Voyez ci-dessus, p. 22. note
portait Tempreinte de leur esprit tout entier dirigé vers les connaissances pratiques. Ils avaient beaucoup écrit sur la géographie; Aristote, Salluste et Servius mentionnent aussi des livres d'histoire écrits en langue punique. Enfin, leurs traités sur Tagriculture avaient une grande renommée. Le plus célèbre était celui du général Magon, qui fut traduit quatre fois en latin, dont la première par ordre du sénat romain, puis aussi en grec; celui d'Amilcar avait été également traduit en grec. Ces ouvrages ont servi de base aux travaux de Virgile et de Golumelle*. » En fait de monuments qui nous ont conservé la langue de Garthage, il nous reste les légendes des monnaies, malheureusement bien peu variées, et les inscriplions puniques recueillies au nombre de plusieurs miliiers,soit sur le sol même de Carthage, soit dans les pays soumis à la domination carthaginoise. Ces textes sont, ea général, des ex-voto à Tanit et à Baal Ammon; la rédaction en est très courte, très formulaire, et la nomenclature onomastique en est très pauvre; ils sont en grande partie rassemblés au Musée de Saint-Louis de Carthage et au Cabinet des médailles (Bibliothèque nationale). Mentionnons encore la comédie de Plante, intitulée Pœnulus (le petit Carthaginois), dans laquelle se. trouvent transcrites en latin des phrases de la langue punique*. Les philologues constatent que le carthaginois ne diiïérait du phénicien que par quelques particularités grammaticales et dialectales.
Il sufût de parcourir les salles du Musée de Saint-Louis de Carlhage pour constater que les Carthaginois, hommes de négoce, ne se préoccupèrent guère des beaux-arts autrement que pour en colporter les produits ou s'approprier les œuvres de sculpture qu'ils rencontrèrent en pays conquis. Sans doute, ils eurent des ateliers actifs et nombreux, où Ton fabriquait des bijoux, des étoffes, des vases de terre et des statuettes, mais la préoccupation industrielle et mercantile y régnait en souveraine. Les plus belles œuvres antérieures à la domination romaine
1. Ph. Berger, La Phénicie (in-8, 188i). Extrait de V Encyclopédie des sciences religieuses,
2. Voir surtout P. Schrôder, Ote pAœ/iiztscAc SjoracAe, pp. 1 et suiv.
qu'on puisse admirer au Musée des Pères Blancs n'ont été puniques que par adoption. Le style des images gravées surles trois mille stèles puniques que l'on connaît ne serait pasdîgne de nos maçons de village. Il n'y a pas, à proprement parler, d'art carthaginois, et l'histoire ancienne n'enregistre pas un seul nom d'artiste, en quelque genre que ce soit, qui soit né ou qui ait fleuri à Carthage. Les Phéniciens déjà, presque exclusivement courtiers de commerce, se sont bornés, dans leurs produits manufacturés, à copier les œuvres de l'art ou de l'industrie de l'Egypte ou de l'Assyrie. Carthage, colonie phénicienne, fit comme sa métropole : ses vaisseaux semèrent à prorusion, sur tous les rivages méditerranéens, les produits de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Grèce, ou bien des œuvres bâtardes sorties des ateliers de la Phénicie ou des siens propres. Mais dans les ouvrages qu'on peut lui attribuer, l'imitation égyptienne, phénicienne ou grecque est si flagrante qu'on pourrait les appeler des contrefaçons, car ils ne se distinguent des modèles que par les différences qui caractérisent une copie médiocre ou maladroite.
Le mobilier funéraire des tombeaux primitifs de Carthage, déterrés sur le flanc sud-ouest |de Byrsa, sur la colline dite de Juaon et à Bord-Djedid, confirme cette impression. Ces colliers, ces masques, ces pendants de cou, ces bagues, ces vases de terre, ces statuettes peintes, ces pierres gravées, recueillis par le P. Delattre, sont d'origine égyptienne, cypriote, ou rhodienne, ou imités des produits orientaux quand on peut les considérer comme étant de fabrication indigène. Les lampes ont, à la vérité, une forme assez particulière, mais elle est sirudimentaire! Les vases de terre cuite sont, le plus souvent, d'origine grecque : ils sont décorés de lignes géométriques, de fleurs ou de zones d'animaux comme les vases primitifs sortis des ateliers de Cypre, de Rhodes ou de Naucralis en Egypte; sur l'un des plus récemment découverts on voit représentés Achille et Troïlos *. Ceux qui sont de fabrication carthaginoise n'ont point d'ornements : ce sont de grandes amphores, des palères, de petites
1. Héron de Villefossc, dans les Comptes rendvs de V Académie des inscriptions et belles-lettres, séance du 7 déc. 1894,
18 CUITHAGE
fioles, de larges cruches en terre grise on rougeâtre, desUnées
suis paniqDe ■!« dylc gtte. Tanil <n Cirto (Uuaéa de Tarlo).
