‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 12 sur 100 · DÉVOUEMENT FRATERNEL · texte numérisé non relu

DÉVOUEMENT FRATERNEL

L'opinion qui jusqu'alors avait été favorable aux Bornier, commença à se tourner contre eux.

L'arrestation de Claude fut maintenu et Geneviève fut surveillée.

Enfin Noël fut condamné à dix ans de prison et le braconnier acquitté, faute de preuves suffisantes.

Quinze joiu-s plus tard, ce fut le tour de Claude. Il fut acquitté, mais en rentrant chez lui une nouvelle douleur l'attendait : son père était mourant; le chagrin l'avait tué.

Cependant Claude et Geneviève s'étaient revus et s'étaient juré de travailler à la découverte des coupables. Jugeant bien que, s'il restait au village, ses bonnes intentions resteraient infructueuses, il repartit pour Saint-Cloud et se rendit chez le commissaire àù police.

— Monsieur, lui dit-il, je suis convaincu de l'innocence de mon frère Noé7 Bornier condamné à dix ans de prison. Vous en souvenez- vous ?

— Parfaitement. Nous n'oul)lions jamais ceux que nous faisons arrêter. Que voulezvous ?

— Je veux trouver les coupables afin de délivrer Noël.

— Très bien. Et que comptez- vous faire pour arriver à ce résultat ?

— M'enrôler dans la police.

Le commissaire sourit.

— Faites une demande à M. le lieutenant général de police au Grand-Châtelet, je l'apostillerai et je la ferai parvenir.

La demande fut faite le jour même et peu de temps après Claude faisait partie de la police de sûreté. On lui laissa une liberté particulière ; on le considéra comme un volontaire en respectant les motifs qui avaient dicté sa résolution.

Après avoir fait à Paris, sous la direction de Postel, une sorte d'apprentissage, on l'envoya à Versailles, où on le laissa à ses propres inspirations.

Le malheur avait retrempé ce jeune homme et l'amour fraternel exalté avait fait d'un naïf et timide paysan un homme pleni d'habileté et de courage.

Nous allons le suivre dans sa chasse aux bandits.

Il parcourut d'abord les foires et les fêtes des villages voisins dans l'espoir d'y retrouver son marchand de bijoux. C'était un juif allemand dont le type et l'accent étaient faciles à reconnaître.

Son espoir ne fut pas trompé ; ill' aperçut un jour en train de vendre des foulards; il le suivit jusque fort avant dans la soirée. Le juif dîna d'un morceau de pain et d'un verre d'eau et lui se passa de manger. Le colporteur ne s'arrêta point au cabaret et rentra directement chez lui. Il possédait logement et boutiqu.e dans une rue étroite et si déserte que Claude dut renoncera monter la garde devant la maison. 11 était cependant bien décidé à ne pas le quitter, convaincu qu'il le verrait bientôt avec ses pourvoyeurs ordinaires.

Enfin, vers trois heures du matin, il se retira et alla achever sa nuit dans un poste.

Après s'être accordé quelques heures de repos, il se remit en quête. Il devança le lever du juif.

Ce fut la femme de celui-ci qui enleva les volets.

« Il dort pensa Claude, l'instant est propice pour jeter un coup d'oeil dans sa boutique

Il y fut aussitôt. Il entra et se trouva au miheu d'un bric-à-brac sans valeur.

Il acheta quelques monnaies de cuivre dont il n'aurait pu lire les lettres à demi effacées.

— Vous ne vendez pas de bijoux?

— Non, pas pour le moment.

— Vous n'avez pas que ce magasin?

— Rien que ce que vous voyez.

— Il me semble vous avoir vu hier à la fête de X...

— Moi?.\h ! qu'y serais-je allé faire?

Il se retira en se disant: « Si ce juif n'est pas un petit receleur, c'est le colporteur d'un marchand qui pratique le recel en grand.

II se retira et se tint en observation à une distance convenable; jamais chat guettant une souri n'eut plus de patience.

Tout le jour se passa dans une vaine attente... tout le jour et une partie de la nuit. Enfin Ephraïm (c'était le nom du juif) sortit. Claude le vit se diriger vers une rue commerçante et entrer chez un sieur Lecamu, banquier — et nous pouvons le dire de suite, — entrepositaire de la bande Pelissier.

Lecamu, bijoutier-horloger,avait un magasin d'assez bonne apparence.

En face était un cabaret. Claude s'empressa de s'y étabhr. Mais les vitres poussiéreuses et garnies de pendules et de paquets de galons lui dérobaient la vue des receleurs. Il questionna le maître du cabaret.

