LE TABELLION
Nous renonçons à dépeindre le désespoir de Jeanne à la vue de sa grand'mère, dans l'état où nous l'avons laissée.
Les domestiques accourus à ses cris l'aidèrent à relever la blessée et à la mettre au lit.
Tout d'abord eUe la crut morte, mais ses gens la rassurèrent et bien que la contusion eût été violente et eût causé une perle de sang effrayante, elle n'était point dangereuse.
Dom Ramire entendant du bruit sonna Gringalet et Fanclion et, n'obtenant pas de réponse, descendit pour s'enquérir lui-même.
Il rencontra tout d'abord son valet qui lui raconta ce qu'il pouvait savoir de l'événeinent ; il continua son chemin, mais comme il ouvrait la porte de la malade Jeanne l'aperçut et courut à lui l'œil étincelant et le visage blême de colère.
— Comnieat? s'écria-t-elle, vous ici? Vous osez?
Elle n'est pas encore morte ; venez-vous pour l'achever ? Retirez-vous ! Je vous interdis l'entrée- de cette chambre.
— Mais cependant... balbutia dom Ramire.
— Allez-vous-en !.. Allez-vous-en ! . ,.
L'exaspération de la jeune fille était telle qu'il n'insista point et se retira, remettant sa visite à un autre moment.
— Les femmes sont étonnantes, murmura-t-il en s'en allant.
La soirée menaçait d'être assez triste pour lui. Adieu le beau dîner dans la salle à manger.
Avec trois écus, il décida Fanchon à lui servir à dîner dans sa chambre et môme à lui tenir compagnie.
Très philosophe à sa manière, avec un bon rôti, du dessert, du bourgogne>t Fanchon il passa la soirée sans ennui. En renvoyant sa chambrière il lui dit de demander des nouvelles de la dame Macé et Fanchon lui revint pour lui apprendre qu'on avait envoyé chercher le médecin, que celui-ci avait trouvé à la blessée ime forte fièvre, mais avait assuré à M'i« Jeanne qu'elle n'était pas en danger.
— Que c'est embêtant! pensa tout haut dom Ramire, avec cette vieille démolie il n'y a pas moyen de causer.
Tout cela ne l'empêcha point de dormir tandis que Jeanne passa la nuit au chevet de sa grand'mère.,. et quelle nuit!...
Vers minuit, celle-ci eut le délire et se mit à parler, à divaguer, comme une personne ivre ou folle. Jeanne crut d'abord qu'elle lui parlait, mais elle s'aperçut bientôt qu'elle s'adressait à des personnes imaginaires et prononçait des noms qui lui étaient inconnus. « Pitard, Lamiral, Malpendu, le Désossé... auxquels elle mêlait d'une façon bizarre le nom de sa fille Catherine.Quelquefois aussi elle employait des mots étranges et dont le sens lui échappait.
« Voici la sorgue Fanandels, rentre à la piaule (maison) le daron est sur le pieu (le lit), le gâteau (l'argent) y est. Il est temps de s'eshigner...
« Les mots dab, pousse, pivois, carruche revenaient souvent sur ses lèvres.
Jeanne ne soupçonnait pas l'existence de l'argot ; mais ces paroles bizarres lui causaient cependant une impression pénible.
Elle comprit que dans les affreux cauchemards qui l'oppressaient il s'agissait de voleurs, des bois de Verrières, des bords de l'Yvette; et toujours de sa fille « Ma Cathin est ponice; reluques-la Fanandel. »
Et Jeanne rougissait sans savoir pourquoi, si ce n est que ce petit nom de Cathin pour Catherine la blessait.
Il lui arriva enfin de se débattre contre ennemi, qui lui mettait le poignard sur la gorge et elle prononça les noms de Pitard et de dom Ramire.
Encore une fois Jeanne pensa qu'il y avait un secret entre cet homme et sa grand'mère.
