‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 21 sur 100 · LE DERNIER MOT DE LOM RAMIRE · texte numérisé non relu

LE DERNIER MOT DE LOM RAMIRE

Pendant ce temps dom Ramire ne se faisait pas de bile. Il était à la cave avec le tonnelier, occupé à passer la revue des fûts et des bouteilles.

Il y avait du vin ordinaire en abondance ; les domestiques buvaient le même que les maîtres ; mais peu de vin fin, de modestes petits tas de bouteilles couvertes d'une poussière de dix ans et davantage.

Cette provision largement entamée par dom Ramire devait s'épuiser bientôt s'il prolongeait son séjour ; il en fit le calcul et dit judicieusement :

— Voici de l'excellent vin, mais qui vieillit et va se perdre.

— Ces dames n'en boivent pas, dit le tonnelier.

— Je vais m'en occuper, moi, dit dom Ramire, délaisser ce vin se passer. Puis je vais remonter la cave. Il manque ici trois sortes de vins ; mais avez-vous quelqu'un à qui vous adresser pour combler ces lacunes ; avez-vous aux environs un marchand en gros, de confiance.

— Oui, monsieur, à Pont-Servaii.

— Je devais in"y allendre.

— l'ourquoi, monsieur?

— Je vous assure, monsieur, que ce marcliand est très bon et que personne ne s'en est plaint depuis quarante ans qu'il fournit les personnes notables du pays.

— IS'ous nous adresserons donc à lui, dit dom Ramire et dès aujourd'hui... Je vais vous écrire la commande et vous irez la porter.

— Mais, monsieur ferait peut-être bien de demander d'abord au marchand la liste'de ses vins avec leur prix?

— Vous m'assurez que c'est un homme de confiance ?

— Oui, monsieur.

— Et je me lie à lui pour prix. Il nous faut des vins vieux ; parce que nous sommes pris de court. Mais aura-t-il bien tout ce que je puis^ désirer? C'est là ma seule crainte.

— Vous connaissez les vins

— Un peu, pour en avoir mis en bouteilles.

— Farceur l

— Eh bien, avez-vous mis en bouteille du Médoc?

— Oui, monsieur.

— 11 est très à la mode. Et du Chambertin., du Poniar?

— Oui, monsieur,

— Voilà d'abord trois vins qu'il me faut, par demi-pièces ; puis cent bouteilles de Champagne de la côte d'Aï.

— Oui, monsieur.

— Enfin un panier de vins du Midi assortis : Lunel, Muscat, Frontignan. Quant au vin ordinaire, il est léger et fin, il me convient, je ne le changerai pas. Comment se nomme votre marchand?

— Venlac, monsieur.

— Très bien ; remontez pour ce soir deux bouteilles du troisième las à gauche, c'est du Beaune, je crois. J'ai toujours eu un faible pour le Bourgogne.

— On voit que monsieur est connaisseur.

— Mais je m'en flatte, mon brave homme.

Une demi-heure plus tard, le tonnelier partait avec la commande.

On voit par là la ferme assurance de ce coquin dans la réussite de ses projets. Il s'attendait à une ^certaine résistance, des pleurs, des cris, peut-être même des injures ; il disait en s'en consolant d'avance. « Tout cela passera et après la pluie le beau temps. »

Déjà tout lui souriait ; il était le maître de la maison, dont il avait pris les gens à son service ; rien ne se faisait i)lus sans son ordre. Les fournisseurs de la petite ville , voisine se demandaient s'il n'était pas le prétendu de M'^« Jeanne. Le seul rival qu'il eût, Norbert, s'était un moment trouvé au bout de son épée ; il eût pu l'embrocher... mais il avait résisté à la tentation, il était devenu pohtique. Il devait se contenter de l'éloigner et n'ayant rien de Bortholo, peu disposé à se laisser jouer par des '

ruses de pupille à tuteur jaloux, il avait décidé à lui couper vivement l'herbe sous le pied.

Il prit donc mal la nouvelle visite de Norbert.