à renfermer des ossements ou des parfums ; les vases ea ver unguenlaria, alabastra, qui ont pris, avec le temps, parfois i
si charmante iiîsalion, ne se dislinguent pas de ceux qu'oa recueille dans les tombeaux de la Phénicie. Les statuettes en terre cuite sont d'un style lourd et même grossier; elles ne sont pas, certes, inspirées de celles de la Grèce; mais les types qu'elles représentent, Tanit, Bnal Ammon, des Pygmées ou pa-
lotèrïsur d'uD taiiib«Mi piiuiqno de B;rBi>.
tèques grimaçants, Isi?, Osiris, Anubis, avec des ornements au pinceau, sont parfois d'un grand intérêt archéologique.
Grâce aux fouilles si méthodiques du P. Delattre, nous connaissons bien, à présent, l'architecture funéraire des anciens Carthaginois*. Les plus importants des tombeaux puniques
I. LzP.I*el>\te, Us lombeaux puniques deCarlhage(Lsoa,ii99,ia-i); le mSine,dtDs le Bulletin archéologique du Comili des travaux hUloriqms, 1S93, pp. 9i ï ]23.
déterrés à Saint-Louis se composent, en général, d'une chambre rectangulaire longue d'environ E^j'O et large de l'",60, avec une hauteur de 1°*,80. Celte chambre est soigneusement dallée ; les parois en sont faites d'énormes blocs de pierres parfaitement taillés et juxtaposés; un toit à double pente, formé de deux grandes dalles, recouvre la construction; une autre dalle enfin» appliquée debout contre la façade, servait de porle au mausolée. Parfois une sorte d'obélisque , formé de pierres équarries et superposées, était érigé sur le caveau, et émergeant au-dessus du sol supérieur, en indiquait remplacement. La Phénicie a fourni aux explorateurs, des tombeaux qui répondent au môme type. A Tintérieur de ce vaste hypogée, on trouve le cadavre avec les objets dont on a cru devoir le parer ou Tentourer : colliers, amulettes, armes, bagues et bijoux, statuettes enterre cuite, amphores, lampes et vases de toute forme et de toute dimension. A côté de ces grands monuments, le P. Delattre a découvert des sépultures plus modestes : sarcophages monolithes isolés ou grandes auges faites de plusieurs dalles juxtaposées. Le Musée de Saint- Louis possède quelques squelettes et le mobilier recueillis dans ces tombeaux. A signaler encore, sur le flanc sud-ouest de Byrsa, une vaste fosse dans laquelle se trouvaient entassés des centaines de cadavres : c'était probablement la fosse commune où Ton enfouissait les esclaves.
Nous ne savons pas ce qu'étaient les temples et les autres édiflces de la Carthage punique. Sans même la destruction systématique dont la ville fut l'objet, le tuf coquillier qu'employaient les Carthaginois dans leurs édifices, et qui s'effrite et s'altère vite au contact de l'air, n'aurait pu se conserver que dans les substructions. Les vaisseaux allaient chercher cette pierre facile à travailler, de l'autre côté du golfe de Tunis, au^ Latomiœ de Diodore de Sicile et de Strabon (aujourd'hui El- Haouria) ; on employait aussi dans les constructions le marbre, le porphyre, avec toutes leurs nuances et variétés, qu'on allait chercher au loin dans les carrières de Numidie, et dont les touristes recueillent à présent les minuscules débris épars sur le sol. Au témoignage de Pline, les terrasses des maisons étaient enduites de poix ou de bitume, d'où ce dicton : « A Carthage,
toit de poix, vin de chaux », car, ajoute Pline, c'est avec la chaux que les Carthaginois préparent leurs vins S
Il est remarquable aussi qu'il ne subsiste plus une pierre émergeant au-dessus du sol, des temples que les Carthaginois avaient élevés en Sicile, en Sardaigne, en Espagne. On connaît seulement de nom le fameux sanctuaire de Tanit à Ëryx en Sicile, celui de Baal Ammon à Marsala (Liiybée), ainsi que les temples sardo-puniques de Baal Samaïn, d'Astarlé, d'Eschmoun, de Baal Ammon, signalés dans des inscriptions puniques Recueillies à Sulcis, en Sardaigne. Le temple de Melkart à Gadès (Cadix), si fréquenté au temps de Strabon, n*a pas laissé de traces. Ce n*est donc pas seulement à Carthage que le delenda Carthago a eu son effet radical et complet : c'est partout où Rome s'est substituée à la domination punique.
