TOILETTE DE DON RAMIRE
Cependant don Ramire était dans sa chambre occupé à passer en revue son linge et ses vêtements.
Ce qu'il y avait de meilleui provenait de l'Espagnol. Les personnes ohligées de voyagera cheval ont peu de bagage et se résignent au strict nécessaire. Les quatre chemises du véritable Kamire étaient usées, ses cols s'en allaient en lambeaux ; aucune paire de bas n'était exempte de trous et de douze il n'en restait que cinq de mettables.
Quant aux vêtements, ce n'était pas plus riche : deux habits, deux vestes, deux culottes qui s'étaient p^ u moins enrichies de taches et appauvries de boutons, composaient avec un manteau, deux paires de bottes et un chapeau galonné toute sa garde-robe.
« Puisque, se dit-il, je suis décidé à habiter Ghennevières, je dois songer à remédier à l'insuffisance de mes effets. Un de ces jours, je puis me trouver sans chemise ou sans vêtement. Une tenue négligée qui se pardonne en voyage, dans les auberges, se rait ici indispensable. Il manque de tout, même de valets ; je vais emprunter le plus pressé. »
Il ouvrit une de ses fenêtres qui donnait sur la cour. Il aperçut un grand garçon maigre et vigoureux occupé à ranger du bois dans un hangard. Il cria:
— Gringallet !
Le domestique se tourna vers lui.
.11 pai ait que ce nom de Gringalletlui convient, pensa4-il, puisqu'il y répoiad.
— Viens ici, mon garçon, lui dit-il.
Celui-ci monta dans sa chambre. Après l'avoir toisé du regard :
— Quelles sont tes occupations ou quel est ton service à Ghennevières ?
— Monsieur...
— Dit Monseigneur.
— Monseigneur, je fais un peu de tout. J'aide le jardinier, je remets le boi« et le scie, je fais les commissions à la ville, je donne des coups de main.
— Très bien. Et tu reçois pour cela?
— Quatre écus par an, quatre paires de sabots^ l'habillement, ipuis quelques cadeaux ; la place est bonne.
— Tu me plais. Tu es intelligent?
— Oh! oui, monseigneur.
— Fidèle et dévoué?
— Oui, monseigneur.
— Je te prends à mon service personnel. "Tu recevras six écus par an et le reste.
— Mais, madame?...
— C'est entendu avec elle.
— Ah!...
— Tu pourras de temps en temps lui donner un coup de main, mais quand je n'aurai pas besoin de toi. Ainsi aujourd'hui, tu vas me faire quelque commission. Tu es intelligent; tu dois connaître à fond la petite ville de Pont-Servan ?
— Oui, monseigneur.
— Tu y es bien connu?
— Oh! oui, depuis cinq ans que je suis à Chennevières.
— J'ai besoin d'une pièce de toile fine, tout ce qu'il y a de plus fin et de plus beau. Pourras-tu la trouver à Pont-Servan?
— Oui, monseigneur, chez les demoiselles Lepelletier où se fournissent nos dames.
— Tu me rapporteras une pièce de toile de Hollande, si c'est possible, puis tu iras chez le meilleur tailleur et tu le prieras de passer ici demain avec des échantillons liour vêtements complets.
— Oui, monseigneur.
— De là tu iras enfin au cabaret tu boiras cette pièce de vingt-quatre sols à ma santé. C'est compris, Gringallet?
— Mais, monseigneur, je m'appelle Biaise?
— Tu avais déjà un nom? Eh bien, ça t'en feras deux; on n'a jamais trop de noms. c En t'en allant, dis à Fanchon de monter chez moi.
— Oui, monseigneur.
Cinq minutes plus tard, Fanchon, une bonne grosse paysanne, se présenta chez le nouveau seigneur.
— Approche-toi, ma belle enfant, ne crains rien... tu rougis... tu es timide comme la vertu. Je suis sur que tu n'as jamais eu d'enfant
— Oh * bien sûr que non, monsieur.
— Cela se lit sur ton front. Ecoute-moi, Fanchon, tu es jolie, tu es intelligente, n'est-ce pas ?
— Oh! oui, monsieur.
— Appelle-moi, monseigneur. Que fais-tu ici ?
— Je fais les chambres et je prends soin des bêtes.
— Tu es seule pour tout ce travail?
— J'ai Martine pour m'aider.
— Et combien gagnes-tu par an.
— Trois écus puis les cadeaux.
— Tu me plais sous plusieurs rapports. Je te prends à mon service et je te donne six écus.
— Six écus.
— Oui, et je t'en promets davantage si tu es aussi intelligente que tu le parais.
— Mais, monseigneur, je suis au service de M"><: Macé...
— C'est entendu avec elle. Je ne te défends pas de l'aider, mais tu recevras, pour ce qui me concerne, directement mes ordres. Tu feras ma chambre, et tu entretiendras mon linge et mes efli'ets. Tu sais coudre et repriser?
— Oui, monseigneur.
— Pour commencer voici quatre paires de bas que je te confie. Voici des chemises à
Mccommoder également. Demain matin, rapporte-moi une paire de bas et une chemise avant que je sois levé. Tu m'aideras ensuite à m'habiller.
— Mais je ne sais pas habiller les hommes.
— Tu apprendras.
— Mais, que dira madame ?
— Que tu dois m'obéir.
— Elle ne permettra pas cela pour sûr.
— Eh pourquoi ?
— Parce que ce n'est pas bien.
— Comment cela?
— Ce n'est pas honnête.
— Mais cela se fait partout à la ville.
— A Pont-Servan?
— Pont-Servan n'est qu'une bicoque, mais à Paris.
— Oh ! mais Paris c'est loin de Chennevières.
— D'ailleurs tu n'as pas besoin d'en parler à Mme Macé, tu es à mon service et tu fais ce que je t'ordonne de faire.
— Vous ne pouvez donc pas vous habiller tout seul?
— Comment? Tu raisonnes, je crois?...
— Oh! mais je crois que vous voulez vous gausser de moi, mais je ne suis point sotte.
— Tu le serais en effet si tu refusais mes six écus et les cadeaux que tu gagneras en te montrant obéissante. Va, ma fille, et occupe-toi de l'ouvrage que je viens de te donner.
^Lorsque Fanchon se fut retirée, don Ramire retourna à la valise de l'Espagnol et en tira une bourse faite de peau de chamois brodée de soie et d'or et fermée par une cordelette de soie. Il la soupesa.
« Heu ! se dit-il, elle est bien légère, j'ose à peine y regarder.
Enfin il se décida. -^
En diverses monnaies espagnoles et françaises elle ne contenait point vingt-quatre livres.
Il songea que cette somme était insuffisante s'il voulait se promener aux environs acheter de la poudre de chasse, et divers menus objets.
« Sans plus tarder, se dit-il, je vais prier ma vieille connaissance de remplir ce petit sac; à titre de crêt bien entendu ».