‹ Cartier et son tempsChapitre 11 sur 31 · GEORGES BROWN ET CARTIER · texte numérisé non relu

GEORGES BROWN ET CARTIER

suite qu’un faible contingent de représentants du Haut-Canada (1).

De cette situation avantageuse des Canadiens- Français, concentrés en un bloc solide, au milieu de l’éparpillement des forces amies ou adverses, naquit l’antagonisme exploité par Georges Brown. Ne se plaignait-il pas d’un état de choses dont ses idées étaient la cause ? L’union des Canadiens ne trouvait-il pas sa raison d’être dans l’instinct de conservation aussi naturel aux nations qu’aux individus ? Nul plus que Brown n’a eu conscience de la correction parfaite de notre attitude ; mais qu’importe la justice aux ambitieux ? Il leur faut arriver à tout prix, et il parut à ce radical que dans le fanatisme, il trouverait la force la plus susceptible de le porter au pouvoir. Il ne se fit pas faute de s’en servir. Sous le souffle puissant de sa parole et des articles du Globe, son organe, l’Ouest finit par croire à la French domination : Foley, un des hommes les plus importants du jour, traduisait bien la pensée de ses concitoyens lorsqu’il disait à la Chambre :

« On a dit, criait-il, que les réserves du clergé ne pouvaient jamais être sécularisées, et cette déclaration a conduit à la rébellion de 1837 et à l’effusion du sang. La même chose arrivera peutêtre, si l’on ne fait pas des concessions sur la représentation. Les Bas-Canadiens disent que jamais, sous aucune considération, ils n’en feront ; les Haut-Canadiens jurent qu’ils obtiendront leur but. Est-il sage de laisser ainsi un peuple vivre sur un pied d’antagonisme ? Si cela continue, il arrivera le même état de choses que l’on voit actuellement se produire entre le nord et le sud des Etats-Unis. Je ne veux pas injurier les Bas-

(1) « A ce propos, Chapleau racontait à l’auteur une anecdote qui montre que sir John, avec le temps, avait fini par apercevoir le passé sous un jour trompeur. « I hâve always stood by the French », disait-il, au Conseil, et Chapleau, de répondre : « Don ’t you think. Sir John, it would be more correct to reverse the proposition, and say : the French hâve always supported me » ?

Canadiens, niais je tiens à exprimer ma pensée dans un langage ferme. L’opposition a fait tout ce qu’elle a pu pour éviter le conflit qui, j’en prends le ciel à témoin, arrivera inévitablement si des concessions ne sont pas faites à propos ».

Agitations religieuses et nationales, quelles funestes influences à combattre dans un pays ! On les vit durant presque toute la durée de l’Union, sans cesse agissantes, lorsqu’il était question de régler une affaire intéressant les deux provinces.

Rappelons-nous qu’à raison de ces influences le Parlement fit de vaines tentatives, durant vingtcinq ans, pour fixer, d’une façon permanente, le siège du gouvernement soit à Montréal, soit à Toronto ou à Québec. Où allait-on avec un système semblable ? Le temps aggravait les difficultés de gouverner au lieu de les atténuer, et l’on marchait rapidement vers une situation sans issue : un deadlock. Le vote sur la proposition de changer la base de la représentation avait presque fait l’union dans le Haut-Canada. On pouvait prévoir le jour où les deux provinces se trouveraient rangées l’une en face de l’autre. La moindre défection parmi la députation anglaise de la province de Québec aurait rompu l’égalité des forces acceptée au début du régime nouveau.

Après la défaite de Cartier, en 1862, la perspective s’assombrit encore. On vit une suite de ministères défiler rapidement pour marquer de courtes étapes ; les cabinets Macdonald-Sicotte, Macdonald-Dorion, Taché-Macdonald, n’eurent qu’une existence éphémère et vinrent démontrer à quel point la machine était enrayée (1). Provincialisme à l’état

(1) Arrive au pouvoir en 1862, Sandfield MacDonald, chef du Bas-Canada, était battu en 1864, après avoir eu successivement pour collègues Sicotte et Aimé Dorion. Le ministère Taché-MacDonald formé au mois de mars 1864, succombait deux mois et demi plus tard. Du mois de mai 1862 au mois de juin 1864, trois ministères avaient rempli ce laps de temps.

Page 1