‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 20 sur 100 · CHANTEZ ! CHANTEZ MA VIEILLE I · texte numérisé non relu

CHANTEZ ! CHANTEZ MA VIEILLE I

La vieille Macé était seule et s'arrachant aux plus tristes réflexions, lui fit unasez froid accueil.

Il ne daigna point le remarquer; il prit un siège et dit :

Je crois que vous voulez vous gausser de moi.

— Je suis tout à fait décidé à demeurer à Chennevières, tous m'y plaît et m'y retient ; je viens donc de prendre les mesures et donner les ordres nécessaires à ce dessein,

— Quelles mesures? Quels ordres?

— J'ai pris Biaise à mon service.

— Mais tous mes gens sont à votre service.

— Oui, sans doute au vôtre et aa mien, mais j'ai besoin d'un valet qui reçoive directement mes ordres. De temps en temps et selon les circonstances, il pourra vous donner un coup de main, mais pour ce qui m'est personnel, mes commissions, par exemple, c'est à moi qu'il obéira.

— En vérité !...

Liv. 158.

Fayai'd l'rères, éditeurs

Mais elle n'eut pas le courage d'achever tout haut sa pensée.

— Je viens de l'envoyer en ville chercher le tailleur... je manque de tout même de linge et il doit me rapporter une pièce de toile pour me faire des chemises. Vous me procurerez des ouvrières pour les couper et les coudre?

— Volontiers.

— J'ai pris également Fanchon à mon service.

— Mais encore une fois, fit la dame Macé avec humeur, il me semble qu'elle y était, ne fait-elle pas votre chambre?

— Elle s'en est fort défendue, craignant de vous mécontenter, mais je tiens aussi à l'avoir directement sous mes ordres... Elle vous sera toujours obligeante, mais vous économiserez trois écus qu'elle vous coûte. Je ne puis non plus rester entièrement à votre charge... Enfin j'avais besoin de quelqu'un pour me raccommoder mes bas, mon linge, fort usé!...

— Vous n'aviez qu'à me le dire.

— Je veux vous épargner ces petits tracas.

— Ma maison n'est pas une auberge et, d'autre part, j'aime aussi avoir mes domestiques à moi.

— Allons, allons, ne vous fâchez pas.

— Je ne me fâche goint.

— Mais si, je le sens au ton de vos paroles.

— Je vous assure.

— Eh bien ! tenez, vous allez me prouver de suite que vous ne m'en voulez point de mes fantaisies, — peu coûteuses pour vous d'ailleurs.

Il tira de sa poche la bourse de dom Ramirez.

— Voyez ce petit sac, dit-il.

Elle le prit, l'examina.

— Les broderies en sont fort jolies, fit-elle.

•— C'est tout le mérite qui lui reste ; dom Ramire l'avait rempli de pièces d'or et la voilà à peu près vide, ayez donc l'obligeance de me le remplir.

— Le remplir d'or ?

— Oui.

Mais, fit la Macé en changeant de visage, ce sac est grand et il en contiendrait plus que je n'en ai.

— Vous croyez?..

— Combien il y avait-il dedans ?

— Je n'en sais rien ; je ne l'ai pas compté, je n'amasse pas, moi ; je me contente du pain quotidien, mais vous n'êtes pas de même et vous ne me ferez pas croire que vous n'avez pas des sacs d'or et d'argent cachés ici :

— Moi ? mais où les aurais-je pris. Après avoir payé ce petit domaine je n'avais plus pour vivre que les produits de la terre.

— Allons donc ! je n'ai pas à compter avec vous ; nous autres gentilshommes de grands chemins nous avons par expérience le flair de l'argent caché. L'avez-vous oublié ?

Eu entrant quelque part, nous nous disons il y a tant\ et nous ne nous trompons

^ Je vous jure dom Ramire...

— Jurez tant que vous voudrez, vous avez plus d'or cùez vous que n'en contiendra ce petit sac. Est-ce à moi, une vieille connaissance, que vous osez soutenir pareil mensonge! Vous croyez donc que je me suis rouillé comme vous? Mais, ma chère, en vous retrouvant ici, j'ai flairé des centaines de mille livres.

— Oh ! oh !

— Récriez-vous ; c'est ainsi. Autrement aurais-je formé le projet de m' arrêter chez vous ? Pas si bête. Un bon dîner, quelques légers emprunts et j'aurais continué ma route.

— Ainsi vous croyez que j'ai plusieurs centaines de mille livres ?

— Certainement.

— Et vous songez peut-être à vous les approprier ?

