II
Le pays ne tarda pas à retentir des exploils des brigands.
deux prélats et pour en adoucir l'amertume elle lui dit que, si elle lui promettait de ne pas faire de scandale, elle allait lui donner une chambre où elle recevrait tous les soins que réclamait sa santé.
— Madame, répondit Jeanne, ce n'est plus la peine. Je vous remercie de bien vouloir améliorer ma prison, mais je touche à la fin de mes peines et la mort bienlut me dérobera à mes persécuteurs.
— Je ne vous demande qu'une simple promesse, ma iiilo, iusi&ta la dame.
— Je vous la refuse, répondit la désespérée.
Liv. 14r». — Favard Frères, éditeurs.
L'abbesse se relira le cœur serré et fort inquiète.
Quelques jours s'écoulèrent sans qu'elle eût de nouvelles de la recluse. Les converses qui lui jetaient son pain prêtaient en vain l'oreille à la grille de Vin-pace, elles n'entendaient plus la pénitente gémir.
L'abbesse eut peur.
Elle pria le confesseur de desccndi-e avec elle dans le cachot souterrain.
Jeanne de X... était morte.
Son décès remontait à plusieurs jours. Les rats avaient attaqué son cadavre et dévoré son visage et ses mains. Que faire ?
Ces restes mutilés les accusaient. Les funérailles de la novice ne pouvaient se faire selon les usages établis, et que dire à l'archevêque qui, dans quelques jours, devait renouveler sa visite pastorale ?
Le père confesseur en référa à la maison des jésuites ; et justement il s'agissait de se débarrasser de la Grande-Jeanneton. L'idée de remplacer la séquestrée de Montmartre par la prisonnière du Grand-Ghâtelet jaillit naturellement de la discussion.
Jeanne de X... fut ensevelie nuitamment et, le moment venu, la Grande Jeanneton fut descendue à sa place dans Vin-pace. On sait ce qui suivit, la visite de l'archevêque et la. satisfaction de l'abbesse.
COMMENT FUT PRIS PELISSlEa
Depuis que nous l'avons quitté rue Neuve-Sain t-Paul, Pélissier n'était pas demeuré inactif, mais, prudemment, s'était tenu hors barrières. La campagne, d'ailleurs, avait toujours répondu à ses goûts.
Dans les bourgs de Paris il étouffait.
Il avait besoin d'air et d'espace.
Pais, s'il avait souvent le désagrément de coucher à la belle étoile, dont les lits sont rembourrés de rhumatismes et le plafond prodigue de rhumes de cerveau, il avait aussi le plaisir de passer des jours et des nuits dans des châteaux, des villas, où tout était préparé pour recevoir des gens de dix à cent mille francs de rente, ou encore dans de bonnes grosses fermes dont ils réquisitionnait les bonnes grosses provisions, et ce que je regrette d'ajouter, les bonnes grosses paysannes.
L'existence du bandit, — du chasseur d'hommes, — est un retour à ha vie primitive, à la vie sauvage, voilà ce qui explique l'attrait qu'elle exerce sur les natures brutales. On descend plus vite qu'on ne monte ; si la tète n'est lestée par une certaine culture intellectuelle, la partie animale chez nous reprend vite son empire, et nous descendons rapidement de la civilisation au degré des derniers anthropophages de rOcéanie,
Voyez le matelot anglais Selkirk, jeté à vingt ans, par un naufrage, sur l'île déserte de Juan Fernandez, et retrouvé dans sa vieillesse, à peu près tel qu'il eût été s'il était né dans l'îie. Il n'avait conservé ni les goûts, ni les besoins de l'homme civilisé, ni ses idées ; il avait oublié sa langue. Aussi en peu d'années, s'étaient oblitérées chez lui les qualités héréditaires d'un grand nombre de générations. La lente et laborieuse acquisition des facultés et des aptitudes qui distinguent l'homme civilisé se seraient complètement effacées.
Les brigands de Pélissier, recrutés parmi les vagabonds et les braconniers, ne tenaient plus à la civilisation que par leurs vices.
Ils aimaient l'orgie, le sang répandu, le viol et l'eau-de-vie^ et les fanardels de Cartouche étaient des femmelettes à côté d'eux.
D'origines diverses, ils parlaient différents patois et ne connaissaient de la langue française, — qu'ils appelaient le parisien, — que juste ce qu'il était indispensable, pour s'entendre sur les choses les plus usuelles.
Pélissier leur avait distribué des noms : le Loup-Rouge, le Breton, le Limousin, le Putois, le Furet, la Gueule-de-Brochet, la Dr-moiselle, le Marquis, etc. 11 n'avait conservé de son ancienne bande que ses lieutenants, capables de le défendre ati besoin eantre ces brutes qui, dans une heure d'ivresse, auraient pu lui faire un mauvais parti.
C'est le côté dangereux, des chiens méchants, qui parfois se retournent contre leurs maîtres,
Avec ces sacripants, Pélissier se flattait d'être roi des cliemms et de ne rien craindre.
Depuis que la Cour n'habitait plus Versailles, cette seconde capitale et ses environs étaient moins vivants et moins protégés qu'autrefois et l'on sait combien une telle contrée où d'une grande forêt on passe dans une autre, est favorable à l'industrie d'un Pélissier.
Le pays ne tarda point à retentir de ses exploits, de Sénart à Satory et de Satory à Rambouillet.
Tantôt c'était un marchand de grains assassmé sur la route de Corbeil à son retour de Paris ; tantôt un garde-chasse d'une réserve royale ; tantôt un curé dont on avait \idé la cave et outragé la servante, ou un marchand de chapons de Dourdan...
Les femmes, le soir après dîner, en disant la prière, n'oubliaient pas d'ajouter : « Et préservez-nous des brigands. Ainsi soit-il. »
Ces braves gens ne pouvaient guère compter que sur la Providence, sur euxmêmes et leurs chiens.
Le danger des brigands s'annonçait pour eux par l'apparition d'un mendiant qui, sous ses guenilles, dissimulait mal un air de prospérité et qui demandait l'aumône comme on réclame une dette sacrée, ou bien par l'arrivée d'un rétameur qui pénétrait de force dans la cuisine, ou encore d'un coquetier, d'un marchand de peaux de lapins. Ces commerçants servaic.it d'éclaireurs à Pélissier, et les écarter était difficile.
Grâce aux lois sur la chasse, d'une excessive sévérité, le fermier possédait rarement un fusil et plus rarement encore de la poudre.
Il était mal armé et isolé, ne jouissait d'aucune protection.
Mais dans certaines circonstances, comme dans le fait que je vais raconter, il se trouvait livré et devenait une proie assurée.
Aux environs de Corbeil se trouvait une grande ferme tenue par un nommé Prosper Brothier, sa femme Catherine, sa fille et trois domestiques. Je ne compte pas les enfants.
Le ménage était jeune , l'aînée des enfants était une fille d'une douzaine d'années.
Brothier était un bon travailleur et Catherine une honnête femme. L'ardeur du soleil et le plein air qui fanent vite les paysannes, n'avaient pas eu de prise sur sa robuste beauté. Un poète de son temps l'eût comparée à Cérès, déesse des moissons.
Elle en avait la physionomie placide et douce, les grands yeux pleins de lumière chaude, la bouche saine et fraîche, les épaules larges, le corsage opulent, les hanches fortes et les extrémités proportionnées à sa taille.
A la ville on l'eût trouvée épaisse ; mais à la ville on ne s'habille pas d'un corset et d'une jupe courte, et comme les fleurs, les femmes ordinairement ne sont à leur avantage que dans le milieu pour lequel elles sont nées.
