LES FIANÇAILLES
Quelç[ues jours plus tard...
— Jeanne !
— Bonne maman?
— Qui donc vient, d'entrer et avec qui vous entretenez-vous?
— Bonne maman, c'est avec M. Norbert de Haulvilly, qui demande à vous parler. Celui-ci ne s'attendait pas à cette brusque rupture de son incognito, mais il en fut
plus surpris que blessé et, acceptant le fait accompli, s'avança vers la vieille dame qui l'invilait à s'approcher d'elle.
— M. de Hautvilly, dit-elle, croyez que je me sens très honorée de votre visite. Comment se porte monsieur votre père ?
— Très bien, madame.
— Et ayez la bonté de me dire l'objet de votre visite. Norbert devina ce que l'on attendait de lui.
— Madame, répondit-il, j'étais venu jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, sans avoir aimé. Un jour de cette année, comme je chassais 'aux environs de votre terre, sans oser y entrer. Dieu a permis que j' aie rencontré une jeune fille qui esi un miracle de grâce et de beauté et je devins amoureux de M'^'= Jeanne. Ma [première pensée fut de la revoir et de lui parler et je n'eus pas causé deux fois avec elle que je compris que mon amour pour elle n'était pas ordinaire et me liait pour la-vie. Avant même qu'elle m eûtlaissé voir quelque sympathie et m'eût encouragé à parler, je lui dis qu'elle serait ma femme et que je n'en aurais jamais d'autre qu'elle.
— Je sais combien un tel langage et une semblable conduite s'éloignent des usages et des convenances, mais rien au monde, ni personne n'aurait pu m'empêcher de parler ainsi.
« Je n'obéissais pas aux illusions d'un jeune homme étranger à la galanterie j'avais été ce qu'on appelle un mauvais sujet et je puis faire la différence entre ce que j'ap pelais autrefois de l'amour et les sentiments que m'inspiraient M"° Jeanne.
Votre fille devina ma sincérité et en fut touchée. Nous continuâmes à nous voir à la dérobée, dans les champs, les jardins et de votre fenêtre même, tant que le saison le permit. Mais l'hiver nous créa des obstacles et c'est alors que je m'introduisis dans votre propre appartement tantôt sous un déguisement et tantôt sous un autre.
Près de vous ainsi, nous avons bâti le château de notre amour. Une amitié jalouse retenait votre fille à vos côtés; vous ne vouliez pas entendre parler de mariage, mais permettez-moi de vous dire que si vous n'y prenez garde, la grande amitié que vous avez pour Jeanne se changera en un dur égoïsme, car vous ne l'aimerez plusquepour le plaisir de sa conpagnie. Je viens donc vous prier, madame, d'écouter son cœur et le mien, de vous souvenir du jour où vous vous êtes mariée et de nous permettre d'en ■aire autant.
— Monsieur, répondit la dame Macé, vous nous faites beaucoup d'honneur à ma
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fille et à moi, et, dès à présent je puis vous dire que je consens de grand cœur à vous donner la main de ma fille, mais il est d'usage qu'une demande en mariage soit faite par les parents du prétendant. N'avez-vous point parlé de votre intention à monsieur votre père?
— Non, je l'avoue; mais dès aujourd'hui je veux le faire.
— J'ai bien peur que ce soit sans succès.
— Je ne partage point vos craintes.
— Entre nous et lui il existe une trop grande dislance.
— Sous le rapport delà fortune, nous sommes égaux, je crois.
Ma fille aura cent cinquante mille livres de dot, et le reste de mon bien lui reviendra après moi. Mais elle est sans naissance.
— Sa roture disparaît par le mariage qui l'anoblit, ce qui est bien différend de l'union d'une fille noble avec un roturier. Si quelque objection s'élevait de la part de mon père, ce ne serait point celle de la naissance.
— Vous en prévoyez d'autres?
— 11 faudra, répondit le jeune homme, faire la part de la surprise que lui causera ma demande... mais le premier mouvement passé, je me fais fort d'obtenir son consentement. Alors il viendra lui-même vous demander la main de M'^'' Jeanne.