— Dame ! si je le pouvais... mais il y a de l'exagération et je me contenterais de vivre, en ami, en frère avec vous, en vous priant de temps en temps de remplir ma bourse. Après... nous verrons... Que je trouve, par exemple, une autre provende, je vous ferai mes adieux.

C'est parler honnêtement, c'est-à-dire franchement. Là-dessus montrez- vous raisonnable.

— Je vais, dom Ramire, vous donner ce que j'ai.

— Très bien.

— Après, s'il le faut, le pistolet sur la gorge, — je tâcherai de me procurer d'autre argent, mais je n'en réponds pas.

— Vous pouvez en trouver avec votre signature.

— J'aimerais mieux savoir de suite ce que vous exigez pour ma rançon ; fixez une somme et laissez-moi tranquille.

— Oui ; j'y ai déjà pensé ; mais réflexions faites, j'aime mieux vous garder, comme mon banquier et ne prendre chez vous qu'au fur et mesure. C'est plus sage et à la vérité, je me plais à Ghemevières. La vie que je vais mener ici a l'attrait de la nouveauté. Je pressens que je vais y renouveler mes forces.

— Je vais vous chercher votre argent.

La vieille Macé se leva, passa dans une pièce et un instant après revient avec deux rouleaux d'or et une pile d'écus.

— Voilà, dit-elle, tout ce que je puis faire. Mais réfléchissez à ce que je vous ai offert car cette perpétuelle menace serait pour moi pire que la mort.

Dom Ramire empocha la somme et le sourire de la satisfaction brilla sous ses paupières mi-closes. La vieille ne s'était pas fait prier. Elle lui avait épargné les récriminations et les jérémiades. Il en éprouva un bon mouvement et il lui dit eu la quittant :

— Je sais bien que si vous le pouviez vous me flanqueriez à la porte'; mais c'est égal, votre manière d'agir m'est si agréable que si je puis faire quelque chose pour vous en retour je n'y n^anquerai pas. Je ne conseillerai pas, par exemple, à un brigand de s'introduire chez vous. îl trouverait à qui parler, je vous en réponds et le meilleur chien de garde ne vous sera point plus dévoué que votre serviteur. Merci et à bientôt, ma bonne amie ; je vais fumer une pipe au jardin.

Jeanne trouva sa grand'mère bien affligée.

— Vous avez l'air souffrant,' bonne maman, lui dit-elle si cela continue vous tomberez malade. Quand donc l. ns-nous débarrassée, de votre ancien ami?

— J'ai bien peur que ce ne soit pas de si tôt, mon enfant.

— Vous lui avez fait trop bon accueil, bonne maman. Il faudrait essayer de lui montrer quelque froideur.

— C'est délicat.

— Sans doule, mais avec les indiscrets...

— Il est très susceptible.

-- On dirait que vous eu avez peur.

— Un peu... je ne suis qu'une femme.

— Il n'en serait pas ainsi si j'étais mariée. Nous avons besoin d'un homme ici ; vous devez le comprendre aujourd'hui,

La grand'mère ne répondit rien et se borna à reconimander la prudence et la patience.

La journée et le jour suivant se passèrent sans incidents fâcheux.

Le tailleur vint et reçut une commande assez importante en promettent de servir Sa Seigneurie promptement.

M™" Macé lit venir des rouviers et leur commanda des chemises.

Et Fanchon ?

Elle servit à dom Ramire de valet de chambre. Honni soit qui mal y pense ! Mais elle n'en parla point à sa maîtresse et se multiplia pour que l'ouvrage de celle-ci ne souffrît pas de son nouvel emploi.

Norbert.

Cependant au château de Hautvilly on commentait à jasera l'arrivée à Chennevières d'un noble étranger et de la prolongation de son séjour.

Norbert en avait été instruit par ses domestiques et lui-même ayant été fajre un tour du côté de Chennevières avait aperçu un bout du tricorne galonné de dom Ramire.

Il n'avait pas vu le S', mais ce bout de tricorne avait sufTi à lui monter l'imagination et exciter sa jalousie.

Il prit aussi discrètement qu'il le put et sans avoir l'air d'y attacher trop d'intérêt, tous les renseignements sur ce gentilhomme et il apprit que c'était un seigneur de la Vieille-Gastille, de grand ah", beau cavalier, généreux aimable et immensément riche.

Ces renseignements ne contribuèrent pas à le calmer.

11 chercha plusieurs fois l'occasion de le voir. On lui avait rapporté que dom Ramire avait l'habitude de faire de longues promenades à cheval. La politesse l'obligeait à attendre quelques jours avant de se présenter à Chennevières, le délai qu'il se fixa lui parut long.

