‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 9 sur 100 · COMMENT JEANNE DEVINT IMPIE · texte numérisé non relu

COMMENT JEANNE DEVINT IMPIE

Ainsi fatalement, sans la moindre participation de sa volonté, malgré elle, mademoiselle de X*** était tombée dans la dernière abjection. Elle ne vivait que du pain des voleurs et des prostituées.

Habituée dès l'enfance à faire abnégation d'elle-même, à obéir, à se soumettre, elle avait laissé toute énergie morale s'atrophier, au point qu'elle était incapable de volonté. Elle subissait la destinée, qu'elle appelait la volonté de la Providence, et se sentait rouler à l'abîme sans avoir la force de se retenir.

Incapable de bien ou de mal.

Et, ce qu'il y avait d'affreux, c'est qu'à ses yeux le monde prenait un aspect d'uniformité ou d'égalité dans le mal. Ainsi les criminels qui l'entouraient ne lui semblaient pas plus coupables que ceux qu'elle venait de quitter.

De quelque côté que se tournât sa pensée, elle ne voyait que le mal et elle était trop ignorante pour voir au delà.

Comme Cartouche l'oubliait et que Jeanneton ne la tourmentait plus, elle finit par être indulgente pour leurs vices. Elle s'accoutuma à la vie du Pistolet. Ses regards ne furent plus blessés de certains spectacles, ses oreilles ne furent plus offensées de certains propos. Elle finit par rire, avec la canaille, du clergé et de l'aristocratie et, sans la révolter, on put baffouer devant elle tout ce qui autrefois lui était sacré, le juge, le noble, le prêtre, le moine, la religieuse.

La religieuse, puis la religion

CARTOUCUli

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Chaque jour elle entendait raconter quelque anecdote scandaleuse.

L'impiété ne l'effrayait plus; elle lui donnait à réfléchir et fatalement, par le crime commis à Rodez, elle lui donnait raison.

Ceux qu'elle avait cru des saints étaient des criminels. En qui pourrait-elle croire ?

Ce n'était pas tout.

Chaque jour elle entendait raconter quelque anecdote scandaleuse, vraie ou fausse, sur le compte des religieuses de Montmartre, ce qui détruisait le prestige poétique dont son imagination s'était plu à les entourer.

Avant de les avoir vues, celles-ci n'étaient plus pour elle que des hypocrites et des

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Liv. 145.

Favard Frô^ics, éditeurs ■

farceuses. Déplorable disposition d'esprit, quand on songe que le couvent était son seul refuge éventuel et probable.

Plus s'avançait pour elle le moment d'entrer dans la communauté religieuse, moins elle en était digne.

L'impiété et l'immoralité du repaire de Cartouche rongeait sa religion jusque dans ses principes essentiels.

Et, chose bizarre en apparence, mais en réalité parfaitement logique :

Lorsque cette évolution morale se fut fatalement accomplie, lorsqu'il ne resta plus rien de l'ancienne Jeanne que nous avons connue, et qu'elle ne crut plus à rien, elle se sentit assez forte pour aller réclamer au nom de son frère et de l'évêque l'hospitalité de l'abbaye.

— Si elles me refusent, se dit-elle, je dénoncerai tout, sans ménagements pour personne. Pourquoi tremblerais-je devant ces femmes ? Je les vaux bien ! Aucune d'elles ne vaut mieux que moi. Ce n'est pas à moi de prendre une altitude humble et de baisser la tête et je ne suis plus ce que j'étais lorsque je quittai Pthodez,

Il va sans dire que Jeanneton la félicitait de ce changement et l'encourageait

Le résultat de cette transformation morale ne se fit point attendre longtemps, et un matin l'on ne v'^ plus Jeanne la novice au Pistolet.

Elle s'était rendue au couvent.

Madame d'Avaray en était déjà l'abbesse.

On lui dit qu'une femme, dont la toilette et les manières étaient du plus mauvais ton, maio qui se prétendait de haute naissance, faisait du bruit à la porte en demandant à la voir; elle s'écria :

— C'est peut-être elle.

