‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 16 sur 100 · UN FACHEUX · texte numérisé non relu

UN FACHEUX

Le bonheur régnait à Chennevières el d'autant plus grand qu'U avait été inespéré.

La démarche de M. de Hautvilly était l'ouverture des fiançailles. Le lendemain de ce jour trois fois heureux, la dame Macé et sa petite fille étaient en train de faire l'élogo du baron et de son fils quand de nouveau un cavalier entra dans la cour.

Les visites, nous l'avons dit, étaient rares à Chennevières et faisaient événeoieat»

— C'est Norbert, dit Jeanne.

— Non, repartit sa graud'mère. G© n'est pas possiblQ»

Avant qu'elles eussent eu le temps de jeter un coup d'œil au dehors, les bottes éperonnées du visiteur retentissaient dans le vestibule et un domestique introduisait le nouveau venu.

C'était un personnage comme on en voyait encore en province à cette époque, dont le costume à demi militaire, sans porter les insignes d'aucune arme, avait un faux air d'officier de fortune. Il était coiffé d'un feutre gris à galons d'or, et vêtu de drap fln^ — habit rouge galonné et culotte chamois; ses bottes étaient fines et collantes, ses éperons d'argent, il portait l'épée.

Son visage basané, ses cheveux noirs dénués de poudre, étaient d'un homme de quarante-cinq à cinquante ans.

Jeanne le considéra avec crainte ; sa grand'mère avec un étonnement pénible.

Il fit quelques pas vers cette dernière et s'arrêta en souriant.

— Eh bien ! Fanchette, dit-il, vous ne me remettez pas?

La dame Macé, qui depuis très longtemps sans doute ne s'était entenaue appeler Fanchette, tressaillit à cette voix et murmura d'un air effaré :

— Pitard !

— Non, ma bonne amie, répondit l'étranger, Pitard est mort et enterré pour faire place à son successeur direct et légitime don Ramircz — seigneur espagnol — ou, en franç-ais, don Ramire.

11 prit une chaise et s'y laissa choir en homme fatigué :

— Je suis vraiment content de vous revoir en bonne santé, dit-il. Puis désignant Jeanne :

— Et cette demoiselle ?

— C'est ma petite-fille, répondit la vieille dame.

— Ah!... Jeannette... Cré Dieu ! la belle enfant !... je tombe de surprise en admiration. D'abord je vous ai cru morte et je vous retrouve bien vivante, puis je vois cette merveille que j'avais vue toute petite et que quinze ans de vie paisible a fait grandir et fleurir à vos côtés !... Si sa mère la voyait, hein? Et son père ? Il ne pourrait pas s'empêcher de la reconnaître pour sa fille, car elle en a bien les traits.

« Approchez donc, mademoiselle, et donnez-moi, je vous prie, votre main blanche à baiser.

Jeanne, troublée, interrogea des yeux sa grand'mère, puis s'avança rougissante, livrant sa main à ce singulier personnage.

La dame Macé intervint :

— Vous venez de faire un voyage... monsieur? Vous auriez besoin de quelque rafraîchissement. Jeanne, allez à l'office et préparez une collation.

Jeanne s'empressa d'obéir et comprit l'intention de sa grand'mère.

— Savez-vous, ma chère, reprit don Ramire, que vous vous êtes transformée d'une façon étonnante, et qu'il faut que j'aie si longtemps vécu avec vous pour vous reconnaître aujourd'hui.

— Mais vous, Pitard, vous vous êtes également transformé.

— Pas aussi avantageusement que vous, ma mie.

— Oublions donc tous deux nos anciens noms, qu'ils restent ensevelis dans le passé avec notre ancienne et misérable condition.

« Fanchette n'est plus; elle n'a môme jamais existé pour Jeanne, et moi je vous appellerai don Ramire.

— Oui, très bien, j'entends les convenances. Mais votre fille peut-elle ignorer les aventures compliquées auxquelles elle doit le jour, le nom et la profession de son père, les nuits des bois de Verrières et de la foret de Sénart.

— Elle ignore tout, don Ramire, et l'on gâterait sa vie en le lui apprenant.

— Et l'histoire de Bagneux ?

— Je ne m'en souviens plus moi-même.

Don Ramire se prit à rire.