Norbert n'avait aucune expérience du monde, il n'en connaissait que ce qu'il en avait

entendu dire à son père. Ce n'était point sans appréhension, sans une ceraine méfiance de lui-même qu'il allait affronter la comparaison que Jeanne pourrait faire entre lui et le noble Castillan.

Enfmil se risqua. Il monta à cheval et se rendit à Chennevières.

En descendant dans la cour, il aperçut dans le jardin un monsieur qui se promenait à grands pas tirant d'énormes bouffées de tabac d'une pipe commune.

« Serais-ce là le scnor Ramire? se dit-il.

Jeanne était déjà descendue au-devant de lui. Elle l'attendait à l'entrée du logis, l'air ému, presque troublée de son arrivée:

— Bonjour, ma chère Jeanne, lui dit-il, en lui baisantla mainqu'elle lui tendait. Voilà bien longtemps que je n'ai eu le bonheur de vous voir.

Puis en entrant, baissant la voix :

— Ce monsieur qui est au jardin, serait-ce l'ami de votre grand'mèrc.

— Oui.

— Il fume.

— C'est une habitude miUtair , répondit Jeanne en souriant. Mais venez voir grand'mère ; maintenant vous ne resterez plus « dans le bleu ». Elle a entendu le pas votre cheval et m'a dit: Cours vile, Jeanne. Mais pourquoi donc n'êtes vous pas venu plus tôt.

Ces bonnes paroles remirent d'aplomb le fiancé.

Et la main dans la main ils traversrent l'appartement en courant.

Norbert eut voulu la retenir un instant à l'écart pour la questionner au sujet de l'Espagnol, mais il céda à sou entraînement. Elle était si contente de ne plus le recevoir en cachette, de le voir agréé conmie prétendu, et c'était la première fois qu'il venait depuis la demande faite par son père. Tous ceux qui avaient formé des vœux pour elle se réjouissaient déjà de leur prochain mariage.

— Ça fera un beau couple, disait-on.

— Et il y auî'a de belles noces !

La vieille Macé fit l'accueil le plus gracieux au jeune de Hautvilly qui dans la situation où elle se savait lui semblait tombé du ciel. Elle le remercia pour Jeanne et pour elle d'être venu. Elles avaient bien souvent causé de lui. Il ne pouvait s'imaginer le plaisir que causait sa visite.

— Quel dommage, dit na'ivement Jeanne, que ce monsieur soit ici, nous aurions prié M. Norbertde rester à déjeuner.

— Ce serait un grand honneur et un grand plaisir pour nous, dit la grand'mère, mais je doute que M. de Hautvilly puisse se plaire en la société de dom Ramire.

Ces propos surprirent vivement Norbert. Il allait en provoquer l'explication, lorsque dom Ramire se fit annoncer.

Les paroles se glacèrent soudain sur les lèvres et une expression de déconvenue se peignit sur les visages,

La dame Macé, sans quitter son fauteuil, présenta l'un à l'autre les deux gentilshommes et le valet leur avança des sièges.

— Je suis heureux, mosieure de HaulyUly, dit dom Ramire, de f^ire la connaissance du fils du seigneur de ce canton. ..

Norbert s'inclina silencieusement.

— Et j'espère, poursuivit le noble Castillan, avoir le plaisir de la cultiver... Cédant aux instances de madame Macé et de sa charmante fille, je me suis engagé à passer quelques semaines à Chennevières.

Vous, monsieur de Hautvilly, vous êtes, jele sais,un ami delà maison. Nous sommes donc appelés à nous rencontrer quelquefois.

Norbert s'inclina de nouveau en silence, ce qui amena sur les lèvres de dom Ramire ce sourire aigre du dépit.

La conversation tomba.

Les deux femmes se creusèrent l'esprit pour la ranimer, mais sans trouver une parole.

Jeanne confuse dit enfin en s'adressant à Norbert :

— Il fait un bien beau temps aujourd'hui.

— Un temps superbe, mademoiselle.

— La campagne doit être agréable à parcourir, reprit la jeune fille. Dom Ramire ne la connaît pas encore.