Mais ce qui la peindra mieux que tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'à dix lieues à la ronde il n'était pas de fermière plus belle que Catherine Brothier, et pendant que nous sommes en train de faire son éloge, ajoutons qu'il n'en était point de plus accorte et de plus aimable.
Elle avait toujours le sourire aux lèvres, et son unique défaut était sa facile indulgence et sa trop confiante bonté.
Brothier l'avait épousée par inclination, mais, après en avoir eu trois enfants, cherchait surtout dans un labeur incessant des preuves solides et nouvelles à son affection. Travailler, pour lui, était aimer. Le fermage était lourd et les écus qu'il mettait de côté avaient du mal à resler en place. Il voulait des enfants bien pourvus et une vieillesse paisible et il pouvait l'espérer; il était encore jeune, il n'avait pas trente-cinq ans. Tout jusqu'alors l'avait favorisé. On n'avait jamais vu le médecin à la ferme et à peine le vétérinaire.
Aussi avec la prudence d'un paysan et d'un philosophe se plaignait-il toujours un peu du temps, des récoltes et des marchés, de peur d'éveiller la jalousie.
La ferme, éloignée du chemin, et dissimulée au fond d'une vallée étroite, ss laissait oublier.
Les femmes ne portaient point de bijoux et n'allaient point aux fêtes.
Malgré toute leur sagesse cependant, le bonheur des femmes portait au cœur, comme un fruit mûrissant la piqûre d'un ver.
LXU
lA FERME DES BHOTDIEn
Un jour de septembre, Brothier dit à Jacquemin, son premier domestique, de conduire à Gorbeil un char de grains. II devait partir de grand matin et être de retour pour le repas de midi. La voiture, chargée la veille, avait quatre chevaux de bonne mine. L'équipage faisait honneur à Jacquemin et ce garçon en était flatté. C'était un courtaud de vingt-cinq ans, à la mine rougeaude, très vaniteux, qui n'allait pas à la ville sans souliers et portant des boucles d'oreilles. Ce faraud passait pour fier et pour ambitieux et, bien qu'il fût très sanguin et d'âge à se marier, il avait refusé des filles qui, à tout prendre, valaient mieux que lui.
Il avait pour habitude de s'arrêter à moitié chemin, à l'auberge du Soleil levant, pour laisser souffler ses chevaux et boire un verre de vin.
Ce jour-là, en entrant dans la salle de l'auberge, il y remarqua deux étrangers de mauvaise mine et en fut très remarqué. C'était un espèce de maquignon et un marchand de peaux de lapins.
Il vida sa chopine, tout en dégustant les compliments de l'aubergiste et de sa femme qui lui dit :
— Eh mais, Jacquemin, vous ne vous mariez toujours pas? Vous n'aimez donc pas les femmes?
— J'ai le temps.
— A voire âge? C'est pour sûr que vous avez une bonne amie
— C'est possible... Le Hégent en a bien.
— Et il est marié ! fit l'aubergiste en riant.
— Oh ! mais, reprit la femme, chez les grands seigneurs les lois du mariage sont moins sévères que chez nous.
— Ehl le pauvre garçon, dit l'aubergiste à son épouse, on voit bien que tu ne connais pas sa ferme, c'est un trou où il ne passe pas dix femmes ou filles par an, une fois la moisson faite; mais le gars est un travailleur, n'est-ce pas, Jacquemin? il n'a pas le temps de coqucter.
— Pour ça oui, dit le domestique, et je suis pressé, car je dois être de retour avant midi.
Là dessus, il dit bonjour à la compagnie, et regagna son attelage. A son retour, il s'arrêta de nouveau et retrouva les deux voyageurs à la table où il les avait laissés.
Le plus grand, le maquignon, lui dit :
— Eh bien ! fermier, avez-vous bien vendu votre grain?
— C'est mon affaire, mon ami, répondit dédaigneusement Jacquemin,
— Ne vous formalisez pas, fermier, ce que j'en disais était par politesse. J'avais un petit service à vous demander.
Le domestique, sans paraître l'entendre, vida son verre, jeta la monnaie sur la table, et se dirigea vers la porte.
L'étranger, en s'appuyant sur une canne, le rejoignit,
— Que voulez-vous? fit Jacquemin prêt à monter en voiture.
— J'ai un pied blessé, répondit le voyageur et je voulais vous prier de me prendre avec vous pour un bout de chemin.
— Je ne prends jamais d'étrangers dans ma voiture.
— Vous avez peur pour votre argent.-
— Qui vous a dit que j'avais de l'argent? fit Jacquemin avec vivacité. Je n'en ai pas, je n'avais rien à touclier à Gorbeil.
— Alors qu'avez-vous à craindre?
— Je n'ai pas le temps de causer; au revoir! Et il monta sur son siège.
— Vous avez tort, insista l'étranger, car j'ai des choses à vous dire qui vous auraient intéressé.
— Oh! lit le charretier hésitant. Eh bien! soit, montez. Mais votre ami?...
— Ohl il a de bonnes jambes, lui, il n'est pas en peine.
Il monta près de Jacquemin qui fouetta ses chevaux. Au bout de quelques minutes :
— Eh bien! fit ce dernier, qu'avez-vous à me raconter?
— Vous êtes bien connu au Soleil levant?
— Mais, oui, depuis le temps que je fais la route.
— Quand vous êtes parti pour la ville, les aubergistes ont causé de vous et en ont dit grand bien, puis ils ont parlé de votre patron, le père Brothier, un bonhomme avare qui ne laisse pas sortir sa femme de peur de lui acheter une jupe.
« — Si ce n'était Catherine, dit l'aubergiste, bien sûr qu'un garçon comme Jacquemin ne resterait pas dans cette ferme-là. Elle en fait ce qu'elle veut.
« — C'est peut-être à cause d'elle qu'il ne se marie pas, ajouta la femme de l'auberge.
« Son mari la regarda de travers, à cause de moi et de mon compagnon.
— Ahl fit Jacquemin, quelles méchantes langues! Et où vont-ils chercher tout cela?
De rouge qu'il était il devint cramoisi et allongea un grand coup de fouet à ses chevaux.
Ceux-ci partirent au grand trot et l'entretien fut interrompu, mais Jacquemin voulait en savoir davantage et entre ses dents il grommelait :
— Qui peut avoir inventé de pareilles histoires?
— Baste! repartit l'étranger, tout se sait; je ne me souviens plus à propos de quoi vous êtes revenu sur le tapis de la conversation et j'ai appris que ces bavardages venaient d'une servante qui est jalouse de vous.
— Jalouse!...
— Oui, de vous et de la dame Catherine.
— Canaille!
Nouveau coup de fouet aux chevaux.
— Allons, allons! ne vous emportez pas, quel mal y a-t-il? Il paraît qu'elle est très jolie, cette fermière, et si le fermier vous cédait sa place, à vous qui êtes jeune et amoureux, tout n'en serait que mieux,
— Mais je vous jure, répondit Jacquemin, que jamais il n'y a rien eu entre nous.
— Oui, c'est possible; mais la jalousie a deviné le feu caché sous la cendre.
— L'épouser! Comment y pcnserais-je? Elle n'est pas veuve.
— Elle peut le devenir. Et vous ne demanderiez pas mieux, dit l'étranger fixant le valet do ferme dans les yeux.
Et, avant que ce dernier pût dominer le trouble profond où l'avaient jeté ces paroles et ce regard, il ajouta en lui posant la main sur l'épaule, d'un air protecteur :
— Eh bien ! si vous le voulez, jeune homme, je me charge de faciUter voire mariage, moi, et de vous donner la ferme et la fermière.
— Que voulez-vous dire? demanda Jacquemin ahuri.