Mais la dame Macé, très ferme de volonté bien que fort émue :

— Il vient un âge, voyez-vous, dit-elle, où si l'on veut se reposer, il faut oublier les misères passées. Laissons Verrières, laissons Sénart et surtout Bagneux. Est-ce qu'il existe encore beaucoup de gens de ce temps-là ?

— Non, je ne crois pas, la corde, les galères et la misère surtout ont décime la compagnie. Vous voudriez bien qu'il n'en existât plus ?

— Oui, mais sans vous compter, mon cher ami.

— Sans me compter tout haut.

— En vérité, je ne vous confonds pas avec le reste de la clique et vous vous distinguiez de tous par votre éducation et votre caractère. On sentaii que vous n'étiez pas né pour le métier. Puis je vous fus toujours reconnaissante d'avoir en mainte circonstance pris la déf""<:ft de ma pauvre fille, vous et l'Anglais qu'on appelait l'amiral.

— Ah ! très bien.

— Je ne suis pas ingrate.

— A la bonne heure. Je me suis battu plus d'une fois pour elle... je puis dire que sans moi et ramiral... mais lui a été récompensé... Jeanne en est le témoignao-e vivant... je puis dire que sans lui et moi votre pauvre fille serait morte au bout de huit jours piétinée par les passions brutales de nos fanandels.

— Je le sais, mon ami. Vous avez montré de l'humanité et l'énergie d'un capitaine.

— Et j'ai été juste.

— Oui.

— J'ai dit : ces femmes sont avec nous; l'une d'elles a servi le grand Cartouche et rien qu'à ce titre mérite des égards. Je ne souffrirai pas qu'elles soient maltraitées. Tout est permis entre nous, excepté le vol et le meurtre. Nul n'usera de violence envers ces deux femmes.

« Et c'est ainsi, ma chère, que si je n'ai pu empêcher votre fille de s'user le tempérament, du moins je vous ai permis de vider les ceintures des plus aimables.

— Chut ! fit la vieille dame.

— Les portes ont-elles des oreilles ? demanda don Ramire.

— On doit toujours le supposer^ répond la dame Et après un court silence causé par l'émotion :

— Grand Dieu ! fit-elle, épargnez à Jeanne do connaître de pareilles histoire.^ !...

— Soyez tranquille, dit don Ramire.

— Et maintenant, dites-moi d'où vous venez, comment vous avez découvert ma retraite et ce que vous êtes devenu.

— Je vais vous conter cela en peu de mots.

Après la mort de votre fille et la pendaison de l'amiral, après nos désastres de Sénart, nous nous sommes dispersés comme les juifs après la prise de Jérusalem. Vous et moi, nous nous sommes cachés dans deux villages voisins. En habile femme que vous êtes, vous êtes parvenue à épouser un vieux paysan qui vous donna son nom, Macé, Comme j'allais vous voir pour vous en féliciter, une alerte m'obligea à décamper. J'empruntai à mon hôte tout ce que je puis trouver dans ses tiroirs et je partis pour le midi. Inutile je crois de vous instruire de l'emploi de mon temps. J'eus l'existence la plus accidentée. Je fus pris, jugé, condamné ; je m'évadai pour être repincé et pour m' évader encore. Je fus riche et pauvre, marié et veuf; j'eus des enfants, c'est probable et j'arrivai au fond du Languedoc au pied des Pyrénées, léger d'argent mais confiant dans l'avenir. Je fis alors la rencontre d'un gentilhomme espagnol qui rentrait dans son pays. 11 voyageait à cheval accompagné d'im domestique. La beauté de ses chevaux et de ses armes lui mérita ma considération et, après m'être enfermé dans une petite auberge de montagne du chemin qu'il devait suivre, je le devançai et l'attendis à la brune dans l'endroit le plus charmant pour une rencontre : des rochers, un ravin ou gave, une cascade dont le bruit assourdissant devait couvrir les cris et les appels du gentilhomme.

Il parut et l'affaire fut terminée en deux coups de feu ; un coup de fusil pour le maître, un coup de pistolet pour le domestique.