— Il y a longtemps que vous êtes étabU ici, monsieur?

— Huit ans.

— Je ne connais pas la ville, je vois là un magasin d'horlogerie d'occasion et ça me donne l'idée d'acheter une montre. Connaissez- vous cet horloger.

— Je le connais et je ne le connais pas. Je vois beaucoup de gens qui achètent chez lui. Je pense que ces montres en valent d'autres.

— Oh! sans doute, mais les objets d'occasion sont toujours d'un prix surfait; quand on n'est pas connaisseur, il est bon de s'adresser à un marchand consciencieux.

Le cabaretier, à ce dernier mot si prodigué dans le commerce mais si étrange lorsqu'il est prononcé avec un accent sincère, ne put réprimer un sourire.

— Pour consciencieux, dit-U, je ne le garantis pas, mais il est riche et si vous êtes à marier je vous conseille de demander la main de sa fille.

— Ah! il a une fille.

— Et une jolie encore !

— Vrai .*

— Une personne charmante, qu'il adore. Il est fou de sa fille, cet homme -là.

— Eh ! mais, fit Claude, rien que pour voir la demoiselle, j'irai peut-être bien acheter une montre.

— Vous la verrez. Elle tient les livres.

— Elle s'appelle ?

— Eugénie.

— Elle est blonde?

— Comme de l'or... Vous qui êtes brun...

— .\h ! ne riez pas, bien que je n'en aie pas l'air, j'ai du bien et sans savoir sa dot je n'en suis pas effrayé.

— Tenez, dit le cabaretier, justement elle ouvre sa fenêtre.

Claude leva les yeux et M"« Lecamu, un moment penchée au balcon, se retira aussitôt

Elle était en effet très jolie.

Claude en eut le frisson.

Car déjà dans sa pensée, toute la maison Lecamu devait être arrêtée,

— Elle est filie unique? reprit-il.

— Oui, monsieur.

— Et son père l'adore...

— Il en est fou... surtout depuis la mort de sa femme.

Comme il disait, la porte du magasin s'ouvrit et livra passage à Ephraïm ; il portait sous son bras un paquet volumineux.

Claude, qui avait payé d'avance en prévision de celte réapparition, se leva.

— Bien le bonjour, monsieur, dit-il, je vais réfléchir. Et il suivit le juif.

Dans la rue, se trouvait un bureau de police. Claude le savait. Au moment où le juif atteignit le bureau, il le rejoignit et lui prenant familièrement le bras

— Où allez-vous? lui demanda-t-il.

Rpliraïm lit un bond de côté et l'enveloppa d'un regard ahuri.

— Vous ne me remettez pas ? lit Claude.

— Non... non, monsieur.

— Eh bien, nous allons renouveler connaissance.

— Où cela?

— Ici, répondit Claude, en indiquant le bureau de police. Ephraïm tenta de s'échapper, mais Claude avait la main solide.

— Pas de résistance inutile, lui dit-il.

Il fit signe à un sergent et un instant après l'Israélite était en présence du commissaire.

— Monsieur, dit tout d'abord Bornier, je vous amène un receleur. 11 raconta ensuite toutes les péripéties de sa patiente surveillance.

Le paquet que portait le juif contenait des dentelles, des montres, des bijoux de tout prix. 11 ne put en nier la provenance, mais en protestant de son honnêteté.

— Je suis colporteur, dit-il, et bien connu dans les environs de la ville.

— Vous nvavez vendu, dit Claude, à la fête de Saint-Cloud, des bijoux volés à la servante d'une maison de campagne pillée par une bande célèbre ; vous ne voulez pas me reconnaître?

— Je vous vois pour la première fois.

— Moi, je vous reconnais, répliqua Claude.

Puis il rapporta sa conversation avec la femme d'Ephra'im qui rejetait bien loin l'idée d'aller vendre dans les foires.

Le juif se sentit serré de près et se renferma dans un silence systématique.

11 nia tout.

Il n'en fut pas moins retenu au poste.

Grâce à la rareté des passants, cette arrestation passa inaperçue et fut ignorée de Lecamu. Toutes les mesures purent être prises pour seconder Claude Bornier.

Celui-ci se fit renseigner sur l'habitation du receleur.

Cette maison n'avait d'issue que sur la rue. Claude fit surveiller l'entrée et envoya des agents au cabaret qu'il venait de quitter.

Il se chargea du reste.

Son plan était fait.

Et quelques instants plus tard il se présenta chez le bijoutier-horloger.