— J'ai lu dans votre cœur, répondit l'étranger. El je vous le répète, si vous le voulez, vous n'avez qu'un mot à dire : Le fermier ira rejoindre ses pères, et la belle Catherine qui vous aime, sans se l'avouer peut-être, vous épousera.
« Mais voici le chemin de la ferme; je vais descendre. Vous voyez ces garennes? Il y a là dedans plus de lapins qu'il n'en faut pour dévorer vos récoltes; venez donc demain soir en tuer un ou deux... et vous me direz ce que vous avez décidé-
II sauta sur la route et, en s'éloignant :
— N'oubliez pas! Il faut en tous cas que nous nous revoyions.
Jacquemin tourna son attelage dans le chemin du domaine, sans avoir répondu.
La passion qu'il cherchait à étouffer le dominait. Déjà il était impuissant à la dissimuler. Catherine n'y voyait qu'une vive amitié ; son mari était aveugle, mais les domestiques et surtout la servante qui, pendant quelque temps, avait espéré l'épouser, étaient plus clairvoyants.
Seule Catherine restait au-dessus de leurs soupçons.
Il est rare, à moins d'être endurci dans le crime, que l'on s'avoue les pensées criminelles qui traversent l'esprit et on les fuit, on les rejette. Plus d'une fois le valet avait pensé à la mort possible de son maître. Plus d'une fois en-le voyant partir pour une foire éloignée, il s'était dit : « S'il ne revenait plus!... » Enfin si l'on parlait d'une ferme pillée par des bandits, souvent encore il s'était dit : & S'ils tuaient not' maître! » Mais la crainte des dangers qu'aurait courus Catherine l'empêchait de caresser cette supposition.
Qu'était-ce donc que cet individu, qui disait aller à Paris et s'arrêtait au domaine de Brothier, qui allait coucher dans les environs de la ferme et lui faisait de pareilles propositions? Un bandit évidemment.
Les malfaiteurs ne se montraient jamais par troupes nombreuses avant de faire un coup. Ceux qu'il avait rencontrés étaient dans le pays pour préparer un crime.
Une de ces nuits, les Brothier allaient être réveillés par une bande descélérats, la maison serait pillée, le maître tué, les femmes violées, les granges en feu !..,
Il fallait détourner tant de malheurs, et pour cela il devait revoir cet homme, le supplier, le menacer au besoin...
Au moins que Catherine et ses enfants fussent épargnés; que les granges, les établés, les écuries ne fussent pas incendiées I...
Telle fut la marche que suivirent ses réflexions.
Elles ne portaient point sur le sort destiné au fermier; elles zi'écarUient point le meurtre.
La tentation avait eu son plein effet.
LA TENTATIOIf
Le lendemain, à l'heure indiquée, Jacquemin fut àuïendèz^vôus et à peine entraitil dans la garenne, qu'il vit l'étranger sortir du taillis, et s'avancer au-devant de lui. Cet individu, on l'a deviné sans doute, n'était autre que Pélissier.
— Vous voilà donc, jeune homme? fit ce dernier. J'ai voulu vous laisser le temps d.. la réflexion, mais je vous attendais.
— Monsieur, répondit Jacquemin d'une voix émue, je ne vous connais pas, je puis me tromper, mais, d'après vos propos, j'ai lieu de craindre que vous méditiez quelque mauvais dessein contre notre ferme.
— Vraiment ! fît Pélissier avec ironie.
— Et je suis venu pour vous prier d'y renoncer.
— L'idée est bonne! je suis incapable de mauvais dessein, jeune homme; tranquillisez-vous. Mais que vous ai-je donc dit pour vous causer une pareille erreur?
— Mais vous m'avez dit que si je le voulais vous enverriez le fermier rejoindre ses pères et que je pourrais épouser sa veuve.
— Eh bien? cette proposition a paru vous émouvoir, mais non vous déplaire.
— Oh ! mais j'ai réfléchi, je me suis représenté tous les malheurs que des étrangers pourraient faire : les granges brûlées, les femmes violées, les petits enfants maltraités...
— Mais quelle imagination! se récria Pélissier. Je ne vous ai pas dit un mot de cela. Les enfants seront respectés ; le feu ne sera mis nulle part; les femmes seront attachées ou enfermées et je ne resterai à la ferme, moi et les miens, que le temps indispensable pour supprimer le bonhomme et enlever sa cassette. Nous ne ferons qu'entrer et sortir, et la belle Catherine aura à peine le temps de s'apercevoir qu'elle est veuve. C'est par pure bonté pour elle et pour vous que j'en agis ainsi, car ce soir, si je le voulais, tout ce qui existe à la ferme aurait cessé de vivre,
— Mais d'où vous vient tant de bonté?
— Elle vous paraît suspecte ?
— Je l'avoue, n'en voyant pas la raison.
Le corps fut mis sur le lit.
— Vous êtes un finaud, jeune homme. Voici une raison ; d'abord je répugne à causer des dégâts inutiles, à verser le sang, allumer l'incendie sans nécessité; ensuite je mets à ma modération une condition, que vous allez trouver fort juste, c'est que vous me faciliterez ma lâche en m'ouvrant les portes et en me donnant toutes les i;iJications nécessaires. Xe comptez pas sur l'héritage de votre maître; ce serait par trop naïf; il me revient de droit, je sais qu'il a amassé une petite fortune, dont il ne se sépare pas, mais j'ignore où il la cache. Pour le savoir je n'aurais qu'à lui chauffer les pieds, mais il est préférable que vous me le disiez.
Liv. 1 i7.
l'dyai'J Frèrei, éi. leurs.
L'émotion de Jacquemin était à son comble. La sueur inondait son v'isage el il tremblait de tous ses membres.
S'il ne répondait point, il ne devait pas espérer retourner à la ferme; le bandit ne le laisserait pas emporter son secret avant de s'être assuré de sa complicité.
S'il essayait de le tromper, en avertissant son maître de l'attirer dans un guetapens, réussirait-il? Et s'il réussissait, n'aurait-il pas à redouter la vengeance du brigcind ou de sa bande?
Il fallait donc aller jusqu'au crime... Il n'aimait pas son maître. Il avait désiré sa mort... mais il fallait tremper sa main dans son sang... cette même main qui devait ensuite presser celle de Catherine... Il le fallait!..,
'— Voyons, reprit Pélissier, qui s'amusait de l'état où il l'avait mis. Voyons j'ai assez causé; à votre tour maintenant. Dois-je aller voir votre maison?
— Non, non, c'est inutile.
— Comment y entrer sans éveiller ni maîtres, ni valets, ni chiens?
— La nuit, dit Jacquemin les deux chiens sont lâcliés dans la cour.
— Sans doute.
— Il y a une porte entre la maison et le mur de clôture qui donne sur le jardin ; on la laisse ouverte le soir pour que les chiens puissent faire le tour de la maison.
— Très bien.
— Je la fermerai. Et vous pourrez entrer par le jardin. Un mur de clôture ne vousembaiTasse pas, vous autres.
— Et quand nous serons dans le jardin?
— il y une porte qui donne dans la salle, mais là couchent les enfants. Vous ne pouvez la prendre... Laissez-moi chercher...
Il réfléchit un instant et reprit :
— Alors au bas du mur de la maison, vous trouverez une échelle, et vous l'appliquerez à la première fenêtre que vous verrez ouverte... Vous serez sur un palier, qui sépare deux chambres : la mienne au-dessus des maîtres, l'autre, celle des autres domestiques.
— Après?
— Vous descendrez au rez-de-chaussée...
Il .«s'interrompit.
— Mais la cuisine, où couchent mes maîtres, est fermée au verrou... Comment faire?...