Et ordonna qu'on l'introduisît dans son cabinet.

Depuis plusieurs mois les jésuites l'avaient mise au courant de l'aventure de Rhodez, etl'avaient prévenue de l'arrivée possible de Jeanne de X***. Le père François avait survécu à ses blessures, et des Chartreux était allé aux jésuites. C'était d'ailleurs par l'entremise de ceux-ci que l'évêque avait obtenu la promesse d'un asile ou d'une prison pour Jeanne à l'abbaye de Montmartre. Pendant quelque temps on avait cherché les traces de mademoiselle de X***, puis l'on avait pensé que les bandits l'avaient assassinée.

« C'est peut-être elle, » se dit l'abbesse chez qui cette supposition éveilla la plus vive curiosité.

Jeanne de X... parut.

Madame d'Avaray l'enveloppa d'un regard étonné.

La beauté de la Languedocienne portait sans doute les traces des déplorables aventures dont elle avait été victime. Non seulement son regard, son sourire, n'étaient plus ceux d'une vierge, mais ils avaient perdu la délicate expression de la pudeur. Devant l'abbesse on ne se présentait que les yeux baissés. Une attitude humble et timide convenait à une suppliante.

Jeanne de X... se présenta le front haut, coiffés au fer et à la poudre, à une mode d'un goût douteux, comme le reste de sa toilette et arrêta sur madame d'Avaray un regard froid et hardi.

— Madame, dit-elle, je me présente de la part de Monseigneur de X... et de M. l'abbé Armand de X... mon frère.

— Vous avez sans doute, mademoiselle, répondit avec douceur la jeune abbesse, une lettre de Monseigneur de X... à nous remettre ?

— Non, madame. Je suis venue à Paris avec un père capucin chargé de me conduire près de vous. Notre voiture a été arrêtée par Cartouche entre la barrière d'Orléans et les Chartreux. Le père François qui m'accompagnait a été tué et mo j'ai été emmenée prisonnière par les bandits. Sans doute le père François avait sur lui une lettre de Monseigneur de X...

— Permettez, mademoiselle ; qui peut me prouver que vous êtes bien la personne que vous dites?

— Je m'échappe à l'instant, madame, d'un repaire de Cartouche, et jusqu'à cette heure depuis mon arrivée à Paris je n'ai vu que des voleurs et des femmes de mauvaise vie. Je doute que Cartouche consente à venir à l'abbaye pour m'appuyer de son témoignage, et que de votre côté vous vous contentiez de sa parole ; mais vous pouvez écrire à Rhodez et avant huit jours vous aurez la réponse.

L'abbesse réfléchit un moment et reprit :

— Vous êtes prisonnière des brigands?

— Oui, madame.

— Et vous n'avez pu leur échapper qu'aujourd'hui ?

— Oui, madame.

— Vous étiez sans ressources?

— Naturellement, madame.

— Nous remplirons envers vous les devoirs de l'hospitalité monastique et nous verrons à régulariser votre position dès que votre identité nous sera prouvée. Sachez d'abord, mademoiselle, que le père François recueilli par les pères Chartreu.K a survécu à ses blessures.

— Ah ! fit Jeanne d'un air joyeux.

— Il est encore à Paris, poursuivit l'abbesse.

Nous le ferons venir demain, et vous aurez avec lui une entrevue. Si vous êtes réellement mademoiselle Jeanne de X... vous pouvez compter sur toute notre bienveillance.

« Allez, mademoiselle, et que Dieu vous accorde sa bénédiction.

Jeanne salua l'abbesse. Elle fut conduite au réfectoire destiné aux étrangers oij elle soupa, et de là dans une chambrette particulière, dont le ht étroit, blanc et honnête lui assura la meilleure nuit quelle eût passée depuis longtemps.