Au bruit de la sonnette, Lecamu accourut.

C'était un homme tout rond, à la face réjouie, en bon vivant.

— Monsieur Lecamu ?

— C'est moi, monsieur.

— Monsieur, je désire vous parler en particulier.

— Très bien, monsieur, répondit le marcliand en avançant une chaise.

— Pardon, ici on peut nous déranger.

— C'est d'affaire de commerce qu'il s'agit ?

— C'est pour affaire...

Lecamu l'examina à la dérobée.

Il se demandait si c'était au receleur ou au marchand autorisé qu'U désirait parler.

— Eh bien, monsieur, je vais dire à ma fille de descendre et nous passerons dans mon cabinet.

11 appela, Eugénie s'empressa de descendre et le marchand l'introduisit dans son

cabinet.

En passant, il aperçut dans la salle à manger, une cage pleine d'oiseaux, des vases débordant de ^eurs, les détails d'un intérieur paisible et honnête.

Il dut réagir sur les impressions qu'il subissait pour exposer l'objet de sa visite.

— Monsieur, dit-il enfin, je me nomme Claude Bornier, je suis le frère de ce malheureux condamné à dix ans de prison pour un vol commis dans une maison de campagne, — la maison de Rochers. Vous en rappelez-vous?

— Parfaitement.

— Mon frère Noël est innocent de ce vol, vous le savez ? Lecamu s'inclina comme par politesse.

Cette hypocrisie ramena le courage de Claude.

— .Moi-même, reprit-il, à la dernière fête de Saint -Cloud, ayant acheté des bijoux communs à un juif, je fus arrêté porteur de ces bijoux et c'est par miracle que je ne fus pas condamné.

Le visage de Lecamu se rembrunit singulièrement.

— Cependant, reprit Claude, la bande qui avait dévalisé la maison des Rochers et tant d'autres continuait ses brigandages. J'avais à cœur de réhabiliter mon père et je pris une résolution assez extraordinaire : je me fis agent de pohce. J'obtins du Châtelet la plus grande liberté d'action et je me mis à la recherche des voleurs et des

receleurs.

— C'est très beau, monsieur, c'est très beau. J'ai plaisir à apprendre de vous ce trait d'amitié fraterneUe, mais j'attends les motifs de votre visite.

— J'y viens, monsieur, et ce que je vous ai raconté n'y est pas étranger.

— Je vous écoute, fit Lecamu qui en avait deviné plus long qu'il ne voulait le laisser

paraître.

Claude raconta sa rencontre avec le juif Ephraïm, ses observations et leurs conséquences, mais sans accuser encore l'honnête bijoutier.

— Fatalité ! sécria celui-ci. Ah ! monsieur, à combien de dangers nous expose notre commerce. Cependant depuis que je suis établi, voilà la première mésaventure de ce genre. Heureusement qu'un passé honorable, des li\Tes en règle, une comptabilité paifaitement tenue me mettent au-dessus de tout soupçon.

— Détrompez-vous, monsieur, fit l'agent.

— Comment! vous penseriez?...

— Ke vous méprenez pas au calme de mon langage. Les charges les plus graves s'élèvent contre vous. En ce moment votre maison est gardée à vue. Vous êtes sous le coup d'une arrestation.

Lecamu se leva brusquement et sa physionomie s'éclaira d'une expression ironique ; son masque de bonhomie tomba.

— Permettez, monsieur, iit-D, vous faites erreur ; poiu-m'arrêteril faut, ou le flagrant délit, ou une perquisition à la suite de laquelle les magistrats constatent les preuves du délit dont vous m'accusez.

— A votre tour, monsieur, prenez- le moins haut. Le juif Ephra'im est un de vos colporteurs, il est vu entrant chez vous les tnains vides et sortant ensuite chargé de marchandises volées. Il est coutumier du fait; il m'a vendu des bijoux volés el dernièrement il vendait des foulards volés provenant de chez vous. Voilà des preuves.

— C'est ce misérable qui a dit cela?

— Sans doute.

— C'est une calomnie.

— iNous verrons bien !.., Enfin aujourd'hui, vous lui donnez à vendre des dentelles et des foulards provenant d'un magasin d'horlogerie.

— Je nie !.. je le nie formellement.

— Niez; on commence toujours par là. Ephra'im a d'abord nié et vous a défendft.. puis il a dit quelques mots... Ce soir, demain, il nous révélera tout ce que nous voulons savoir, mais dès maintenant ma conviction est formée.