Je la pareourerai bientôt, mademoiselle, répondit ce dernier, dès que mon cheval sera reposé de son excès de fatigue. Nous autres, Castillans, nous sommes habitués aux exercices violents, il nous faut le grand air des montagnes, des coiu-ses à travers les périls des contrées sauvages. Une existence casanière n'est point dans nos mœurs. La chasse est un de nos plaisirs favoris. En Espagne, je chassai quelquefois le lièvre, mais plus volontiers le sanglier, l'ours et l'izard ; tantôt avec l'infant dom Diego, tantôt avec son cousin le prince d'Estramadure. Mais ici je n'ai point d'équipage de vénerie, je serai réduit à des chasses plus modestes, le lièvre, le perdreau... {S'adressant à Norbert) Vous avez cependant du chevreuil ?

— Oui, monsieur.

— Mais point sur Chennevières, dit Jeanne. Norbert n'ajouta rien.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de dom Ramire.

Je vois que monsieur n'aime pas la chasse, dit-il, et lui préfère sans doute les plaisirs de la ville de Pont-Servan.

— Vous faites erreur, monsieur.

— Cependant.

— Nous chassons mon père et moi, mais comme nous n'avons pas l'honneur de partager ce plaisir avec des princes, nous ne chassons pas à courre et nous nous contentons d'une meute des plus modestes.Nous avons des cliienspour le loup et le sanglier; c'est notre devoir de purger le pays de ces bêtes nuisibles, mais nous n'avons pas besoin de chevaux pour cela. Quant à l'autre gibier, celui de cette saison, il appartient au baron de Hautvilly, et il s'en montre très jaloux. Ses droits sétendent sur Chennevières, mais je ne doute qu'il ne vous accorde de chasser sur cette terre si vous lui eu demandez la faveur.

Ces paroles tombaient comme de la glace et Norbert acheva son adversaire en ajoutant:

— En attendant les grandes chasses d'automne auxquelles mon père pourra vous

inviter, vous trouverez peut-être une ressource, un passe-temps dans les cabarets et les bals de Pont-Servan.

Jeanne frémissait de joie et de peur tout à la fois.

Don Ramire, profondément vexé, se promettait vengeance.

La vieille Macé épouvantée tâcha d'arrêter les progrès de la querelle qui s'élevait.

— Je suis certaine que si le baron était instruit du séjour de mon vieil ami dom Ramire à Chennevières et de son idée de chasser sur mon domaine il préviendrait son intention.

— Je ïen informerai, madame, répondit Norbert qui sentit qu'il avait été trop loin.

— Je désire qu'il n'en soit plus question, dit dom Ramire, je me suis trop avancé dans mes projets ; je prie monsieur d'excuser mon ignorance des usages particuliers à ce pays. En Espagne et dans diverses provinces françaises, entre gentilshommes, on rencontre plus de courtoisie.

A ce mot, Norbert pâlissant se leva.

— Monsieur, dit-il, à Hautvillyon n'a jamais manqué de courtoisie.

— Je n'ai pas dit, monsieur, répliqua dom Ramire, que l'on en manquât, mais qu'en Espagne et dans les provinces françaises qui me sont connues, on en possède davantage.

— Cette assertion est inconvenante, monsieur, et je vous engage à la retirer.

— Dom liamire ! implora la vieille dame.

— Norbert! fit Jeanne.

— Si la vérité vous choque, je vous prie, monsieur, de croire à tous mes regrets,

— Messieurs, je vous en prie, par égard pour Jeanne et pour moi.

— M. de Hautvilly ! dit Jeanne en pressant les mains du jeune homme. Dom Ramire prit alors un air majestueux.

— Mesdames, dit-il, recevez mes excuses... Puis s'adressant à Norbert :

^ Je suis le plus âgé, moEsieur, je dois être le plus raison sable. Je retire les propos et les expressions qui ont pu vous déplaire et je reste votre très humble serviteur. Sur ses paroles, — après les saints d'usage, — dom Ramire se retira. La querelle était éteinte ; mais l'inimitié lui survivait. Après un silence :

— Vous ne sauriez croire, monsieur de Hautvilly, dit la vieille Macé, combien je re grette à votre égard ce qui vient de se passer. Ces Espagnols sont d'une arrogance et d'une susceptibilité ridicules. Depuis le peu de jours que cet hidalgo est ici, ma pauvre Jeanne et moi nous avons déjà eu à en souiTrir plus d'une fois. Ses exigences passent les bornes. Il met tout en révolution et nous ne sommes plus chez nous. Mais ma patience a des hmites, et je le lui ferai comprendre : je lui avais déjà fait entendre, monsieur Norbert, que M. de Ilantvilly s'était réservé le droit de chasse sur Chennevières ; mais il est de ces gens qui ne doutent de rien.