Sur cette promesse Norbert de Hautvilly prit congé des dames de Chennevières, les laissant pleines d'espérance.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il reparût et la cause en était facile à comprendre. Au premier mot de Norbert le père s'était emporté. 11 était révolté, indigné... et défendait à son fils de revenir jamais sur un pareil sujet.
— Ne dirait-on pas, se récriait-il, que j'ai combiné ce mariage pour rentrer dans la propriété de Chennevières!... Et cette femme Macé, d'où vient-elle? Qui est-elle? Je ne m'en suis jamais informé, mais personne du pays ne pourrait le dire et on n'a jamais vu parent ou ami se montrer à Chennevières. Et voilà la famille à laquelle je m'allierais? Allons donc! Pas si fou,
A cela que pouvait répondre Norbert, bien décidé à épouser Jeanne?
— Mon père, vous n'avez qu'un fils. Si vous tenez à perpétuer votre race et votre nom, ne vous brouillez pas avec moi, car je n'épouserai point d'autre femme que Jeanne.
Les parents disent toujours en pareille circonstance: avec le temps cela passera. Mais la passion du jeune de Hautvilly sortait tout à fait de l'ordinaire ; loin de diminuer avec le temps elle ne faisait que croître, aiguillonnée par l'impatience et l'inquiétude qu'il devinait à Chennevières. On le vit tout à coup changer de caractère, d'iiabitudes et de visage. De doux et bienveillant qu'il était il devint colère, impérieux, brutal, rudoyant bêtes et gens sans raison, faisant de la maison un enfer. A plusieurs reprises il courut à la ville voisine, y réunit tous les libertins et y fit scandale, au point que la police l'eût arrêté cent fois s'il n'avait été gentilhomme. Une sorte de fièvre le dévorait, cerclait ses paupières, étirait ses traits, lui donnant un air furieux. Son père, ému de ce changement et de ces désordres, lui en demanda la cause :
Comment pouvez-vous me la demander, dit-il, elle n'est que dans votre refus. Qu'attendicz-vous de moi? L'oubli. Eh bien, je le cherche dans des folies où si je ne
l'obtiens, du moins je trouverai la mort. Vous serez satisfait, et votre race sera à l'abri de toute mésalliance. Mais il me faut un résultat à brève échéance, car je souffre.
— Il y a un remède à votre maladie imaginaire, mon ami, repartit le père. Achetez un brevet d'officier et partez pour l'armée.
— Ah ! fit Norbert avec amertume, il vous est préférable que je souffre et meure loin de vous; mais non, je n'y consens pas, si je dois périr de chagrin ce sera sous vos yeux; je veux que vous ayez ainsi la récompense de votre entêtement.
Le père haussa les épaules et s'éloigna.
— DitesTHioi donc au moins, reprit Norbert, les raisons de votre refus ?
— Elles sont, répondit le père,' dans la noblesse de notre maison qui te permet d'épouser la plus riche et la plus noble héritière de la province. Enfin la fille dont tiv t'es amourache pourrait être ta maîtresse, mais ne peut être ta femme.
— Mais Jeanne est honnête ! '
— Que signifie? Quel enfantillage! Si j'avais dix ans de moins seulement, je te l'enlèverais. . .
— Pouvez-vous parler ainsi, mon père? Vous ne l'avez jamais vue.
— Si je ne la connais personnellement, j'en ai connu d'autres de même espèce, fit l'orgueilleux gentilhomme. — De tout temps les gens de même condition se ressemblent et se valent, mais la passion est aveugle et je perdrai mon temps à te démontrer des choses de bon sens, dont l'évidence se passe d'explication. J'étais bien inspiré en te défendant de mettre les pieds à Chennevières. On eût dit que j'y pressentais quelque piège ou quelque malheur.
