SUITE DE LK SATISFACTION DE DON RAMIRE
Don Raniire expédiait les morceaux avec l'appétit d'un voyageur et vidait les bouteilles avec une facilité qui faisait la stupéfaction de Jeanne et l'effroi de la daiie Macé. Pendant une demi-heure il ne dit pas un mot, mais gare au dessert! se disait la vieille.
— Vrai Dieu ! s'écria-t-il enfin, voilà du vin délicieux. On voit qu'il n'y a ici que deux femmes et on lui a laissé le temps de vieillir.
— Ce vin n'a que cinq ans, don Ramire.
— Tudieu! Comment peut- on dormir sous le même toit que lui pendant cinq années ?...
— .!ean n'en boit pas et moi j'en bois peu.
— Don Ramire, qui allait de surprise en surprise, la regarda de travers, se demandant : « Est-ce qu'elle se fiche de moi? »
— Mais, (iit-il, un verre de vin ne vous faisait pas peur autrefois?
— Dans ma jeunesse... parce qu'alors j'en étais privée... aujourd'hui...
— Oui, l'abondance règne ici. Ce petit poulet de grain valait une poularde. Les confitures sont exquises...
— Le grand air vous avait ouvert l'appétit.
— Et je prendrai soin de l'entretenir! Tout ici me charme et me ravit. On remarque' dans le meuble, dans le service, dans les moindres détails ane parfaite intelligence de la vie, qui vous fait le plus grand honneur. Je le répète, je n'aurais jamais supposé en apprenant votre relraite qu'elle était aussi délicieuse. C'est un petit Paradis, auquel la blonde Eva elle-même ne manque pas.
Vous recevez peu de monde ?
— Personne.
— Vous avez bien raison. Et vous ne vous ennuyez jamais, je suis sûr?
— Jamais.
— Je me ferais très bien à votre existence.
— Il faut donc faire comme moi, don Ramire, et vous retirer aussi à la campagne.
— Hum ! aclieter... Plus tard sans doute cela mesera facile si j'arrange mes affaires, réalise ma fortune... qui ainsi que je vous l'ai dit, est en Espagne, dans la Vieille-Castille... Oui... alors jo ne dis pas, je suivrai votre exemple : c'est celui de la sagesse, mais en attendant je m'accommoderais très bien de votre ordinaire... je n'aime plus le monde, je partage vos goûts et la compagnie d'une aussi jolie personne que M"'' Jeanne suffirait d'ailleurs à me faire aimer la solitude.
Jeanne rougit à ce propos; sa grand'mère en eut le frisson. Que voulait-il dire ? Que prétendait-il?...
Il se douta bien de l'impression qu'il causait, mais ne parut pas sen apercevoir; il poursuivit d'un air indifférent :
Il y a dans cette seigneurie de petits chemins assez bien entretenus, favorables à mon habitude de faire chaque matin une promenade à cheval. Et vous avez du gibier, je pense ?
La dame Macé garda le silence.
— J'en approvisionnerai votre garde-manger. Après l'exercice du cheval, qui est nécessaire à ma santé, ce qui me plaît le plus c'est la chasse au chien d'arrêt. Vous vous souvenez peut-être que je suis un adroit tireur ?... Vous avez un garde?
— Oui.
— Il a des chiens ?
— Sans doute.
— Je m'entendrai avec lui ?
— Vous comptez donc, don Ramire, pouvoir nous accorder quelques jours?
— Comment, chère dame, quelques jours?... se récria le bandit, mais pouvez-vous douter du plaisir que j'ai à vous revoir au bout de tant d'années? De faire la connaissance de cette belle enfant, dont j'ai connu la mère?... Et Chennevières oîi tout me séduit et m'enchante... Mais ce n'est pas quelques jours que je vous consacrerai, ni des semaines ou même des mois, mais deâ* années !...
— Ah !... exclama la vieille Macé.
Don Ramire lui prit la main, d'un mouvement affectueux.
— Oui," chère amie, des années, dit-il. A moins que je ne trouve à vendre de suite mes propriétés de Vieille-Castille.
La vieille parvint cependant à se remettre.
— Je suis vraiment touchée, don Ramire, de vos généreuses intentions... nous en reparlerons.
Jeanne paraissait vivement contrariée du sans-gêne de cet étranger, et du regard interrogeait sa grand'mère.