— C'est tout simple, répondit Pélissier. Tu nous verras arriver. Tu descendras à moitié déshabillé, très effrayé, avertis ton maître que tu as vu des hommes dans le jardin, se dirigeant vers la maison et quand tu seras entré chez ton maître tu négligeras de tirer le verrou, nous arriverons sur tes pas. Tu vois, mon garçon, comme c'est simple.
Et le bandit s'amusa à lui dépeindre les scènes qui, logiquement, devaient se succéder, sans négliger de lui tailler un petit bout de rôle, dont il eut lieu de se féliciter. Le tout assaisonné de plaisanteries de haut goût, dont il riait d'un mauvais rire.
Quand Jacquemin lui eut indiqué l'endroit où sou maître déposait son épargne, il n'eut plus qu'à le féliciter du parti qu'il venait de prendre... L'heureux garçon allait avoir la plus jolie femme et la meilleure ferme de Gorbeil à Paris. Il le félicita, jurant que le bonheur paisible qui l'attendait lui faisait envie. Enûn il lui renouvela sa promesse de respecter femmes et enfants.
Le traître allait le quitter. En échangeant une poignée de mains Pélissier lui dit encore :
— Si vous recevez dans la bagarre quelques horions, n'en soyez pas étonné et prenez-les de bonne amitié. D'ailleurs vous ménager par trop serait vous dénoncer. — A demain f...
Jacquemin sorb't de la garenne et rentra sans avoir rencontré personne. Il ne se pressa pas; il craignait avec raison qu'on ne remarquât sur son visage les impressions sinistres du pacte qu'il venait de conclure.
Le couvert était mis et l'on allait diner.
Les repas à la ferme avaient un caractère patriarcal. Il y prenait place comme le fils de la maison. Ce misérable qui n'avait jamais eu de famille devenait un parricide. Eu voyant les petits enfants qui allaient embrasser leur père, ne sentait-il rien au fond de son cœur?
Chez ces gens de bon appétit, la première partie du repas ne laissait aucun loisir à la conversation, mais quelquefois, entre la poire et le fromage, on causait.
— Dis-moi, Jacquemin, fit le père Brothier, tu as donc pris quelqu'un hier dans ta voiture?
— Qui vous a dit cela ?
— N'importe, on t'a vu. Quel homme était-ce?
— C'était un pauvre diable qui avait le pied blessé, répondit le valet en baissant les yeux.
— Tu le connais?
— Non.
— C'était sans doute un de ces vagabonds comme il en rude depuis huit jours dans la contrée,
— Il allait à Paris...
— Oui-da!... Et c'est pour cela qu'en te quittant il est reri^onté d&fi» les champs et est entré dans la garenne ?
— Vous étiez là?
— Non, mais quelqu'un'qui vous a vus. C'était un grand gailiard qui ressemblait à un marchand de chevaux.
Le regard de Jacquemin se porta vers la servante, qui ne sourcilla point et môme le brava d'un air railleur.
Il frémit. Elle avait vu l'homme; elle le reconnaîtrait sans doute...
— C'est une imprudence, reprit le fermier. Que t'a dit cet individu?
— Mais rien. On a parlé de la pluie et du beau temps. Il était à l'auberge du Soleil levant. Je ne voulais pas le prendre. Mais il m'a dit qu'il avait un pied blessé I j'ai eu tort tout de même.
— Certes tu as eu tort, dit Brothier. Que cela ne t'arrive plus.
— Et ce soir qu'allais-tu faire à la garenne?
— Mais not'maître, j'allais tendre des collets aux lapins.
— C'est encore une sottise. Je réponds de toi et avec tes collets je risque la prison. Laisse les lapins tranquilles.
— Oui, not' maître, je vous le promets.
— C'est bien. Voici la nuit qui tombe. Tends ton verre et achevons la cruche de cidre, puis nous dirons la prière. A qui à la dire, ce soir?
— C'est à Marianne.
Les deux hommes trinquèrent, puis un instant après Marianne, la fille aînée, se leva pour réciter le Pater.
Chacun l'écouta debout et recueillis, et elle ajouta à la prière de l'Église :
« Conservez les jours de mon père, de ma mère, de mon frère, de ma sœur, de nos amis et de nos serviteurs fidèles. Préservez-nous des brigands. 4Lnsi soit-il ! »
Chacun fit le signe de h croix et aljî^ se cg.ucJier,
tES BANDITS
La nuit était mauvaise; Jacquemin excepté, tout le monde dormait.
Le traître eût bien voulu pouvoir reprendre sa parole donnée à Pélissier et regrettait amèrement d'avoir demandé au bandit d'épargner les servantes.
Tout à coup les chiens enfermés dans la cour aboyèrent avec fureur, et Jacquemin frappa à la porte de son maître.
Celui-ci sauta du lit et accourut.
— Qu'est-ce? Qu'y a-t-il?
Et il ouvrit.
— J'ai vu, dit Jacquemin d'une voix tremblante, des hommes dans le jardin.
— Ah 1 mon Dieu ! exclama Catherine du fond de l'alcôve.
Et elle s'habilla à la hâte, tandis que son mari, non moins effrayé qu'elle, présentait une allumette soufrée à la braise assoupie du foyer.
Ainsi que l'avait prévu Pélissier l'idée ne lui vint pas de refermer au verrou la porte de sa chambre et à peine eut-il allumé une chandelle que cinq ou six bandits s'élancèrent sur lui.
Il se baissa pour se faire une arme du tube de fer qui lui servait de soufflet, mais il n'eut que le temps de le saisir ; il tomba percé de coups de couteau, près de l'âtre.
En même temps, Catherine s'était précipitée dans la chambre et à ses cris d'horreur. Jacouemin s'était jeté devant elle, un bâton à la main.
— N'approchez pas, criait-il, où je vous tue!
Le Loup-Rouge et le Putois (l'ex-marcliand de peaux de lapins) se prirent à rire et répondirent à son défi en se jetant sur lui. Eux aussi possédaient de solides gourdins et savaient s'en servir. Ils le désarmèrent et le jetèrent aux pieds de Galiierine affolée.
Cependant Pélissier, sans perdre une minute, avait enlevé du cou de Brolhier la clef qu'il y tenait suspendue et sans hésiter, sans chercher un instant, s'était dirigé dans l'alcôve au pied du lit où se trouvait le coffre de sûreté. En même temps, réveillés par le bruit, les enfants et les domestiques étaient sur le seuil, jetant des cris de désespoir.
— Allez-vous vous taire, tas de garces! dit un brigand aux servantes en les menaçant de son bâton.
Jacquemin se relevait et retenait Catherine qui voulait secourir ou relever son mari.
Quelques brigands enlevaient les sacs de monnaie que leur passait Pélissier, les autres riaient repoussant du pied les enfants dans le couloir et de la main menaçant les servantes.
Au dehors, enfin, les chiens soufflaient sous la porte qu'ils ébranlaient de leurs bonds furieux. Si on leur eût ouvert qui sait ce qui serait arrivé. Pius d'un bandit eût été égorgé, mais la ferme n'eût-elle pas été brûlée?...
Mais Pélissier ne s'attarda point au pillage. Il avait ce qu'il préférait à tout, l'argent et deux chevaux l'attendaient, lui et son lieutenant, à la porte du jardin. Il donna un coup de sifflet, et en un clin d'œil toute la bande reprit le chemin qu'elle avait suivi.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées.
La pauvre Calherine assise à terre, tenait sur son sein la tête inanimée de son mari.
Elle avait entrevu le pillage, mais elle oubliait la ruine et ne pensait qu'au mort.
Jacquemin debout près d'elle, les mains et sa chemise tachées de sang la regardait d'un air égaré.
Les enfants accouraient pleurant...
Les malheureuses, éperdues, n'avaient pas une parole.