Le lendemain,dansraprès-midi, elle fut appelée chez l'abbesse et s'y trouva en pré sence du père François. Leur reconnaissance fut presque touchante. Le capucin éprouvait la joie d'un voyageur qui retrouve un objet précieux qu'il a perdu sur la voie publique et dont il doit compte à sa famille ou à un ami. D'autre part, Jeanne triomphait des doutes dédaigneux de l'abbesse et la vit avec satisfaction prendre connaissance de la lettre épiscopale qu'elle avait réclamée.

— Ma fille, dit l'abbesse, sur votre demande et sur la recommandation de monseigneur de Rhodez nous vous recevons comme novice. Vous recouvrerez ici dans

la prière et les exercices de la pénitence la paix de l'âme que vous avez perdue. Jeanne regarda l'abbesse avec étonnement.

— Monseigneur vous dit-il donc que j'ai perdu la paix de l'âme? fit-elle.

— Ce sont ses propres termes, ma fille.

— Il ne vous a pas dit comment et pourquoi?

— Vous m'adressez trop de questions, répliqua l'abbesse. Allez à l'église remercier Jésus, la sainte Vierge et saint Benoît, de votre admission au nombre des novices bénédictines de Montmartre. Allez...

Dès qu'elle fut sortie :

— Quelle étrange fille, mon père! dit-elle au capucin; ne le trouvez-vous pas comme moi?

— Madame, répondit le moine, je partage votre étonnement, car elle est bien changée depuis que je ne l'ai pas vue. Son séjour forcé parmi les bandits semble ' avoir achevé sa perte.

— C'est une brebis gâtée; n'ai-je pas à craindre qu'elle ne corrompe mon jeune troupeau?

— Je ne le pense point, madame; le fond n'est pas gâté chez Jeanne et je crois que la paix de cette maison lui rendra son honnêteté naturelle.

— Monseigneur me mande que Jeanne est une grande coupable et qu'il importe qu'elle garde le secret de vos fautes afin d'éviter le scandale, mais Monseigneur ne me dit point quelles fautes elle a commises et peut-être vous a réservé le soin délicat de m'instruire à cet égard?

— En effet, madame, répondit le confident de l'évêque, et je suis prêt à satisfaire votre légitime curiosité en évitant toutefois de descendre dans des détails trop circonstanciés.

— Parlez, mon père, je vous en prie.

— Il s'agit, madame, d'un gros péché, d'un péché qui n'est pas rare (1) et qui cependant est tellement monstrueux que j'hésite à prononcer son nom devant vous. Il réunit tout ce qui pouvait contribuer à en accroître la gravité. Ainsi le complice de Jeanne de X... ne fut pas un laïque, mais un prêtre, élevé à la dignité de grandvicaire, l'abbé Armand de X...

— Oh 1 exclama la jeune abbesse en se voilant le visage de ses mains : Le père François poursuivit :

— L'abbé de X... a quitté le diocèse et est retiré dans un couvent de trappistes, mais il est possible qu'il se contente d'y faire pénitence pendant quelques mois, qu'il ne prononce pas de vœux et que plus tard il soit appelé à un siège épiscopal. Vous concevez, madame, combien il importe que l'horrible péché commis à Rhodez soit tenu secret, non seulement pour le bien de la religion, mais pour l'honneur du clergé, non seulement pour le présent, mais pour l'avenir.

— Oui, mon père, répondit l'abbesse d'un ton grave, je le comprends.

— Il n'en doit rester aucune trace, reprit le moine. L'enfant né du crime a disparu. Les coupables sont séparés l'un de l'autre et isolés du monde par la clôture

(1) Voir l'Histoire de France de Michelet.

monastique, mais il vaudrait mieux que les coupables périssent que de laisse» échapper leur secret. Du côté de l'abbé Armand, nous sommes tranquilles ; "1 n'eo est pas de même du côté de Jeanne. Il est fort regrettable qu'en débarquant à Paris, elle soit tombée dans un foyer de vices et d'impiété. L'effronterie de sa physionomie m'inquiète. Elle doit être imtempérante et par conséquent indiscrète. Nous la confions à votre garde, madame, nous vous la recommandons particulièrement. Une lai faut ici ni amie ni confidente.