— Je ne nie jias, mon père, que je ne puisse prétendre à une noble et riche héritière; mais quant à la fortune, Jeanne Maeô aura en dot cent cinquante mille livres et le domaine après la mort de sa grand'mère : nos fortunes sont à peu près égales. Je ne tiens pas aux parents par alliance, l'espoir d'avoir une belle-mère, un beau-père, ne m'a jamais séduit. J'ai une grande indépendance de caractère qui se plierait mal probablement aux exigences d'une seconde famille. Une orpheline me convient mieux que la fille la mieux apparentée. Vous dites, on ne fait pas sa femme d'une fille dont on peut faire sa maîtresse. Oui, mais on ne fait pas sa maîtresse d'une fille honnête, sans la prendre par trahison, et lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle a été trompée, son amour se change en haine et l'on a tout à redouter de son désespoir. Encore une fois si vous connaissiez Jeanne, vous ne parleriez pas ainsi et les sentiments qu'elle vous inspirerait, vous prouveraient qu'il y a des filles estimables dans toutes les conditions.
Enfin il y a une autre considération qui l'emporte sur toute autre, parce qu'elle s'impose, qu'elle est fatale et inévitable, c'est l'amour. — Depuis un an il s'est si bien emparé de moi qu'on ne saurait me l'ôter qu'avec la vie, ou que plutôt m'ôter la vio ou l'amour c'est tout un.
Le père regarda son fils avec une certaine émotion.
Le calme de sa parole, la fermeté de son accent faisaient un frappant contraste avec sa physionomie ravagée par la passion...
11 se dit :
« J'ai raison; mais que peuvent les meilleures raisons contre cette espèce de ma-
N.irb(?rt avail «Hé vu en partie de plaisir.
Iaclie?Et à défaut de contre poison faut-illelaisserpérir? Je serai bien avancé. — Que f?.:. e?... Gagner du temps?.. . Aller voir ces femmes ?... Quel ennui! etcn serai-je bien avancé? En attendant, il faut une détente h cette situation.
— Eh bien, Norbert, nous verrons, mon ami. Accordez-moi quelques jours; le temps de m'informer...
— Oh I merci! s'écria le jeune homme avec l'élan de la plus ardente reconnaissance. Vous me rendez la vie.
Liv 1Ô5 — Fayard Frères, édiUurs.
Cependant les dames de Chennevières, et Jeanne surtout, trouvaient bien long lo silence de Norbert.
S'il ne pouvait venir les voir, que ne leur écrivait-il un mot pour les tranquilliser. Le découragement s'emparait de Jeanne, elle se disait que le refus de M. de Hautvilly avait brisé les résolutions do son fils. La honte de manquer à ses promesses retenait Norbert loin d'elle. Mais combien une franche explication eût été préférable!...
Sa grand'mère essayait de la consoler en lui disant qu'il était bien rare qu'une femme eût en mariage le premier homme qu'elle avait remarqué ou même aimé. Tu feras, comme les autres, tu oublieras le premier pour épouser le second. Il est certain en tout cas que tu ne coifferas pas Sainte-Catherine... Oh! non, tu es trop jolie et trop bien dotée pour cela. J'avais d'ailleurs pressenti des difficultés. Le caractère hautain de M. Hautvilly ne m'était pas inconnu...
Jeanne, d'autre part, avait appris par les domestiques que Norbert avait été vu à la ville en partie de plaisir, avec de mauvais sujets qui avait mis tant en émoi les bourgeois et fait venir la garde. Ou l'avait rencontré également à la chasse dans les environs de Chennevières.
Toute illusion devenait impossible, N(Jrbert avait renoncé à elle, mais par un procédé inexplicable n'avait pas songé à l'en informer.
Des larmes gonflaient ses paupières, quand tout à coup le bruit d'un cheval retentit sur le pavé de la cour, elle courut à la fenêtre et quelle ne fut pas sa surprise en voyant M. de Hautvilly! Elle courut en avertir sa grand'mère, et à peine avait-elle échangé quelques paroles avec elle, M. de Hautvilly se faisait annoncer.
