US
— Je le savais.
— En tout cas vous saviez que Noël Bornier faisait partie de la bande Pelis?ier?
— Non, monsieur.
— Vous craig'nez que votre déposition ne soit connue de Claude Bornier. Songez avant tout à atténuer par vos aveux la gravité des charges qui pèsent contre vous.
■— Je ne puis, monsieur, que vous répéter ce que je vous ai dit : — Noël Bornier n'a jamais été en rapport ni avec moi ni avec les voleurs que je connais. Interrogez ces derniers. Dans ma conviction Noël Bornier n'était pas coupable. La justice n'est pas infaillible.
Telle fut la déposition de Lecamu.
Quant aux bandits, ignorant le nom de ragent de police qui les avait fait arrêter, ils nièrent énergiquement avoir connu Noël Bornier et de même que lereceleur ils furent heureux de dire :
« La justice n'est pas infaillible. »
L'innocence de Noël devint évidente et l'on ne doutait plus qu'elle ne fût prochairement reconnue.
Cependant il fallait encore attendre ie verdict de Paris.
On sait que si la justice n'est pas infailUble elle est très lente à reconnaître ses erreurs. Illui coûte, — chose bizarre, — de relâcher les prévenus qui d'avance lui semblent des proies, et d'autre part il lui coûte bien davantage de revenir sur ses jugements. Elle craint sans doute de diminuer un prestige dont les rayons pâlissent de plus en plus.
Mais revenons à Pelissier.
Le Grand-Châtelet réclama Pelissier, comme ancien heutenant de Cartouche, dont le procès n'était pas encore terminé.
Lxi;c
LA FIN DE PELISSiER
Pelissier eut un compte assez long à rendre à la justice.
Comme tous les grands criminels qui ne peuvent espérer sauver leur tête, il s'attacha à gagner du temps, à traîner le procès en longueur, par des révélations qui exigeaient chaque jour de nouvelles recherches. Il se plaisait à étonner les juges par le récit de crimes qui dépassaient tout ce que l'on pouvait imaginer et qui dans son esprit rélevaient au-dessus de Cartouche. C'était un beau parleur qui ne manquait pas d'esprit.
Ilraconta exactement le pillage de la maison des Rochers, nomma ses complices et nia avoir jamais eu avec lui le nommé Noël Bornier que l'on avait condamné injustement à dix ans de prison.
En conséquence une demande en revision du jugement fut adressée au Parlement.
Après les lenteurs ordinaires de pareilles procédures,il fut permis d'espérer que Noël serait réhabiUté et remis en liberté. La nouvelle en fut transmise à son frère.
CArnouciih
■ Je me suis fait agent de police. J'ai traqué les voleurs.
Claude sortait de l'hôpital , il se traîna jusque chez Geneviève, pour le lui apprendre.
Le père Loze, revenu de ses préventions, lui fit le meilleur accueil.
Tous trois.se promirent d'aller voir bientôt leur cher prisonnier.
Enfin l'heure de l'expiation sonna pour Pelissier et trois ou quatre individus de sa
clique.
Il fut roué vif en place de Grève et ses complices furent pendus.
Là pourrait se borner la tâche du conteur, mais on voudra peut-être savoir ce qui devinrent les frères Bornier?
Liv. 152. — Favard Frères, éditeurs.
Nous allons le raconter aussi brièvement que possible. Parlons d'abord de Claude.
Depuis qu'il avait quitté le village un grand changement s'était opéré en lui. Son esprit s'était développé, son caractère s'était trempé et cette virilité morale accentuait sa physionomie au point que Geneviève en fut frappée tout d'abord.
Ce n'était plus un gros garçon à l'air bonasse, mais un homme au front pâle, aux yeux agrandis par la souffrance et animés par les plus généreuses et les plus sérieuses pensées.
Geneviève en devint timide, tout en pressant la main de Claude avec l'abandon familier d'autrefois.
Il fut décidé entre eux qu'ils écriraient à Noël pour l'informer des bonnes nouvelles, et le lendemain Geneviève emprunta un encrier et acheta du papier et ime plume.
Elle écrivit une de ces grandes et laborieuses lettres remplies de formules banales et qui eût été à peu près insignifiante si une bonne grosse larme n'y fût tom.béB et' n'eût gonflé le papier.
Elle fut bien contrariée de cette larme, l'innocente ! Elle ne se doutait guère qu'à Paris on en emprunte aux carafes .
Des jours, puis des semaines s'écoulèrent sans réponse. Ils étaient fort inquiets lorsque Claude s'étant rendu à Versailles rencontra un gardien de la maison d'arrêt qui lui dit :
— Vous arrivez à propos ; j'allais vous écrire.
— Ah ! pourquoi donc ?
— Ma foi, mon cher, pour vous apprendre une bien triste nouvelle. Vous n'avez pas de chance et chez vous les malheurs se succèdent sans répit.
— Il s'agit de mon frère, dit Claude. Il est malade ?
— Non.
— Mais enfin ?
Et tout en pâlissant, il ajouta : Parlez, j'aurai du courage, dites-moi tout.
— Eh bien, votre frère a eu un tort ; c'est de ne pas attendre le résultat de vos efforts et la dernière décision de la justice. Il s'est évadé.
— Evadé !..
— Oui, avec deux coquins fiefTés doit un a été repris hier à la lisière d'un bois et a déclaré qu'à l'heure où il parlait, ses camarades blessés et sans pain devaient être morts. On a donné l'ordre de les rechercher, mais de toute façon, votre frère est perdu pour vous: s'il est retrouvé vivant, il sera condamné pour évasion et probablement envoyé aux galères.