— Comptez sur notre surveillance, mon père, dit l'abbesse.

Permettez-moi encore un mot, madame. Jeanne de X... est d'une nature ardente, passionnée, et je crois que cette fougue trouverait un dérivatif puissant dans le culte du Sacré-Cœur. Qu'elle s'absorbe dans la dévotion, et nous serons tranquilles.

L'abbesse fît un signe d'approbation.

Il résulta, de cet entretien, que non seulement Jeanne fut admise comme novice, mais qu'elle fut, sans qu'elle s'en doutât, destinée à la clôture, comme elle eût été condamnée à la prison perpétuelle.

L'abbesse la fit garder à vue.

Tout alla bien pendant un certain temps ; mais, curieuse comme toutes les filles d'Eve, elle voulut l'interroger sur son passé; désir malsain dont elle eut à se repentir plus tard.

— Regrettez-vous le monde? demanda-t-elle à Jeanne.

— Je ne l'ai jamais connu, madame.

— Se peut-il? A RhodezT

— Je ne voyais personne. Je quittai ma mère aussi simple qu'une enfant de la campagne et je fus m'enfermer chez mon frère, lorsque sa santé réclama des soms dévoués.

— Vous aimiez beaucoup votre frère?

• — Beaucoup; oui, madame.

— Vous pensez souvent à lui?

— Mon directeur m'a déjà posé cette question, madame; en confession je n'ai rien à lui dissimuler.

— Il est vrai, fit l'abbesse un peu confuse, qui s'éloigna aussitôt du terrain brûlant où elle s'était aventurée.

— J'ai appris avec satisfaction, reprit-elle, que vous étiez complètement détachée d'une vie luxueuse et délicate telle que celle dont vous jouissiez au palais épiscopal.

— Je n'ai jamais habité au palais épiscopal, madame. Mon frère m'avait loué une maison dans une rue voisine.

— Je sais, reprit mconsidérément l'abbesse, que monseigneur de Rhodez a beaucoup d'affection pour vous.

Jeanne se méprit à ces paroles, y vit une raillerie et répondit avec vivacité :

— Ah ! vous savez cela, madame!... Il n'y a, je m'en aperçois, rien de caché pour vous, et le moine vous a tout dit; mais, confident de l'évêque, au moins, il aurait dû épargner son ami. Oui, l'évêque a eu pour moi une bien vive affection, qui s'est changée ensuite en une implacable et froide cruauté!.. Madame, que Dieu lui pardonne ! mais cet homme est plus coupable que mon frère... et au moins mon frère s'est repenti, lui.

— Que dites-vous, Jeanne ! mais à vous entendre...

— Vous savez tout, madame, reprit Jeanne ; mais ce que vous ne savez pas, c'est la cruauté de ce jeune homme : je suis sa victime, madame, et je comprends fort bien, qu'en m'envoyant à Montmartre, il a voulu m'enterrer vivante pour dérober au monde le secret de son crime, le sien, bien plutôt que celui de l'abbé Armand !

« Croyez-vous, madame, que cela me porte à vénérer la sainte Église, à respecter les prêtres? Je vous parle en toute sincérité, bien plus en femme qu'en nonne, et je m'adresse à madame d'Avaray plutôt qu'à notre sainte mère abbesse.

« Ah! je dois m'estimer heureuse que le prêtre n'ait pas réussi à tuer Dieu dans mon cœur.

L'abbesse l'écoutait stupéfaite et effrayée, car, on le sait, le père François, en lui parlant de Jeanne, ne lui avait révélé que la moitié de la triste vérité.

Cependant elle dissimula sa surprise.

— Jeanne, répliqua-t-elle, je crois que vous avez beaucoup souffert et vous devez souffrir encore.

