‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 3 sur 100 · LOUISON · texte numérisé non relu

LOUISON

Louison !..

On dirait un nom de femm

Il s'appelait Louis, mais sa physionomie et son caractère féminin avaient fait changer de genre son nom. Jeune, — il n'avait pas seize ans, — il avait d'une jeune fille la douceur, les élans généreux, l'irritabilité, la nature nerveuse et délicate.

Louison était un cœur d'or : de ces enfants qui rêvent la massue d'Hercule pour protéger les faibles, faire rendre justice aux innocents.

Rarement il avait vu son frère ; il l'avait à peine entrevu ; il l'avait blâmé et plaint de ses « égarements ».

C'était son mot, il n'osait en employer de plus sévère.

Il était resté, comme la blonde Cendrillon, au foyer de famille; honnête, travailleur, modeste et quelque peu afûigé à un âge oii le rire est si naturel.

Il n'eût pas dérobé une bille.

C'était son frère François, qui par moquerie et par dédain l'avait appelé Louison, et c'était par amitié que le père et la mère Bourguignon, qui l'aimaient tendrement, lui avaient conservé ce surnom.

En apprenant l'arrestation de son frère aîné, Louison devint comme fou de chagrin. Il ne s'occupa plus que de lui, il oublia tout, principes de morale, intérêt, famille, et prit parti pour Cartouche dont il avait jusque-là déploré les vices et les crimes.

Pourquoi ?..

Il lui semblait qu'un lambeau de lui-même lui était arraché.

Et ce qui ne faisait qu'accroître ce sentiment, c'étaient les malédictions paternelles.

— Basth ! disait le père Bourguignon, c'est bien fait. Il n'a que ce qu'il mérite 1 Pour moi je le renie. Que n'est-il mort en venant au monde I

Et autres aménités.

— C'est mon frère 1 disait hautement et généreusement Louison.

Il ne s'occupait plus que des chances de salut qu'il pouvait avoir et se faisait

raconter ses prouesses. Il apprit ainsi les noms de ses derniers amis et de ses ennemis, de Balagny, de Labranche et de Gruthus.

L'histoire de la Grande-Jeanneton ne pouvait lui rester étrangère.

Il s'intéressa à cette fille.

Enfin pendant une longue année les exécutions se succédèrent et l'insatiable Grève but tout le sang des Cartouchiens. L'exaltation du pauvre garçon, loin de se calmer, devint du délire.. Cet enfant jura de venger son frère et ses amis.

Qu'entendait-il par là ?

Il ne le savait pas bien. Il n'avait pas la prétention d'exterminer les juges et les agents du Châtelet, non plus que de tuer d'innocents bourgeois. Mais cette idée de vengeance lui fut funeste en le portant à se rapprocher des coquins qui avaient survécu à la clique de Saint-Laurent. Il fît ainsi de mauvaises connaissances et quitta la voie droite pour les mauvais chemins. Il aurait volé s'il avait su s'y prendre afin d'avoir un litre de plus à la qualité de frère du daron Cartouche.

Il se forma ainsi un petit noyau de gredins et de drôlesses qui se mirent à sa disposition pour tous les mauvais coups po.ssibles, par cette raison qu'il était le frère de Cartouche.

Louison Cartouche transféra son état-major sur la rive gauche entre la rue Saint- Jacques et la rue Mouffetard et à l'extrémité de ces deux rues. Là s'ouvrent les catacombes et d'anciennes carrières bien connues. C'est un labyrinthe de souterrains immense, où sans un guide on se perd infailliblement.

S'ils s'étaient contentés de ces carrières, qui, à cette époque, étaient abandonnées de la Ville de Paris, ouvertes à tout venant et en partie inconnues, ils auraient pu y vivre en toute sécurité. On ne se fût pas hasardé à les y poursuivre.

Mais il n'en était pas ainsi, et ils étaient plus souvent au cabaret que dans les carrières. Celles-ci ne servaient guère que de refuge, en cas d'alarme, ou de . magasins.

Comme on le pense, Louison et les siens ne manquèrent pas au spectacle de la pendaison des Halles. Ils avaient même agité la question de savoir s'ils ne délivreraient pas la condamnée.

Pour eux, celle-ci était, sans conteste, la Grande-Jeanneton. Aucun d'eux n'avait vu la maîtresse de Cartouche. Ils ne connaissaient d'elle que la légende qui commençait à se former.

Ils quittèrent la place des Halles sans avoir rien osé entreprendre.

Louison était fort exalté.

Le hasard voulut qu'il passât près des deux agents du Châtelet.

