scipion se hâta d'envoyer à Rome un vaisseau chargé d'annoncer la victoire. La joie fut immense; on répétait partout que jamais Rome n'avait remporté un aussi grand triomphe.
D'aucuns même n'osaient croire à une pareille fortune, et l'imagination hantée par les terribles récits que, jadis, on leur avait faits au sujet de cette terre d'Afrique, le pays des monstres, A/'nca/)orfen<o5a, que personnifiait Carthage, ils s'en allaient répétant : « Mais est-ce bien vrai que Carthage soit détruite? » Plusieurs jours se passèrent en actions de grâces aux dieux et en réjouissances publiques. Scipion invita les villes de Sicile à envoyer des délégués pour reconnaître les œuvres d'art que les Carthaginois leur avaient enlevées au cours des guerres plus anciennes. « C'étaient, dit Diodore, des portraits peints de leurs hommes illustres, des statues exécutées avec un talent remarquable, et des offrandes en or et en argent qu'on avait faites à leurs dieux. Himéra y retrouva sa statue personnifiée sous les traits d'une femme et celle du poète Stésichore ; Se-
geste, 58 Diane ; Gela, plusieurs objets d'art ; Agrigente, le fameux taureau de Phalaris. »
Des commissaires ne tardèrent pas à arriver de Rome pour régler le sort de la province carthaginoise, el Taire dispartUIre jusqu'aux derniers vestiges d'une ville dont les ruines sentaient llncendie et la mort. Si Byrsa et tout le quartier des ports et du Torum n'étaient plus qu'un monceau de décombres pulvérisés, les faubourgs de Magaiia et de Megara avaient moins souffert et étaient encore debout en partie. Le sénat romain, impitoyable dans sa vengeance, décida que tout devait £lre renversé. Maisons, temples et remparts furent démolis et rasés, et défense fut faile d'habiter ces vastes champs de ruines que de solennelles imprécations vouèrent aux dieux infernaux'.
Tel fut l'épilogue lamentable d'une lutte à laquelle le sort dn mondeélaitaltaché.Carthage était l'avant-garde des civilisations orientales du côté de l'Occident. En elle, c'est l'Asie qui est refoulée, comme elle le fut à Marathon dans la personne de Xerxës, comme elle le sera encore à Poitiers dans la personne d'Abderame. Thémistocle, Scipion, Charles Martel sont les champions de la civilisation européenne contre la barbarie asiatique. Gartbage, ville de marchands el de chercheurs d'or, nid de pirates sans scrupules, commit durant son existence, de telles iniquités qu'on serait tenlé de dire qu'elle a succombé justement, si elle n'avait, dans les dernières et émouvantes convulsions de son agonie, montré tant d'héroïsme, et si Rome, sa rivale heureuse, n'avait fait preuve de tant de mauvaise foi et de perfidie.
Honnaie d'Hippo Diurb;lnB (Biuite). Er.iu
I. Organisation politique et militaire. — De même que Venise au moyen âge, Garthage fut une république aristocratique ; mais la noblesse y était fondée sur la fortune plutôt que sur la naissance, et le parti populaire sur lequel s'appuyaient certaines familles nobles, comme celle des Barca, y était puissant et tomba souvent dans la démagogie. « On pense à Carlbage, dit Aristote qui écrivait vers 330, que celui qui peut exercer une fonction publique doit avoir non seulement de grandes qualités, mais encore de grandes richesses. » Les fonctions publiques n'étant pas rétribuées, les riches seuls pouvaient les exercer; elles se perpétuaient parfois dans les familles. C'est ainsi que celles des Magon et des Barca fournirent, de père en fils, des magistrats et des généraux : c'était la ploutocratie.
Dans l'administration, le parti aristocratique était représenté par deux sudètes et le sénat, le parti démocratique par l'assemblée populaire. Les suffètes {sofetim)^ que certains auteurs appellent roiSf en les comparant aux rois de Sparte et aux consuls de Rt)me, étaient, comme les juges des Hébreux, choisis dans l'aristocratie, mais il fallait que leur élection fût ratifiée par le peuple*. Ils présidaient le sénat, et avaient en main l'administration civile ; par occasion ils commandaient les armées ; la durée de leurs fonctions paraît avoir été d'une année, mais ils étaient rééligibles indéfiniment, car Annibal fut suffète pendant vingt-deux ans. Après les suffètes,les généraux occupaient le pre-
1. Aristote, Polit. ^ II, 8; T. Live, XXX, 7; Cornélius Nepos, ^72m'6a/, 7;Zonaras, VIII, 8.
62 GARTHAGE
mier rang ; le sénat ouïe conseil des Cent les nomDiait ; parfois aussi les troupes se permettaient de se choisir un chef dont la nomination devait toutefois être régularisée par le sénat et l'assemblée populaire. « Dans la nomination des généraux comme dans celle des suffètes, dit Aristote, les Carthaginois s'attachent à deux choses, au crédit et aux richesses. » Maître absolu des opérations militaires, le général en avait aussi la responsabilité personnelle et entière : vaincu/ il était condamné à mort.
Le sénat, composé, comme celui de Tyr, de 300 membres de Taristocratie, représentant les tribus entre lesquelles les citoyens étaient répartis, avait la haute direction de toutes les affaires publiques et il délibérait sur toutes les questions intéressant rÉtat ; il décidait de la paix ou de la guerre. Cette assemblée souveraine était partagée en différentes sections *• Une première section de trente membres réglait Tordre du jour des délibérations du sénat, préparait les projets de loi. Une seconde section, le conseil des Dix, se composait, comme son nom l'indique, de dix sénateurs chargés d'assister et de contrôler les suffètes dans leur exercice du pouvoir. Cette sorte de conseil des ministres était très puissante, et ce furent ses membres que Malchus fit mettre à mort, après avoir forcé les portes de Carthage vers l'an 520 avant notre ère.