« Ce jeune homme, se dit-il, a encore besoin d'une leçon. Il revient trop vite à la charge, et les deux femmes paraissent d'entente avec lui pour se moquer de moi. De la part de Jeanne, passe encore, mais de l'autre, de cette vieille marmite mal rétamée, c'est impardonnable . '

« Elle se donne le genre maintenant de tomber en syncope, comme une vieille comtesse. Ce n'est pas avec moi, son ancien daron, qu'il faut jouer ce jeu-là. »

Le soir, il se trouva seul à table.

Nouveau sujet d'irritation, dont il s'épancha avec son verre fréquemment rempli de vin de Beaune,

Au dessert, il demanda des nouvelles de la malade et il apprit qu'elle était levée.

II avait la tête montée, il ne savait aussi comment tuer le temps, il se fit annoncer.

— Madame ne peut vous recevoir, vint lui dire Martine.

— Pourquoi cela ?

— Elle est souffrante et en déshabillé de nuit.

— Que m'importe son déshabillé ? Entre vieux amis I..»

— Elle a besoin de repos.

— Eh bien, je n'ai pas l'intention de la fatiguer. Et tout en parlant, il se rendit chez la vieille dame.

Jeanne avait laissé sa grand'mère somnolente dans son fautcuU et s'était retirée sur le bout du pied. Elle était allée prendre un potage dans la cuisine ; il se trouva donc en tête à tête avec la grand'mère.

Il s'approcha d'elle, lui prit la main et lui dit d'un ton dégagé :

— Eh bien '? Ça va mieux ? ■

— Oui.

— Ce n'était qu'une défaillance. J'ai dit que l'on vous fasse du bouillon de poulet, votre nourriture n'est pas assez solide. Vous refusiez de me recevoir.

— J'ai besoin de repos.

— Moi aussi, parbleu, tout le monde. Depuis que vous avez le sac vous vous écoutez trop. Que deviendriez-vous s'il nous fallait rentrer en campagne, coucher à la belle étoile après avoir soupe au bivouac?

— Cette fatigue me ferait moins de mal que certaines émotions.

— Basth ! ce que je vous disais était donc bien terrible 1 -- Sans doute.

— 11 faut pourtant en prendre votre parti.

— C'est difficile.

— Erreur 1... Dans la vie, la plupart des événements ne sont bons ou mauvais que selon la manière dont nous les comprenons. Rangez-vous à mes idées et tout sera pour le mieux. Que vous ai-je donc dit de si terrible ? J'ai essayé de vous arracher des illusions funestes. Le temps et les circonstances s'en seraient chargés à ma place et vous en auriez souffert davantage. Cette union projetée entre une fille de bandits et un gentilhomme est irréalisable et si elle s'accomplissait ce serait le malheur de deux

Elle mit à découvert qui vous savez.

jeunes gens ; car tôt ou tard le passé de Catherine et de sa mère serait connu. Jeanne s'est éprise de ce jeune homme, c'est tout simple; il est le seul de la contrée qu'elle ai vu et qui soit digne de lui plaire. 11 est assez beau garçon, puis par-dessus tout c'est le fils du baron, l'héritier de la baronnie. Vous avez été bien imprudente d'encourager ces imaginations-là I... Heureusement que je suis arrivé à temps pour vous dessiller les yeux et vous rappeler au bon sens; c'est un service d'ami que je vous ai rendu. Et voilà qu'en m'écoutant vous vous évanouissez comme une pauvre petite duchesse. Ma commère, je ne vous reconnais plus. Parbleu ! pour la Catherine vous n'étiez pas si susceptible, hein?... Et vous trinquiez avec ses amoureux! Pauvre Catherine I moi aussi je l'ai bien aimée et à quoi a-t-il tenu que je l'emporte sur l'Amiral?... Voyez le jeu du hasard : Jeanne serait ma fille!...

Liv. 100.

Fayard Fi'ères. éditeurs-

« Aujourd'hui, Dieu merci, nous nous sommes débarbouillés, nous sommes devenu: des bourgeois, nous parlons et agissons en bourgeois, mais il ne faut pas publier tout à fait ce que nous avons été.

La vieille.Macé l'interrompit :

— Donnez-moi donc à boire, dom Ramire.

— Qu'avez-vous pris ce soir ? demanda celui-ci.

— Du tilleul et un bouillon.

— Et que voulez- vous ? .