Enfin la fermière parvint à dominer sa douleur; et tenant toujours soulevée la tête du mort, se mit à genoux puis se releva tout à fait.
— Aidez-moi, dit-elle, aie porter sur le lit.
Jacquemin s'offrit, mais la servante dont nous avons parlé, l'écarta d'un geste brusque, en lui disant ;
— Ne touchez pas à not' mailrc.
— Tiens !... Et pourquoi ?
— Vous avez du sang aux mains.
Et elle aida sa maîtresse.
Quand le corps fut sur le lit, Marianne qui s'était évanouie revint à elle et vînt
n74 CARTOUCHE
se mettre auprès à genoux, étouffant ses sanglots dans son mouclioir. Celte scène de désolation se prolongea jusqu'au jour.
Alors le petit domestique qui couchait dans l'écurie, monta à cheval et fut chargé d'aller prévenir la maréchaussée.
Jacquemin monta à sa chambre pour se changer. Surlc palier il voulut fermer la fenêtre, mais une main se posa sur son bras.
— Laissez la fenêtre ouverte, comme elle était, Jacquemin, dit la servante, en attendant les gendarmes.
Il s'arrêta interdit.
— Voyez, ajouta la terrible fille, l'échelle y est encore. Il faut aussi la laisser.
De pâle qu'il était, il redevint pourpre. La colère lui monta à la tête.
— Coquine ! dit-il d'une voix assourdie. C'est toi qui as dit que j'avais pris un homme dans la voiture ?
— Oui, je l'ai dit, et cet homme je l'ai reconnu, c'est celui qui a pris l'argent. Je^sats tout.
— Tais-toi, ou je t'étrangle !
Elle se recula dans l'escalier et il entra dans sa chambre où il s'habilla. Près d'une demi-heure s'écoula avant qu'il redescendît dans la salle commune ; Catherine y était assise, abîmée dans ses pensées.
— Maîtresse, lui dit-il, écoutez-moi. Vous savez si j'ai toujours été un serviteur fidèle et de bonne conduite, si je suis honnête homme. Je vous ai toujours été dévouée. Je vous ai toujours aimée... ajouta-t-il d'une voix tremblante. Oh I oui bien aimée... comme une sainte femme... Eh bien ! il faut que je vous quitte.
— Me quitter ?... Et pourquoi ?
— Parce que ma place près de vous n'est plus tenable ; parce qu'il y a une poison ici, la Françoise, qui m'a dénoncée hier à notre pauvre défunt, et qui ose me dire que j'ai introduit les brigands...
— Que dites-vous ?
— La croirez-vous, maîtresse ?
— Mais non, Jacquemin, je ne la croirai pas.
— Vous savez que j'ai refusé de l'épouser l'an dernier. Elle me hait à mort. Eh bien! chassez-la. Chassez-la de suite, sur l'heure, ou moi je m'en irai.
— Remettez-vous ; je la renverrai.
— Mais de suite...
— Je vais lui dire de chercher une autre placo,
— Non, qu'elle s'en aille.
— Je ne puis.
— Je le lui dirai, moi.
— Cette fille n'a besoin que d'une remontrance, elle n'a point de tort vis-à-vis de moi.
— Ah ! vous croyez ! fit Jacquemin. Si vous saviez !...
— Qu'est-ce encore?
— Elle me-hait... mais elle vous hait aussi et pour me perdre plus sûremcnl et pour m'arracher l'âme elle veut vous perdre avec moi.
— Oh! que dites-vous?... Pourquoi Françoise me haïrail-ellc?
— Parce qu'elle me hait et qu'elle sait que je vous aime...
Le mot passa par-dessus la tùte de l'honncte fermière sans qu'elle en comprît le sens véritable, mais il ajouta :
— Déjà dans le pays elle a dit à qui voulait l'entendre que si je ne me marii is pas c'est que je vous aimais.
— Oh! exclama Catherine cachant dans ses mains les rougeurs de son front. 11 acheva :
— Et maintenant que ne va-t-elle pas dire? Pire encore, bien sûr; elle ira jusqu'au bout. Et quand on saura que les brigands vous ont épargnée, — vous surtout qui êtes si belle, — que ne dira-t-on pas?
— Grand dieu! s'écria Catherine mais c'est affreux!... Dieu...
' — Vous voyez bien, maîtresse qu'il est temps qu'elle s'en aille, reprit Jacquemin. Vous êtes bien à plaindre, mais moi aussi. Le même danger nous menace, et si vous ne me soutenez pas, eh bien! vous vous perdez. 'Oui, on dira que vous étiez ma maîtresse et que nous nous sommes entendus pour faire assassiner Brothier.
— Vous êtes fou, Jacquemin.
— Voilà pourquoi je veux vous quitter.
— Mais on ne peut prouver de telles infamies?
— On prouve tout ce qu'on veut, je serai puni de vous avoir aimé et de n'avoir pas écouté vos conseils.
— Ne parlez pas d'amour, malheureux insensé! ce mot dans votre bouche est un crime.
— iMais d'autres le diraient pour moi.
— Et vous le nierez, j'espère.
Il ne répondit pas.
Elle l'enveloppa d'un regard mêlé d'étonnement et d'effroi. Un premier soupçon s'éveilla dans son esprit. « Cet homme n'était peut-être pas étranger au crime?... Françoise, sur son compte avait peut-être dit vrai? » Elle détailla rapidement sa physionomie. Elle le vit comme jamais elle ne l'avait vu à travers sa bienveillance ordinaire. Quelques souvenirs encore confus, mais déjà significatifs assiégèrent sa mémoire, comme des témoins éloignes qui accourent pour éclairer la justice.
Uji frisson lui parcourut les reins.
— Mais oui... l'homme de la voiture, c'était un des brigands. Il avait de suite pris la clef et été tout droit au coffre... II savait donc où prendre?... Puis celle entrée subite...
En moins d'une minute toutes ces idées l'éclairèrent. Enfin son silence?... Elle répéta :
— Vous nierez?
Il se tut et elle poursuivit avec chaleur :
— Mais Françoise, elle, ne m'accusera pas de votre crime. Elle me sait honnête femme.
— Vous la soutenez? fît Jacquemin. Vous avez tort, qu'elle le veuille ou non en me perdant elle vous perd...
Catherine devina une menace.
— Oh! c'est infâme! s'écria-t-elle.
— Au contraire, difendez-moi, chassez-la et pas plus que moi vous n'aurez rien à craindre. Le voulez-vous? fît-il en lui tendant la main.
Elle se détourna avec méprise.
— Ahl que vous avez tort, fît Jacquemin. Quoi 1 vous m'abandonnez ? Pas de réponse.
— Eh bien! moi je vous quitte.
— Un instant, dit Catherine, je vais entendre Françoise et je ne veux pas que vous partiez avant l'arrivée de la gendarmerie. Alors on s'expliquera,
— ^ Vous voulez pousser tout à l'extrême.
— 11 le faut.
— G'estuneerreur qui vous coûtera cher,
— Ah ! vous me menacez !
— Non, mais je sais ce ^ue Françoise dira et ce que j'aurai à répondre. Ah I voilà donc la récompense de tant d'années de travail et de dévouement, car je ne vous ai pas seulement servie de mes bras et pour mes gages, mais de mon cœur. Ah! vous ne m'avez jamais aimé I j'étais plus à vos intérêts que vous-même. Pour vous plaire je me tuais au travail... Pour vous plaire que n'aurais-je fait!... Et voilà la récompense !...
— Ne parlez pas ainsi dans la chambre du mort, dit Catherine.
