‹ CarthageChapitre 17 sur 37 · Ch. Tissot, Géogr, comp,, t. I, p · texte numérisé non relu

Ch. Tissot, Géogr, comp,, t. I, p

IL Religion. — La religion de Carth âge était celle de laPhénicie. Comme toutes les religions de l'antiquité, elle était polythéiste; au-dessus de tout un peuple d'^alonim et de baalim, dominait une triade suprême composée de Baal Ammon, « Baal le brûlant » ou Moloch, identiflé avec Cronos ou Saturne par les Romain^*, de Tanit, la Vierge céleste et lunaire, correspondant à l'Astarté phénicienne et appelée Junon Cœlestis à l'époque romaine*, enfin d'Eschmoun, le dieu sauveur, protecteur de l'acropole, qu'on a rapproché d'Esculape ». On honorait aussi d'un culte spécial, un dieu enfant, lolaos, le Tammuz-Adonis des Phéniciens, que les Romains identifièrent à leur Mercure; le dieu Pygmée ou Patèque, monstre difforme et nain, à figure simiesque, que les Phéniciens avaient emprunté à TÉgypte et dont l'image hideuse était placée à la proue des navires pour effrayer l'ennemi*; enfin, le Melkart tyrien, assimilé à Hercule à l'époque classique.

Chaque année, Carthage envoyait à Tyr une députation chargée d'aller offrir un sacrifice solennel au vieux temple de Melkart, et de consacrer, dans ce sanctuaire de la métropole, la dîme du butin pris sur l'ennemi. La statue que Melkart avait à Carthage fut, après la prise de la ville en l'an 146, transportée à Rome où elle vint orner le portique des Nations, et Pline dit à son sujet : « Il est maintenant sans temple et sans honneurs, cet

1. Cette identification est rendue certaine par la découverte, sur le sommet du Bou-Kornaïn, du sanctuaire de Saturnus BatcaranensiSj celle épithète de Saturne signifiant « Baal cornu ». J, Toutain,dans les Mélanges de rÉcole française de Rome, t. XII, 1892, pp. 1 à 124; le même, De Saturnidei in Africa romana cultu (Ihèse de doctorat, 1896).

2. Sur Juno Cœlestis, voyez le AusfurL Lexicon der Mytfiologie de Roscher, t. II, p 612-615.

3. Sur la trinilé carthaginoise, voyez Ph. Berger, dans la Gazette archéologique, 1880 à 1884^ et dans la Revue archéologique, t. I de 1884, p. 209.

4. Sur les Palèques phéniciens et le dieu Pygmée, voyez Ph. Berger, dans les Mémoires de la Société de linguistique, t. IV, p. 347 et suiv. ; L. Heuzey, Papposilène et le dieu Dès {\'û-%°, i884) ; G Perrot et Chipiez' Hist.de Vart, t. I, p. 805 et 821; t. III, p. 417 à 423; E. Babelon, Les Perses achéménides, Inlrod., p. lxv.

Bercule auquel les Carth^nois gacriQaîent annuellement une victime humaine*. »

Nous connaissons encore, mais seulement de nom, d'autres divinités cartliafpnoises : Rabbal Umma, « la grande mère »,

Baaiat haedral, « la maîtresse du sanctuaire », Asloret, Illat, Sakôn, Tsaphon, Çid, Ans (l'Arès grec?) qui ne sont peul-êlrc que d'autrps vocables de Tanit, d'Escbmoun, Je Meikart, 6a

i. Plin.,iVili.f/i>(., XXXVI, 1

6S CARTIIAGE

Baal Amroon, de Molocb. Une inscription récemment découverte dansuQ tombeau de Bord j-Djedid, qui remonte peut-être jusqu'au vi° siècle, nous fait connaître une sorte de divinité hermaphrodite appelée Asiarté-Pygmalion'.