Ce coup était foudroyant.
L'espérance de Claude, son dévouement sublime, tout était frappé de stérihté.
Qu'allait-il dire à Geneviève ?
Il ne savait plus qu'imaginer et devenir.
Il passait tour à tour de la torpeur et de l'hébétement, à des accès de rage qui faisaient craindre qu'il n'attentât à ses jours.
Il donna sa démission auChâtelet et, atteint de ce qu'on appelle vulgaireaient une maladie noire, il dépérit et devint un objet de pitié. Il ne marchait plus, il se traînait en attendant que la mort vînt le déhvrer.
Cependant sa robuste constitution résista longtemps au chagrin. Plusieurs années s'écoulèrent et pour tout le monde, Claude et Geneviève excepté, ces tristes événements tombèrent en oubli.
Geneviève perdit son père.
Le jour de l'enterrement Claude se rapprocha de l'orpheline. Us mêlèrent leurs larmes, puis peu à peu la communauté des peines, des regrets, des affections cimenta l'affection qui les liait de jeunesse.
Un jour quelqu'un dit à Claude:
— Pourquoi n'épouses-tu pas Geneviève?
— C'est impossible.
— Tu l'aimes cependant.
— Sans doute, mais...
— Quoi donc?
— Elle ne peut m'aimer. On n'aime qu'une fois et elle aimait Noël.
.— Alors cesse donc de la fréquenter, car tout le monde croit que vous voulez vous marier et les jeunes gens s'éloignent d'elle.
— C'est elle qui t'a chargé de me dire cela? demanda Claude.
— Non. Mais comme tu en panis ému, es-tu bien sur de pouvoirte passer de la voir ?
— Il est vrai, répondit Claude, cela me fait quelque chose.
— Ah ! ah! fit en riant le camarade, tu reconnais que tu l'aimes un peu plus qu'une amie. Crois-moi, Claude, un bon mariage chasserait ton humeur noire, te rendrait la santé et le goiit du travail. Tu es dans un état qui fait pitié à tout le monde.
Et le brave conseiller ajouta en riant :
— Vois un peu où tu en es : tu aimes Geneviève et tu ne t'en doutes seulement pas!
— C'est vrai, dit Claude.
— Mais de quoi causez-vous donc ensemble?
— Des absents.
— Des efforts, veux-tu dire.
— Oui. De Noël surtout. .Je dis à Geneviève combien il l'aimait et elle me dit combien elle aimait mon frère.
— C'est toujours d'aaiour que vous parlez.
— Mais pourtant je ne crois pas qu'elle m'aime.
— Demande-le-lui.
— Je mourrais plus tôt.
— Est-ce possible?... Eh bien, écoute; je le lui ferai demander par ma femme.
— Oh! n'en fais rien, je t'en conjure...
— Je ne veux pas t'é coûter et je veux manger du fricot à tes noces. Claude n'insista plus.
Son ami envoya sa femme chez Geneviève.
— Eh bien ! lui dit-elle, sournoise que vous êtes, suis-je pour vous une étrangère (lue vous ne me dites rien ?
— Eh ! que puis-je vous apprendre ? lit Geneviève avec|surprise.
— Oui-da, si c'est vrai, Tétonnement est bien joué. Et pourtant il n'y a pas de fumée sans feu. Tout le monde en parle.
— De quoi donc ?
— Mais de votre prochain mariago, Geneviève fut toute saisie.
— Et avec qui ?
— Pardine ! Avec qui peut-on supposer que vous vous marierez ?
— Avec Claude Bornier peut-être. Ah ! que le monde est méchant, et pourvu que Claude ne le sache pas 1
— Eh! pourquoi?
— Le pauvre garçon ne voudrait plus me voir.
— Allons donc ! n'est-il pas amoureux de vous ?
— Ah 1 ma chère amie, vous ne le connaissez guère.
— Mais il vous courtise, et si l'on ne croyait pas que c'est pour le bon motif... Ah \, Geneviève, que penserait-on de vous ?
— Eh bien, tenez pour certain qu'il ne m'aime pas.
— Et il vous cause chaque dimanche pendant des heures entières ? Vous l'a-t-il dit ? - Oh ! non, nous sommes bons amis, mais c'est tout.
— Et vous, Geneviève ? Il n'est pourtant pas laid garçon. Non, sans doute.
- S'il chassait ses papillons noirs, il serait le meilleur ouvrier du village.
— Je le crois comme vous.
— Il n'est point sot et il a bon cœur.
— Oh 1 quant à cela, nul n'a meilleur cœur que Claude et personne ne le sait mieux que moi. Il est simple comme un enfant, tendre comme une femme et courageux comme un lion.
— Alors pourquoi ne pas l'épouser? Est-ce parce qu'il est souffrant? Une femme comme vous chasserait bien sa tristesse.
— Pauvre Claude !
— Vous pleurez ?
— Je pense à ce qu'il a souffert.
— Et vous dites que vous ne l'aimez pas I
— Mais il ne m'aime pas d'amour, lui.
— - S'il voulait vous épouser, le refuseriez-vous?
— Oh non ! sans doute.
— Et bien ! c'est chose faite et je compte être de la noce, madame Dornier.
— Ne plaisantez pas, ma chère : depuis longtemps, je ne sais plus rire.
— Je ne plaisante pas,et puisqu'il faut parler net, je vous dirai qu'il vous désire pour femme.
— Qui vous l'a dit ?
— Mon mari qui le quitte à l'instant ; mais comme vous il craignait un refus. Ah ! les drôles d'amoureux que vous faites.