« Depuis de longues années, monsieur Lecamu, vous êtes l'aîné d'une bande orga. niséc qui a dévahsé la maison de Rochers, la villa de Bergemont, la ferme des Brathier, et d'autres, vous êtes le receleur de cette bande qui s'appeUe aujourd'hui la clique de Pelissier, et demain se nommera la clique Lecamu. Niez, ne niez pas, nous vous tenons.

— Monsieur, répondit Lecamu d'un ton sec, êtes-vous porteur d'un mandat d'amener?

— Non, monsieur.

— Cessez-donc de vous mettre en frais d'éloquence, j';^endrai l'interrogatou-e de W. le juge examinateur de Versailles.

— Vous ne l'attendrez pas.

— Que voulez-vous dire?

— Ce n'est point que l'attente serait longue, je n'ai qu'un signal à donner, et vous comparaîtrez devant les magistrats. Mais ne remarquez-vous pas qiie j'ai procédé avec vous contrairement à tous les usages. Est-ce qu'en pareil cas, on agit ainsi que je l'ai fait ? Uéfléchissez.

Lecamu rélléchit et se dit : Allons, ce n'est que du chantage.

— Si je vous comprends bien, dit-il, vous seriez disposé à m'éviter les désagréments d une visite domiciliaire ?

— Je suis disposé avons donner un bon conseil et même à vous rendre serWce.

— Voyons quel est ce conseil?

— Si je me suis f:iit agent de pohce, c'est dans le but unique de sauver mon frère.

— t»ui, je sais...fitle receleur. Eh bien?

Livrez-moi Pelissier et sa clique, donnez-moi des preuves que ce sont eux qui ont volé chez Jean-Baptiste Clairon.

— Etes- vous fou? s'écria Lecaniu,

— Ne niez plus !

— Est-ce que je connais les individus dont vous me parlez ? Et voilà ce que vous appelez un bon conseil ?

— Oui, cher monsieur. Vous pensiez peut-être que j'allais vous demander de l'argent pour prix de mon silence, ou vous aider à mettre tout en ordre chez vous.

— Tout est en ordre.

— Ou vous aider à fuir?

— Mais enfin i fit Lecamu qui n'y voyait plus clair.

— Non, vous serez arrêté, vous serez ruiné peut-être, mais si vous me livrez les ban- ' dits et les preuves que je réclame, je m'engage à sauver un bien qui vous est plus cher que la vie.

— Qu'est-ce ? fit Lecamu.

— Votre fille.

Ces mots produisirent l'efTet que Claude en attendait.

— .Ma fille! s'écria Lecamu.

Bt cet homme bondit comme un père qui, surpris par l'incendie, s'est élancé hors de sa maison et tout à coup se rappelle un enfant menacé par les flammes.

Lecamu dans la catastrophe qui le menaçait avait oublié sa fille et soudain, rappelé à la réalité, s'oublia lui-même pour ne plus penser qu'à son enfant.

Au fond il sayait que sa maison regorgeait de preuves de sa complicité avec les bandits et qu'une arrestation serait suivie d'une condamnation, et il allait oublier que sa fille partagerait son sort :

Il renonça à une vraie comédie.

— Vous sauverez ma fille, dites -vous?

— Oui.

— Vous me le jurez ?

— Je vous le jure. ^^

Il hésita encore, ayant peu de foi aux serments.

— Il me faudrait un gage, dit-il.

— Je n'en ai pas d'autre que ma parole, répondit Claude. Mais dépêchez-vous, mes collègues sont en face de votre maison et s'impatientent. On peut suspecter mes lenteurs et alors tout serait perdu.

— Et comment sauverez-yous ma fille ? Ils la verront sortir... ils la suivront, ils... La terreur étouffa ses dernières paroles.

Voici ce qu'il faut faire, dit Claude. Vous avez de l'argent en caisse ?

— Oui.

Vous garnirez la bourse de votre fille ■ ce soir elle partira pour Paris, s'y cachera et de là gagnera la frontière.

— Mais comment?

— Procédons avec ordre et évitons les cris et les explications ; le temps presse. Placez-vous à cette table.

Le vol avait été précédô d'un luassaoj-e de valets et de servantes.

Lecamu obéit. i.^i,.^!,-^

- Vous allez sous pi; cacheté qu'elle n ouvrira qu'à Pans donner 1 ordie a^o Ue nile de quitter la France, sans s'arrêter, sans se retourner pour regarder derrière elle.

Ecrivez.

Lecamu écrivit quatre lignes et les cacheta.