Celle-ci, pour faire diversion au trouble qui s'était emparé d'elle et couper court à une conversation qu'elle ne pouvait soutenir, proposa à son hôte de visiter la maison et le jardin. Mais elle s'aperçut bientôt qu'elle n'avait fait que jeter de l'huile sur le feu. L'admiration de don Ramire croissait à chaque pas et devenait de l'enthousiasme. Il devenait évident qu'il ne pourrait jamais s'arracher à Chennevières, « ce séjour enchanteur «.Pendant qu'il était allé voir le garde et sou chenil, la vieille, rentrée chez elle, anéantie, se disait : « Que faire, grand Dieu, que faire pour me débarrasser de cet homme?... »
Elle ne pouvait tolérer que ce Pitard vînt s'établir chez elle, boire son vin, vivre de ses revenus... et quoi encore? D'un pareil homme elle pouvait s'attendre à tout. Pourrait-elle dormir tranquille ? Et sa petite fille ? à quels dangers n'était-elle pas exposée? Une belle nuit cet homme, — dont les compagnons peut-être n'étaient pas loin, — pouvait les égorger et piller. Elle n'osait le dénoncer à la police; le contrecoup d'un acte semblable ne se serait pas fait attendre et lui eût été funeste. Elle était, incapable de l'intimider. La seule ressource qu'elle eût, était de lui offrir une somme. Ce serait dur, car il se montrerait exigeant. Elle y songeait, lorsque Jeanne qui ne la quittait guère, survint ;
— Mais grand'maman, fit-elle très animé, il est singulier votre ami. Il n'y a pas
quatre heures qu'il est arrivé et déjà il commande à tout notre monde!.. Serait -il vrai qu'il doit rester avec vous plusieurs années, comme il le dit?
— Tranquillisez- vous, mon enfant, dit la grand'mère, il est un peu gascon et il faut faire la part de l'exagération dans tout ce qu'il dit. Le premier mouvement chez les personnes de ce caractère est toujours emporté et excessif. Vingt-quatre heures peutêtre sufTiront à rabattre son enthousiasme. Il est tout feu et tout flamme en ce moment, mais cela passera comme c'est venu et dès demain vous vous apercevrez du changement.
— Ah! tant mieux !... Car, vous l'avouerez, ce n'est pas une personne dont nous puis-iions faire notre société intime.
lia connu ma mi-ra?..
— Oui, puisiiu'il m'a connu. N'a-t-il pas dit aussi quelle était son amie? Il se souvient de toi; je ne sais pas si lu étais née. 11 ne faut croire qu'une faible partie de ce qu'il dit, mais sans trop le contredire cependant, parce que, comme bien des menteurs, il est de bonne foi.
Jeanne sourit; elle commençait à se rassurer. Elle attribua ses étonnements et ses craintes à son ignorance du monde. Elle se dit: « C'est sans doute ce que l'on appelle un original. *
— Lui parlerez- vous, demanda-t-elle, de nos relations avec ces messieurs de Hautvilly et de nos idées de mariage?
— Non, non, répondit la grand'mère avec vivacité. Pas un mot. Il est inutile de mettre ce bavard dans nos confidences. On ne peut lui confier que ce que l'on veut perdre.
— Et si M. Norbert venait, que lui dirais-je?
— Que don Ramire est un de nos anciens amis, que vous ne connaissez pas au juste le lieu de sa naissance, mais que d'après son caractère vous le pensez originaire d'une province d'Espagne qui confine à 1? Gascogne. Vous ajouterez qu'il est entré chez, nous en passant et qu'il ne doit rester que quelques jours.
— Et de M. Norbert que direz- vous à don Ramire?
— Laverie: M, Norbert est le fils unique de M. de Hautvilly, seigneur de cette vallée, qui nous a vendu Chennevières; mais je crois lui avoir déjà dit cela.
— Espérons qu'il s'en ira bientôt! soupira la jeune fille.
— Espérons ! fit la vieille Macé. En tout cas, Jeanne, en attendant ce beau jour, que je désire plus que vous peut-être, ne lui faisons pas mauvaise mine. Jeveux me montrer hospitalière, mais vous, sans cesser d'être aimable, tenez-vous vis-à-vis de lui sui une grande réserve. Il est de ces fâcheux qui se rendent vite familiers. Qu'il use de son sans-gêne avec nos gens, mais reste poli, convenable à votre égard. Gardez-vous de rire à de méchants propos, ou d'encourager son audace eu supportant le moindre badinage!
— Oui, grand'mère.
— N'abandonnez jamais votre main dans la sienne...
— Oh ! bonne maman !
— S'il osait la prendre, ne souffrez pas q[u'il se penche vers vous pour vous parler.
— Par exemple !