Gruthus, le premier, l'aperçut et le signala à son compagnon.

— Je puis l'arrêter, dit-il.

— N'en faites rien, repartit l'autre. Au milieu de cette foule animée nous ne serions pas les plus forts. II y a mieux à faire. — Suivons-les. Ce sont des jeunes gens, des débutants, ils ne nous connaissent pas, nous pouvons les filer tranquillement. Au lieu d'un, nous en prendrons une douzaine du même coup de filet.

Us emboiierent le pas des jeunes bandits.

Ceux-ci causaient en marchant, et Gruthus put saisir quelques paroles de leur

entrelien. Bandits et agents passèrent les ponts, montèrent la rue Mouffetand; mais, dans ce quartier moins populeux, il était à craindre pour les deux mouches d'être remarqués par les Carlouchiens. Pour cette raison ils quittèrent ces derniers lorsqu'ils les virent entrer au cabaret du Don-Coing.

Ce nouveau repaire était digne de ceux de la rive droite. Les caves coi/imuniquaient avec les catacombes. Le piollier et sa femme étaient affiliés à la bande. — Tout chez eux était permis, même le crime.

Comme rétablissement était neuf et isolé, on n'avait pas encore eu à y redouter la présence des mouchards et l'on y causait librement.

Dès qu'ils eurent repris autour des tables leurs places habituelles :

— Fanandels, ditLouison, allons-nous laisser aux corbeaux de Montfaucon les restes de celte pauvre Jeanneton-Vénus? Par alliance, elle est un peu ma parente. En souvenir du grand Cartouche, je veux lui épargner la honte de pourrir en plein air et lui donner la terre sainte (autrement dit, la sépulture chrétienne, le cimetière).

— Enlevons-la !... j'en suis ! dit un fanandel. Cela vexera la pousse.

— Aux Halles, cette nuit, dit Louison, c'est impossible. Non seulement il y a des gardes au pied du gibet, mais aux Innocents on ne dort jamais et, au premier cri de la sentinelle, le poste prendrait les armes. — Non, laissons-la enlever demain matin des Halles et allons l'attendre à Montfaucon.

Là-haut nous n'aurons rien à craindre. Est-ce voire avis ?

— Tout ce que tu voudras, daron. Mais après, que ferons-nous du corps?

— Nous le descendrons au cimetière Saint-Laurent, qui n'est pas très loin de là : c'est sa paroisse.

— Mais au cimetière, objecta un bandit; il y a un gardien.

— Justement, fît Louison.

— Et un fossoyeur ?

— Heureusement. Ces messieurs ont toujours des fosses creusées d'avance, nous les prierons de nous en céder uneet, sur la vie, de ne pas nous dénoncer !... Puis nous leur donnerons la pièce. Un louis de vingt-quatre livres... Voilà plus qu'il n'en faut pour séduire ces pauvres diables.

Cet enlèvement de cadavre senlait la farce, la gaminerie, et devait plaire à de jeunes vauriens.

Le projet de Louison, ou du Leau-frère de Jeanneton, comme l'on disait, fut accepté volontiers. Il semblait une partie de plaisir.

Ainsi que Louison l'avait pressenti, pendant toute la nuit qui suivit, il y eut foule aux Halles, les cabarets ne se désemplirent pas et les soupeurs et les soupeuses, la lèvre à peine essuyée, allaient voir au clair de la lune la pendue que le vent de la nuit balançait doucement au gibet.

Elle devait rester là jusqu'à quatre heures du malin.

Alors Sanson ou ses aides venaient avec une charrette et une échelle, décrochaient le cadavre et l'emportaient pour les fourches patibulaires do Montfaucon.

Cette cérémonie attirait encore un certain nombre de curieux. De mauvais plaisants en profilaient pour échanger à grands cris des exclamations ou des plaisanteries grossières.

CARTOUCIII'-; 1111

MONÏFAUCON.

Les gibcls légendaires de Monlfaucon n'ont été démolis qu'en 4701.

Celait l'édifice le plus barbare et le plus épouvantable que l'on pût imaginer. Ilappelons en quelques mots ce qu'était ce gibet fameux.

Que l'on se figure un monticule, qui a entièrement disparu et qui s'élevait entre la lue, la butte Ghaumont et la rue des Morts, à l'ouest de l'ancienne route de l'anlin. Cet endroit est de nos jours complètement transformé et, comme point de repère, il ne reste plus que la butte Ghaumont.