— Après ? demanda-t-il. ,

Vous allez lui dire ceci : • Eugénie, j'ai à te confer une mission pres.ee et mystérieuse qui exige une obéissance aveugle. T„ vas monter dans 'l'^'-f^l^^"^^^' ce temps viendront ici des hommes -, quand ils seront dans mon cabmet, tu descendras

LlV. 151 . — Favaid Fifres, éditeurs.

et tu sortiras de la maison sans bruit. Dehors tu prendras une voiture pour Paris et quand tu seras arrivée tu prendras connaissance du pli cacheté que voici.» Vous lui remettrez votre argent. Elle sera sauvée et yous serez arrêté et condamné à cinq ans. Etes vous convaincu?

— Oui, répondit Lecamu.

— Maintenant, dit Claude, service pour service, donnez-moi le moyen d'arrêter les bandits.

Lecamu se leva, ouvrit son secrétaire et d'une cachette pratiquée dans le meuble tira une plaque de cuivre sur laquelle étaient gravées diverses figures bizarres,

— Prenez ceci, dit-il. et rendez-vous ce soir au cabaret de Boutelin, du Merle blanc, rue XX. — Vous direz au maitre delà maison: — «J'ai à parler d'affaire avec les membres delà société, sont-ils là depuis dimanche? »

N'oubliez pas cette formule. Boutin vous répondra :

— « Vous avez peut-être quelque chose à leur remettre ? »

— « J'ai, lui répondrez-vous, une gravure sur cuivre à lui communiquer. « Vous serez introduit dans la chambre où mes voleurs se réunissent.

« Ils sont quatre ou cinq ordinairement. Ils n'aiment pas les réunions nombreuses. Mais le chef s'y trouvera, je vais vous donner leurs noms de guerre : Et Lecamu écrivit la liste suivante :

« Pelissier, le daron, le Loup-rouge, le Putois, le Furet, le Marquis, la Demoiselle.

— Très bien, dit Claude ; si ce soir les bandits ne sont point en mon pouvoir, votre fille sera poursuivie activement.

Lecamu protesta de sa sincérité.

— Maintenant, agissez, reprit l'agent.

Tous deux entrèrent dans le magasin.

Lecamu ouvrit la caisse, en tira des rouleaux d'or et plusieurs traites et appela sa fille. Il lui parla un instant à voix basse, l'embrassa avec effusion, ce dont la jeune fille parut aussi étonnée que confuse.

Lorsqu'elle fut dans sa chambre,Claude fit signe à ses collègues. Ceux-ci accoururent

— Suivez-moi, leur dit-il.

Et tenant par le bras le receleur, il quitta la boutique pour le cabinet de travaU.

— Mettez les menottes à cet homme, dit il. Lecamu tendit les mains avec résignation.

Et tandis que Claude occupait ainsi ses collègues, Eugénie s'éloignait d'un pas ra pide.

— Maintenant, messieurs, dit Claude, que l'un de vous aille chercher monsieur le commissaire. Lecamu m'a avoué sa culpabilité et je l'ai décidé à faciliter les recherches de la justice.

Une heure plus tard, le juge examinateur entrait chez Lecamu.

Celui-ci tremblait qu'on ne lui parlât de sa fille, aussi s'empressa-t-il d'aller au-devant du magistrat, afin d'occuper son esprit et de donner à Eugénie le temps de fuir.

Il lui eût ùié parfaitement impossible de dissimuler son coupable commerce.

Ses caves regorgeaient de marchandises volées de toutes espèces et de toutes provenances. 11 fallait pour les enlever deux voitures de déménagement

11 avait doue obtenu à bon compte le salut de sa fille, et quand le juge la demanda, il feignit la surprise.

— Elle venait de sortir quand monsieur l'exempt est entré, dit-il. Je m'étonne qu'elle ne soit pas encore de retour.

— Oui, affirma Claude, avant d'arrêter le juif, jetais au cabaret en face, je me rappelle avoir vu une jeune lille à une fenêtre du premier étage. J'avoue l'avoir oubliée depuis.

— Elle ne peut tarder à rentrer, la pauvre enfant, reprit Lecamu. On la retient chez quelqu'une de ses amies, sans doute.

— Donnez-nous les adresses des personnes qu'elle voit d'habitude.

Lecamu dicta une longue liste d'adresses et ce fut encore pour Eugénie autant de temps de gagné.

Claude fut réprimandé pour son oubli ; alors il dit qu'il espérait faire pardonner son étourderieen arrêtant le soir même les bandits avec lesquels Lecamu était en relations.

— Toutefois, ajouta-t-il, je tiens à ce que l'affaire ne soit pas ébruitée avant quelques jours, autrement elle n'aura point tous ses résultats.