Jacquemin trouvait dure celle qu'il avait tant aimée et qu'il ne pouvait regarder, même en ce moment, sans éprouver un mouvement d'attraction et d'attachement, il se détourna d'elle de quelques pas, irrité et toujours épiis, capable de mourir pour elle et de l'entraînei* daas sa chute; maudissant aussi la fatalité qui l'avait réduit à ne parler de son amour que dans un moment pareil. En somme, incertain de ce qu'il devait dire et pouvait faire et dans une perplexité extrême.
A la fin de son monologue il en arriva à se plaindre, à s'apitoyer sur son sort.
— Ah! celte femme si belle, fallait-il la perdre après avoir pour elle descendu jusqu'au crime?
Voyons, s'il se jetait à ses genoux, la suppliait, lui disait tout son amour si long temps patiemment résigné, elles souffrances de sa passion? s'il tentait un dernier effort? Il n'avait plus de ménagements à garder. 11 avait dit le grand mot amour et elle avait entrevu son crime. Un crime commis par amour, se pardonne. Que risquait-il 1
Il se retourna vers elle.
Mais au même instant, Françoise parut.
Elle venait de la cour, de plus loin peut-être. Ses yeux brillaient de satisfaction.
— Maîtresse, dit-elle, j'entends un trot de cavaliers sur la route de Gorbeil, c'est la maréchaussée.
Jean-Baptiste Clairon était un misanthrope.
Jacquemin, h cette nouvelle, blêmit de terreur.
11 n'eut plus qu'une pensée : Fuir.
Mais son ennemie lui barrait la porte.
Le crime alors eût pu se lire dans sa physionomie qu'il n'était plus maître de composer. Catherine n'eut qu'à le regarder pour le juger coupable.
Elle dut souffrir en pensant que c'était sa passion pour elle qui l'avait conduit la.
Quelques minutes lentes comme des siècles s'écoulèrent et le trot des gendarmes se fit entendre distinctement.
— Les voilà ! dit encore Françoise.
Liv. 148.
Favard Frère?, éditeurs
Les soldats de la loi firent leur entrée dans la cour et le brigadier se présenta pour procéder à une première information.
n demanda d'abord à voir le corps de la victime, puis constatation faite des blessures mortelles, il interrogea Catberine en la priant de se borner d'abord au récit des faits qui s'étaient passés sous ses yeux.
EUe dit donc comment elle et son mari avaient été réveillés par Jacquemin qui, au milieu de la nuit, avait frappé à leur porte. Brotliier s'était levé, et avant même de s'habiller avait allumé une chandelle. Jacquemin disait qu'il venait de voir des hommes dans le jardin qui se dirigeaient vers la maison, et justement nous craignions d'être attaqués par les brigands et Jacquemin avait été la veille groudé par son maître pour avoir pris dans sa voiture en revenant de Corbeil un voyageur inconnu,
— Où est ce Jacquemin ? demanda le brigadier.
— Le voici, répondit Catherine en indiquant son domestique.
— Et après ? reprit le sous-ofTicier,
— A peine Brothier avait-il de la lumière, que cinq ou six brigands se précipitèrent dans la chambre et s'élancèrent sur lui. L'un d'eux lui plongea son couteau dans la poitrine, mon pauvre mari tomba la têteprès du foyer. Le brigand coupa un cordon auquel mon mari suspendait à son cou une petite clef, celle de son coffre-fort et sans perdre une minute, sans hésiter, il alla au pied du lit ouvrir le coffre.
Moi je m'étais levée, à demi nue, je courus à mon mari, des brigands me menacèrent, Jacquemin voulut me protéger et reçut des coups de bâton. La servante et les enfants accoururent en criant. Les brigands nous menacèrent de tout brûler et massacrer si nous résistions, mais leur coup était fait ; les sacs d'argent du coffre étaient déjà emportés et ils se retirèrent comme ils étaient venus.
— Et comment étaient-il venus ? demanda le brigadier.
— Ils avaient escaladé le mur du jardin et à l'aide d'une échelle qu'ils y avaient trouvée, étaient entrés par une fenêtre qui éclaire l'escalier.
Le brigadier voulut voir la fenêtre et remarqua qu'il ne manquait pas une vitre.
— Elle était donc ouverte ?
— Oui, par malheur.
— Vous laviez oubliée?
— C'était Jacquemin qui en était chargé.
— Vraiment, ils n'ont pas beaucoup de peine, fit le brigadier. Puis s'adressant au valet :
— Comment avez- vous laissé la fenêtre ouverte, Jacquemin?
— Je m'en suis souvenu en m éveillant la nuit. Je passai mes culottes et je fus pour la fermer ; alors j'aperçus les brigands, j'eus peur et je descendis avertir.
— Sans avoir fermé la fenêtre ?
— La peur me l'a fait oublier.
Le gendarme haussa les épaules de pitié.
— Et comment n'avez-vous pas défendu votre maître ?
— Je n'ai pas eu le temps, mais j'ai défendu notre maîtresse. A Françoise :
— Et vous, jeune fille, comment vous appelez-vous ? Qu'avez- vous vu et remarqué?
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Elle dit son nom et continua :
— Je couche avec les enfants dans la chambre en face de celle-ci, j'ai été reveillée par le bruit des pas dans l'escalier et j'ai entendu piesque aussitôt les cris de madame; jai passé ma jupe, et je suis accourue, je me doutais que c'étaient les brigands,
— Ah ! comment cela ?
— On en parlait depuis quelque temps, puis j'avais vu l'homme que Jacquemin avait pris dans sa voiture, j'en avais prévenu not' mnître et le premier brigand que j'ai vu, juste comme il venait de tuer M. Brolhier et allait à son coffre, c'était lui l
J'ai voulu secourir notre dame. Elle était debout entre le lit et la cheminée et devant elle un brigand administrait quelques coups de bâton à Jacquemin.
D'autres brigands m'ont aperçue et m'ont repoussée dans l'allée avec les enfants qui pleuraient.
— C'est tout ce que vous avez remarqué? demanda le brigadier.
— Oh ! non ; j'ai remarqué bien des choses !...
— Parlez ; c'est votre devoir.
— D'abord j'ai remarqué la fenêtre ouverte, puis l'échelle, qui servait aux granges et qui la veille avait été portée dans le jardin, puis les chiens...
— Ah ! oui, vous avez des chiens.
— Deux bons chiens de garde allez, fit Françoise, qui ne craignent pas leur homme On les lâche la nuit dans la cour et on laisse ouverte la porte de la cour qui donne sur le jardin pour qu'ils puissent tourner tout autour de la maison Or cette nuit il fallait les entendre hurler et bondu* contre la porte de leur maître. .. mais ils ne pouvaient rien contre les brigands, la porte du jardin leur était fermée...
— Ah ! fit le brigadier. Qui l'avait fermée ?
— Jacquemin, répondit Françoise.
— Voilà du sérieux. Est-ce vrai, madame?
— Oui, brigadier.
— Est-ce vrai Jacquemin?
— J'avais oublié de l'ouvrir.
— C'est malheureux pour vous, jeune homme.
— Je le sais bien ; ce sera malheureux pour d'autres aussi
— Est-ce tout, jeune fille ?
— Mon brigadier, il y a encore une chose qui m'a frappée. Nof maître avait la clef do son coffre suspendue à son cou ; le brigand, le même que j'avais vu dans la voiture, a tout de suite enlevé la clef et sans chercher est allé tout droit au collre caché au fond de l'alcôve au pied du lit.
— Oh ! oh ! ceci est encore très grave, et vous concerne aussi, Jacquemin.
— Comment? fit celui-ci avec une colère sourde. Je ne vois pas en quoi cela me regarde.