— Et si vous êtes à la fenêtre et qu'il vienne se placer auprès de vous, sachez vous retirer sans affectation. .
— Bien sûr.
— Et en montant les escaliers, vous devez lui céder le pas, et s'il insiste pour vous faire honneur, n'acceptez jamais.
— Sans doute.
— En somme, évitez autant que possible le téte-à-tête avec lui et même laissez-moi seule avec lui, quand je ne vous retiendrai pas. S'il vous offre des fleurs, mettez-les dans un vase de ma cheminée.
— Soyez tranquille, bonne maman, je vois à qui nous avons affaire et je saurai me conduire. Tenez, écoutez-le, le voilà qui rit avec la grosse Fanchon.
— C'est assez sa manière.
— On dit les seigneurs espagnols si hautains !
— Oh ! celui-là a beaucoup habité la France et irequenté les hôtelleries dont les servantes ne sont point farouches. Pour tout vous dire, Jeanne, il paraît moins noble qu'il ne prétend l'être et s'est souvent encanaillé. Mais je crois qu'il revient vers nous...
— Je vais donner des ordres pour le dîner, dit Jeanne. Et souriant d'un air d'entente elle sortit.
IL EST TOUJOURS A TABLE LE ROll]
— Quoi ! vous êtes seule? dit don Ramire avec désappointement.
— Jeanne s'occupe du dîner.
— Charmante jeune fille! Vous vous reposez sur elle du soin du ménage. Ah ! vous la coulez douce et le temps est loin oii vous tourniez pour nous la broche dans les clairières des bois de Sceaux et de Limours.
— Et le temps où vous aviez de bottes crevées, oîi vous arrêtiez un enfant qui allait à l'école pour lui voler son pain ? Où vous aidiez vos hommes à dépecer une vieille vache dont vous dévoriez les chairs à peine grillées !... Voyons, voyons, don Ramire, le daron Pitard est mort et enterré, n'est-ce pas? N'en parlons plus. Ne parlons plus du passé. Il n'avait rien de si plaisant. Continuez noblement ce gentilhomme espagnol resté dans un gave des Pyrénées, qu'il revive en vous et quant à moi, je ne suis plus celle qui tournait la broche, je suis la dame de Chennevières.
— Et je m'en aperçois.
— Tant mieux.
— Dites donc, — changement de conversation, — vous avez trois servantes ?
— Oui.
— Sur trois il n'y en a qu'une de passable; les deux autres sont d'affreuses laiderons.
— Mais, mon cher, pour ce que je leur demande: traire les vaches, mener paître les dindons, je n'ai pas besoin de beautés.
— Eh! eh! La Fanchon est assez accortc? N'est-ce pas, c'est Fanchon qu'on l'appelle?
— Je vous embête, hein?
Je viens de lui pincer la cuisse, elle m'a eavoyé une tape dont j'ai encore la main
gourde.
Ne serez-vous jamais raisonnable, dom Ramire?
— J'espère bien que non ! On peut être aussi noble que le roi sans être plus raisonnable que le régent. On est raisonnable quand on est f...ichu; et Dieu et bien d'autres m'en sont témoins, je me liens avec les dames encore assez gaillardement. Voyez-vous, l'âge n'y fait rien, c'est une plaisanterie. On est jeune ou vieux à tout âge. J'en ai connu qui à trente ans étaient frrniitt! aussi incapables de plaire que moi de faire une bonne action, et au contraire, j'en ai vu qui avaient dix ans de plus que moi et qui n'avaient rien changé à leurs habitudes.
LiV 157. — Fayard Frères, édileurs
— Voyons, voyons, don Ramire !...
— Ah! vous allez me faire de la morale tout à l'heure, vous.
— Non, je n'ai pas à vous en faire
— Pourtant, vous, vous n'êtes pas si démolie, hein ! Mais vous avez engraissé, — comme une vieille poule. Voilà ce que c'est que de faire trop bonne chère. Combien faites-vous de repas?
— Quatre.
— C'est le régime que je vais subir, hélas!... Mais i'aurai la chasse et le cheval pour m'empêcher de bedonner.
— Vous ne détestez pas la table,
— Parbleu!... Mais on peut en combattre les conséquences. J'ai ma médecine à moi et je m'en trouve bien.
— Ah! laquelle? La saignée? Les purgations?
— Peuh!... C'est un régime que je me suis imposé et qui est excellent.
— Parlez.
— Excellent et agréable surtout.
— Oui-da!