— Plus que jamais, madame; car je fus quelque temps à comprendre toute l'horreur de mon sort, et aujourd'hui je n'en ignore rien.

— EL vous devez aussi sentir le poids d'un secret aussi lourd!..

— Sa divulgation pourrait être ma vengeance, mais je ne suis pas vindicative, madame.

— Il faut chercher en Dieu, dans l'amour de Jésus, la consolation de votre infortune.

— Ah I madame ! soupira Jeanne, sans oser exprimer sa pensée.

« Le seul mot d'amour m'est déjà pénible à entendre, il m'est impossible à prononcer. Pour moi, il représente trop de souffrances et trop d'infamies. Rouvrir mon cœur?., même pour Jésus je ne le pourrais; il est fermé, je voudrais qu'il fût de marbre.

Madame d'Avaray comprit qu'elle ne devait mettre que peu d'espoir dans l'influence de la dévotion, ou du culte du Sacré-Cœur. Elle demeura consternée de l'abîme de misères que Jeanne lui avait fait entrevoir.

Dans le courant de l'année, l'archevêque de Paris, étant venu faire sa visite pastorale, s'informa de mademoiselle deX...,et demanda à lavoir. Il ne s'entretint pas longtemps avec elle, mais le peu de paroles qu'il échangea, suffît à lui faire pressentir le danger que len:'e3sentiment de Jeanne ferait courir à la rehgion. Dans son esprit il la comparait à une poudrière exposée à une explosion.

Il recommanda à l'abbesse de redoubler de vigilance.

L'abbesse entoura Jeanne d'espionnes maladroites et d'imbéciles, qui ne firent que l'irriter et lui rendirent la vie insupportable. C'était au contraire par la douceur et la bienveillance que l'on aurait dû agir sur elle.

Il en résulta qu'elle ne songea plus qu'à quitter le couvent.

Elle était majeure, elle n'avait point prononcé de vœux, elle se croj'ait libre.

« J'aimerais mieux être servante à Paris, se disait-elle, que religieuse à Montmartre.

Dans ces dispositions d'e>prit elle demanda à parler à l'abbesse.

— Madame, lui dit-elle, je ne me sens aucune vocation pour la vie religieuse et je renonce à obtenir un jour le voile de bénédictine.

— Il faut quelquefois attendre la vocation, ma fille, répondit l'abbesse, car c'est une grâce de Dieu. Avez-vous oublié déjà que vous avez imploré, cbez nous, du pain et un asile?..

— Votre maison, madame, était la seule à qui l'on m'eût recommandée et dont je connusse l'adresse. Abandonnée, sans ressources et même sans bagages sur le pavé d'une grande ville inconnue, je trouvai naturel de m'adresser à vous. J'espérais dans le calme du cloître; mais l'ennui me consume et je ne recouvre point la paix de l'âme que j'ai perdue, je suis donc résolue à rentrer dans le monde.

— Avez-vous communiqué votre résolution à votre directeur? demtinda l'abbesse.

— Non. madame, répondit Jeanne.

— ]\ faut lui en parler, ma fille.

— Ses meilleurs arguments ne serviront de rien.

— Qu'en savez-vous? Vous êtes présomptueuse, ma fille, et vous vous fiez trop à vos propres lumières. Parlez à votre directeur, et après nous verrons.

Jeanne dut se conformer à la volonté de sa supérieure. Son directeur accueillit fort mal son projet de rentrer dans le monde.

— Vous n'êtes pas ici, lui dit-il, pour la satisfaction de vos goûts et de votre humeur, mais pour faire pénitence et mériter le pardon de Dieu. Loin de vous encourager dans votre dessein, je vous engage a y renoncer.

— Je ne le puis, mon père.

— Vous le pourrez en vous abstenant de penser au monde et, dans ce but, en vous absorbant dans la prière.

Quelques jours plus tard, la novice étant revenue à la charge, le jésuite lui répliqua sèchement :

— C'est impossible.