— Tout paraît arrangé par vous pour introduire les brigands. Vous avez conduit leur chef en voiture ; vous leur avez fourni l'échelle, ouvert la fenêtre, vous avez enfermé les chiens, c'est vous qui avez dit à l'assassin où le fermier mettait son argent. Allez, tout est prouvé, vous pouvez avouer ce dernier fait sans que cela raccourcisse ou allonge la cravate de chanvre qui vous attend. Avouez, c'est touiours le mieux.
— Je n'ai rien à dire .
Il se tenait la tête baissée, le regard en dessous, comme une bête prise au piège.
— Vous ne pouvez nier que vous êtes coupable?
— Le hasard a tout fait contre moi, j'ai toujours été honnête... Demandez à notre maîtresse?...
— Oh! Jacquemin, répondit Catherine, malheureux que vous êtes! Oui jusqu'à ce jour vous avez été honnête et nous avons toujours été de bon maîtres pour vous! Comment avez-vous ourdi un pareil crime !...
— Vous aussi vous m'accusez? fit le valet dont les yeux senflammèrent.
— .Mais c'est trop visible, malheureux I
— Je suis coupable ?
— Oui, bien coupable, Jacquemin.
— C'est vous pourtant qui en êtes la cause.
— I\Ialheureux ! Taisez- vous !
— Que je me taise?... Et pourquoi? Si vous n'avez pas pitié de moi, pourquoi aurais-je pitié de vous? Parlez à votre tour. Dites que j'étais amoureux de vous...
— Oh! le misérable ! s'écria Catheriae honteuse et révoltée à la fois.
— Est-ce vrai, Françoise? demanda Jacquemin. N'est-il pas vrai que j'étais amoureux de M™* Brothier et que tu en étais jalouse. Tu voulais te marier avec moi, je t'ai refusée et depuis tu as voulu savoir pourquoi et tu l'as dit partout, ou me l'a répété à l'auberge du Soleil levant.
— C'est-à-dire que j'ai cru que vous me courtisiez et que je me suis aperçue que vous n'aviez des yeux que pour une autre.
Le gendarme prêtait une attention extrême à ce démêlé et obsarvait l'attitude et la physionomie des deux femmes.
— Ah ! lit triomphalement le valet. Vous l'entendez, brigadier, et vous en entendrez d'autres, c'était chose connue que j'étais amoureux de la fermière, j'ai tout fait pour l'attendrir et elle ne m'a pas découragé, au contraire.
— Oh ! l'infâme ! Il m'accuse !
— Oui, j'ai commis le crime, mais ce n'était pas pour de l'argent, c'était pour elle, pour l'épouser, je le lui ai dit.
Et il ajouta avec fureur :
— Et tout ce que j'ai fait, c'était pour elle et d'accord avec elle !...
Catherine était plus blanche qu'une morte et se sentait défaillir sous le regard du gendarme qui ne la quittait plus.
— Femme Brothier, qu'avez-vous à dire ? interrogea ce dernier.
— Que cet homme est un infâme menteur. Oses-tu, misérable, dire que j'ai été ta maîtresse ?
— Vous oserez bien dire que non, vous ! ricana Jacquemin. Pourquoi aurais-je fait tuer votre mari si ce n'était pour vous ? Pourquoi les brigands qui violent les femmes ne vous ont-ils pas touchée? Pourquoi n' ont-Us pas mis le feu? C'était convenu entre eux et nous, vous le savez bien.
Avez-vous toujours vos bijoux, Catherine ?
— Le scélérat !... Le scélérat 1... exclamait la malheureuse femm.e.
— Si vous m'aviez défendu, je vous aurais épargnée, mais vous m'avez accusé, je vous accuse !.,.
— Il ne suffit pas d'accuser, dit le brigadier, il faut produire des preuves.
— Des preuves ? se récria le valet, mais elle vous sautent aux yeux : Madame a ses bijoux, elle n'a pas été maltraitée, elle ne s'est pas défendue, on ne s'est pas battu, on n'a pas ouvert aux cliiens qui auraient, pour leur part, étranglé deux ou trois bandits.
Le gendarme écoutait ces raisons et les pesait en tordant gravement ses moustaches.
La calomnie prenait du poids et faisait son chemin.
— Est-ce ainsi que se conduit une épouse fidèle qui voit poignarder son époux sous ses yeux ? insista Jacquemin. Est-ce naturel ? Est-ce humain ?
— Madame, dit le brigadier, cet homme est un grand criminel, il est possible qu'il vous calomnie, mais ses raisons ne sont pas toutes mauvaises et je crois qu'il est nécessaire que vous soyez entendus tout deux par le juge qui saura mieux que moi débrouiller la vérité.
— Quoi, brigadier? que voulez- vous dire? demanda Catherine inquiète et étonnés.
— Qu'il vous faudra me suivre à Corbeil.
— Moi !
— Oui, madame.
— Mais mes enfants, ma maison ?...
— La jeune fille ici présente en prendra soin,'elle ou tout autre que choisirez. D'ailleurs vous ne serez peut-être pas longtemps retenue. L'affaire s'éclaireira et je le crois à votre avantage.
— Mais je suis innocente.
— C'est ce que je vous dis, madame ; seulement les accusations portées contre vous sont très graves et c'est à vous de les réfuter. Mais je ne suis pas un Turc, un barbare et pendant que je vais rédiger mon procès-verbal, vous aurez le temps de mettre en ordre vos affaires, de vous habiller et même de manger un morceau.
Pour toute réponse, Catherine se mit à fondre en larmes et Françoise dit à Jacquemin :
— Vous êtes un rude coquin !... j'irai vous voir pendre.
Quelques heures plus tard, la belle fermière était enfermée ainsi que son valet, à la prison de Corbeil.
Pendant ce temps, Pelissier, fort insoucieux des suites de son crime, pillait une autre ferme du côté de Rambouillet et il enlevait trois paires d'excellents chevaux qu'il allait vendre à une barrière de Paris.
Un autre jour,il enleva tout un troupeau démoulons dont il avait tué le berger.
Il finissait par être connu comme marchand de bestiaux, mais il portait le désarroi, la ruine et la terreur dans cette branche de commerce.
Ses connaissances spéciales et son aplomb étonnant assuraient'ses succès ainsi que l'habileté avec laquelle il disséminait ses hommes dans un canton et les rassemblait soudain pour frapper nn grand coup.
Au contraire de ces malfaiteurs qui sig-nalent leur présence et signent leurs crimes parla répétition de certains procédés toujours les mêmes, Pelissier variait ses attentats, mais malheureusement, ainsi que nous l'avons dit, ayant enrégimenté des brutes, des sauvages, lorsqu'il mettait à sac, lorsqu'il détroussait une villa ou une ferme, il y procédait avec une férocité inouie. L'affaire de la ferme de Brothier était d'une modération exceptionnelle.
Quelquefois il rencontrait une vigoureuse résistance. Les chiens avaient un rôle. Les fourches, les haches donnaient la réplique aux sabres et aux pistolets et des bandits restaient sur le carreau et le lendemain étaient relevés des ruines avec les victimes et pendus après avoir satisfait aux formalités judiciaires.
Pelissier avait non seulement dans les foires et marchés des renseignements sur les s^ols à commettre mais encore dans les usages, les coutumes qui ont fait adopter telle ou telle époque de l'année — la Saint-Jean, la Saint-Martin, etc. — pour les paiements. Ayant appris ainsi qu'un marchand de bois de Morfontaine avait de grosses sommes à toucher, il attaqua son établissement. Mais le marchand avait chez lui des ouvriers aussi courageux -que robustes, il eut à hvrer une véritable bataille et la victoire fut si chaudement disputée qu'il dut abandonner plusieurs blessés qui après s'être traînés misérablement dans les chantiers pour s'y cacher et regagner la forêt, furent pris et jetés en prison.