A l'époque où les généraux de la descendance de Magoudevinrent tout- puissants par leur ascendant sur les soldats» le sénat ombrageux créa un nouveau conseil chargé de contrôler la conduite des commandants d'armées : « ^a famille de Magon, raconte Justin, menaçant la liberté par sa trop grande puissance, on choisit parmi les sénateurs, cent juges qui eussent à demander compte de la conduite des généraux à leur retour. » Ce conseil des Cent devint permanent et c'est lui que les écrivains grecs appellent gerousia\ il avait en quelque sorte la police de l'État; il grandit sans cesse en importance, se transforma, comme celui de Venise , en un tribunal d'inquisition et d'oppression tyrannique ; souvent il délibérait la nuit, dans des réunions secrètes appelées syssities {oMaalxtoL tûv âTatpiûv) par
!. Justin, XIX, 2, 5; Live, T. XXX, 16; XXXIII, 46.
Aristote) qui se tenaient non plus à la curie, le palais sénatorial du forum, mais dans le temple même d'Ëschmoun, à Byrsa. Annibal eut à lutter contre ce tribunal, qu'il parvint à réformer.
L'assemblée du peuple se composaiti non point de tout le p^euple, mais seulement de timuques, c'est-à-dire des citoyens qui possédaient le degré de fortune auquel était attachée la jouissance des droits politiques. Cette assemblée ne pouvait, dans Toriglne, qu'approuver ou rejeter les propositions que le sénat voulait bien lui faire. Mais, turbulente et ambitieuse, elle empiéta graduellement sur les prérogatives d'un sénat égoïste, et cette compétition contribua puissamment à la chute de la république. Une autre cause de la ruine de Carthage est le régime tyrannique qu'elle imposait à ses colonies. Ne considérant que ses propres intérêts, elle les condamnait à fermer leurs ports aux navires étrangers, et à ne recevoir que de Carthage exclusivement, tous les produits extérieurs. Ce monopole enrichit Carthage, mais la rendit odieuse à ses propres colonies : la même raison souleva l'Amérique contre l'Angleterre à la fin du siècle dernier.
Sauf dans les moments d'extrême détresse, les citoyens de Carthage ne servaient pas dans les armées, qui étaient exclusivement composées de mercenaires étrangers. Le recrutement de ces troupes se faisait par des sénateurs qu'on envoyait dans les emporta les plus lointains, et qui débattaient, avec les chefs indigènes, la solde des hommes et des officiers. Carthage, sans scrupule ni pudeur, essaya souvent de manquer aux engagements qu'elle avait pris envers ces aventuriers qui versaient leur sang pour l'enrichir. On Ta bien vu dans la guerre inexpiable. Une autre fois, après une expédition en Sicile contre les Syracusains, six mille mercenaires rentrés à Carthage, réclamaient leur solde qu'on différait de leur payer. Déjà, ils poussaient d'insolentes clameurs et parlaient de se faire rendre justice par les armes, lorsque le sénat combina un plan criminel pour se débarrasser des mutins. A ces hommes qui demandaient de l'argent ou la guerre avec le pillage, on promit la guerre : on simula une nouvelle expédition maritime et on les embarqua. « Les vaisseaux, dit Diodore de Sicile, abordèrent dans une île qui avait
été désignée comme le but de l'expédition, et les soldats furent débarqués sur le rivage; mais les Carthaginois regagnèrent promptement la haute mer, abandonnant à terre ces réclamants importuns qui, malgré la rage dont ils étaient animés, ne purent se venger des Carthaginois, et finirent par mourir de faim jusqu'au dernier. » L'îlot, voisin delà Sicile, où périrent ces malheureux, demeura couvert de leurs cadavres et s'appela depuis cette époque l'île des Ossements*. Une autre fois encore, ce sont quatre mille Gaulois que les Carthaginois abandonnent à la vengeance des Romains, pour ne pas avoir à les payer ; ou bien, ce sont les mercenaires italiens qu'on massacre parce qu'on supecte leur fidélité ; Xantippe lui-même qui avait sauvé Carthage, a peut-être péri de la main des Carthaginois*.
Les Libyens de toutes tribus formaient le noyau des forces de cette odieuse république; ils servaient à pied ou à cheval, armés de longues piques auxquelles Annibal substitua des armes romaines. Les Ibères portaient des habits blancs avec des ornements rouges ; ils combattaient à pied, avec une longue et lourde épée ; le blond Gaulois avait un grand bouclier et une épée courte à pointe arrondie; le Baléare plus habile avec sa fronde qu'un autre avec l'arc ; le Maure vêtu d'une peau de lion ou de panthère; le Gétule et le Numide, cavaliers imcomparables ; le Nasamon, le Garamante, le Lotophage, presque nus, armés de boucliers de peau et de longs javelots ; le Grec, espion rusé, les transfuges des armées ennemies : telle était cette cohue bigarrée et turbulente qui ne devait bien se battre que si un chef habile et ferme savait la tenir dans sa main.
Carthage n'eut des éléphants qu'après la mort d'Alexandre, à l'imitation des rois de Syrie et d'Egypte. C'était l'éléphant africain {elephas capensis)^ différent de l'éléphant asiatique {elephas indiens). Ce dernier a le front plat et les oreilles plus courtes que le premier qui, petit de taille, se distingue par Tampleur des oreilles et la proéminence du front. A la guerre, pour donner aux éléphants un aspect terrible, on les parait d'ornements écla-
i. Diod. Sic.,V, i{,