— Et pourquoi donc ?iît Jeanne avec vivacité. Ne suis-je pas libre 7

— Non, ma fille, vous ne l'êtes point. Vous avez été envoyée ici par Monseigneur de Rhodez, vous ne pouvez en sortir sans sa permission.

— Monseigneur de Rhodez n'a aucun pouvoir sur Tiioi, répliqua Jeanne avec fermeté. Je ne suis pas tenue de lui obéir s'il prétend me séquestrer ici, vous savez pourquoi, vous mon confesseur.

— Jeanne, vous êtes animée d'un esprit de révolte qui tournera à vôtre confusioH. Encore une fois, renoncez à vos desseins, à vos idées mondaines et demandez à

Dieu de vous accorder la vocation religieuso. L.à seulement est votre l'epos et votre salut !... ■ ■

— Ma résolution est prise, répondit Jeanne; je vais demander à madame l'abbesse de me faire ouvrir la porte.

— Allez, ma fille, répondit le jésuite.

Cette fois la novice réclama sa liberté. Madame d'Avaray lui dit qu'elle allait en référer à Monseigneur de Rhodez et Jeanne répliqua qu'elle allait s'adressera l'archevêque de Paris.

« Et s'il refuse de me rendre justice, eut-elle l'imprudence d'ajouter ••- je m'adresserai à ses fidèles et je dirai pourquoi l'on m'a séquestrée.

— Jeanne, fit l'abbesse, vous oubliez que vous vous êtes placée ici sous notre autorité.

— Je n'ai point prononcé de vœux, et je demande à rentrer dans le monde ; en me retenant ici contre ma volonté et mon droit, vous abusez de votre autorité.

— Ces paroles, reprit l'abbesse, ne sauraient rester impunies et je ne puis tolérer que par votre exemple vous semiez l'esprit d'insubordination. Jeanne, vous aiieH trouver sœur Saint-Calixte de ma part et vous lui demanderez une cellule de pénitence.

— Non, madame, répondit Jeanne.

L'abbesse toucha un timbre, elle dit quelques mots à voix basse à une converse, puis, se levant, elle se retira et laissa la novice seule dans le cabinet. Bientôt plusieurs nonnes de taille robuste accoururent et, avant que Jeanne eût pu leur opposer une résistance sérieuse, l'entraînèrent ou plu(<^t l'emportèrent dans l'affreux souterrain sans air et sans lumière, où plus tard devait la remplacer Jeanneton.

A la suite d'une crise nerveuse terrible elle tomba malade, la fièvre s'alluma, accompagnée du délire. On l'entendit pleurer d'abord, puis crier, et pousser de lamentables hurlements.

Le jésuite qui essaya de descendre près d'elle pour la calmer eut peur et déclara à l'abbesse qu'elle était possédée ou folle furieuse. Les converses n'osèrent plus lui porterie pain et l'eau. On se contenta de lui jeter son pain à travers la grille, de prier pour elle et de l'asperger d'eau bénite.

Les nonnes qui lui jetaient sa nourriture, étaient scandalisées des propos qu'elle entendaient.

Madame d'Avaray en écrivit à Rhodez, l'évêque lui répondit qu'il dirait lui-même une messe à son intention, mais qu'il serait imprudent de la laisse sortir dans l'état de fureur diabolique où elle était tombée. Il terminait en déclarant qu'il ne conservait aucune autorité sur mademoiselle de X... attendu que M. Armand de X... son frère était sorti du couvent de la Trappe et venait d'être appelé au siège épiscopal deZ....

Le nouveau prélat, interpellé à son tour, se montra encore plus sec et plus dur que l'autre. 11 approuva la cellule de pénitence.

Madame d'Avaray obtint d'être entendue de l'infortunée captive. Celle-ci d'ailleurs avait cessé d'être dangereuse. Les privations l'avaient tellement affaiblie qu'elle ne pouvait plus quitter sa paillasse. Elle communiqua à l'infortunée les réponses des

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