Ce monticule était beaucoup moins élevé que la butte Montmartre, comme nous le voyons dans un historien de Henri IV qui dit : « Le roi fil mettre deux pièces d'arlillcric sur le mont de Montmartre et quatre sur Uibulle de Montfaucon. »

Tout au sommet de cette butte se dressait un monument élrange et horrible dont voici les dispositions principales :

D'abord un bloc de roche de dix-huit pieds de haut ; sur ce bloc, douze assises d'énormes pierres brutes, fortement liées ensemble et formant un carré long de qualante pieds sur vingt-cinq de large.

La partie supérieure de ces assises formait une plate-bande, à laquelle on montait par un escalier de pierre assez grossier dont l'enlrée était fermée par une porte de fer.

De cette plate-forme s'élançaient seize piliers carrés, hauts de trente-deux pieds.

Ces piliers étaient relies les uns aux autres par des poutres de chêne énormes qui supportaient des chaînes de trois pieds et demi de long destinées à la pendaison.

Au-dessous, à moitié de la hauteur des piliers, mêmes poutres, mêmes chaînes, mêmes places destinées aux pendus.

Cela fait un total de trente-deux chaînes ou trente-deux places pour les suppliciés.

Au-dessous encore et plus bas que la plaie-forme qui courait autour des piliers, au centre de l'édifice, la gueule bcanlc d'une cave immense qui servait de charnier. Les corps ou lambeaux de corps tombaient là dedans, quand il y avait excès de |)0urrilure, ou quand les cadavres devaient faire place à d'autres.

11 semble dillicile d'imaginer plus afl'reux que cela, et ce n'est pas tout.

En avant de la masse de pierres, il y avait un terrain spécial pour recevoir les personnes condamnées à être enterrées vivantes !...

Les comptes de la Prévôté de Paris, en 14i0 et en 1-457, foiit mention des frais pour avoir enlerré deux femmes vives sous le gibet de Montfaucon.

Et pour quel crime monstrueux avaient-elles été conda uiwa ?.. Le parricide ? l'incesle? l'anthropophagie?... Non, mais simplement pour lcii?'s démérites, dit l'arrèl.

Un peu plus tard, en iiOO, une voleuse fut condamnée i)ar le prévôt de Paris, Robert d'Estourvillc. à « soufl'nr mort et à ôlrc enfouie toute vive devant le gibet de Montfaucon ».

Cette infortunée en appela au Parlement qui confirma l'arrêt. Ces. jugements n'étaient point trouvés excessifs, au contraire.

Enfin il y avait autre chose encore sur ce calvaire de criminels, c'était une croix de pierre élevée sous Charles IV en 1391 en action de grâces de ce que ce roi avait autorisé les condamnés à se confesser avant de mourir. La confession suprême se faisait au pied de cette croix.

Ce monument de barbarie datait du treizième siècle.

On y envoya d'abord directement les condamnés, puis les exécutions se firent au marché neuf à la Grève, au marché aux pourceaux aux Halles, à l'Arbre-Sec, un peu partout, et l'on se contenta d'y envoyer pourrir les cadavres des suppliciés. On a lieu de s'étonner combien la pendaison était appréciée de nos ancêtres. Pour un délit puni aujourd'hui de quelques jours de prison, on envoyait les gens au gibet, et ces supplices faisaient la joie des badauds, le pendu effrayait moins qu'il ne faisait rire.

Cependant, lorsque les trente-deux chaînes de Montfaucon étaient garnies, le spectacle devait en être as&ez sinistre.

La butte était inhabitée.

Non seulement l'horreur du lieu, mais son infection en éloignait les plus misérables. Le gibet s'élevait dans un désert. On n'y entendait que les croassements funèbres des corbeaux. ..........'..

Ce fut donc à cet endroit que les valets de Monsieur de Paris transportèrent les restes de l'inconnue qui, sans le savoir, avait représenté pour le public la Grande- Jeanneton.

Afin de ne pas être obligés de charrier avec eux, chaque fois qu'ils s'y rendaient, une échelle, ou des cordes qui remplaçaient les chaînes rompues, ces gens avaient fait construire près du gibet, à cinquante pas de distance, une modeste cabane en planches à peine close.

Les valets de bourreau, — ils étaient trois — laissèrent au pied du gibet la charrette oii ils traînaient le corps de la suppliciée et allèrent pour prendre une échelle dans la baraque.

Mais, en ouvrant la porte, ils reculèrent épouvantés. Ils se trouvaient en présence d'une douzaine d'hommes armés.

— Amis ! se hâta de crier un de ces hommes. Ne craignez rien. Entrez; prenez ce qu'il vous faut.