On se rendit à son observation.

11 fut décidé, par mesure de précaution, que Lecamu resterait chez lui jusqu'aux lendemain et gardé à vue, et Claude reprit toute la liberté d'action dont il avait besoin.

Sans perdre une minute, il se rendit dans un petit logement qu'il avait loué, changea de costume, se travesiit, ainsi que ïexigeaient les circonstances, et, suivi à distance par une escouade d'agents à qui il avait donné ses instructions, se dirigea vers le cabaret du Merle Blanc.

Il ne doutait point de la sincérité de Lecamu ; ;il est des circonstances où le plus fourbe dit la vérité et le receleur aimait trop sa fille pour la sacrifier à sa camaraderie. Peu lui importait le sort réservé à Pelissier et compagnie.

Mais la chque serait-elle ce soir-là réunie à sa piolle ? C'est ce que Claude se demandait avec anxiété.

PELISSIER ET SA CLIQaS.

Conduites avec ordre les affaires de Pelissier étaient en pleine prospérité et ce daron se félicitait chaque jour de s'être séparé des car tou chiens.

— Je partage l'avis des médecins, disait-il, la vie à la campagne est beaucoup plus saine qu'à la ville. On n'y respire pas le souffle impur de la pousse ; on n'y est pas autant sujet aux maux de gorge.

Il venait de temps en temps se reposer à Versailles, mais il respectait cette ville qui, ainsi que nous l'avons dit, depuis la mort de Louis XIV était devenue une petite ville morte et presque déserle. Son entente avec Lecamu en faisait sa capitale. Le receleur lui faisait des conditions très dures, mais dans une certaine mesure il pouvait avoir confiance eu lui et il lui olfrait en tout temps des débouchés certains.

Probablement, outre les colporteurs, Lecamu avait d'autres receleurs lui-même, à Paris ou dans des villes plus éloignées.

On a bien vu, de notre temps, la bande Graft., qui opérait dans le nord, avoir pour receleur un bijoutier de Chaumont-sur-Marne.

Pelissier tirait des vUlas beaucoup d'objets encombrants, des tapisseries, des œuvres d'art, dont il n'aurait su que faire sans les caves de Lecamu. Il y avait un prix fixé d'avance pour tous ces objets : les tapis se vendaient à l'aune. Pour l'or et l'argent on lui faisait cinq pour cent de plus que chez les receleurs de Paris.

Lecamu achetait des propriétés aux environs et Pelissier voyait avec joie le temps prochain où il pourrait se retirer des affaires, devenir planteur de choux... le rêve de tous les individus qui ont mené une existence agitée. Il regrettait d'être trop vieux ; il aurait demandé la main de M^i» Lecamu.

Les hommes mangeaient et buvaient le plus possible sans autre ambition que d'entretenir une ceinture bien garnie. Ils s'habituaient à compter sur l'impunité et se croyaient exemptés de la corde parce qu'ils étaient loin du Châtelet.

Les richesses qu'ils rencontraient ne leur faisaient point envie. Le pillage du château de Bargemont les avait beaucoup divertis, mais tout ce que renfermait ce riche séjour, meubles somptueux, goût artistique, luxe raffiné, rien n'avait parlé à leur imagination. Tout ce qu'ils en comprenaient c'était le poids de largenterie et le vin... Ah ! il ne fallait pas les abandonner dans les caves, ils n'en seraient sortis qu'ivresmorts, traînés par la force armée.

Le château avait été pris en un tour de main.

Malheureusement l'intendant ayant des domestiques et des armes avait voulu résister et le vol avait été précédé d'un massacre de valets et de servantes.

L'intendant, les pieds au feu, avait subi un long interrogatoire et l'infortuné, vaincu par d'intolérables souffrances, avait dû livrer l'argent qu'il avait récemment touché de ses fermiers.

Là encore Pelissier avait démontré une fois de plus à sa clique, — que tourmentait parfois la nostalgie des mauvais lieux de Paris, la supériorité des opérations à la campagne. On était toujours renseigné sur la caisse où l'on allait frapper pour la régularité des paiements.

A l'époque où nous sommes arrivé, il étudiait les moyens de saisir les recettes des impôts et dans ses projets devançait Mandrin, l'ennemi de la gabelle.

Mais pour cette guerre aux gabelous il fallait les montagnes des Cévennes et de l'Auvergne et une nombreuse cavalerie. La proximité de la frontière aussi n'était pas à dédaigner en cas de revers.