— Du tilleul.

— Laissez donc ça ; après votre bouillon prenez donc un bon verre de Bordeaux. Vous avez besoin de forces.

— Donnez donc.

— Laissez-moi vous soigner, vous vous en trouverez bien.

Il lui versa un grand verre de Bordeaux. Elle avait soif; elle le vida presque d'un seul trait.

— Laissez-moi un peu dormir à présent.

— Il n'est que huit heures. Mais je crois que votre nuit sera meilleure quand nous nous serons raccommodés ensem.ble, car nous nous sommespresque brouillés cet aprèsmidi. Moi je ne veux pas vous quitter avant d'avoir échangé avec vous uue poignée de main de bonne ami lié.

— Eh bien, que direz-vous encore ?

— Quelque chose de fort simple,

— Je vous écoute.

— Et surtout ne vous emportez pas, comme ce matin, je serai bref.

— Je n'en aurais plus la force.

— Je n'ai d'autre désir que votre bonheur^et celui de Jeanne. Quand on se retrouve au bout de vingt ans, après tant d'aventures, ce n'est pas pour se quereller. Dès que je vous ai vues installées ici, je me suis dit voilà le bonheur de ces pauvres femmes et le mien, si elles savent se comprendre. Il leur manquait un homme, un ami, j'arrive à propos. Mais je ne puis être ni leur intendant, ni leur parasite et d'autre part, — sans vous blesser, ma chère, n'est-ce pas, — ma petite mère Macé est un peu mûre pour moi, je ne pourrais l'épouser. C'est dommage, sous tous les rapports, autrement nous aurions fait des époux assortis.

« Mais Jeanne ?

« Cette jeune fille est plus difficile à bien marier que vous ; car il lui faut quelqu'un le sa condition et qui n'épluche pas le passé. J'y réfléchissais et je me disais encore : Si, comme je l'entends dire, elle doit se marier bientôt, j'en serai la première victime; car j'ai pris goût à la vie de Chennevières et il faudra y renoncer. On me flanquera à la porte.

Le jeune Norbert se montra ; le danger me parut imminent. Je réfléchis encore. Et soudain faisant un retour vers moi-même, je m'écriai : j'ai trouvé!

« J'ai la solution du problème ! j'ai la clef de la situation. Plus de mariage inégal et dangereux pour cette chère enfant ; et pour sa mère et moi plus de soucis ! Je resterai à Chennevières et je serai l'époux de Jeanne 1

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La vieille, suffoquée par celte proposition, demeurait la bouche entr' ouverte, sans parole.

Lui riait, gesticulait, semblait au comble de la joie, comme s'il eut découvert mer veille. Il répéta sa question, sans obtenir de réponse. Il poursuivit :

— Mon mariage avec Jeanne coupe court à toute difficulté dans le présent et dans l'avenir. Ce n'est pas moi qui lui reprocherai le pain qu'elle mange 1 Et comme elle est gentille et qu'en définitive elle assurera mon existence, je lui rendrai le .mariage aussi agréable que possible et enfin vous aurez en moi un protecteur. Gela ne vaut-il pas cent fois mieux que d'être en guerre, à couteaux tirés ?..,

Il appuya sur cette dernière question.

— Mais vous ne me regardez pas ?

— Que voulez-vous que je vous dise, fit la vieille avec effort; cela dépend de ma oetite -fille.

— Dans une certaine mesure et vous pouvez la préparer.

— Vous l'exigez ?

— Si vous ne le faites qui le fera ? Préparez-la dès demain. C'est son bonheur et le vôtre que vous assurerez. Au revoir, ma bonne, la nuit porte conseil.

Elle ne répondit point, et il s'en alla fumer une dernière pipe et se coucher.

Du coup qu'elle venait de recevoir la vieille fut tout étourdie. Elle] voulut regagner son lit et se jeter dessus. Elle se leva mais chancela, vil la chambre tourner autour d'elle, jeta un cri de frayeur et tomba sur le parquet.

Sa tête porta, dans la chute, contre le pied d'ane table ronde qui occupait le milieu de la chambre. Le sang coula en abondance.

Jeanne la trouva dans cet état quelques minutes plus tard.

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