‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 2 sur 100 · DERNIÈRES NÉGOCIATIONS · texte numérisé non relu

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS

Enfin Hermann et Corbelli étaient arrivés, le procès allait s'ouvrir et la Grande- Jcauneton n'avait rien modifié dans sa manière de voir et n'avait fait aucune concession à son confesseur.

Mais de la nécessité jaillit souvent l'inspiration.

Le jour même où les deux accusés venaient se mettre à la disposition de la justice, le père Couturier entrait dans le cachot de Jeannette, l'air animé et hors de sa tranquillité habituelle.

— Jeanne, dit-il, je vous apporte de grandes nouvelles.

— G'est-y l'Régent qui m'a fait grâce? demanda la condamnée avec un rire forcé., ou c'est-y vot'procès qui s'rait tombé dans l'eau ?

— Cessez de plaisanter, Jeanne, c'est très sérieux. — Le procès va s'ouvrir.

— Ah ! Eh bian, ça me fera prendre l'air.

— Les pères Hermann et Corbelli sont arrivés à Paris, et...

— Ils vont toujours bian? interrompit Jeanneton, avec un sourire. Couturier eut un geste d'impatience et poursuivit :

— Et voici ce qui a été décidé sur le rapport que j'ai fait de vos dispositions.

Si vous consentez, ainsi que je vous l'ai demandé depuis longtemps, à servir Dieu en servant la société de Jésus, nous vous arracherons à la prison et à la mort. — ^^ Mais... fit Jeanneton. . .

— Je sais ce que vous voulez dire : vous craignez que je mette à ma promesse une restriction mentale, n'est-ce pas?

— C'est cela.

— Les faits témoigneront de la sincérité de mes promesses. Pour commencer, je vais vous débarrasser de vos fers.

— Ac'theure?

— Non, mais aujourd'hui soir, ou demain matin au plus tard. Pour arriver à ce but, voici ce que nous allons, faire; écoutez-moi bien, ne m'obligez pas à élever la voix.

Le père se rapprocha de la condamnée et lui chuchota à l'oreille :

— A partir de ce moment, vous êtes malade, vous souffrez de douleurs violentes au ventre, à l'estomac et aux reins, vous ne pouvez vous soutenir sur votre banc. Vous vous tordez... et naturellement vous refusez toute nourriture. Est-ce entendu?

— Oui, dit Jeanneton; après?...

— Je vais chercher le médecin. Le médecin est de nos amis et il ne manquera pas de croire ce que je lui aurai dit de votre état de santé et de réclamer que l'on vous débarrasse du poids inutile de vos fers... dans l'intérêt de la justice qui a besoin de vous entendre cette semaine. Est-ce encore compris ?

— Oui, très bian.

— Est-ce là un témoignage suffisant de ma sincérité ?

— C'en est un, fit Jeannette séduite et encore méfiante. C'en est un. Mais après?...

— Quoil il ne vous suffit pas?... Mais si nous vous trompons, ne reste-t-il pas l'Hôtel de ville pour rétracter ce que vous aurez' dit devant vos juges et nous dénoncer de nouveau, moi tout le premier? Vous voulez que nous vous livrions le secret de tous nos desseins; c'est trop d'exigence. Bornez-vous à savoir que l'on vous fera sortir d'ici, du Châtelet.

— Pour me loger à la Conciergerie?. ..

— Non, pour vous conduire dans un couvent où, sous un faux nom, vous aurez l'existence assurée et la sécurité. Cela vous conviendrait-il?...

llûo

— Et maintenant, Jeanne, voulez-vous vous confesser ?

— Oui, répondit Jeanneton.

— La police perdra vos traces et, si vous voulez racheter vos fautes par une vie paisible et vertueuse, vous le pourrez. Je suis chargé de vous en faire la proposition.

Après un silence, la condamnée reprit :

~ Et pour ça, qu'est-ce qu'il faudra que j'disions aux juges?

— Rien que ceci, qui est très simple et très court : — Messieurs, je vous prie de me pardonner si je vous ai dit un gros mensonge. Je vous ai dit que j"avais à, vous révéler des faits graves à la charge des révérends pères jésuites; à la vérité, je n'ai

LlY. 13'J. — A.. Fayard et Fils, éditeurs.

aucune accusation à porter contre eux. Ce que j'en ai fait était pour oblenir uu sursis et prolonger de quelques jours ma malheureuse existence. »

« Et c'est tout.

« Sur cette déclaration la procédure sera mise à néant. Le tribunal prononcera contre vous, — mais votre délivrance sera assurée. Voyons, Jeanne, que dites-vous de ma proposition?

— S'il n'y pas de sous-enlenda?

— Non, répondit le jésuite avec énergie.

— Eh bian! essayons, dit la condamnée. Qui ne hasarde rien n'a rien. Le père Couturier parut satisfait.

— Et maintenant, Jeanne, dit-il, voulez-vous vous confesser et vous approcher de la sainte table? Je suis prêt à vous entendre.

— Rien ne presse, répondit la condamnée ; mais autre chose, m'sieur l'curé. r- Qu'est-ce ?

— Dites au médecin de ne pas m' ordonner de drogues, je n'en prendrais pas.

— El pourquoi donc?

— J'aurais peur d être empoisonnée.

— C'est trop fort ! s'écria le père jésuite.

— Et si l'intérêt de voire société l'exigeait, repartit Jeannette avec beaucoup de logique, ne le feriez-vous pas?