— Ses prétentions, répondit le jeune homme, ne m'en imposent pas et s'il n'eût retiré ses insolences je lui aurais donné une leçon , on apprend à tout âge.

— Vous vous seriez battus ! fit Jeanne. Et s'il vous avait blessé !... Oh ! n'est-ce pas que si je vous avais supplié de ne pas vous battre...

— Votre amour m'est plus cher que la vie, mademoiselle; mais l'honneur m'est plas Ciier que l'amour. Pourriez-vous m' aimer sans honneur ?

Je regrette vivement cette querelle. Ce monsieur a sans doute de grands mérites que j'ignore, mais, vous l'avouerai-je ? de prime abord il me fut antipathique, sans que je puisse dire pourquoi, et il est probable que je produisis sur lui le même effet.

— Désormais lorsque vous viendrez, dit Jeanne, vous ne vous rencontrerez plus. J'espère que vous ne nous priverez point de nous voir pendant la durée de son séjour?

— Non certes, ma chère amie.

— Croyez- vous nécessaire, monsieur Norbert, de faire part de cet incident à monsieur le baron? ,., ^^ „

— Je ne le pense pas. ^--yj^"^^

La conversation continua entre ces trois personnes sur ce ton amical, puis les deux jeunes gens se retirèrent peu à peu vers le fond de la chambre dans la région bleue où ils s'effaçaient aux yeux de la grand'mère et pouvaient chuchoter sans être entendus les délicieuses niaiseries des amoureux, jusqu'au moment où Norbert dut reprendre le chemin du château.

LU

Au repas qui suivit, dom Ramire fut d'ime politesse et d'une affabilité marquées sur tout pour la jeune Macé. En évitant toute allusion à ce qui s'était passé, il chercha à se faire pardonner ; mais Jeanne lui tint rigueur et si elle l'eût osé, elle eût été plus que sévère.

« Comment ce gueux débarqué chez elle sans chemises et sans bas, qui imposait sa présence et vivait à ses crochets, après avoir accaparé les gens de service, commis mille impertinences, éloignerait son fiancé et le menacerait de son épéo d'aventurier !... C'était trop d'audace et d'insolence. Son silence et sa froideur le lui prouveraient et bientôt l'ennui le forcerait à continuer sa route. »

Elle le prenait pour un simple parasite.

Dans l'après-midi il cueillit au jardin un bouquet énorme et chargea le jardinier d'aller le porter à M"^ Jeanne.

— Nous n'aimons pas les fleurs, répondit-elle au jardinier qui savait le contraire, elles me donnent la migraine. Gardez ce bouquet pour votre femme.

Et pas un mot de remercîment. Deux ou trois jours s'écoulèrent, sans que la température morale de Chennevières variât.

Cependant dom Ramire s'était remplumé. Le tailleur avait rapporté deux costumes complets, dont la note avait été remis à la dame Macé.

Dom Ramire se faisait beau et rassuré par son miroir sur des avantages qu'il croyait évanouis, se montrait galant.

Il allait à cheval à Pont-Servan et y achetait de petits bijoux, des bagatelles qii'il of-

Norbert s'inclina silencieusement

frait à Jeanne à son retour; mais Jeanne malgré sa grand'mère refusait les moindres cadeaux.

— Gardez cela pour quand vous rentrerez en Espagne, lui répondait-elle.

— Jeanne, lui dit-il d'un ton pathétique, ne réussirai-jedoncpoint à vous plaire?

— Vous me plairez, répondit-elle, en n'y songeant pas.

— Que je suis malheureux I

— Vous voulez rire.

— Vous ne m'aimerez jamais ?

— Comment l'entendez-vous, monsieur?

— Déjà à ce cri du cœur, vous prenez un ton sévère et vous feignez d'ignorer le sentiment que j'ai pour vous.

LiV. 159. — Fayard Frèr , éditeurs-

— Oh ! par exemple ! fit la jeune fille devenue pourpre, allez, monsieur, conter vos peines à ma grand'mère et avant qu'elle ne m'ait permis de vous entendre, je vous défends de m'en parler. Elle s'éloigna.

Dom Ramire la suivit des yeux en ricanant.

« Pauvre petite I murmura-t-il, il faudra bien que tu changes de langage. »

Un peu plus tard il rencontra la vieille dame et l'interpella.

— Vous ne m'aviez pas dit, ma bonne, que Jeannette s'était amourachée d'un jeune hobereau votre voisin.

— Je n'avais pas à vous en entretenir, fit la vieille avec étonnement.

— Mais si, mais si, entre vieux amis.

— Ces deux jeunes gens sont fiancés.