— Ne riez pas, implora Geneviève. Tenez, vous me faites mal...
— Je vous quitte, et dès ce soir il saura tout ce que nous venons de dire. Trois semaines plus tard, Geneviève Loze devint la femme de Claude Bornier. Peut-être, croyez-vous, lecteurs, que là se termine cette triste histoire ? Mais non,
U me reste à vous en dire la partie la plus douloureuse.
Ainsi qu'on le lui avait prédit le mariage avait guéri Claude de sa maladie noù-e. Il avait retrouvé sa bonne humeur d'autrefois et travaillait avec ardeur pour élever sa petite famille ; car il avait des enfants, un gros garçon qui ressemblait à Geneviève et une petite fille mignonne et rose comme une fleur d'églantine.
Quand il y avait un malheureux dans le village on lui disait :
— Voyez les Bornier, ils ont été plus éprouvés que vous et le sort sest lassé de les poursuivre : voyez comme ils sont heureux aujourd'hui ! Il ne faut jamais perdre courage. Le malheur n'a qu'un temps.
Geneviève, de son côté, remerciait le ciel d'avoir le meilleur des maris et les plus beaux enfants du pays. Elle ne vieillissait point et retrouvait une seconde jeunesse.
Et les étrangers qui la rencontraient traînant Sylvain d'une main et Noëlle d'une autre s'écriaient tout surpris :
— Quoi! ces grands enfants sont à vous?
Enfin avec l'ordre et le travail une grande aisance était revenue.
Claude ne cultivait plus que ses terres, ne fauchait plus que ses prés, et prenait rang parmi les notables du pays.
Un jour de décembre, le ciel était d'un bleu d'ardoise, il neigeait, et bien qu'il ne fût encore que trois heures de l'après-midi, il faisait déjà presque nuit, Geneviève était seule au logis avec la petite Noëlle.. Par moments elle quittait son travail et regardait par la fenêtre avec inquiétude.
Claude était allé à la ville, il aurait dû déjà être de retour et le petit Sylvain était à l'école du village voisin.
Si son père eût été là elle l'eût envoyé au-devant de lui. Les chemins étaient si mauvais, le temps si froid...
Elle regrettait de l'avoir laissé partir le matin.
Le bambin de six ans était brave et se croyait un petit homme, U n'avait peur de rien, même des loups ; mais sa mère en avait peur pour lui, car il devait faire un bout de chemin dans les bois alors infestés de ces fauves, puis il devait passer devant la maison de rochers, dont le renom était toujours mauvais.
Quatre heures sonnèrent... pas de Sylvain.
L'inquiétude de la mère était au comble.
Le jour tombait ; déjà on ne voyait plus que la neige et à l'intérieur on aurait pu allumer la chandelle.
Que faisait-il si tard ce mauvais sujet? Nous allons le dire.
La neige qui faisait peur à sa mère faisait sa joie ainsi qu'à deux ou trois autres enfants, et ce qui l'avait retardé, c'est que depuis l'école il avait poussé une boule de neige qui, semblable à la dette pubUque, très amusante d'abord à arrondir, s'était accrue si bien à chaque pas qu'elle devenait tout un monde à faire mouvoir.
Acharnés à l'œuvre entreprise, ils étaient arrivés ainsi jusqu'à la maison de rochers qui, on le sait, n'était elle-même qu'à cinq minutes du village.
Mais là la sphère de neige était devenue trop lourde et les enfants, furieux de l'insuccès de leurs efforts, s'en vengeaient sur les corbeaux venus pour se coucher sur la terrasse de la maison funeste.
Ils leur envoyèrent des boules de neige sans s'inquiéter du jour qui baissait ni d'un étranger qui, appuyé sur son bâton, s'était arrêté à les considérer.
Cet étranger n'avait rien de rassurant, son visage- maigre, sa pâleur, son regard profond lui composaient une physionomie sombre et presque farouche.
Sylvain par hasard s'étant trouvé près de lui, il lui posa doucement la main sur l'épaule.
L'enfant tressaillit..
— Ne crains rien, lui dit l'étranger, mais dis-moi, cette maison est-elle habitée ?
— Non, monsieur.
— Il y a longtemps qu'elle ne l'est plus ?
— Je ne sais pas.
— Tu es du village tout près d'ici?
— Oui.
Il parut hésiter et faire effort :
— Connais-tu Claude Boruier ?
— Moi, Qt l'enfant en riant. Pardine ! Et tous les enfants s'écrièrent.
— C'est son père.
— Son père ? fit l'étranger avec une vive émotion. Et son petit reprit :
— Pas vrai, Sylvain, que M. Claude est ton père.
— Mais oui, monsieur, fit celui-ci qui commençait à s'impatienter.
L'étranger l'attira doucement à lui. Ses grands yeux creusés par la fiè\Te l'enveloppaient d'un regard étrange.
— L'enfant de Claude? murmurait-il, oh! mais c'est singulier, ces yeux, ces traits... Grand Dieu !
Mais il n'osa questionner l'enfant davantage. Une inexprimable émotion s'était emparée de lui et Sylvain tout brave qu'il était commençait à avoir peur.
— Laissez-moi, monsieur, disait-il, laissez-moi. Il est tard. Et je ne vous ai rien fait.
— Ne crains rien, cher enfant, reprit l'étranger d'une voix attendrie, nous allons ensemble au village et tu me conduiras chez ton père.
Cela ne semblait guère du goût de Sylvain. Il allait s'échapper, l'étranger lui prit la main et il dut l'accompagner.