Le lendemain matin la vieille Macé ayant reposé une heure ou deux s'éveilla affai bhe, mais calme et lucide ; la fièvre s'était dissipée.
La jeune fille comprenait qu'elle avait besoin de repos ; elle fit le silence autour d'elle et la pria de ne point parler.
Le berger, — qui, après le docteur de la ville, était l'homme qui possédait le plus do connaissances médicales, pansa la blessure et ordonna quelques tisanes dont la malade se trouva bien.
Dom Ramire ayant fait demander des nouvelles de la malade, Jeanne lui fit répondre qu'elle n'allait pas plus mal, mais avait besoin de repos.
La grand'mère ayant entendu la réponse de sa petite-fille dit à celle-ci:
— Méûc-toi de cet homme; ménage-le, il est méchant et dangereux; plus tard Je t'en dirai davantage.
Dans l'après-midi, elle parut se ranimer et dit :
— Je voudrais voir mon tabellion.
— Je vais, répondit Jeanne, le faire prévenir. Et sur-le-champ elle envoya un domestique à Pont-Servan.
Ce tabellion, M. Gosset, avait acheté son étude quelques mois avant l'arrivée de la dame Macé dans la seigneurie de Hautvilly. La vente de Chennevières avait été son premier acte, ce qui lui avait fait prendre la dame Macé en amitié. Depuis, il s'était occupé souvent de ses affaires et était devenu son conseiller et presque son ami. Comme il s'intéressait cordialement à Jeanne qu'il avait vu grandir, M°»» Macé l'avait informé du projet d'union formé entre sa petite fille et Norbert de Hautvilly.
Après quelques objections, il avait fini par approuver ce mariage dont il devait bientôt dresser le contrat.
En apprenant que sa cliente était malade, M. Gosset s'empressa de faire seller son cheval et se rendit à Chennevières.
Chemin faisant il causa avec le valet, qui n'était autre que Biaise, surnommé Gringalet, et le questionaa adroitement sur le seigneur espagnol dont tout le monde vantait la munificence. Biaise, qui était sans malice, lui dit tout ce qu'il en savait: « Il aimait beaucoup la table et le bon vin dont il venait de faire une forte commande, qu'il faisait de grosses dépenses et était disposé à prolonger son séjour le plus possible. »
— Et que dit de cela M"* Jeanne? demanda Gosset.
— Rien, mais elle ne paraît pas très satisfaite. Ce seigneur ne lui plaît pas; on dirait même qu'elle en a peur.
— Quelle idée !
— Vraiment elle évite sa présence et détourne de lui ses regards. Hier, comme il demandait à voir la malade elle lui a interdit la porte.
— Alors c'est une brouille?
— Non, monsieur, je ne le crois pas.
Ces propos donnèrent à réfléchir au notaire et le préparèrent aux explications qu'il allait recevoir de la dame Macé.
Lorsqu'il fut introduit près d'elle et qu'ils eurent échangé les politesses d'usage:
— Cher monsieur, dit la dame, je ne me sens pas bien et je crois que je ne tarderai pas à quitter ce monde. Me voyant donc sur le point de laisser seule ma chère petite fille, sans parents et sans amis de famille, j'ai songé à vous pour recevoir mes dernières volontés, mes instructions et, connaissant votre bon cœur, pour vous supplier de veiller sur mon enfant.
— Merci, ma chi're, dit le notaire, de votre confiance, elle ne sera point trompée.
— Vous savez que M. de Hautvilly ne s'oppose plus à ce que son fils épouse Jeanne. J'espérais un de ces jours célébrer les fiançailles, quand un homme qui se prétend de mes amis et que je n'avais pas vu depuis plus de vingt ans est venu tout à coup contrecarrer mes projets. Ce monsieur, nommé dom Ramire, fréquentait jadis les châteaux et les riches villas des environs de Paris, où j'habitais avec ma fille. Il avait ainsi connu mon gendre. Je vous ai dit déjà que ma fille n'avait pas été heureuse en ménage. Elle avait été longtemps sans avoir d'enfant, de là elle avait perdu l'affection de son mari qui finit par la maltraiter. Toutes ces misères ont malheureusement été connues de dom Raraire. Celui-ci, d'autre part, perdu de débauches, a dissipé toute sa fortune, bien qu'il parle beaucoup des châteaux qu'il possède en Espagne.