Dans l'Ile-de-France l'entreprise eût été impossible.

Enfin on ne pouvait tout faire et l'on devait laisser à la postérité quelque grande œuvre à accomplir.

Le soir où Claude Bornier se trouva sur la piste, le daron dînait en famille au Me^He blanc. Comme l'avait dit Lecamu ils n'étaient là que quatre ou cinq.

PeUssier écoutait le rapport du Putois qui avait découvert une bien joUe ferme du côté de Saint-Germain et tous les yeux brillaient de convoitise à la peinture qu'il en faisait.

Un fermier cossu, une fermière dodue; deux époux qui le dimanche eiposaient sur les habits neufs un assortiment do solide bijouterie. Un bétail nombreux, ce qui supposait de bons revenus. Quant aux abords de la ferme ils n'avaient rien de redoutable, et si les chiens voulaient accepter quelque chose, on pourrait entrer sans difficulté.

— Eh bien, dit Pelissier, pourquoi pas? C'est dans les conditions ordinaires, nous ne trouverons guère mieux. Préparez quelques friandises pour les chiens et nous irons dire bonsoir à leur maître.

L'aimable compagnie riait encore de cette décision lorsque Claude entra au cabaret. Dans la salle, Boutelin veillait à la lumière enfumée d'une chandelle. Claude fut à lui et lui tint le langage qui lui avait été dicté.

— J'ai à parler aux membres de la société, dit-il, sont-ils là depuis dimanche? Boutelin, espèce d'ivrogne lucide, le considéra delà tête aux pieds et répondit:

— Vous avez peut-être quelque chose à leur remettre?

— J'ai une gravure sur cuivre à leur communiquer.

— Montrez.

Claude montra la plaque de Lecamu.

Boutelin lui indiqua une porte :

— Ils sont là, dit-il.

Claude entra dans l'arrière.- boutique où les bandits se délassaient des fatigues de la journée. Pelissier s'était levé et se promenait de long en large. Claude le remarqua tout d'abord et devina le daron. Tous à l'entrée de l'étranger se retournèrent avec surprise.

— Qui vient là? fît le Loup-rouge. Ah ça, Boutelin, ce vieil ivrogne, est donc sous son comptoir?

— Je viens de parler à Boutelin, dit Claude, je lui ai donné le mot de passe et montré la plaque de cuivre que vous savez.

— Sois le bienvenu, jeune homme, dit Pelissier en tendant la main à Claude et en le fixant dans les yeux.

Celui-ci répondit à cette politesse sans émotion apparente.

— Prends un siège si tu en trouves un, et dis-nous à quoi nous devons ta visite.

— Daron, répondit Claude, je viens vous apporter de mauvaises|nouveUes. La pousse est en mouvement. Il n'est question que de vous. Vous savez ce que je risque en vous rendant ce service, mais j'ai mangé de votre pain, je suis un de vos colporteurs et je n'ai pas hésité.

— Ah! fit Pelissier impressionné par ce clair et ferme langage. Que se passe-t-il donc?

— Le juif Ephraïm est arrêté. Vous le connaissez?

— Oui.

— Il était nanti de toute une pacotille.

— Et il a parlé?

— Justement. Il sortait de chez Lecamu que l'on vient d'arrêter à son tour après avoir fait perquisition chez lui.

— Diable !... et d'où sors- tu, toi?

— Je quitte Lecamu à l'instant.

— Et comment as-tu notre plaque et notre mot de passe?

— Lecamu venait de me remettre la plaque afin que je pusse m'aboucher avec vous pour un coup important que j'ai préparé, quand je fus rejoint par sa fille Eugénie qui s'était sauvée à temps et qui m'apprit que la maison était pleine de sergents. Au lieu de rentrer chez moi je suis accouru ici.

Un grand silence se fit pendant lequel les bandits s'interrogèrent du regard.

Us se méfiaient de ce messager de malheur.

Il manquait au déguisement de l'agent le cachet du vice.

— C'est tout ? demanda Pelissier.

— C'est tout, répondit Claude, mais il me semble que c'est quelque chose. Et vous me faites un singulier accueil pour la peine que j'ai prise.

— C'est que tu nous faits l'effet d'un drôle d'individu, dit Pelissier qui ne l'avait pas un instant quitté du regard.

— Merci du compliment, répliqua Claude.

— Prends ce verre, dit le Marquis, et que le vin te serve de poison si tu nous f.. dedans !