Le père se contenta de hausser les épaules et ne répondit point; moyen commode de se tirer d'embarras. En somme il avait obtenu tout ce qu'il désirait.

La farce étant ainsi préparée, le théâtre pouvait ouvrir. On s'attendait général cà des débats fort curieux et la curiosité était vivement surexcitée. Ela secret, les catholiques les plus zélés faisaient des vœux pour la confusion des jésuites dont la cupidité et l'ambition étaient justement détestées.

Le magistrat remplissant les fonctions équivalentes à celles de notre procureur de la République, ayant donné lecture des accusations portées par Jeanne contre les révérends pères Hermann et Corbelli, le président demanda à cette dernière si elle persévérait dans son accusation.

Jeanneton se leva et sans émotion, de l'air le plus tranquille, répéta la déclaration que lui avait apprise le père Couturier.

Nous laissons à penser la stupéfaction du tribunal, et la déception des curieux. Quelques personnes cependant devinèrent de suite d"oi:i partait le coup. Mais enfin le tribunal dut rendre une ordonnance de non-lieu.

Les poursuites contre la fijle Jeanne furent abandonnées; on ne pouvait rien ajouter à sa condamnation à mort. La Grande-Jeannelon fut réintégrée dans son cachot et des ordres furent donnés pour procéder à son exécution qui fut fixée au lendemain à quatre heures après midi sur la place des Halles.

La Jeanneton, on se le rappelle, avait été quelque temps dans ce quartier et y avait débuté comme anguilleuse ; puis les Halles étaient pour les exécutions une succursale de la place de Grève.

Le lendemain, à l'heure dite, les équipages de monsieur de Paris composés de deux

charrettes et de quatre valets sortirent du Grand-Châtelet pour se rendre au lieu oiî pendant la nuit on avait élevé la potence.

Dans la première charrette, à côté du père Couturier et sur la même botte de paille, était assise la condamnée.

Cette fille, jeune et forte, d'un visage correctement dessiné, arrachait <à la foule des exclamations de pitié.

Elle était pâle et fort abattue, baissait la tête de honte, et de grosses larmes roulaient le long de ses joue?.

De temps en temps son confesseur lui mettait sous les yeux l'image du Christ et lui disait quelques paroles de consolation et d'encouragement qui ne pouvaient lui parvenir à travers la terreur et le désespoir qui s'étaient emparés d'elle.

A l'annonce de son arrivée, les femmes de la Halle avaient quitté leurs étaux et leurs éventaires pour se ranger sur le passage du cortège.

Beaucoup se montraient vexées que l'on dit que la Grande-Jeanneton était uîîe ancienne fille des Halles, et aucune d'elles ne se souvint de l'avoir vue.

Et même parmi les malvivants et des filles qui prétendaient avoir connu la célèbi e maîtresse de Cartouche, on se récriait : — Est-elle changée!...

— Mais ce n'est pas elle !

D'autres affirmaient que c'était bien la Jeanneton, mais que la peur altérait sa physionomie.-

Lorsqu'elle apparut sur la place, la multitude battit des mains.

Sanson Taida à descendre de la chaiTette et le sieur Barthélemy-Ptobert Drouet, greffier de la cour criminelle et député d'icelle, lui demanda si elle n'avait rien à déclarer et l'exhorta à nommer tous ses complices.

La condamnée répondit d'une voix étouffée qu'elle n'avait plus rien à dire. Puis elle s'affaissa tout à coup et il fallut que Sanson la soutînt pour l'aider à gravir les marches de l'échafaud.

Lorsqu'il lui passa au coule nœud fatal, elle était déjà à demi morte.

Cependant, adossés à un pilier, deux hommes avaient suivi attentivement les scènes de ce drame judiciaire, de l'air froid et blasé des connaisseurs; ces deux spectateurs étaient Postel et Gruthus Dubourguet.

Ils la connaissaient bien, eux, la Grande-Jeanneton !..,

Et le premier dit tout bas au second :

— Qu'est-ce que signifie cette mauvaise comédie ?

— Nous le saurons plus tard, répondit Gruthus; c'est un tour des jésuites, n'en doutez pas. Quant à moi, je me garderai bien de démentir ce que l'on veut faire croire au public.

— Et vous aurez raison, dit Puntel. 11 est évident que la Jeanneton n'est plus au Châtelet. Où est-e'le ? Et que veut-on en faire ? Nous devons l'ignorer.

— Quelque personnage en aura eu la fantaisie.

— C'est probable.

— Le père Ventadour peut-être? reprit Gruthus. Les jésuites la lui auront livrée pour acheter son silence. C'est bien elle o^ia coaiparu hier devant la cour. Sa déclaration lui a été payée, elle a dégagé les jésuites pour se délivrer elle-même.

— Je le crois comme vous, Gruthus. Enfin il ne reste plus personne de la bande du Pistolet.

— Ah ! que dites-vous là 1 fit Dubourguet.

— Qui donc? demanda son collègue.

— Oubliez-vous celui que nous sommes chargés d'arrêter ?

— Ah ! oui, le petit-Louison, le dernier des frères de Cartouche.

— Et le docteur Ratiboule ?

— Celui-là, dit l'exempt, sera épargné comme la Grande-Jeanneton. Son arrestation ne serait pas agréable, je le sais.

— Ne songeons donc qu'à Louison, répondit Gruthus.

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