E. Babelon, tes Pei'ses acMménidei, lotrod., p. cictii
nécropole comme celle de Bordj-Djedid, devenue insufflsante. Bientôt, les colons tyriens songèrent à créer un port capable de donner un abri sûr à leurs vaisseaux qui ne pouvaient être suffisamment protégés par le mouillage de la côte, contre les fortes tempêtes. Ce port fut creusé, à côté de Cambé, dans la partie la plus basse du littoral. Soit dès ce moment même, soit plus tard, il fut constitué en un double bassin, le port marchand et le Gothon ou port militaire : nous en voyons encore aujourd'hui les vestiges, entre le dar Mustapha ben Ismaïl et le Khram ; Touverture, unique, donnant sur la mer, était près de ce dernier palais. A un moment donné, il fallut enfin construire une forteresse pour protéger la ville et mettre à l'abri d'un coup de main les richesses commerciales accumulées dans les docks. Byrsa qui dominait les ports et toute la presqu'île, se trouvait désignée par la nature pour remplir ce double rôle : la colline fut ceinte d'un rempart de deux mille pas de circonférence^ ; on en nivela le sommet bombé, pour le convertir en plate-forme, et par suite de ces travaux de terrassement, les anciens tombeaux, qu'on eut garde de violer, se trouvèrent enfouis sous le sol à une grande profondeur, Byrsa devint l'acropole et Ton vit s'élever sur son sommet, comme le temple de Minerve à Athènes, le fameux sanctuaire d'Eschmoun, à peu près à l'endroit que couronne la coupole de la chapelle de Saint-Louis. Les mêmes travaux de nivellement furent exécutés, sans doute plus tard, sur la colline dite de Junon, et des tombeaux puniques s'y trouvèrent de la même manière ensevelis dans les entrailles du sol où nous allons aujourd'hui les découvrir.
Cette période des annales de Carthage est, aussi bien que l'histoire de sa fondation, environnée de ténèbres ; tout ce qu'il est permis d'afflrmer avec assurance, c'est que Carthage se construit et se développe rapidement, tandis qu'Hippone et Utique s'afl'aiblissent à son profit. Elle devient le centre d'un puissant empire, à la fois continental et maritime. Dès avant le VI* siècle, les Carthaginois conquièrent pied à pied toute la région qui s'étend de la Petite Syrte à la frontière de la Numidie
l.Paul Orose, IV, 22, éd. Migne, p. 914.
et ils bordent d'une ceinture d'escales de commerce {emporta) la côte de la Grande Syrte jusqu'aux confins de la Cyrénaïque.
Au moment où Gartbage devient sérieusement tangible pour rhistorien, c'est-à-dire au commencement du vi» siècle, son domaine se partage en trois zones : la Zeugitane ou Carcbédonie qui comprend, outre les environs immédiats de Gartbage, Hippo Diarrhytus (Bizerte), Ulique, Tunis, Glypea (Klibia) et toute la presqu'île du cap Bon; puis, dans Tintérieur des terres, Vaga (Béja), Bulla Regia (Hammam-Darradj), Sicca Veneria (Le Kef), Zama. La seconde zone était la Byzacène, avec les villes de Hadrumète (Sousse), la Petite Leptis (Lemta), Thysdrus (El-Djem), Taparura (Sfax), Tacape (Gabès). Dans la troisième, étaient compris les emporia échelonnés depuis Tacape jusqu'à la Grande Leptis (Lebda), et parmi lesquels il faut citer Gichlhis (Sidi-Salem- Bou-Ghrara), les ruines appelées aujourd'hui Medeina, sur le lac des Bibans, où Ton remarque encore de grands quais de débarquement, Sabratba, Macarœa (Tripoli) et enfin l'Ile Meninx ou des Lotophages (Djerba). Ainsi Gartbage, des cette époque, est maîtresse de toutes les routes de l'Afrique : elle accapare tout le commerce du Soudan. Elle va chercher à s'étendre en Sicile et en Espagne où elle se heurtera aux Grecs et aux Romains.
Ge fut dans la Gyrénaïque que le conflit éclata pour la première fois. Les Grecs de Gyrène ayant cherché à disputer un terrain neutre aux Garthaginois qui voulaient s'y établir, les deux parlis convinrent d'envoyer, de part et d'autre, deux ambassadeurs partant, les uns de Gartbage, les autres de Gyrène: l'endroit de la côte où ils devaient se rencontrer, serait la limite respective des deux Élats.Les Garthaginois députèrent deux frères nommés Philènes. « Les deux frères, raconte Salluste, firent la plus grande diligence, tandis que les députés cyrénéens allèrent plus lentement, soit que ce fût de leur faute, soit qu'ils eussent été contrariés par le temps, car il s'élève souvent dans ces déserts,
comme en pleine mer, des tempêtes qui arrêtent les voyageurs
Les Gyrénéens se voyant un peu en arrière, et craignant d'être punis, à leur retour, du tort que leur retard aurait causé à leur pays, accusent les Garthaginois d'être partis avant le temps, et soulèvent mille difficultés; ils sont décidés à tout
plutôt que de consentir à un partage aussi inégal... » Bref, les envoyés de Cyrène cherchant à tromper les ambassadeurs carthaginois, ceux-ci) pour bien marquer le point où ils étaient arrivés et ne pas perdre un pouce de territoire, s'y firent enterrer vivants. Plus tard, Carthage reconnaissante éleva deux mausolées, les Autels des Philènes, au lieu même de leur sépulture (probablement à Mouklar) *, à ces héroïques jeunes gens, bien dignes des honneurs divins, dont le dévouement conquit à leur patrie toute une portion du littoral de la Grande Syrte avec le territoire des tribus libyennes des Nasamons et des Lotophages.
La ruine de Tyr par Nabuchodonosor, en 574, permit à Carthage de se substituer à sa métropole dans la domination de la Méditerranée. Les colonies phéniciennes fondées par Tyr et Sidon,,en Sicile et en Espagne, se voyant compromises dans leur liberté ou leur existence, appellent les Carthaginois qui volent à leur secours, et dès lors, commence, sur la Méditerranée occidentale, la domination punique (Pœni) ■. La colonisation de la Sicile par les Grecs est subitement arrêtée : Rhodiens et Cnidiens sont chassés de Lilybée ; les Phocéens qui, en 600, avaient fondé Marseille, sont expulsés de Cyrnos (la Corse). Les lies Aegates, laSardaigne, Gaulos (Gozzo), Malte, Cossura (Pantellaria) et toute la partie occidentale de la Sicile passent aux mains des Carthaginois. Ceux-ci s'installent de même sur la côte d'Espagne et aux îles Baléares ; sur la côte de fer, ils fondent les villes Métagonites, parmi lesquelles Igilgilis (Djidjelli), Saldae, Icosium (Alger), loi (Cherchel), Siga, Rusadir.
Vers 550, la lutte inévitable s'engagea en Sicile, entre Grecs et Carthaginois. L'armée punique, commandée par le suffète Malchus, conquit l'île presque tout entière. Quelque temps après (en 536), les Phocéens et les Massaliotes étaient battus devant Alalia, et les Carthaginois devenaient les seuls maîtres de tout le bassin occidental de la Méditerranée : nul n'eut le droit d'y naviguer que leurs vaisseaux dont la proue était