V. Les monnaies. — Les monnaies des Carthaginois, nombreuses dans les collections publiques et privées, se partagent en deux grandes classes, selon qu'elles ont été frappées à Carthage même, ou bien en Sicile et en Espagne, pour la solde des troupes en expédition dans ces contrées. Nous ne parlons pas, bien entendu, des monnaies des colonies et des ernporia puniques qui, eux aussi, avaient leur monnayage, comme la métropole. Les métaux monnayés par les Carthaginois sont Tor, l'argent, l'électrum (mélange d'or et d'argent), le cuivre, le potin ou billon (mélange d'argent, de cuivre et d'étain).
En Sicile, les Carthaginois monnayèrent durant un siècle, environ de l'an 410 à l'an 310 avant notre ère. Les types de ces monnaies, tétraJrachmes d'un style gréco- sicilien très remarquable, sont les suivants.
Au droit : Tête de Perséphone couronnée d'épis, parfois entourée de dauphins, comme sur les plus belles médailles de Syracuse. — Tête de Vénus, coiffée du bonnet phrygien. — Tête imberbe d'Hercule coiffé de la peau de lion, -— Cheval au galop, couronnné par la Victoire.
Au revers : Palmier — Cheval et palmier. — Tète de cheval et palmier, — Lion et palmier. A l'exergue ou dans le champ,
1. Pline, //îs/. nat., XXXVl, 48; cf.Tissot, Géogr, comp., t. 1, p. 263.
une inscription en caractères puniques, ainsi qu'on peut le voir par les quelques exemples que nous avons cités plus haut*.
Toutes ces médailles sont des tétradrachmes d*argdnt, de poids attiquc, c'est-à-dire pesant environ 17 grammes. Elles ne se rencontrent presque jamais en Afrique où elles n'ont sûrement pas circulé ; ce sont proprement des monnaies siciliennes.
Parmi les monnaies frappées à Garthage même, il en est qui sont plus communes en Espagne qu'en Afrique; mais leur légende, Barçat (Byrsa) paraît s'opposer à ce qu'on les considère comme étant d'origine hispanique. Frappées à B3Tsa, elles auront servi à constituer le trésor des armées qui allaient combattre en Espagne, ou bien elles auront été répandues dans ce pays par des mercenaires licenciés et rapatriés».
Les monnaies d'or ou d'électrum de Garthage ont les types suivants :
Tête de Perséphone, couronnée d'épis, identifiée à Tanit ; elle est de style oriental, avec un nez très fort, des yeux renfoncés, ne rappelant que de loin la tête de Perséphone des pièces frappées en Sicile. Au revers, on voit un cheval au repos, ou bien un cheval levant une jambe, ou détournant la tête, ou courant au galop. Parfois ce cheval est devant un palmier. Les plus petites pièces ont seulement une tête de cheval ou un petit palmier. Les plus grandes pièces d'or ou d'électrum, très rares, sont des quadruples statères dont le module atteint 30 millir mètres et qui pèsent 22 gr. 60 ; les plus petites ne pèsent que 50 centigrammes.
Les monnaies d'argent ou de potin répondent à la description qui suit :
Tête de Perséphone (Tanit) couronnée d'épis, du même style que sur les pièces d'or et d'électrum. Au revers, le cheval et le palmier, avec les variétés que nous avons signalées aussi dans le monnayage de l'or et de l'électrum. Dans le champ, il y a souvent des lettres puniques isolées, qui sont des indices d'ateliers ou d'émissions ou encore des initiales de magistrats