TABLEAU I, SCÈNE V
j’étais seule dans ma boutique, il est intré. brusquement, m’a pris les mains avec effusion, et m’a dit : « Ne m'oubliez pas, je pars... a Puis, il s’est éloigné d’un pas rapide, et je n’ai plus jamais entendu parler de lui... Voila tout le roman de la pauvre Jeannette.
FRANÇOIS
Tu l’aimes, ma bonne fille?
JEANNETTE
J’en ai bien peur.
FRANÇOIS
Alors, tu dois beaucoup souffrir de son absence.
JEANNETTE
Je m'étourdis, je travaille;, je chante, et ma franche gaieté reprend souvent le dessus... et puis, je me raisonne, vois-tu, je me dis que c’est sans doute un gentilhomme, qu’une grande distance sépare de la marchande de fruits, et que, ne voulant pas être sa maîtresse, elle ne pourrait jamais devenir sa femme.
FRANÇOIS, rêveur.
Oui, le rang... la distance.
JEANNETTE
Bah! laissons là ces folles pensées, et parlons du pays maintenant, de cette belle métairie des Ormes, où s'est passée notre première enfance. Est-ce bien changé, là-bas , depuis que je suis en condition?
FRANÇOIS
Tout est comme autrefois! il y a toujours des mûres dans la haie du clos, des grenouilles dans la mare aux joncs, des grillons dans la chetniuée noire, et maman Simonne tourne encore son rouet sur le seuil de l’étable.
JEANNETTE
Ah ! l’heureux temps, cousin, que celui où nous allions garder les chèvres avec la petite demoiselle du château, Louise de Grandlieu, ta sœur de lait.
FRANÇOIS, tristemeul. •
Ohl oui, bien heureux temps, Jeannette ! bien heureux 1
JEANNETTE
Comme tu dis cela avec tristesse 1
FRANÇOIS
Mais non... je t’assure...
JEANNETTE, a part.
Hum ! il y a quelque chose. (Haut.) J’en étais un peu jalouse, de ta sœur de lait! Tu ne la quittais pas d’un instant dans nos longues promenades; tu lui dénichais les plus beaux nids; tu écartais devant elle toutes les pierres du sentier; et je me souviens qu’une fois tu t’es trouve mal tout de ton long, parce qu’elle s’était piqué le doigt en cueillant des mûres.
FRANÇOIS, avec douleur.
Ah! vraiment... tu te rappelles ça?
JEANNETTE
Eh bien ! est-ce que lu vas recommencer?
FRANÇOIS
Moi?... par exemple!
JEANNETTE
Elle promettait d'èlre bien jolie, elle doit avoir tenu parole... Réponds-moi donc?
FRANÇOIS
Jolie!... oh! oui... mais bonne, surtout, bien bonne.
JEANNETTE
Habite-t-elle encore les Ormes ?
FRANÇOIS
Non, elle est à Paris.
JEANNETTE
Ah ! elle est à Paris ?
FRANÇOIS
Son père s’était retiré de la magistrature, mais Son Altesse le régent, qui a besoin d’un liras fori et d’un cœur intègre pour venir à bout des malfaiteurs, a nommé M. de Grandlieu chevalier du guet; M. de Grandlieu a emmené sa fille avec lui, et depuis ce jour-là !...
JEANNETTE
Depuis ce jour-là, tu es triste, tu es malheureux, et dans ce moment, tu as des larmes dans les yeux.
FRANÇOIS
N’y fais pas attention, Jeannette, j’ai comme ça des soucis de temps en temps.
JEANNETTE
Pauvre garçon !
FRANÇOIS
Ah! oui... pauvre garçon !... Mais dame ! que veux-tu ?... Là-bas, aux Ormes, je voyais ma sœur de lait à chaque instant. M. de Grandlieu me recevait comme l’enfant de la maison. Je m’étais habitué à cette vie-là; je me figurais naïvement qu’elle devait durer toujours, et je n’aurais jamais demandé autre chose au bon Dieu!... Ah! aussi, quand Louise est partie, ça m’a porté un fameux coupl... mais j’ai tâché de me faire" une raison, et comptant sur le travail pour me consoler, je suis entré chez un procureur de Bar-sur-Aube, où j’ai griffonné jour et nuit. Oh ! mais griffonné à en devenir fou ! En ai-je gâté de ce papier timbré I... Enfin, je me suis aperçu bientôt que je ne respirais plus, que j'étouffais, que c’était de l’air et du soleil que j'étais privé, et je me suis mis en roule en me disant : Bah! mourir pour mourir, j’aime mieux-que ce soit près d’elle.
JEANNETTE, à part.
Voilà un cœur encore nlus malade que le mien. (Haut.) François, aie confiance, tout marchera bien. Tu as sagement fait de venir