Quant aux camarades, comme de petits lâcheurs qu'ils étaient, ils s'enfuirent vers le village, pareils à une bande d'oiseaux qui prend son vol en criant.
— Quel âge as-tu? demanda l'é '.ranger.
— Six ans.
— As-lu ton grand-père et ta grand'mère ?
— Je n'en ai pas.
L'étranger garda le silence.
Lorsqu'ils entrèrent au village, il faisait nuit; la grande rue était déserte. Mais tout à coup à cent pas environ une voie retentit :
— Est-ce toi, Sylvain ?
— Oui, mère, répondit celui-ci.
Et s'échappant de la main de l'étranger, il courut vers une femme qui se terait devant sa porte entr'ouverte.
L'étranger à cette vue s'arrêta. Il défaillait.
Sa mère ! murmura-t-il.
La porte se referma; la vision disparut.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans qu'il eût la force de faire un pas de plus.
Cependant l'enfant avait raconté à ses parents sa rencontre avec l'étranger, les propos que lui avait tenus ce dernier et son désir de voir Claude Bornier.
— Il va venir.
Son père, qui, de retour depuis quelques instants, séchait ses guêtres devant le feu, se leva tout intrigué.
— C'est étonnant ! quel est cet homme? que me veut-il? Et pourquoi tarde-t-il à entrer ?
— Prends garde, Claude 1 fit Geneviève.
— Oui, ajouta l'enfant, le monsieur a l'air méchant. Mais Claude s'éloigna sans les écouter.
Soudain la porte s'ouvrit.
L'étranger apparut.
Sylvain se réfugia derrière sa mère et celle-ci stupéfaite eût peut-être bien voulu savoir où se réfugier .
Claude de même, les yeux hors de la tête, la bouche béante, semblait à la fois stupéfait et épouvanté.
Cependant le regard de flamme de l'étranger se fixait alternativement sur Claude et sur sa femme.
— Claude, dit-il enfin, Geneviève, ne me reconnaissez-vous pas?
— Oh ! Dieu ! s'écria Claude, encore retenu par le doute, seriez-vous?... Mais non, c'est impossible ! Noël est mort. Oh ! tirez-moi de ce doute cruel !
— Non, Noël n'est pas 'mort, répondit l'élranger d'une voix vibrante ; mais il a eu tort de revenir ici puisque pour son frère et pour sa fiancée il n'existait déjà plus.
— Oh ! frère, s'écria Claude, tu n'as pas cessé de vivre dans nos cœurs, et quand tu sauras ce que sait tout le monde dans le pays, tu me pardonneras de t' avoir cru mort et tu pardonneras à Geneviève restée orpheline et sans appui, d'avoir accepté pour mari le seul ami que tu lui as laissé. Frère, ta main !
Claude tendit la main à Noël.
Mais celui-ci ne parut point la voir.
Ses traits s'étaient étirés et son regard était devenu plus sombre encore. La condition du revenant est triste, alors qu'il est témoin d'un bonheur auquel il se croyait nécessaire.
Noël était ce revenant. - ^.
Dans Claude, dans Geneviève, il ne retrouvait plus la fiancée, le frère dont les regards désolés l'avaient longtemps suivi au moment de la séparation. Non, ce n'était plus eux. C'étaient des gens heureux, insouciants, dont il venait troubler la quiétude.
— Un chien, murmura-t-il, un chien ne m'aurait pas oublié.
— Mais, Noël, la douleur te rend injuste, répondit Claude. Nous t'avons écrit et nos lettres sont restées sans réponse. Pour obtenir ta liberté et ta réhabilitation j'ai fait tout au monde. Je me suis fait agent de police. J'ai traqué nuit et jour les voleurs de Jean-Baptiste Clairon, je suis parvenu à les arrêter au péril de ma vie. J'allais obtenir la revision de ton procès, ta mise en liberté, quand on m'a appris ton évasion et ta mort- Parle de cela au premier venu et tu sauras si je t'ai oubhé. Il y a bientôt huit ans de cela, Noël,
— Et vous vous êtes mariés. . .
— Mes parents étaient morts de chagrin. Le père Loze était mort également. Moi depuis la fatale nouvelle j'étais frappé d'une maladie noire, sans force et sans courage... Des amis sont venus nous trouver elle et moi et nous ont, dit avec leur raison et leur bon cœur : Il faut vous marier ! ' :
« Oh! je comprends ce que tu souffres. Oh! c'est cruel, c'est affreux! Mais prendst'en au ciel, à la destinée et ne nous accuse point. Sois juste et que ton retour qui doit être un jour de joie ne se change point en un jour de deuil et d'amertume.
Et comme Noël demeurait impassible:
— Mon Dieu! reprit Claude, je voudrais trouver un mot qui nous justifie, une parole qui te touche. Je voudrais pouvoir te montrer tout ce que nous avons fait pour . te sauver. Je ne puis même t'exprimer notre désespoir lorsque l'on prononça ta condamnation.
Doutes-tu d'avoir été aimé ?
— L'amour qui ne dure point n'est pas véritable. ..
-— Ce n'est pas notre amour qui est mort, c'est toi dont la mort nous a été annoncée; Mais enfin, autrefois, Noël, tu lisais dans mon cœur comme dans le tien, aujourd'hui ne peux-tu me comprendre?. .. Noël que j'ai tant aimé et que j'aime si fort, mon frère... ta mainl...
Et pour la seconde fais, Claude tendit la main à Noël.
Celui-ci hésitait encore. Allait-il repousser son frère?
11 mit lentement sa main amaigrie et glacée dans la main de son frère.
