‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 14 sur 100 · L'HÉRITAGE DU CRIME · texte numérisé non relu

L'HÉRITAGE DU CRIME

r,i;S DAMES DE CHÈNXEVIERE3

— Jeanne!

— Bonne maman?

— Qui donc vient d'entrer et avec qui causez-vous ?

— Ronne maman, c'est avec Perot, le petit berger, qui m'apporte une paire de bas de laine qu'il a tricotée pour vous.

— Mon Dieu! que de bas de laine depuis quelque temps!... Il serait de raison de s'arrêter, ma fille ; à l'âge de soixante- dix-neuf ans je ne puis espérer user tant de douzaines de bas de laine. Enfin ! donnez seize sous à Perot.

Et la bonne dame qui, un moment, s'était agitée dans son fauteuil et pour appuyer du geste sa parole avait disjoint ses mains unies sur son ventre, rentra dans l'immobilité et le silence.

Elle ne se mouvait plus guère depuis quelques années; elle était trop grosse et n'y voyait plus, comme on dit si justement, que du bleu ; c'est-à-dire qu'à dix ou quinze pas tout se fondait, s'eftaçait pour elle dans une lumière bleue, comme celle que l'on voit en revenant au jour, du fond d'une grotte profonde.

Cependant elle avait gardé toute la finesse de ses oreilles et elle entendit chuchoter et rire, ce qui amena une expression de dépit sur son placide visage.

Ce n'était pas Perot le petit berger qui se trouvait là, c'était un grand garçon de vingt à vingt-cinq ans, bien fait, de mine aimable et surtout amoureuse ; son costume était celui d'un homme de qualité. Il agitait en riant un immense bas de laine qu'il avait fait tricoter par un domestique et réclamait ses seize sous ou un baiser.

Jeanne, jolie... plus que jolie... minaudait et prolongeait le badinage d'un dénouement prévu.

Elle s'éloignait de la vieille dame, entraînait Norbert dans le bleu, y disparaissait à vingt pas et mettait une sourdine au rire, à la réprimande, au baiser.

Ce jeu se renouvelait souvent depuis plusieurs mois déjà et le galant congédié sous le nom de Perot, par exemple, se représentait quelques heures plus tai'd sous un autre nom :

— Jeanne?

— Donne maman?

-~ Qui donc est là ?

— C'est Bernard le jardinier qui m'apporte des fleurs' do la serre

— Ah ! c'est vous, Bernard, approchez donc que je vous voie, mon ami.

— Mais, bonne maman, il est parti.

— C'est étonnant, murmurait la grand'mère, il y a toujours quelqu'un ici que j'entends et ne peux voir.

Norbert se montra plusieurs fois, mais en qualité d'horloger qui avait une montre à raccommoder et une pendule en traitement, pour une maladie de langueur.

Des soupçons s'éveillèrent chez la vieille dame, elle se douta que sa petite fille avait un amoureux.

C'était plus qu'une faute, presque une trahison, car seule dans son petit domaine de Chennevières, la septuagénaire se reposait de tout sur sa petite-fille. Elle n'ayait qu'elle au monde et après l'avoir élevée, comptait naturellement apimyer sur elle sa vieillesse.

— Jeanne, lui avait-elle dit, épargne-moi lee soins mercenaires et douteux des étrangers. Tu as vingt ans, j'en ai soixante dix-huit; dans peu d'années tu auras mon bien et pomTas te marier.

— Oh ! grand'mère, avait répondu la jeune fille, je ne songe guère au mariage, et qui pourrait penser à moi ?

Il est vrai qu'elle ne voyait personne que les paysans que leurs intérêts amenaient à la maison et qu'elle avait peu de goût pom' les jeunes gens du terroir.

Orpheline de bonne heure, elle avait été gâtée par sa mère grand' et, bien que forte fille et élevée à la campagne, avait des délicatesses de demoiselle de la ville. C'était d'instinct chez elle, la force;sans la grâce ne pouvait lui plaire. Un jeune cavalier à la démarche dégagée, au front hautain, au regard chaud, et à la main blanche... voilà l'homme qui pouvait lui plaire, sans qu'elle y pensât.

Il fut longtemps sans se présenter, mais du jour où il se trouva sur son chemin, il fut aimé.