« Les chevaux restèrent intacts ! »

« Au comble de mes désirs, je jetai le valet dans le torrent et je dépouillai avec soin le gentilhomme. Outre sa bourse que j'ai toujours, son épée que voilà, je trouvai sur lui un portefeuille bourré de papiers et de parchemins. Je lis assez mal le français, et plus mal encore l'espagnol, mais j'avais l'idée que ces papiers avaient de l'importance et je les conservai précieusement. Quelques jours plus tard, un moine que je rencontrai dans la campagne consentit à me les lire. C'étaient les titres de naissance et de noblesse de don Kamirez, des papiers d'affaires très intéressants et j'appris aussi que je possédais un château en Vieille -Castille et des domaines à n'en plus finir. Je suis riche, en tant qu'espagnol. J'ai des traites, des bons au porteur, sur Madrid etd'autres villes. Malheureusement je ne sais pas l'espagnol et j'ignore la manière de réaliser mes richesses ; j'ai pensé à Paris où l'on trouve des procureurs sans charge qui donnent des consi.ltations, des coquins instruits qui pourraient m'aider de leurs conseils et j'ai repris le chemin du Nord, à petites journées.

« Mais que les voyages sont coûteux quand on paye les aubergistes !... De la bourse de don Ramirez il ne me resta plus bientôt que le filet de soie et d'argent. Ajoutez à ce premier malheur que, chemin faisant, je m'étais habitué à vivre en don Ramire, c'est-à-dire honnêtement. Je trouvai la vertu commode; eUe ressemble à la paresse. 11 m'était^bien plus agréable de solder mes dépenses et de respecter la bourse d'autrui, que de grinchir. Engourdi dans la mollesse, je me disais: Quand je n'aurai plus rien, je serai bien forcé de travailler. Un bon coup suffira peut-être à me remettre à flot pour quelque temps.

« J'approchai ainsi de notre pays ; je me souvins de vous. Je me dis : elle s'est mariée; si elle vit encore, elle doit avoir dessous.

— Je m'informai d'une dame Macé et l'on me dit : c'est peut-être de la dame de Chenncvières que vous voulez parler. Je fis causer le paysan, il me montra le chemin, et me voici

— Ainsi, don Ramire, dit la vieille dame, vous n'avez pas fait fortune.

— Mais si, mais si ! fit Ramire avec vivacité. Je possède un château, des fermes, dcS moulins... que sais-je ?...

— Oui, mais un château en Espagne.

— Je le ferai vendre ! Et en attendant j'emprunterai dessus.

— Vous ne savez même pas parler espagnol.

— Je sais baragouiner passablement le languedocien : pour les Parisiens c'est tout ce qu'il faut, je dirai que ce langage est le patois de la Vieille-Castille. Quant aux écritures à Paris, les savants sont à bon marché et je compte aller à Paris,

— Oui, là est le salut pour vous. Oui, là vous trouverez des hommes capables qui vous serviront de guides. Et quand vous aurez réalisé votre fortune, ne la dissipez pas, faites comme moi ; achetez un petit domaine et retirez-vous.

Ramire promenant son regard autour de lui :

— Vous êtes joliment bien ici !

— Très bien.

— La terre est à vous ?

— Oui.

— Payée r

— Payée comptant. Défunt Macé avait le sac et avec ce que je possédais déjà.

— Oui, la ceinture du daron.

— Chut!... II l'avait confiée à ma fille. Puis, ma fille elle-même avait mis de l'argent de cùté. J'ai donc consacré tout cela à l'achat de cette propriété. M. de Hautvilly avait besoin d'argent comptant et me lit de bonnes conditions. Enfin, deux femmes à la campagne dépensent peu pour vivre. Mou poulailler et mon jardin nous permettent de vivre ; le reste des revenus est pour Jeanne qui est en âge de se marier.

— Sacredieu ! C'est fort bien entendre la vie ! fît don Ramire. Et s'il était possible j'échangerais sur l'heure mon château de Vieille-Castille pour votre maison. Que l'on est bien dans ce fauteuil, et quelle jolie campagne on voit de cette fenêtre !...

Deux coups discrets furent frappés à la porte.

La vieille mit un doigt sur sa bouche pour recommander à don Ramire la discrétion devant sa fille.

— Entrez, dit-elle.

Un domestique annonça que les rafraîchissements étaient servis aans la salle à manger.

— C'est rupin! fit don Ramire.

— Venez, mon ami, dit la vieille.

Et tout bas : — Je vous en conjure, pas un mot de la mère ni du père de mon enfant !...

— Soyez donc tranquille !...