— Claude, dit-il, la main qui t'est donnée est celle d'un homme qui t'estime et qui t'aime, mais celle d'un homme nouveau.
— Que dis-tu?
— J'ai vécu deux fois Claude. J'ai vécu là-bas en prison avec ton souvenir et celui de cette belle Geneviève, et cette vie n'a été qu'un long rêve entrecoupé d'alternatives d'extases, d'espérances et de désespoir. Avec les illusions de la distance et de la douleur je vous voyais toujours tels que je vous avais laissés.
«Insensé!...
A cette heure, une seconde existence a commencé pour moi, celle des déceptions
Commis dévoué d'un riche marchand qui me laissa la plus grande partie de ses biens.
cruelles. Le frère que je retrouve m'a pleuré et s'est consolé de ma perte, celle qui me parlait d'amour ne voit plus en moi qu'un ancien ami. Je ressemble à ces portraits que l'on garde pieusement bien qu'ils soient effacés par le temps. Quand on est mort, il faut rester dans sa tombe. Les revenants font toujours une impressiop fâcheuse. « Je te remercie, mon frère, de ce que tu as fait pour moi, c'est d'un cœur généreux et j'en suis touché plus que je ne puis te le dire. C'est un trait d'amitié fraternelle digne d'être cité en exemple. Tu dois avoir beaucoup souffert à un métier qui n'était pas fait pour toi. Tu as exposé ta vie et c'est dans ton amitié que lu as trouvé l'énergie nécessaire.
Liv. 153. Fayard Frères, éditeurs.
«Je n'étais pas moins timide et pacifique que toi, et c'est aussi dans mon amour que j'ai trouvé la force de braver mille dangers, de supporter des souffrances sans nom.
« Je me suis évadé avec deux de mes codétenus, dont un seul a survécu à son entreprise et m'a laissé pour mort. Sans l'espoir de revoir Geneviève, jamais je n'aurais pu lutter contre la faim, la soif, épuisé par mes blessures, découragé par le manque absolu de ressources, je me serais couché pour ne plus me relever et n'aurais désiré que la mort.
« Je vous dirai plus tard comment je me suis guéri, comment j'ai vécu dans les forêts. Je suis parvenu à gagner la frontière des Pays-Bas. Là j'ai commencé à vivre en plein air. De mendiant je devins homme de peine, portefaix, puis petit marchand. En peu de temps, j'essayai de trente-six métiers. Enfin la fortune me sourit. Un riche marchand dont j'avais été le commis dévoué, n'ayant pas d'enfant, me laissa la plus grande partie de ses biens. Aussitôt je résolus de franchir la frontière à tous risques et périls, d'accourir près de vous et de vous dire : — Nous sommes riches.
« Suivez-moi : Fuyons ensemble. Toi, Claude, tu n'auras plus besoin de t'inquiéter du lendemain ; toi, Geneviève, dès que nous serons à l'étranger, tu deviens ma femme, nous réalisons le rêve d'il y a huit ans. Nous sommes encore jeunes; tu es encore belle, nous allons être heureux.
« Mais non! De ces travaux, de ces luttes acharnées, je n'aurai recueilli que l'espérance du moment et de cette fortune, de ce voj-age...
Sa voix fut étouffée par la douleur.
II reprit avec amertume :
— Geneviève, je n'ai que faire ici à cette heure. Mais de nous deux qui aima le mieux? Là-bas j'aurais pu trouver des femmes jeunes et riches. Les offres les plus brillantes m'ont été faites.
« Vous croyez avoir aimé, Geneviève, vous encore jeune et belle. Vous croyez avoir aimé? Mais regardez-moi donc I
Et Noël, la tête découverte, relevant des cheveux gris, avança vers elle son visage maigre et flétri.
Geneviève, l'âme brisée, gardait le silence.
Noël reprit d'un ton sardonique :
— Allons! revenant que je suis, rentrons dans notre tombe. Le chant du coq se fait entendre, retirons- nous.
— Comment? se récria Claude avec vivacité, tu songes à nous quitter, frère? Noël tressaillit à ce reproche, à cet appel suprême.
— Ah! tu n'es plus notre Noël.
Ce dernier faisait efïort pour dominer l'émotion qui s'était emparée de lui. 11 ne pouvait pleurer, mais ses paupières, éraillées par les veilles, s'injectaient de sang; mais sa poitrine se gonflait.
Tout son être frémissait à cet appel.
Son cœur lui disait : Reste; et sa raison lui disait : Va-l'en 1
II se débattait, pantelant, incertain.
— Ohl jet'empccherai bien de partir, répétait Claude. Tu ne m'échapperas pas. J'ai trop fait pour t'avoïr. Tu as douté de moi, je mourrais sous le poids de ce doute et je ne veux pas mourir. Je ne veux pas retomber dans ma maladie noire.
Il se jeta à son cou.
Geneviève pleurait silencieusement.
Noël enfin se laissa vaincre. Il s'attendrit. Il ne repoussa point l'étreinte fraternelle. Ils s'embrassèrent.
La réconciliation fut complète et sincère entre les deux frères et bientôt après entre Noël et Geneviève. La table ''ut dressée et le dîner fut presque gai.
Au dessert, la conversation reprit avec une animation nouvelle : ils avaient beaucoup à se dire.
Claude raconta dans tous ses détails son entrée à la police du Grand-Ghâtelet et les investigations qui aboutirent à l'arrestation du juif Ephraïm, de Lecamu et de la bande de Pelissier. Noël comprit enfin son dévouement et lui demanda pardon de l'avoir méconnu tout d'abord.