— QuîUe plaisanterie !

— Mais rien n'est plus sérieux, je crois, répliqua la dame avec humeur.

— Jamais Jeannette n'épousera le fils du baron.

— Pourquoi cela?

— Ni celui-là, ni d'autre. Le baron se moque de vous et laisse son fils s'amuser aux dépens de votre fille et lorsque celle-ci qui est de bonne foi, j'imagine, parlera de mariage, on lui rira au nez. Comment une femme de votre âge peut-elle se faire de semblables illusions ?

— Mais encore une fois pourquoi ?

— Parce qu'elle n'a point de naissance.

— Le baron le sait et passe là-dessus.

— Mais je veux dire parée qu'elle n'a point d'acte de naissance.

— Pardon.

— Oh ! oh! A moi, me conter cette histoire à moi!... L'Amiral ne l'a point reconnue je pense. Je ne sais même pas le nom de cet amiral-là.

— Aussi n'est-ce pas lui qui la reconnue mais son père légitime.

— Encore wa conte!

— Ma fille était mariée. Son mari l'avait quittée quelques jours après son mariage mais nous savions où il était. Pour quelques pièces de vingt-quatre livres cetivrogne a reconnu l'enfant. J'ai voulu cela, moi, parce que je savais qu'un jour l'enfant serait riche. Depuis l'ivrogne est allé rejoindre l'Amiral, je m'en suis assurée aussi.

— Vous êtes une femme de tête, ma vieille.

— N'est-ce pas?

— Mais je maintiens mon diie, je vois ce que vous ne voyez pas. Ce mariage est trop disproportionné. Il n'est pas possible, il ne se fera pas.

La vieille Macé fut frappée de l'animation avec laquelle il se prononçait.

— Ou dirait vraiment, dom Ramire, que cette union vous déplairait. ~ Mais certainement.

— Tiens!... Elle vous contrarie.

— Beaucoup.

— C'est fâcheux etsinguher, car je ne vois pas ce que ce mariage peut vous faire. Vous g^-dez toujours rancune à ce jeune gentilhomme; mais cependant il n'avait pastousles torts... etenfinil est jeune.

— Il me déplaît, c'est déjà une raison.

— Si ces jeunes gens ne pouvaient s'épouser ce serait un grand malheur, car ils s'aiment à la folie. Jeanne en perdrait la tête.

— Allons donc !

— Comme je vous le dis.

— La fille de l'Amiral et de Catherine ! fit le brigand avec méchanceté.

— C'est une honnête fille.

— - Je n'en doute pas, mais savez-vous ce qui se passe entre elle et ce hobereau ?

— Ils sont honnêtes.

— Attendez l'heure des passions; attendez que chez Jeannette le sang de Catherine parle et s'allume!...

— Si ma fille avait été bien élevée au lieu de devenir une anguilleuse de Cartouche elle ne serait pas descendue si bas. La misère l'a mal conseillée, les jours sans pain ont été suivis de nuits de débauche. Vous savez bien cela !... Vous savez comme on descend vite sur les pentes mauvaises et que le poison du vice qui vous mord ne pardonne pas. Ne ne me parlez donc pas de la malheureuse Catherine quand il s'agit de Jeanne aussi bien élevée que n'importe quelle fille de riches bourgeois. Mai le baron est venu ici, il a vu ma petite-fille et il est resté sous le charme. Je ne me fais donc point d'illusion. Vous détestez Norbert...

— Oui, mais à vous dire toute la vérité, je ne le hais pas autant que j'aime votre Jeannette.

La vieille crut mal entendre.

— Hein? Que dites-vous ? fit-elle.

11 répéta sa phrase.

— Que vous aimez Jeannette ? reprit la vieille. Comment cela?

— Mais d'amour.

La foudre fut tombée à ses pieds que la grand'mère n'eût pas été plus bouleversée.

— Oh! mon Dieu!soupira-t-elIe suffoquée.

L'autre sans pitié continua d'un ton gouailleur :

— J'ai toujours raffolé de blondes de l'âge de celle-ci et avec le temps ce goût n'a fait que se prononcer davantage. Jeanne a de plus je ne sais quoi qui m'ensorceUe, puis je lui fais la cour; elle me repousse et naturellement je me pique au jeu. Enfin depuis longtemps je suis, comme jadis, vivant au hasard du fruit du buisson, qui se trouve sur mon chemin, — nourriture détestable... Celte belle fille honnête me tente comme une pêche encore à l'espalier. Est-ce ma faute à moi si Dieu a voulu que les bruns aiment les blondes ? j'accepte les décrets de la Providence. Vous me direz : .Mais vous m'avez pris Fanchon? Un peu c'est vrai; mais pouvez-vous comparer l'une à l'autre?.. Est-il digne de moi et est-il possible que je me contente éternellement de cette épaisse bergère? Vous ne pensez pas . t'anchon continuera à raccommoder mes bas, mais voilà tout. Elle n'a rien de définitif, je ne puis épouser Fanchon, tandis que Jeanne... c'est autre chose.