Les valets de Sanson se rassurèrent.

— Mais comment se fait-il que vous êtes là ? demanda l'un d'eux. A qui en voulez-vous ?

— Je suis exempt du Châtelet, répondit Postel, et je suis prévenu que des Cartouchiens ont formé le projet d'enlever le corps de la Grande- Jeanneton. Faites votre besogne ; s'ils viennent, nous les accueillerons bien.

— Nous n'avons besoin que d'une échelle, dit un des valets.

Il tira du fond du hangar l'objet qui lui était nécessaire et se retira.

Plusieurs cadavres pourrissaient au bout des chaînes du gibet; il restait un grand

Les culoUes sont trop petites par deniére.

nombre de places inoccupées. En moins de cinq minutes ils firent leur besogne et allèrent reporter l'échelle dans la cabane.

— Bonne chance, messieurs, dirent-ils aux agents. Ft ils partirent.

L'œil braqué à un trou de la cloison de planches, Grulhus les r^^gardait s'éloigner; il. s'écria tout à coup :

— Ah! voilà nos hommes! Ils ne se sont pas fait attendre longtemps.

— Sont-ils nombreux? demanda l'exempt.

— Jusqu'à présent je n'en vois que cinq. xMais il 5' en a peut-être d'autres encore cachés derrière le srand uiar là-bas. Ls s'avancent résolument.

Liv. 140. —

A. Favard et FH<=. ■•(M'-iir:,.

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CAUTOUCTIE

— Louison en est-il?

— En tiHe,réponditGTulhus.Ils viennent à nous, sans doute pour cherche** réchelle.

— Quel dommage que l'on ne puisse se cacher dans cette cabane I fit l'exempt.

— Décidément ils ne sont que cinq ; il faudrait sortir dès c^u'ils seront à portée et les envelopper. Attention! Je me charge du petit Cartouche.

La victoire des agents était facile.

Ils pouvaient cerner Louison et ses amis et les forcer à se rendre; en un mot, vaincre à la prussienne par trois contre un.

Le succès était si peu douteux qu'ils n'hésitèrent pas et se précipitèrent. A la vue de la force armée, les Cartouchiens, et Louison tout le premier, comprirent que la résistance était inutile et, après avoir tiré quelques coups de pistolet, s'enfuirent à toutes jambes.

Cela ne faisait pas le compte de Gruthus; il voulait capturer le louveteau, comme il appelait le jeune frère de Cartouche.

Il le désigna aux plus agiles de ses archers et, faisant effort lui-même, courut e^souïPxé, clopin-clopant, dans sa direction.

« C'est le petit Cartouche! Il me le faut! »

Cependant Louison, gagnant du terrain, se retourna et apercevant Gruthus, ce colosse, qui se démenait si fort et excitait si bien ses limiers contre lui :

— -Quel est donc cet animal-là? fit-il.

— Celui-là? lui répondit un fauandel, qui courait à ses côtés, c'est Gruthus Dubourguet.

— tjîruthus! s'écria Louison en ^'arrêtant soudain. Celui qui a arrêté mon frère! GruthuB... Oh ! il me faut sa vie, dussé-je périr après lui.

— Y songes-tu, daron? dit le camarade, ta perte est certaine. Fuyons; attends une occasion meilleure.

iMais Louison, en proie à une exaltation extrême, ne voulait rien entendre.

— Laisse-moi, dit-il à son compagnon, sauve-toi. Je veux tuer ce monstre, et nous venger tous!

Au lieu de fuir, il se dirigea. Je pistolet au poing, vers les hommes qui le poursuivaient.

11 leur fit signe de s'arrêter et de l'entendre.

— Je me rends, dit-il; mais pas à vous, à votre chef, à Gruthus Dubourguet.

Les archers se retournèrent vers Gruthus, et celui-ci, bien que fort surpris, mais copendant sans méfiance, leur répondit de laisser le jeune garçon venir à lui.

Gruthus et Louison s'avancèrent à la rencontre l'un de l'autre.

Le petit Cartouche regardait le hideux Judas en souriant et l'occupait de sa physionomie.

— Je me rends à toi, disait-il.

Dubourguet lui dit :

— N'es-tu pas le plus jeune des frères de Cartouche, mon petit?

— Oui, Monsieur Dubourguet, pour vous servir.

Gruthus étendit la main pour empoigner le jeune drôle au collet, satisfait de saisir une proie si facile et qui devait lui faire honneur.

CAUTOUCTIE 1115

Et I.ouison, impassible, déchargea sur lui son arme à bout portant.

Le coup fut mortel.