Après les saints d'usage, Jeanne allait se retirer, quand le baron lui dit de son air le plus aimable :
— N'êtes-vous pas MUe Jeanne Macé ?... Restez, je vous prie, mademoiselle, vous ne sauriez être étrangère à l'entretien que je viens demander à votre grand'mère.
Lorsqu'il se fut assis et que la vieille dame lui eut demandé à quoi elle devait l'honneur de sa visite, M. de Hautvilly lui répondit :
— Madame, il est probable que vous vous en doutez un peu ?...
— Si je devine bien, monsieur, il s'agit de monsieur votre fils.
— Oui, madame, et de mademoiselle votre fille. Nous avons bien de la peine, madame, à surveiller nos enfants, et M"e Jeanne, à côté des plus brillantes qualités que j'aime à lui supposer, ne joint pas, je crois, celle de l'obéissance.
— Ah! monsieur, vous m'en voyez confuse et je ne sais que depuis quelques jours combien Jeanne a été désobéissante et imprudente à la fois.
— J'avais défendu à mon fils de chasser sur la terre de Chennevières afin de lui ôter toute occasion de vous importuner, il ne m'a pas écouté et cette première faute en a entraîné d'autres plus graves auxquelles, de toutes façons, il est temps de couper c ■)urt. Il vous a tout avoué?...
■ — Oui, monsieur.
— Il m'a (lit comment le hasard lui avait fait rencontrer mademoiselle votre fille el avait désiré la revoir. Je comprends aujourd'hui l'impression qu'elle a dû faire sur lui, mais je regrette de ne pas en avoir été averti plus tôt, car mon fils est très jeune et n'a pas de situation. Il n'est jamais sorti de chez son père, il ignore tout de la vie, il n'est pas homme fait et je doiç craindre que le mariage qu'il désire ne soit un malheur poui lui comme pour votre enfant.
« Bien d'autres considérations encore s'opposent à l'union de ces deux jeunes gens. M'"= Jeanne est sans nais.'îance et je crois sans famille; il y a entre nous une disproportion de rang trop considérable, que la beauté et la fortune ne sauraient compenser. Vous le savez comme moi, les mariages ainsi formés sont voués au malheur; ils no sont qu'une chaîne insupportable lorsque la passion qui les a provoqués vient à s'éteindre. Ne reconnaissez-vous pas, madame, la justesse de mes raisons?
— Parfaitement, monsieur, répondit la vieille dame, je ne saurais y contredire. Comme vous, jai profondément regretté que Jeanne, d'habitude si réservée et si obéissante, n'eût pas fui votre fils dès qu'elle s'aperçut qu'il la recherchait. J'ai déploré et je déplore l'inclination qu'elle a subie et j'ai pressenti vos sentiments. Je l'ai dit à ma fille, je lai répété à votre fils, mais sans être écouté.
— Je ne pense pas cependant, madame, que vous vous opposiez à ce mariage ?
— Je n'ai pas dit cela, monsieur, ma fille et moi naturellement en serions trop honorées ; l'opposition ne saurait venir que de vous.
— Je vous ai exposé mes raisons, mais malheureusement mon fils ne veut pas les comprendre et si je lui oppose un refus absolu, j'ai tout à redouter de la violence do son caractère et de l'emportement de sa passion. C'est mon fils unique et j'ai pour lui, je l'avoue, une secrète faiblesse, je l'ai engagé à réfléchir... Je ne viens donc pas vous demander positivement pour mon fils Norbert la main de M'^^ Jeanne votre fille, mais vous dépeindre la situation qui leur est faite en m'adressant à votre prudence maternelle. Attendons, vous dirai-je, encore quelque temps, et si l'absence, la réflexion ne vent rien sur les cœurs de nos enfants, eh bien ! nous céderons à leurs prières.
A ces mots, Jeanne glissa de sa chaise, pâle et défaillante et tomba à genoux.
— Maliieureuse enfant ! s'écria la grand'mère. Et regardciiit M. de Hautvilly, elle sembla lui dire : — Voyez ! Peut-on lui résister ?
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