— Ohl... gémit la vieille .Macé.

Il poursuivit:

— Je Duis épouser Jeanne et c'est même la meilleure transaction qui puisse se faire

entre nous. S'il est vrai que les contraires s'attirent et que les semblables se repoussent, nous sommes faits l'un pour l'autre. Elle est jeune ; j'ai l'expérience qui lui manque. Je suis pauvre ; elle a de la fortune. Elle est sans naissance et je suis noble. Je suis fort capable de protéger une femme ; elle est faible et timide. En tout nous nous convenons. Elle ne peut me reprocher mon passé; je ne puis lui faire un crime des vices de sa mère et de sa respectable grand'mère et puis enfin, enfin le pain que .mange cette vierge innocente et que je demande à partager avec elle c'est le pain dont j'ai vécu toute ma vie comme elle, comme sa mère et son père, comme vous, — du

PAIN ROLGE.

Je ne sais si la vieille Bagneulaise l'entendit, si elle sentit cette dernière flècbe pénétrer dans ses chairs; plus blême qu'une morte elle se tenait immobile la tête penchée sur l'épaule, les yeux fermés.

Un léger frisson cependant parcourut ses membres.

S'était-elle évanouie? Il est possible; en tout cas elle n'était pas morte. Mais combien elle avait dû souffrir 1

Don Ramire la regarda un instant avec un mauvais sourire ; puis il sonna la servante Martine.

— Votre maîtresse est indisposée, lui dit-il, elle a éprouvé une faiblesse, mettez-la au lit et faites-lui prendre du tilleul.

Cela dit, il remonta dans sa chambre où il alluma la pipe des méditation s en attendant l'heure du dernier repas.

Il était content de lui.

Sa conduite en ce moment semblera peut-être invraisemblable de la part d'un bandit.Que voulait-il ? L'argent. Il lui eut été facile de s'en emparer en envoyant la vieille Macé en l'autre monde, et pour cela, il n'avait qu'à lui mettre la main sur la bouche. A son âge, si affaiblie et en syncope elle était à demi morte.

Mais il n'y songea point. Sa pensée était ailleurs. Le plan qu'il avait formé était tout opposé à ce crime. Il fallait pour qu'il le réalisât qu'elle vécût.

Il lui fit donc donner les soins que son état réclamait et pendant quelques heures s'informa du rétablissement de sa santé avec un intérêt véritable.

En attendant qu'elle revint à elle et se remit de l'excès d'émotion qui l'avait bouleversée, U arpentait l'appartement se mirant au passage dans les glaces.

Nous avons oublié de le dire ; ayant besoin de paraître avec tous ses avantages, il avait revêtu un de ses nouveaux costumes. Il s'était fait beau.

Il portait un habit de velours cramoisi galonné d'or à boutons dorés, une veste ou gilet, de satin cerise, culotte d'un gris foncé, des bas cramoisi. Bien coilTé, rasé do frais, il se trouvait rajeuni de dix ans.

Cependant Jeanne très inquiète de la santé de sa grand'mère ne quittait pas son chevet.

Elle n'osait la questionner, mais elle se doutait que cette indisposition subite avait pour cause quelque querelle avec l'insupportable dom Ramire.

Cet hom.me devait leur être funeste.

Lorsqu'enfin l'état de la malade parut amélioré, elle put se convaincre, au peu de mots qu'elle obtint d'elle, qu'elle ne s'était point trompée et dom Ramire étant entré

dans la chambre à coucher elle le reçut avec humeur, lui répondit par monosyllabes et l'invita à se retirer en ajoutant :

— L'heure du repas va sonner ; je vous prie de m'excuser si je ne vous tiens pas compagnie, mais je n'ai pas le temps et mon devoirjme retient près de ma grand'mère.

Lorsqu'il se fut retiré ; ce qu'il lit sans répliquer :

— Que faudra-t-il dire à cet homme, pensa Jeanne pour qu'il consente à quitter la maison ?

Elle était donc bien loin de se douter des desseins de dom Ramire.