A partir du iv* siècle, les rapports constants des Carthaginois avec les Grecs de Sicile introduisirent certains éléments helléniques dans leur culte. Apollon eut, sur le forum de Cartilage,

Stiles votiiM i Tanît et à Bail Aitidoq.

un temple dont la statue colossale Tut transportée à Rome après te siège de l'an U6, Les Carthaginois envoyèrent, une fois au moins, des oiïrandes& Delphes, et Tanit fut assimilée à Déméter, Perséphone ou Cérès'. Voilà pourquoi la tête deTanilou de

1. Pb. Berger, dans les Comptes rendus de FAcai. dti inscript, el betU»-Ullres, siancc du ^ déc. 1894. Le même saTaat, a publié aussi un« ntéressanle iioAa sur les dieu^ Ssto.i e[ lolaos, dans les Mélanges Graux (IS8i).

S. Sur le culte de Démâler ou Gérés importé ï Carlbage bu iv" siècle, voir l'art. Kora, dans Roseber, Ausfûrl. Lexicon der Mythologie.

LA COiNSTlTUTION SOCIALE 69

TAstarté punique parait couronnée d'épis sur les monnaies de Carlhage imitées de celles des colonies grecques de Sicile.

Tanil ou Aslarté, la Vénus des Sémites, est la divinité poliade de Garthage et elle tient le premier rang, passant même avant Baal Ammon. Elle a pour symbole le croissant lunaire; on conservait dans son temple son fameux voile ou p^plos que les Carthaginois considéraient et vénéraient comme le palladium de leur ville. Des prophétesses, analogues aux pythies grecques, se consacraient à son service et rendaient des oracles. Plusieurs milliers de stèles votives associent Tanit à Baal Ammon, et portent à croire que ces deux divinités avaient des sanctuaires voisins dont l'emplacement doit être cherché, semble- t-il, non loin des lieux où Ton a recueilli ces ex-voto puniques. C'est le terrain qui s'étend au nord du dar Mustapha ben Ismaïl, au pied de Byrsa. On les a trouvées pêle-mêle, au milieu déterres de déblais et d'éboulis de toute sorte, à une profondeur moyenne de 4 mètres. Il est visible que ces stèles ont été bouleversées. Originairement, un grand nombre d'entre elles, sinon toutes, étaient enfoncées dans le sol, de façon que la partie inscrite émergeât seule, car elles ont le pied à Tétat brut et à peine dégrossi au marteau, tandis que la partie supérieure, destinée à être en vue, est toujours très régulièrement taillée et même polie avec soin.

Un des symboles les plus fréquents sur les stèles de Carthage est le bélier de Baal Ammon, généralement figuré de profil, au trait et par une main assez inhabile. La laine est représentée par de petites hachures au marteau, et la queue, longue et très large, ressemble à celle du mouton tunisien de nos jours. On voit, sur une stèle, un enfant monté sur un mouton ; une autre représente un éléphant; d'autres enGn ont un bœuf, un chien, un cheval, un oiseau, un poisson. Les arbres et les fleurs s'y rencontrent non moins fréquemment : ce sont des palmiers, la fleur de lotus, des roses épanouies, des grenadiers ; les vases qui y sont aussi reproduits nous donnent les types principaux de la céramique carthaginoise. Quant aux symboles divins, il est exceptionnel de ne pas les rencontrer : la main ouverte est le plus souvent figurée de face, quelquefois de profil ; on sait

que dans tous les pays orientaux, c'est encore la coutume de peindre une main ouverte sur les maisons ou les monuments afin d'éloigner le mauvais œil ; rappelons, à cette occasion, que, dans la symbolique chrétienne, la main ouverte représente Dieu le Père. La trinité carthaginoise est représentée sur les stèles par ti1)is cippes placés côte à côte, ou plus souvent par une figure géométrique affectant la forme d'un triangle surmonté d'un cercle et accosté de deux appendices latéraux ; qu'on se figure un homme vêtu d'une longue robe, écartant les jambes et élevant de chaque côté les bras à la hauteur de la tête, et Ton aura exactement l'image de ce symbole qui n'est peut-être que la dégénérescence de la représentation de la figure humaine.