Norbert de Hautvilly était le fils du seigneur de la petite vallée normande où se passe l'histoire que nous racontons. Chennevières le patrimoine de Jeanne n'avait cessé de faire partie du domaine de Hautvilly que depuis une quinzaine d'années. Aucun titre de noblesse n'appartenait à Chennevières et sa nouvelle propriétaire s'appelait simplement M™* Macé. M. de Hautvilly très vexé d'avoir été obligé par un pressant besoin d'argent de vendre une partie de ses terres, voyait la dame Macé d'un mauvais œil et avait sévèrement défendu à son fils Norbert, de jamais, sous aucun prétexte, chasse, pêche ou promenade, mettre les pieds à Chennevières.

Pendant plusieurs années le jeune homme observa cette défense ; mais ce fut pendant tout le temps qu'il fallait à Jeanne pour devenir grande et beUe, et lorsqu'elle fut à point et que lui-même eut atteint sa vingtième année, fatalement il la rencontra.

La destinée le voulait aussi.

Il était brun, elle était blonde, ils n'eurent pas grand chose à se dire pour ee comprendre et de part et d'autre défense et promesse furent oubhées.

Norbert très sincèrement déclara à Jeanne qu'il n'aurait pas d'autre femme qu'elle. Jçanne, non moins éprise, lui. dit la promesse faite à sa grand-mère, et le pria d'atten-

dre que celle-ci fût décédée ; puis elle consentit à recevoir de temps en temps son promis dans le bleu de l'appartement maternel. Enfin les soupçons de la vieille dame s' étant changés en certitude, un beau jour elle attira Jeanne tout près d'elle et lui dit avec l'accent delà bonté:

— Il faut, mon enfant, me dire la vérité. Vous me trompez depuis quelque temps et, profitant de mes infirmités, vous recevez ici sous différents noms un jeune homme que vous aimez.

Jeanne avoua et demanda pardon.

— Quel est ce jeane homme?

— C'est M. Norbert d'IIautvilly.

La dame Macé demeura un instant sans rien dire, mais sa physionomie parlait pour elle ; elle parut affligée.

Jeanne qui lisait sur son visage se hâta d'ajouter:

— C'est un gentilhomme très distingué, bonne maman, plein de respect pour moi et de véaéraiion pour vous. Si je ne lui avais déclaré votre volon'.é de me garder fille, il vous aurait déjà demandé ma main.

— Lui, c'est possible, mais son père? Le connaissez-vous?

— Non, répondit Jeanne, je ne l'ai jamais vu et nous ne parlons jamais de lui.

Il faut, ma chère fille, vous défaire de cette idée qu'il puisse jamais consentir à une iiésalliance. C'est un orgueilleux.

- - Ce .cudaut...

— Il n'y a point de cependant. Que son fils en soit au désespoir et que vous en r-oyiez compro;iiise et mallieureuse, cela ne peut ébranler les préjugés de caste d'un Hautvilly. Alors que devicndrez-vous si ce seigneur s'oppose à votre mariage? Vous avez, je crois lo cœur trop bien pla^é, ma fille, pour consentir à n'être que la maîtresse de .Norbert ?

— Norbert doit savoir tout ce que vous me ditîs, grand'maman, et il m'a juré qu'il n' uirait point d'autre femme que nioi. Moi, j'ai en sa parole une confiance absolue et ic pense que s'il m'a promis c'est qu'il sait pouvoir tenir.

— Asseyez-vous sur la chaise basse, et contre mes genoux, chère enfant, mettez vos mains dans les miennes, j,e voudrais parvenir à lire encore sur votre visage. N'avezvous rien accordé à Norbert au delà de ce qui est permis à une fiancée ?

-— Non grand'maman.

— Eh bien, ma fille, si vous le voulez, rien n'est encore perdu, votre grand'mère elle le reconnaît aujourd'hui) a été imprudente en ajournant votre mariage à une époque trop éloignée. Elle vous provoquait aussi à le tromper et vous exposait aux plus grands dangers. Vous avez été plus sage que peut-être jadis elle ne l'eût été à votre place. Mais il est temps qu'elle intervienne, il lui serait trop cruel, si eUe venait à quitter ce monde, de vous y laisser ainsi exposée. Lorsque votre prétendant viendra, dites-lui que vous n'avez plus de seciet pour moi et que je désire lui parler.

— Oui, grand'mère.

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