— C'est de combattre un excès par uu autre excès, un plaisir par un autre plaisir, user largement de tous afin d'échapper à la domination d'un seul et de n'appartenir à aucun. Vous verrez cela... Pas une minute à l'ennui!... Et le moins possible au repos.
« Du mouvement!... je suis très philosophe, moi, on n'a pas besoin pour l'être de prendre le bonhet de docteur... Tenez, si mon cheval n'avait pas dis lieues dans les jambes, j'irais faire un train de galop là-bas dans cette prairie en attendant le diner, pour m'ouvrir l'appétit.
— Permettez, je dois vous en prévenir, cette prairie ne m'appartient pas; elle est à M. le baron de Hautvilly.
— Eh bien! qu'importe? Entre voisins...
— Il nous faudrait au moins sa permission.
— N'est-ce que cela? j'irai la lui demander.
— Non, franchement, je préfère ne pas avoir d'obligation à M. de Hautvilly.
— Mais je le ferai sans votre aveu
— Vous me désobligeriez.
— Vous êtes donc mal avec lui.
— Non pas...
— Alors...
— C'est pour ne pas être mal.
— Quel homme est-ce?
— Un parfait gentilhomme.
— Un \ieu\ pante. J'espère bien faire sa connaissance... Entre gentilshommes'! je n'entends pas non plus être toujours sur votre dos et vous fatiguer de ma personne.
— Ah ! don Ramire ! soupira la vieille dame.
— Je vous embête bien? Je vois ça. Cependant quoi de naturel?
— Pourquoi m'imposer des relations que je ne cherche pas.
— Vous faites bien la mijaurée.
— Moi
— La bé^ueulo.
— Ah! déjà...
— Quoi déjà?
— Des gros mots...
— Il faut bien que je vous en dise pour vous secouer un petit peut, vieille marmote. Esl-ce avec moi ati'iî fai\t prendre de ces airs sucrés, voyons. « Je veux vous imposer des relations. »
Je ne veux pas cela du tout, mais vous avez l'air de prendre ces gens-là au sérieux, les seigneurs ! Vous savez bien que je me fiche des seigneurs comme de Colin-Tampon. De vieille sorcière que vous étiez vous êtes devenue bonne femme. Quelle chute dans les confitures.
Un valet ouvrit la porte :
— ftladame est servie.
— Voilà qui arrive à point, dit don Ramire, vous n'allez pas me faire la mine, j'espère.
La blancheur éclatante de la nappe, le rayonnement des cristaux et des plats d'étain brillants comme de l'argent, une odeur appétissante et légère partout répandue réjouirent don Ramire qui se mit gaiement à table, comme un païen, sans s'apercevoù" que Jeanne debout disait le bénédicité.
Le repas était aussi délicat que confortable et le noble Castillan y lit honneur. Il mangea et but comme quatre ; saluant chaque met d'une remarque judicieuse, ou d'an éloge mérité, qui faisaient à la fois honneur à son goût et à l'habileté de la cuisiniè^-e.
Jusque-là les dames de Chennevières n'eurent qu'à se louer de lui ; mais vint le dessert, que l'on prolongeait volontiers, en ce temps-là en province, — délicieux épilogue d'un poème où l'on ne mange plus que pour faciliter et entretenir les laborieux commencements de la digestion, oîi Timagination et les sentiments généreux stimulés par le bien-être, alimentent la conversation. Don Ramire alors s'émancipa et abusa parfois des libertés du dessert.
Sa parole devint plus hardie, son regard plus vif et plus chaud s'arrêta parfois sur Jeanne qui s'en trouva incommodée.
Les compliments suivaient, mais vifs et indiscrets comme des mousquetaires, chiffonnant les convenances, compromettant par le rire, qu'ils provoquent et qui les absout, touchant à tout malgré les réprimandes, plus hardis que les lèvres ou les mains et non moins dangereux qu'elles.
Plus d'une fois la grand'mèrc intervint, mais sans autorité.
Il allait... il allait, comme en un souper galant des Percherons.
La jeune fille changeait de couleur à chaque minute et la vieille se disait en tremblant : Pourvu qu'il ne se mette pas à en raconter « des bonnes ». Malheureusement. il n'était ni sot ni ennuyeux.
Elle se promit de le gronder sérieusement le lendemain, et lorsqu'cuûn sonna l'heure de la retraite et qu'un domestique, le bougeoir à la main, vint avertir don Ramire que sa chambre était prête, elle tira sa petite-fille à part et lui dit tout bas :
— Vous coucherez cette nuit dans ma chambre. Jeanne comprit ses craintes et remercia sa mère grand.