Grulhus tomba inanimé aux pieds du frère de Cartouche. — Le daron du Pistolet

était vencrél.. ,

TT.ISTE FIN DU PETIT lOUISON.

Il fallut que l'exempt intervînt pour que Louison ne fût pas assommé surplace par les archers furieux. Et tandis que quelques-uns de ces derniers penchés sur le mort examinaient sa blessure, le jeune garçon, ne pouvant contenir sa joie, s'écriait :

— Cette fois il est mort et bien mort! Quel dommage qu'on ne puisse le pendre à Montfaucon !

On se procura dans la baraque du bourreau des planches, dont on fit un brancard pour le mort et des cordes dont on garrotta le meurtrier, puis on rentra en ville.

Le cortrge parvint au Châtelet sans avoir rencontré sur son passage que beaucoup de curiosité et un peu de compassion pour le jeune prisonnier.

Au Châtelet la fin de Gruthus Dubourguet n'excita aucune pitié. « 11 avait mérité pis que cela. » Quant à la capture du petit Louison, elle n'eut aucun succès; on était las et M. d'Argenson s'écria :

— On n'en finira donc pas avec ces Cartouche! Qu'allait-on faire de ce gamin?

L'envoyer à la correction de Bicêtre? Il était trop jeune pour Sanson. C'était l'opinion générale; mais celle-ci était Inen plus humaine que la justice, qui semblait insatiable de procès et de supplices barbares. Le public était rassasié d'exécutions. On remarquait d'ailleurs que depuis un an que l'on pendait et écartelait les complices de Cartouche, rien n'était changé à Paris : il n'y avait que quelques bandits de moins et encore ; Barbier écrit dans son journal : « malgré les exécutions de la Grève, il y a plus de voleurs que jamais. »

La société était atteinte d'une sorte de maladie vermineuse et les voleurs devaient éclore spontanément de la désorganisation sociale.

Cela donnait de l'occupation aux juges et ceux-ci ne dédaignèrent pas le moucheron pris dans les filets de la police.

On instruisit donc sans retard le procès du petit meurtrier. Huit jours après la pendaison faite aux Halles la place de Grève retentissait de nouveau du nom de Cartouche. Le jeune Louison venait y payer sa dette.

Ce malbeureux garçon n'était pas condamné à mort, et cependant il rendit l'âme à quelques pas de l'endroit où avait expiré son frère. L'avocat Barbier rapporte ainsi ce drame qui fait peu d'honneur à la justice de son temps :

« On fît hier une exécution extraordinaire, on pendait le frère de Cartouche, âgé de quinze ou seize ans, sous les aisselles. L'arrêt portait « pendant deux heures et ensuite condamné aux galères à perpétuité. »

Au commencement il criait beaucoup et demandait qu'on le fît mourir, parce que la pesanteur du corps fait descendre tout le sang à la plante des pieds, ce qui est la souffrance des pendus.

« Ensuite la langue lui sortit.

« Il ne pouvait plus parler.

« Sans attendre les deux heures, on le conduisit à l'Hôtel de ville; mais il était trop tard et il y mourut sans pouvoir se confesser, en sorte qu'en voulant lui sauver la vie, on le fît souffrir beaucoup plus qu'un autre.

« Il était fort méchant pour son âge et il avait été complice de son frère de très bonne heure. »

C'est une erreur, et Barbier confond ici Louison avec François. Cartouche d'ailleurs écartait de lui ses frères.

Nous n'aurons plus à revenir sur la famille Cartouche, occupons-nous uniquement à cette heure delà veuve du daron. On sait que la Grande-Jeannetonn'était pas morte.

Elle avait consenti à faire le nécessaire pour être débarrassée de ses fers, sans pour cela ajouter une foi absolue à la promesse du père jésuite.

Elle avait refusé sa nourriture ; elle avait pleuré, gémi tant et si bien que le docteur, — jésuite de robe courte, — s'était cru autorisé à demander qu'on la débarrassât du poids dangereux et barbare de ses chaînes.

L'autorisation avait été accordée.

Un premier pas était fait vers la liberté. Et de là sa déclaration au tribunal qui mettait fin au procès contre les jésuites.

Ce beau résultat obtenu, elle se dit : « Demain je serai pendue ou je serai libre. »

C'était logique, n'est-ce pas?

C'était logique et ce n'était pourtant pas absolument vrai ; car le lendemain elle n'était pas pendue, mais elle ne jouissait que d'une liberté relative.

Voici comment les choses se passèrent, lorsque la condamnée fut reconduite du palais de justice dans son cachot.

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