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Le DEJEl'NER ET LA SATISFACTION DE DON RAMIRB

Don Ramire, donnant la main à sa vieille connaissance, passa d'un air majestueux dans la salle à manger où l'attendait une table garnie de viandes froides, de pâtisseries appétissantes et de plusieurs sortes de vins. -

Il promenait autour de lui des regards émerveillés pour les ramener et les fixer sur le service, dont le confortable bourgeois dépassait probablement tout le luxe des hôtelleries.

— Don Ramire, dit la dame Macé, veuillez prendre quelque chose en attendant le dîner ; nous ne dînerons pas avant deux heures.

— Mais, dit-il, je ne vois qu'un seul couvert; ne me tenez-vous pas compagnie, mesdames? ...

— Nous vous prions de nous excuser ; nous n'avons pas l'habitude de manger à cette heure. Nous resterons ici pour vous servir.

Don Ramire se mit à table sans se'faire prier davantage et expédia les morceaux avec un appétit de voyageur. Pendant quelque temps la dameMacé demeura absorbé e dans, ses réflexions.

L'arrivée de cet intrus était pour elle le sujet des préoccupations les plus pénibles. Elle avait cru son passé mort et enterré et ne craignait plus les revenants. La présence du bandit Pitard lui était une déception cruelle.

Ce passé non seulement se réveillait tout entier dans sa mémoire, mais la poursuivait incarné dans un de ses survivants les plus redoutables.

La dame Macé n'était autre que l'anguilleuse dont Cartouche avait eu pitié dans sa petite maison des carrières et qui l'àvait recueilli blessé dans la maison de sa mère à Bagneux. On [se souvient peut-être de cette misérable qui s"était montrée reconnaissante envers le daron? On se rappelle que sa mère, s'étant aperçue que Cartouche avait sur lui une ceinture chargée d'or et de diamants, le trésor qu'il avait sauvé des carrières, — avait fait prendre au bandit un « bouillon d'onze heures », s'était emparé, de la ceinture, l'avait cachée sous son toit et était allée ensuite avertir la police. La fille s'était d'abord indignée de cette mauvaise action, mais la perspective d'une fortune l'avait calmée.

Plus tard les deux paysannes avaient quitté Bagneux, cachant l'or sous leurs guenilles, mendiant le long des chemins pour déguiser leur richesse. C'était la vieille, la grand'mère de Jeanne, qui portait le trésor en grande partie, disant à sa fille : — Je suis assez vieille pour être respectée.

Elle avait alors quarante ans environ, mais la vie des champs et la misère l'avaient tannée de sorte qu'elle paraissait plus vieille que vingt ans plus tard à Chenue vières. Ses cheveux gris en désordre embroussaillés étaient devenus de beaux cheveux blancs; sa peau, avec le repos et une bonne table, avait recouvré sa vie et son coloris. Un léger embompoint avait achevé la transformation tout à son avantage.

Évitez autant que possible le tête-à-tête avec lui.

Un bonheur de vingt ans vaut pour cela la baguette magique d une fee. Elle et sa fille Catherine avaient pendant quelques semaines erré dans les environsde Sceaux, de Bourg-la-Heine, d'Antony et même de Limeurs. N'osant changer leur argent, elles ne vivaient que de ce qu'elles volaient dans les champs ou des aumônes. Nuit et jour elles discutaient les moyens à employer pour jouir de leur fortune. Elles redoutaient les bandits et les gendarmes également. Les ordonnances de police contre les mendiants, les vagabonds, les exposaient à être arrêtées et jetées en prison. Là on les eût fouillées.

La mère rêvait de se faire marchande ambulante; mais pour cela il fallait, selonelle^ rencontrer une marchande et lui acheter, pour une forte somme, l'àne et ses paniers

Ltv. 156. — Fayard Frères, éditeurs.

et... les papiers!.. Probablement une pauvre marchande, pour cinquante livres, n'eût

pas hésité à vendre son fonds et même son autorisation. Alors elles auraient pu sélni-

gner, circuler, saventurer dans de nouveaux pays. Mais l'occasion ne se montrait pas.

Inquiètes à en perdre le sommeil, elles résolurent d'enterrer leplus gros deleurbutin.

C'était du côté de Chevreuse, sur les bords de l'Yvette, dans une triche où l'on ne voyait qiie des ajoncs et des roches.

Un soir qu'elles s'étaient arrêtées dans ce désert elles creusèrent sous une roche, firent le signe de la croix, — car on peut être voleuse sans être impie, — et enfouirent les deux tiers de leur trésor : tous les bijoux et de gros rouleaux d'or.