— Et moi, fit-il, ne recevant plus de vos nouvelles, entraîné dans une prison oiî je me trouvais -en contact de jour et de nuit avec ce qu'il y a de plus infâme; soumis à toutes les souffrances, la faim, la soif, la privation d'air et de sommeil, tous les dégoûts, je pris les hommes en horreur. Le souvenir des juges qui m'avaient condamné hantait mon sommeil et dès que je fermais les yeux je les voyais, je les entendais m'accusant de nouveaux crimes et me condamnent aux galères ou à l'échafaud.
Dans ce monde infernal le cœur se durcit, la douleur imméritée et poussée à l'excès rond cruel ; l'imagination se révolte et s'égare.
Lorsque je pouvais penser, je me demandais si i'allais passer là les plus belles années de ma vie et renoncer à vous. Longtemps je cherchai sur le visage de mes codétenus une lueur d'intelligence, la physionomie d'un homme à qui je pus me confier.
Je n'ai pas de crime à expier, me disais-je, je ne puis éprouver que des sentiments de haine et de révolte contre mes juges et mes geôliers. J'ai le droit de combattre mes gardiens s'il le faut, pour recouvrer ma liberté.
Et je me sentais prêt à tout braver, même la mort ou les galères pour m'échapper de ma prison, mais je ne pouvais rien tenter sans aucun compagnon courageux et intelligent et autour de moi je n'avais que des brutes.
Je m'adressai au guichetier en chef, je lui dis que je savais lire, écrire et compter, et serais heureux d'être employé dans les bureaux. Je le priai et suppliai de faire parvenir ma demande au directeur ou au moins au chef de bureau. Le hasard me favorisa : un détenu employé venant d'être élargi et je fus admis à le remplacer.
Là je respirai, et ce qui était d'une importance capitale; je rencontrai des jeunes gens capables de me comprendre.
C'étaient des criminels, mais supérieurs à ceux que je venais de quitter.
L'un d'eux dont je sondai les dispositions me réj ondit avec une brutale franchise :
— Je sais ce que vous voulez et je partage i os vues; mais avez-vous quelque chose de prêt?
— Quoi donc? demandai-je.
— Mais on ne sort pas d'ici les mains dans les poches. Il y a des serrures à forcer, des murs à franchir, des gardiens à assommer.
— Du moment, répondis-je, où je puis compter sur un ami, je saurai me procurer un crochet, une corde et une arme.
J'échauffai l'esprit de mon compagnon et il promit de m'aider.
Tout marcha de front : la fabrication du crochet et de la corde.
Noël entra ensuite dans des détails très longs pour expliquer l'origine et la réalisation de sa fortune. Les commencements avaient été des plus modestes et des plus difficiles. « Mais, disait-il, du moment que l'on est dans la bonne voie, ce n'est plus qu'une question de temps et de persévérante énergie pour atteindre le but. »
Bien souvent l'idée lui était venue d'écrire à son frère, mais il croyait arriver à la fortune plus rapidement et il craignait aussi d'être inquiété par la police. Il jugea plus sage de se laisser oublier par elle.
Dans les Pays-Bas surtout, la police française était fort active et n'hésitait pas devant un coup de main pour enlever un malfaiteur.
Pendant longtemps il ne confia sa situation qu'à deux ou trois personnes et vécut sous un faux nom. 11 avait été voyageur de commerce, puis commissionnaire en marchandises. La fortune lui avait souri. Il aurait trouvé facilement à se marier, mais il avait compté sur Geneviève et il espérait que son frère le suivrait à l'étranger.
— Mais désormais, dit Claude, tu ne nous quitteras plus. Noël sourit avec tristesse.
— Oublies-tu, lui dit-il, que je me suis évadé de prison ?
— Mais tu peux obtenir la revision de ton procès. Ta réhabilitation est certaine.
— Avant qu'elle soit prononcée, dit Noël, combien de mois, d'années de prison ne devrai-je pas faire ?... Puis avec la justice on n'est certain de rien,, je suis payé pour le savoir.
— Il est vrai, fit Claude consterné.
— Non, je ne puis demeurer ici et demain soir je retournerai à Paris où jerepren-
drai la route de l'exil. Mais vous, consentirez-vous à me rejoindre à l'étranger où vous partagerez ma fortune?
— Mais sans doute, répondit Claude en interrogeant sa femme du regard. --^f^
— Volontiers, appuya Geneviève. .; '
— Autrement, en venant vous voir ici je risquerais les galères.
— C'est effrayant, c'est épouvantable, fit Claude, et comment as-tu osé venir?
— Il faliaitpayer d'audace, réponditNoël. Je suis venu en poste jusqu'à Paris, puis sans m'arrèter je me suis fait conduire jusqu'à l'entrée du village; je m'en retournerai comme je suis venu. Là-bas, comptant sur votre promesse, j'achèterai une grande propriété où nous vivrons en famille. J'ai quarante mille livres de rente à partager avec vous. Vos enfants auront des maîtres à la maison, recevront une bonne éducation et nous assurerons leur avenir.
Une partie de la nuit se passa ainsi à bâtir des châteaux... en Autriche. Enfin le frisson de la fatigue fit grelotter les trois amis, et Claude rappela à son frère qu'après un si long voyage il devait avoir besoin de repos. Mais Noël refléchissait.
— A quoi penses-tu, lui demanda Claude? — 11 me vient une idée un peu tardive.
— Laquelle ?
— Cest que je ferais sagement peut-être de ne pas attendre ici le jour et de gagner, sinon Paris, du moins Versailles. En ville, je n'ai pas à craindre d'être reconnu et dénoncé, et il n'en est pas de même ici. Je n'oserais 'traverser le village en plein jour.