Parfois, on voit un homme dans l'attitude de l'adoration; il lève la main ouverte à la hauteur du visage ; d'autres fois, ce sont des figures ailées de face, Tange d'Astarté. Outre le croissant et le globe, symboles de Tanit, on rencontre le caducée, symbole du dieu-enfant lolaos; le gouvernail, l'ancre, la proue, symboles probables du Neptune carthaginois, dont on ne connaît pas encore le nom punique; l'image de la galère carthaginoise, qui sillonnait la Méditerranée, s'y remarque également. Le scarabée et Tépervier qui se rattachent au culte des morts sont sans doute d'importation égyptienne. Une stèle représente un pontife sacrifiant devant un petit édicule à fronton triangulaire. Signalons, enfin, un guerrier armé, un chariot, un soc de charrue, une hache bipenne.

La formule des inscriptions, presque toujours la même, répond il ce type : « A la grande dame Tanit, la face de Baal {Tanit- Péné'Baal)^ et à notre seigneur Baal Ammon, vœu fait par Bomilcar fils de Magon, fils de Bomilcar, parce qu'ils ont écouté sa prière. Qu'ils le bénissent * ! »

Baal Ammon ou Moloch, le grand dieu de toute la Libye, est

1. Toutes ces stèles puniques sont publiées dans \q Corpus ina^iplionum semiticarum, et lour caractère est analysé au tome !«' (pp. 276 et suiv.) de cette grande publication. Voyez aussi les articles de M. Philippe Berger, dans la Gazette archéologique de 1816-77, etPerrot et Chipiez, Hist. de Vart dans rantiquilé, t. III, pp. 51 et suiy. et 457 à 464.

LA CONSTITUTrON SOCIALE 71

représenté sous l'aspect d'un vieillard dont le front est muni de cornes de bélier, et cet animal accompagne souvent la statue du dieu'; on le représentait aussi avec une Taux à la main (fatcem ferens senexpingitur) '. A Gartha^, ce dieu sanguinaire auquel on immolait des enfants, avait dans son temple une colossale statue de bronze avec les bras étendus et abaissés; « ses mains,

(»nc, coll. Albert B«k).

dit i-Diodore, étaient inclinées vers la terre, la paume tournée

l.Ph. Berger, dsoa Is Gazelle archéoL, 1879, pp. lîSetsuii.; Perrol

en dessus, pour que les enfants qu'on y plaçait tombassent plus facilement dans la fournaise^ » Ces immolations barbares, qui suffiraient, à elles seules, pour^ faire maudire Carthage, se renouvelaient chaque année; mais on les multipliait lors des dangers publics. Les bras étendus deMoloch, « l'horrible ici », comme le qualifie Milton, recevaient, Tune après l'autre, des centaines de ces tendres victimes, qu'elle laissait glisser dans un gouffre de feu, aux applaudissements frénétiques dune foule en démence, et les mères devaient, sous peine de châtiment, assister, sans verser une larme, à ces atrocités qui se prolongèrent même sous la domination romaine et ne disparurent définit!, vement que sous l'action du christianisme. Tertuliien en raconte l'abolition en ces termes : « En Afrique, dit- il, on immola publiquement des enfants à Saturne, jusqu'au proconsulat de Tibère qui fit attacher les prêtres de ce dieu aux arbres mêmes du temple dont l'ombre abritait ces afireux sacrifices, comme à autant de croix votives: j'en prends à témoin les soldats démon pays qui assistèrent le proconsul dans ces exécutions. Et malgré cela, ces détestables sacrifices se continuent encore en secret*. » Saint Augustin ajoute que les Carthaginois redoutaient tellement leur dieu Moloch qu' ils n'osaient prononcer son nom; ils se contentaient de l'appeler /e Vieux, et le quartier de son temple, situé non loin du temple d'Eschmoun et du sanctuaire de Tanit, était dénommé le quartier du Vieux, viens Senis «.

Les sacrifices humains avaient encore lieu à l'occasion du lancement d'un nouveau navire. Après avoir rappelé la férocité des Carthaginois envers leur prisonnier Régulus, Valère Maxime ajoute que ces immolations, sorte de baptême des vaisseaux, s'accomplissaient en faisant écraser des prisonniers de guerre entre la carène du navire et la jetée du port *.

1. Diod. Sic, XX, 14. Voyez aussi Justin, XV1II,6; XIX, 1; Plut., De supersl.y XIU; De sera numinis vindicta, 6.

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