Avant de quitter l'endroit, elles firent plusieurs remarques capables d'être respectées par le temps. Ainsi elles comptèrent les pas de la rivière à la rojhe, de celle-ci à un sentier de la lande et gravèrent dans leur mémoire l'aspect des lieux.

Ces précautions prises, elles passèrent une bonne nuit et, après avoir fait leur toilette au bord de la jolie rivière, se remirent en route à l'heure où, d'un élan de joie, l'alouette s'élance vers le ciel au-devant de l'aurore.

Ce qui leur arriva ce jour-là prouva la sagesse de leurs précautions.

Comme elles séloignaient vers Limours elles firent la rencontre de trois mauvais garçons qui leur barrèrent le chemin et les assaillirent de propos galants dans le langage de Pantin ou de Pautruche. Les deux plus enragés accaparèrent Catherine, l'un la tenant par un bras et l'autre par la taille ; le troisième obligea la vieille à le porter sur son dos. Les deux créatures furent ainsi acheminées vers un taillis voisin, sans qu'on eût pu dire laquelle était la plus à plaindre.

Catherine à demi étouffée par l'un et disloquée par l'autre allait devant n'opposant aucune résistance et se félicitant de n'avoir plus un sol sur elle ; sa mère avait gardé la ceinture et son reliquat.

La vieille buttait à chaque pas sous son fardeau et recevait des coups de talon dans les reins ou plus bas.

L'entrée dans le taillis fut accompagnée de rires et d'exclamations diverses parties d'un fourré où se tenaient d'autres bandits.

Justement ils avaient besoin d'une vieille femme pour faire leur cuisine et d'une jeune pour les divertir.

D'autre part, la Catherine eut la chance d'être reconnue pour un ancien aminche des carrières de Montrouge et qui la réclama pour sa largue.

Ses prétentions soulevèrent une opposition presque générale. Une femme enlevée était considérée comme un butin et par conséquent soumise à la loi du partage, mais cependant Catherine y gagna quelques égards.

La drôlesse, on le sait, était habituée aux assauts. Elle faisait partie du dernier banquet des carrières. Enfin elle n'était pas seule, deux ou trois autres gourgandines composaient déjà à la bande une sorte de sérail. La nuit ne fut dans ce bois qu'une longue et brutale orgie. Les vivres de toutes espèces et4e vin ne manquaient pas.

L'anguilleuse par sa gaieté et la facilité avec laquelle elle jaspinait le jars (parlai*» argot) se fit un succès.

Elle fut distinguée par les plus rupins de la clique et le daron, l'illustre Pitard daigna lui-même la prendre sous sa protection.

CARTOUCriE 4213

Ln bande avait fait de bonnes affaires dans le Maine et remontait vers Paris.

Le terrain de ce côté était moins sûr, les bois à cause des chasses royales et princiôres étaient plus surveillés; la circulation était plus nombreuse; mais Paris possèdo un attrait irrésistible auquel Pitard, sentant sa bourse pleine, ne pouvait résister et il s'avança jusqu'aux bords de la Bièvte.

Chaque étape était naturellement marquée par des vols, des meurtres, des dévastations. Les femmes ne prenaient aux crimes qu'une part indirecte, la délicatesse du sexe ne leur permettant point certaines violences, mais elles étaient de toutes les fêtes et les ripailles n'étaient pas rares.

Il y avait à cela diverses raisons dont la principale était, je crois, la privation de pialles ou de bouges.

On vivait en commun; le grand air, les longues marches excitent l'appétit, activent la circulation du sang : de là les banquets autour de grands feux dans les forêts ou les landes.

Ils étaient nombreux ; les paysans ou les gardes qui surprenaient leurs réunions nocturnes leur jetaient un regard de curiosité mêlé d'effroi et s'éloignaient.

Ils n'attaquaient pas les châteaux, mais les fermes ou les voyageurs, les marchands de bestiaux qui revenaient de Paris. Il y en avait qui leur payaient tribut étant certains de ne pouvoir passer autrement.

Cela faisait double emploi avec l'impôt qu'ils payaient au roi pour la protection de sa police.

Dans tous les pays où. la police est impuissante ou incapable, on s'arrange ainsi avec les bandits. — Ainsi à Naples autrefois, et en Grèce.