Elle voyait en lui un parasite effronté et avide et aussi elle s'étonnait et s'inquiétait de la longanimité de sa grand'mère à supporter ses exigences. En y songeant bien cela ne lui semblait pas naturel et avait une raison secrète. « Peut-être elle ou sa fille avaient-elles eu certaines obligations à cet individu ? » L'assurance imperturbable avec laquelle ce dom Ramire s'imposait ne pouvait s'expliquer autrement.

Mais si elle ne lui résistait, jusqu'où cela pourrait-il aller ?

L'ami de la maison ne prétendait-il point en devenir le régisseur et bientôt le maître et, avec l'âge, si la veille femme perdait de son énergie, tombait tout à fait sous la domination de ce personnage, quelle existence était réservée à sa pelite-fille ?

Ainsi pensait Jeanne lorsqu'on lui annonça Norbert de Hautvilly.

11 avait voulu mettre peu d'intervalle entre ses deux visites afin de montrer à l'Espagnol qu'il ne le craignait point.

Il ne pouvait arriver plus à propos et fut de suite introduit près de la malade.

Celle-ci lui expliqua qu'à la suite des émotions qu'elle avait éprouvées, elle avait été prise de défaillance.

— Je suis heureuse de vous revoir, ajouta-t-elle d'un air attendri. Quand une personne de mon âge est obUgée de s'aliter, elle est natuellement portée à réfléchir sur le peu de temps que le ciel lui accorde encore.

La bonne santé dont j'ai toujours joui avait écarté de moi ces pensées. Il y a quelques mois à peine je me sentais si bien, si vaillante que par un égoïsme coupable — je le reconnais aujourd'hui — je ne songeais pas à assurer à ma chère petite-fille un protecteur naturel. Il n'en est plus de même. Enfin, cher monsieur Norbert, Dieu a permis que vous aimiez mon enfant, vos cœurs se sont compris et je dois bientôt quitter le monde, je serai plus tranquille. Unis par le cœur et les serments, vous le serez bientôt parle mariage.

— Mais grand'mère vous serez à nos noces, dit Jeanne.

— Mais oui, madame, vous y serez, j'y compte bien. Vous voyez trop en noir à cette heure.

— Vous vous trompez, mon ami, je vois peut-être trop en rose en vous voyant unis. Le monde est plein d'embûches secrètes et je n'ai pu en préserver Jeanne qu'en la gardant près de moi dans la retraite. Mais j'ai comme une voix mystérieuse qui me dit que tout danger n'est pas évité pour elle. C'est souvent au moment où l'on se croit le plus assuré dans son bonheur, que l'on est le plus menacé.

— Voulez-vous que je vous dise, grand'mère, la cause de ces papillons noirs qui vous obsèdent? C'est le séjour prolongé de ce fâcheux qui nous est tombé de la lime. Voyons, n'est-il pas vrai?

Un nuage passa sur le front de la vieille femme.

— Il n'est pas étranger à mes soucis, répondit-elle évasivement. Ce n'est pas un ami véritable.

— C'est un parasite, dit Jeanne. Et tenez, si vous m'y autorisiez, je saurais bien, moi, lui montrer que nous sommes lasses de sa compagnie et l'obliger à partir.

— Oh! Jeanne !.. Jeanne !.. et la grand'mère effrayée. Sois froide avec lui, mais prudente : Il est très susceptible et très vindicatif.

— Je ne le crains pas.

— Moi, je le crains. Oui, et je vous en préviens, M. Norbert, ne lui accordez point votre confiance.

— Vous voulez dire sans doute, madame, que je me méfie de lui? La vieille Macé garda le silence ; elle ne dit point non.

— Il est préférable, ajouta-t-elle, s'il faut l'inviter à continuer ses voyages que ce soit moi qui lui en parle.

« Mais approchez- vous davantage de mon lit, mes chers enfants ; ma vue est fatiguée et je vous vois à peine. Donnez-vous la main, comme deux fiancés... Ali! puissiez vous être heureux autant que vous en êtes dignes !.. Aimez-vous!.. Norbert, quand je ne serai plus, veUlez sur elle, défendez-la ! Elle est innocente, elle est pure, elle vous aime.

— Je vous le jure, dit Norbert en levant la main.

— Jeanne, reprit la vieille d'une voix plus ferme, appelle Martine; je vais me lever pour quelques heures.

Les deux jeunes gens la quittèrent.

— Grand'mère a raison, dit Jeanne en se pendant au bras de Norbert, ce dom Ramire est un vilain homme et, quant à moi, il me fait peur.

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