Un d'eux, le Putois, trop fortement compromis pour avoir à craindre d'aggraver sj situation, fit des aveux complets. Il avait pris part à l'affaire des environs de Corbeil et la connaissait à fond, il la raconta. Justement on venait d'en terminer l'instruction ; infortunée Catherine allait être condamnée comnle complice de Jacquemin; les révélations du Putois la sauvèrent. Elles provoquèrent un supplément d'instruction qui fut suivie d'un arrêté de non-Ueu.
Le valet fut condamné à être pendu et Françoise assista à son exécution.
Venons maintenant à l'affaire capitale ou Pelissier lui-même succomba. Elle remontait à une époque antérieure. Pelissier l'avait déjà oubhée lorsqu'il en ressentit, si je puis dire, le contre-coup.
Dans les environs de Versailles, au bout d'un village dont le nom nous échappe, un ex^enriTue 7'était fait bâtir ce qu'il appelait son ermitage. C'était une maison construite s\3c ces rocailles, de forme carrée, qu'à certaine distance on eût pu prendre pour un bloc de rociicr. La porte figurait l'entrée d'une caverne. Les fenêtres, garnies de pariétaires, étaient étroites et en partie dissimulées par les fleurettes et les herbes.
L^, propriétaire de cette construction singulière étant mort, on croyait qu'elle n'aurait ni acquéreur ni locataire, lorsque contre toute attente, une voiture de louage suivie d'un charriot chargé de meubles s'arrêtèrent devant le petit jardin qui entourait l'ermitage. Un homme descendit de la première voiture, ouvrit la porte de lenclos et pénétra dans l'étrange demeure.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, mince, un peu courbé, mis comme un riche bouff^eois, un rentier. Si rien de son coslume n'indiquait sa profession, sa physionomie, mélange d'égoïsme et de faiblesse, de vanité et de méfiance maladives traliissait son caractère.
Comme son prédécesseur, Jean-Baptiste Clairon était un misanthrope.
Les déménageurs transportèrent les meubles qu'ils eurent beaucoup de mal à introduire et à ranger.
La maison était petite et n'avait qu'un étage ; elle>.e convenait qu'à un'cénobite.Le logement ne se composait que de trois pièces, deux en bas et une en haut.
La porte d'entrée, qui figurait l'ouverture d'ime grotte donnait accès à un escalier dont quatre ou cinq marches obliques, en roche brute, — bien entendu, — aboutissaient à un étroit couloir.
Dcins ce couloir donnaient deux portos, celle de la salle à manger et celle de la cuisine ; un escalier dans le fond, conduisait à la salle du haut et à la terrasse qui servait do toit à la mode orientale.
Notre misanthrope ne voulait ni valet, ni servante; mais dans ce pays inconnu il ne pouvait rester cependant sans communications avec les vivants; il 'puarqua la douce et Intel igeate figure de Claude Bornier, un pays m que les déménageurs avaient pris pour les aider.
— Ètes-vous marié, mon ami? lui demanda-t-il.
— Non, monsieur,
— Vous vivez à l'auberge?
-Non, je vis chez mes parents. Notre village n'a pas d'auberge.
— Que font vos parents ?
— Ils sont cultivateurs.
— Votre mère pourrait-elle se charger de me préparer mes repas?
— Cela dépend.
— Je ne suis pas ditficile. Je vivrai comme vous. Vous n'avez pas l'air de mourir de fil im .
— C'est la bonne air qui nous nourrix.
— La bonne air avec des choux, du lard ?
— Oui p't'ètre bien et des omelettes et du p'tit veau, ou de la vache quand on en tue, ce qui n'arrive pas toutes les semaines.
— Enfin votre mère peut me faire à dîner ?
— Oui, monsieur.
— Et qui me l'apportera ?
— Rloi, si vous voulez.
— C'est entendu.
Le soir même, Claude Bornier fit part â ses parents des intentions du nouveau propriétaire ; elles furent favorablement accueillies.
Les Bornier étaient de très braves gens dont l'aisance plus que modeste ne se soutenait qu'à force de travail, mais ils n'étaient pas malheureux, faisant honneur à leurs petites affaires, parce qu'ils mettaient leurs efl'orts en commun. On parlait de lumon, du bon accord qui régnait entre eux.
A l'époque où s'ouvre ce récit, il n'y avait rju'un souci qui troublât leur bonheur: Noël, l'aîné, allait épouser Geneviève Loze et l'on ne savait encore si Noël irait habiter chez son beau-père ou amènerait sa femme sous lé toit paternel. C'était un sujet d'inquiétude pour la mère Bornier. - r:
Noël et Claude étaient tellement liés ensemble que Claude dépérirait s'il était séparé de son aîné.
L'un avait dix-neuf ans l'autre vingt et un. Ils s'aimaient de l'amitié étroite de deux jumeaux.
Claude approuvait le mariage de son frère et loin d'être jaloux de Geneviève, reportait sur elle ime part de son amitié fraternelle. Il espérait que la maison étant assez grande pour deux familles, le nouveau ménage s'y établirait.
Le futur était un bon travailleur, un cœur excellent et un beau garçon ; Geneviève n'avait pas moins de qualités. L'an était grand et fort ; l'autre, sous les apparences d'une beauté délicate, cachait les ressources d'une santé robuste.
Il était diflicile de dire qui des yeux bruns ou des yeux bleus avaient le plus de tlamme.
Les filles du pays jalousaient Geneviève et le garçon Noël et chez les vieilles supers titieuses les rencontrer ensemble, quand ils se promenaient après les vêpres, passait pour porter bonheur.
Le seul bruit défavorable à leur mariage c'est que le père Loze estimait sa fille digne d'un plus riche parti que le fils Bornier.
Claude, de retour de la maison de rocher, dit à sa mère:
— Sais-tu, mère, qu'il y aura peut-être gros à gagner avec cet artiste qui vient habiter la maison des rochers ? Eh bien, tout ce que l'on gagnera sera pour ajouter à la corbeille de noces de la mariée.
La mère Bornier" se rendit à cette observation de Claude.
Donc, celui- ci, vers le midi, chaque jour alla porterai! solitaire la soupe et le jambon de la ferme. ■ • - -
Clairon se montrait satisfait.
Et bien qu'il eût renoncé à tout comme rceavec ses semblables, il se laissa aller à causer avec le jeune paysan et daigna lui apprendre qu'à Paris il avait été un personnage et avait gagné à la banque des sommes considérables.
Claude rapporta ses propos à sa mère et celle-ci n'avait pas sa langue dans sa poche, de sorte que tout le village sut bientôt que l'étranger était fort riche.
Plusieurs pièces d'or mises en circulation confirmèrent les propos de la fermière et m ne manqua point de dire :
— Quelle pitié de voir un millionnaire s'enterrer vivant dans un rocher I
— S'il voulait, il ferait rebâtir notre église I
— Ou réparer le lavoir.
— Ce doit être un avare.
En réalité, cet original était pauvre et s'il avait gagné à la banque, il avait sans doute reperdu.
En vain on lui offrit des lièvres et des truites ; il refusa gibier et poisson et déclara d'un ton bourru qu'il n'ouvrirait sa porte qu'à Claude Bornier. Les braconniers lui
CART0UCII1-:
Noël se désolait en prison.
faisaient peu.-. iH lui .-appelaient que les solitudes sont fréquentées par les bandits
et qu'il était seul.
A plusieurs reprises, il interrogea à ce sujet Claude Bornier.
— Ce pays est bien tranquille?
— Oh! oui, monsieur.
— Gomment est mort le propriétaire de cette maison?
— De sa belle mort, monsieur.
^ 11 a eu de la chance.
— Pourquoi i monsieur.