Six mois se passèrent pendant lesquels la vieille bagueulaise ne songea plus qu'à se dérober, mais elle était retenue par la crainte d'être rattrapée et par sa fille qui n'avait pas l'air de s'ennuyer. Catherine était noceuse.

D'abord elle s'était multipliée pour plaire, puis elle avait eu son béguin. Elle s'était coiffée d'un mâle superbe nouvellement affilié à la bande.

C'était un Anglais, un matelot qui, on ne sait comment, s'étant échoué sur les bords de la Seine, était parvenu jusqu'aux tribus nomades des bords de la Bièvre. En chemin, il avait appris les mots français devenus indispensables à sa vie et possédait ainsi un idiome singulier composé de mots patois de la Seine-Inférieure, de mots français et d'argot; tout cela assaisonné d'anglais faisait un ragoût délicieux.

11 n'était pas blessé que l'on rit de son langage; le rire, selon lui, était une infirmité particulière aux Français, mais il était vexé de n'être pas compris et alors il tapait.

Taper semblait être chez lui un droit naturel. Le ciel le lui avait octroyé dès sa naissance. Il était blond comme Apollon et musclé comme Hercule, et sa physionomie était aussi noble que son caractère était crapuleux. Tout le contraire du Quasimodo de Victor Hugo: Noble lame, vil fourreau...

11 avait de très beaux yeux gris bleu, tant que son âme (il avait une âme) ne se mettait pas à la fenêtre.

En ce dernier cas, — ordinairement provoque par l'eau-de-vie, — son front ample, ses traits d'un dessin pur, la construction solide et régulière de son visage, faisaient l'effet d'un riche hôtel où l'on aperçoit des filles de mauvaises vie.

CatheriQe, rappelons-le, s'était éprise de ce bel homme et l'Amiral, — c'était le nom qu'on lui donnait — avait daigné l'élever au rang de sultane favorite.

Hélas ! ce fut pour elle la dernière saison du bonhem* !

Elle devint mère.

LA'miral qui était très brave fut, dans une rencontre dans les bois de Verrières, criblé de blessures, fait prisonnier et pendu.

La clique se replia vers Chevrcuse, et là non loin du trésor caché aux bords de l'Yvette, Catherine fut casée chez des paysans par le daron Pitard qui lui rendit sa mère. ♦ -

Pendant quelques temps les bandits séjournèrent dans les environs.

Catherine, usée par les excès de tous genres, mourut et enfin un beau jour la vieille emportant le trésor et la petite Jeanae quitta la contrée pour n'y plus revenir,

EUe habita successivement plusieurs villages jusqu'au jour où elle rencontra le bonhomme Macé et se maria.

Elle y'était attachée à la petite fille et s'était bien promise après avoir souffert des désordres de Catherine et l'avoir vue mourir de faire de l'enfant une honnête fille- Son mari était un brave homme et Jeanne reçut l'éducation et l'instruction d'une riche paysanne.

L'histoire de son père et de sa mère lui fut épargnée et sa bonne maman inventa un petit roman pour le remplacer.

Tout alla très bien ainsi pendant vingt ans.

La vieille Macé, s'oubliant pour sa petite fille, et ne s'étant jamais fait du vol et du meurtre les mêmes idées que nous, vivait sans remords et ne voyait rien d'affreux dans sa conscience.

Il est possible même qu'elle considérât ainsi sa conduite passée:

« J'ai volé Cartouche ; voler un voleur ce n'est pas voler.

« Je l'ai livré à la police : j'ai rendu service à la société.

« J'ai soigné ma fille pendant la deroière année de son existence ; j'ai élevé son enfant; je me suis mariée et je suis restée fidèle à mon mari; donc je n'ai rien à me reprocher, je suis une honnête femme. »

Ce raisonnement devait être le sien. Ajoutons que son acquisition de Chennevières le confort dont elle jouissait, la considération des indigènes, la paix, la prospérité de son domaine flattaient énormément son amour -propre et lui donnaient la satisfaction d'elle-même.

Cependant l'arrivée de Pitard la bouleversa.

C'est que cette paix, cette satisfaction, cette considération, rien de tout cela n'était solide; tout péchait par la base. Ce n'était que mensonges et illusions, Pitard n'avait qu'à évoquer la réalité poiu* que tout l'édifice s'écroulât, et pour évoquer la réalité il n'avait qu'un mot à dire.

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