— Tu fexagères le danger, dit Claude.
— On n'est jamais si près de succomber qu'en approchant du but.
— Eh bien ! tu parlirasdemain soir, etje t'accompagneraijusqu'à Paris. Tu resteras caché chez nous toute la journée. Voici d'ailleurs le jour qui se lève ; on est matinal à la campagne, il est déjà trop tard pour te remettre en voyage. Tu seras en sûreté chez nous; nous sommes seuls. Notre domestique est parti pour aller aux noces de sa soeur. 11 ne doit rentrer qu'après-demain, et dans la journée nous ne voyons personne.
Tu resteras dans la chambre où tu vas coucher. Geneviève te portera à manger et tant que je le pourrai, je te tiendrai compagnie.
— Soit, dit Noël.
Et chacun alla se coucher.
Geneviève et son mari ne prirent que peu de repos ; celle-ci surtout dut comme d'habitude se lever la première pour préparer le déjeuner et habiller Sylvain qui. à huit heures, devait aller à l'école.
Tout en vaquant à ses occupations, elle songeait aux événements delà veille qui devaient changer toute son existence.
Elle se plaignait d'être trop aimée. En effet, sa situation vis-à-vis des deux frères devenaitassez délicate. On connaît l'humeur ombrageuse de Noël et la bonté de Claude toujours prêt à se sacrifier. Il est des circonstances où la simple honnêteté ne suffit point, où beaucoup de finesse et d'habileté doivent lui venir en aide. Geneviève ne se
connaissait pas ces qualités-là. Elle craignait d'être inférieure à sa tâche et redoutait des froissements qu'elle n'aurait pu prévenir. Elle se réservait donc après le départ de Noël de dissuader Claude de ses projets de vie commune à l'étranger.
Elle seule dans la conversation n'avait pas apporté sa pierre à la bâtisse des châteaux d'espérance.
Non seulement elle redoutait la vie commune, mais elle n'était pas éblouie par la fortune qui lui était offerte et préférait à toute autre sa vie simple et laborieuse.
Elle aimait son ménage, sa petite maison, son pays natal, craignait les changements trop brusques et se méfiait de la richesse « tombée du ciel. »
Enfin pour ses enfants ce changement de condition ne la séduisait pas.
Femme de bon sens, elle se disait :
— Sylvain sera-t-il plus heureux quand on aura fait de lui un savant, un docteur ou un riche désœuvré, au lieu d'être un bon laboureur comme son père avec quelques terres et une maison à lui?
Puis il ne sera plus Français!
Noëlle trouvera-t-elle parmi les riches étrangers un meilleur mari que parmi nos paysans ?
« Claude, se disait-elle, raisonnerait comme moi s'il n'était aveuglé par son amitié pour son frère; mais il réfléchira. »
Tout en songeant ainsi, elle acheva de bourrer de provisions le petit panier de Sylvain, donna à l'enfant un baiser et l'envoya à l'école en lui recommandant d'être bien sage et de rentrer de bonne heure.
L'enfant, si probablement il n'aimait pas être à recelé, avait grand plaisir à y aller et plaisir plus grand encore à en revenir, car il s'amusait toujours en route, si mauvais temps qu'il fît.
A la sortie du village il rejoîgnit donc deux ou trois camarades de la veille et lorsqu'on eut échangé quelques bourrades et que l'on se fut montré ce que l'on avait dans son panier, on causa.
Sylvain fut tout d'abord accablé de queslions.
— Le monsieur qui était hier soir avec toi, qu'est-ce que c'était donc, ce monsieur dis, Sylvain?
Tiens! tu es bien curieux!
— Est-ce qu'il t'a fait du mal ?
— Non, répondit Sylvain avec humeur.
— 11 était gentil?
— Oui.
— Est-ce qu'il est allé chez ton père ?
— Oui.
— T'a-t-il donné quelque chose?
— Tu m'en donneras à moi, n'est-ce pas, mon petit Sylvain?
— Et à moi I
— Il ne m'a rien donné, répondit celui-ci avec un air boudeur. Ses camarades se refroidirent un peu naturellement.
Aussi Sylvain repartit :
— Mais il est riche, il est très riche le monsieur. Il me donnera quelque chose plus tard.
— Il Ta dit?
— Il a dit à papa qu'il était riche et puis il a grondé papa.
— Ah! pourquoi?
— Parce que papa le croyait mort.
— Ah! ah! ton père le croyait mort! Et le monsieur la grondé? Qu'est-ce qu'il lui a dit?
— Je ne sais plus, mais après, il a pleuré, lui, parce qu'il avait fait de la peine à papa, et il Ta embrassé.
— C'est un ami à ton papa. ?
— Mais non, ce n'est pas un ami, c'est son frère.
— Son frère?... Le monsieur?...
— Oui.
— Alors, dit le plus grand, il est ton oncle?
— Il ne i'a pas dit.
— Et où est-il maintenant?
— Il est chez nous-
■ — Eh bien, en rentrant tu n'as qu'à lui dire : bonsoir, mon onch.
— Mais ce n'est pas mon oncle, s'entêta Sylvain.
— Si I si I Tu demanderas à monsieur le maître et nous verrons.
Le sujet étant épuisé, la conversation prit un autre cours ; mais le grand avec la vanitéque lui donnait lasupériorité de l'âge etdu savoir, dès qu'il en trouva l'occasion, ne manqua pas de poser la question au maître d'école.
— N'est-ce pas, monsieur le maître, que le frère de M. Claude Bornier, c'est l'oncle du petit Sylvain?