En me dénichant ici par le plus grand des hasards, dom Ramire s'est mis en tête de me succéder à Chennevières et m'a déclaré qu'il aimait Jeanne, et que si je voulais la rendre heureuse je devais appuyer sa demande de toute mon autorité.
Je refusai.
« M. Norbert de Ilautvilly vint nous voir, notre homme lui chercha querelle, dans l'espoir évident de se débarrasser d'un rival par un duel.
Je parvins à éteindre la querelle; mais dom Ramire revint à la charge, prétendant que Norbert ne pouvait épouser une fille sans naissance et d'une fortune inférieure à la sienne.
Je lui fis part du consentement de M. le baron. Alors pourriez-vous imaginer ce que cet impudent me dit? « Qu'il était [heureux que M. le baron ne prît aucune information, mais qu'on pourrait bien lui apprendre dans quelle famille son fils allait entrer. »
Et il me rappela les misères delà mère de Jeanne, l'inconduite de son père.
« Un jour, ajouta-t-il, tout s« saura et Jeanne sera aussi malheureuse que le fut sa mère. »
« Je sentis la menace sous-entendue dans ces paroles.
— Mais c'est un coquin I fit le tabellion.
— C'est un coquin. Non seulement pour arriver à ses fins, pour s'emparer de Chennevières il est prêt à toutes les médisances, mais il prépare toutes les calomnies. Que ne dira-t-il point lorsqu'il verra ses projets renversés?
Déjà il me met le pistolet sur la gorge. Il a corrompu nos gens. Nous sommes sans défense : en songeant à son audace et à sa cupidité, je le vois capable de se porter aux derniers excès, je tremble pour Jeanne.
— Je vous plains, ma chère dame, je vous plains, dit le notaire. Votre situation est vraiment pénible.
— Et si je venais à mourir, reprit la Macé, Jeanne se trouverait sans défense, hvrée aux entreprises d'un homme heiu'eux de la compromettre pour avoir sa fortune. Je ne puis le mettre à la porte.. .
— Je le comprends.
— Je crains sa vengeance.
— Sans doute ; mais bannissez vos craintes, je suis averti et si je ne puis confondre le roquin, du moins je mettrai Jeanne à l'abri de ses entreprises. M, le baron de Hautvilly, seigneur d'un rare bon sens, ne sera pas la dupe de cet af enturier, je conçois vos terreurs, j'approuve votre prudence ; je ne crois pas que votre santé soit aussi
compromise que vous le pensez, mais enfin pour répondre à vos inquiétudes, si vous veniez à mourir, je fermerais la maison et j'emmènerais Jeanne chez moi.
— Oh! merci, soupira la grand 'mère en tendant la main à M. Gosset. Votre bonté me fait un bien inexprimable, elle me rendrait la vie si c'était possible.
Après être demeurée un instant silencieuse, l'esprit perdu dans le rêve de l'avenir de sa petite-fille, la vieille dit encore :
— Ainsi, cher ami, le jour où je serai enterrée Jeanne ne rentrera dans cette maison que pour congédier les domestiques, enlever ce qu'elle a de plus précieux et vous suivra ensuite à Pont-Servan?
— Oui, c'est entendu ; je me charge encore de lui éviter tous les tracas d'un pareil jour, de parler à votre dom Ramire et de fermer tout. Veuillez le dire à Jeanne.
La grand'mèrele remercia de nouveau et il se disposa à partir. Jeanne vint le saluer, il l'embrassa et en s'éloignant avec elle lui recommanda de lui envoyer un messager si sa grand'mère allait plus mal.