— Trinquons, repartit l'agent, mais ne restez pas ici plus longtemps, si vous m'en croyez Vous n'y êtes plus en sûreté. Ephraïm ne peut manquer de vous vendre. — Quant à moi, je ne veux m'attarder ici. Ma tâche est remplie, je m'en vais.

Déjà Claude gagnait la porte.

Pelissier s'adressa à ses fanandels :

— Mon avis est de partir, leur dit-il en argot.

— Partons, répondirent les bandits.

Chacun s'assura de ses armes, avec tranquillité, puis, sans mot dire, défila, Pelissier en tête.

Claude fermait la marche.

Â. la satisfaction générale, on ne vit pas l'ombre d'un gendarme et à quelques pas du Merle blanc on se réunit comme d'habitude.

Claude S'éloigna.

Mais aussitôt les agents, restés jusqu'alors invisibles, surgirent de tous côtés, l'épée à la main.

Us avaient la supériorité du nombre deux contre un.

— Rendez-vous! crièrent-Us.

Pour toute réponse, le Putois se lança à droite, le Furet à gauche cherchant une issue. Une lutte acharnée s'engagea. Pelissier que sa taille élevée désignait aux agents, reçut plusieurs coups d'épée. Plusieurs agents furent tués, et Claude, objet de la fureur des bandits, fut un des plus maltraités et tomba criblé de blessures. U avait désigné le daron en criant : — C'est le chef, ne le tuez pas !

Où le mit hors de combat et on le prit vivant, ainsi que deux ou trois autres.

Claude fut porté à l'hôpital par des bourgeois que le bruit de la bataUle avait attirés dans la rue.

Enfin Lecamu fut conduit en prison.

Il s'en consolait en songeant que sa fille était sauvée et avait emporté une somme assez forte pour être au-dessus du besoin Jusqu'au jour où il pourrait la reprendre.

Il ne tarda pas ainsi qu'Ephraïm à paraître devant la justice.

En même temps que Claude revenait à la santé, l'affaire Lecamu s'instruisait.

Le juif Ephraïm, après s'être longtemps obstiné à garder le silence, avait déclaré qu'il ne croyait nullement avoir affaire à un receleur en la personne de l'honorable M. Lecamu, que si depuis son arrestation son opinion s'était modifiée, cependant il était dans l'erreur lorsqu'il avait acheté chez lui des marchandises de toute espèce

Il reconnais sait avoir vendu à Claude les bijoux dont celui-ci avait fait cadeau à Geneviève Lozc ; mais il en ignorait la provenance.

C était lui également qui avait vendu à un cabaretier les couteaux à manche de métal ; ils lui avaient été remis par Lecamu. Il était loin de se douter qu'ils avaient appartenu au sieur Clairon.

Cette déposition était très importante pour les Bornicr.

Elle fut confirmée par Lecamu.

Le « digne homme » ne visait plus qu'à se concilier l'indulgence du tribunal. Aussi dénonça-t-il quelques colporteurs et soutint-U que les voleurs exerçaient sur lui une pression irrésistible. « J'aurais voulu les refuser, je ne l'aurais pu sans être considéré par eux comme traître et exposer ma vie, disait-il.

« Plusieurs fois j'ai tentai de rompre, mais devant l'atrocité de leurs menaces j'ai reculé.

« Je n'ai jamais commis qu'une faute, c'est d'avoir écoulé le premier qui s'est présenté cbez moi.

— Mais vous êtes leur chef ? dit le président,

— Moi !... ah ! grand Dieu !

— Ils le disent.

— Ils me calonmient.

— Tout le prouve.

— Quelles preuves en avez-vou3

— Vos livres.

— J'étais leur gérant, leur intendant, moins encore, leur esclave. Ils me'dominaient.

— Votre fille tenait les livres ; vous dirigiez les opérations criminelles des bandits et d'après les rapports de vos colporteurs vous leur indiquiez les coups.

— Ma fille écrivait sous ma dictée, sans savoir ce qu'elle faisait ; elle ignorait mes tristes relations. Moi, j'achetais et revendais. Il le fallait bien ! Je n'avais qu'un désir, me retirer bientôt des affaires, afin d'établir ma fille... je ne l'ai pu. Enfin je suis à Versailles depuis huit ans. On a dû faire une enquête dans mon quartier, mes antécédents prouvent en ma faveur.

— Vous avez déjà été en rapport avec d'autres voleurs que les quatre prévenus ?

— jSon.

— Pourquoi niez-vous avoir connu Noël Bonnet? Avec un sourire ironique :

— Farce que sans doute je dois à son frère d'être.

— Vous deviez ignorer que Claude Bornierfûtle frère de NoCl.

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