— Sans doute, mais pourquoi cette question? fit le maître d'école avec surprise, car il n'ignorait rien de l'histoire des frères Bornier.
— C'est parce que Sylvain dit que le frère de son père, qui est arrivé, n'est pas son oncle.
— Approchez, Sylvain : que dit donc votre camarade? Est-ce que votre oncle est arrivé?
— Ce n'est pas mon oncle, c'est le frère de papa.
— Mais votre papa n'avait qu'un frère et ce frère est mort,
— Ah ! mais il s'est fâché aussi parce que papa croyait qu'il était mort.
— Comment s'appelle-t-il ?
— Noël.
— Noël ! répéta le maître d'école avecunétonnement facile à concevoir. Oh ! un tel bonlieur serait-il possible!
Il supposait que Noël Bornier avait été gracié et, comme tout le monde, il ayalt assez plaint Claude pour se réjouir du retour inespéré de Noël. . ,
Il questionna encore l'enfant.
Celui-ci, tout fier de l'intérêt qu'il excitait, donna tous les éclaircissements désirables.
Il n'était plus permis d'en douter. Noël Bornier était de retour au village. Et la joyeuse nouvelle se propagea aussi vite que celle d'une catastrophe.
Après la classe du soir, Sylvain n'accepta aucune partie de billes ou de tqujpieet regagna le village plus vite que de coutume, tout aise d'avoir un oncle et se réjouissant de le revoir.
Il faisait encore jour quand il atteignit les premières maisons.
Son père demeurait près de la place et sa maison n'est pas loin de celle du bailli.
Devant la porte le garde champêtre causait avec ce dernier.
Ils aperçurent l'enfant et l'appelèrent.
Celui-ci accourut en sautillant.
— Est-ce que c'est vrai, Sylvain, demanda le garde champêtre, que ton oncle Noël n'est pas mort et qu'il est arrivé ?
— Oui, c'est vrai.
— Depuis quand?
— Depuis hier soir.
— Et où est-il?
— Il est chez nous.
Les deux hommes s'entre-regardèrent d'un air vivement impressionné. L'enfant poursuivit son chemin et rentra à la maison. Son retour si bien accueilli d'habitude fut à peine remarqué. Sa mère allait et venait d'un air préoccupé, son père mettait ses guêtres de voyage.
— Où est mon oncle? demanda l'enfant.
On ne lui répondit pas.
Le jour était tout à fait tombé. Geneviève alluma une chandelle.
Alors Sylvain aperçut son oncle qui, toujours sombre, se tenait à l'écart. Il le regarda longtemps, sans oser s'en approcher et lui adresser la parole. Il lui trouvait sans doute un air étrange, et pas rassurant. Il n'avait rien à attendre de bon de cet oncle-là,
Claude alors se tourna vers son frère :
— Allons, mon ami, lui dit-il, embrasse Geneviève, nous pouvons partir.
Noël s'avança vers sa belle-sœur. Celle-ci, les larmes dans les yeux, lui prit les mains, l'embrassa et fut embrassée à son tour.
— Je ne vous dis pas adieu, Geneviève, mais à bientôt.
— Partons, partons, dit Claude, pour couper court aux scènes d'attendrissement. Au même instant des pas lourds et précipités se firent entendre à l'entrée de la
maison et tous les regards se tournèrent avec inquiétude dans cette direction. -
Elle se doutait que sa petite fille avait uu uiuaul.
La porte s'ouvrit et livra passage à deux personnes qui, au villa-ge, représentaient la police : le garde champêtre et un brigadier de la maréchaussée.
Derrière eux dans l'entre-bâillement de la porte se voyaient des gendarmes,
— Noël Bornier? demanda le brigadier.
Un silence profond régna.
Ni Claude, ni sa femme, ni son frère ne firent un mouvement. Le brigadier s'adressant au garde champêtre :
— Reconnaissez-vous le nommé Noël Bornier?
Le garde champêtre fixait Noël sans pouvoir répondre. L'émotion sans doute lui
Liv, 15 i. —
Fayard Frères, éditeurs-
coupait la voix ; — il sentait tout le poids de sa réponse ; enfin faisant effort et désignant du doigt le repris de justice :
— Le voici, dit-il. C'est bien lui, je le reconnais.
— Vous êtes Noël Bornier? demanda le brigadier.
— Oui, répondit Noël.
— J'ai un mandat d'arrestation contre vous daté du jour de votre évasion, reprit le brigadier ; je suis obligé de l'exécuter.
Et se tournant vers ses hommes :
— Avancez, dit-il.
— Ah ! je suis perdu, murmura Noël d'une voix sourde. — Eh bien ! j'en ai assez.
Et tirant du jonc qu'il tenait à la main une lame effilée, il se frappa au cœur. Le coup était mortel,il tomba. Claude, s'élançant vers lui, eut à peine le temps de le soute-' nir dans ses bras. Les gendarmes s'arrêtèrent stupéfaits. Le brigadier ramassa l'arme tombée à terre ; le garde champêtre s'approcha des deux frères pour leur venir en aide.
Noël respirait.
— C'est fini !... soupira Claude.
Il chancelait et ce fui le garde champêtre qui transporta le blessé sur le lit.
— Il faut cependant, dit le brigadier consterné de ce brusque dénouement, que je dresse procès- verbal.
— Il vous échappe, reprit Claude. Enfin il est libre !
La mort de Noël enrichit Claude mais ne le consola pas. Les deux frères s'aimaient comme deux jumeaux, et la mort de l'un entraîna peu après celle de l'autre.
CARTOUCTTE 1227