‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 23 sur 100 · GUET-APENS · texte numérisé non relu

GUET-APENS

Dom Ramire ayant appris la visite du notaire, pensa que la vieille venait de faire son testament, ce qui le fit sourire.

« Il n'est pas en ma faveur, se dit-il, mais il en sera tout comme... qui aura la fille aura tout et dès ce soir si je le veux... qui m'en empêcherait?... Mon pauvre Norbert, ce petit événement renverserait toutes vos prétentions. »

A cette perspective, un rayon de joie traversa son esprit.

Il s'était déjà fait donner par Biaise et le jardinier la liste des bois, prés et champs qui composaient le domaine de Chennevières,avec la valeur approximative de chaque morceau de terre.

Il alluma sa pipe, s'étendit dans son fauteuil, tira la liste de son portefeuille, la relut, la récita à mi-voix comme pour mieux s'en pénétrer, appuyant sur les prix, puis faisant l'addition et se grisant du total.

Puis, cette première jouissance épuisée, il reprenait :

«Et maintenant, rargent,les valeurs, les bijoux!... Tout ce qui est déposé chez le tabellion ! Tout ce que je ne sais pas 1

« G Jeanne I Jeanne ! que je t'aime I

« Désormais plus d'aventures,plus de soucis. Je vais vivre en honnête père de famille et au lieu de périr en grève, je mourrai dans mon lit, entouré de mes enfants en pleurs.

« Pour vivre et finir dignement que faut-il? Posséder ce domaine.

«Et pour posséder ce domaine?

« Posséder Jeanne...

« J'ai pris dans ma vie des villas, des fermes des châteauxforts autrement difficiles. J'ai bravé de réels dangers, fait des tours à me rompre dix fois le corps pour enlever des femmes ou des filles moins belles.

« Pour posséder Jeanne je n'ai qu'à descendre quelques marches, tourner à droite suivre le couloir, ouvrir la deuxième porte : elle n'est fermée que lorsque la jeune fille se couche... Oui, tout à l'heure, je descendrai, j'irai chez elle, je me blottirai dans son cabinet de toilette. Elle viendra, mettra le verrou, se couchera, ,. alors pour elle, comme pour les autres, je sais.ce qui me reste à faire...

« Demain elle me boudera et rougira en me voyant et après-demain me demandera comment j"ai passé la nuit. »

Et le bandit riait...

n poursuivait ensuite sa rêverie:

< Je serai autorisé à congédier le jeune ÎSoxbert. Ce sera amusant.

«Bonne-maman pleurnichera un peu,pau\Te vieille !Pour\Ti qu'elle n'aille pae claquer avant que Jeanne et moi nous ayons échangé les anneaux !... . * Allons, achevons cette bouteille !

« Cn verre à la santé de grand'mère!

« Un verre à nos amours!... »

La bouteille achevée, il se rinça la bouche afin de ne pas puer le vin et descendit.

Il était près de dix heures. C'était le moment où d'habitude Jeanne regagnait sa chambre. Il aurait pu la rencontrer en chemin. Comme il l'avait prévu, la chambre n'était pas fermée et il se cacha dans le cabinet de toilette,derrière un porte-manteau chargé de vêtements.

Peu de temps après Jeanne entra chez elle accompagnée de sa servante Martine.

— Bonne-maman a toujours de mauvaises nuits, disait-elle. C'est surtout la nuit qu'elle a besoin de soins. Le jour elle paraît mieux portante qu'elle ne l'est en réalité.

— J'aurais pu coucher dans sa chambre, dit Martine.

— Mais je te connais, ma chère enfant, tu as un sommeil de plomb.

— Mademoiselle a déjà passé deux nuits blanches et paraît très fatiguée.

— Tant pis pour mademoiselle, fit Jeanne en riant. — Je vais faire ma toilette de nuit.

Elle plaça son flambeau devant une glace et arrangea sa coiffure sous on bonnet de linge.

— Mes pantoufles sont restées en bas, dit-elle. Les nuits sont froides ; ce qu'il me faut c'est une grande robe d'hiver... car je m'étendrai sur un matelas tout habillée, avec un édredon sur mes pieds. Prends donc ce flambeau, Martine, et éclaire-moL

Elle pénétra dans le cabinet de toilette, suivie de Martine.

Dom Ramire ne dut pas être à son aise.

Elle chercha, parmi les robes suspendues dans le cabinet et tout à coup :

— Ah ! la voilà!

Et enlevant la robe désirée mit à découvert qui vous savez.

n se tenait accroupi contre la muraille.

Tout d'abord, elle ne vit qu'une masse informe, et appela :

— Martine!

CeUe-ci approciia le flambeau et toutes deux n'eurent qu'un cri à la vue du personnage.

Moi, fllL lin inconnu.

[| n'y avait pas ;\ sft demander m qu'il faisait lîi. ~ Ln si.Tprise fui si grande qu'elle leur coupa la parole et lui-même demeura déconcerté et tout penaud.

— Oh ! monsieur I fit-elle.

Il tomba à genoux :

— Il faut me pardonner, Jeanne, car je vous aimC, dit-il. Klle se recula lentement, en silence, sans IC quitter des yeux-

— Allons nous-en, Martine, dit-elle d'une voix étouffée, cet homme me fait peur. 1 lio.-i se relir(''rent à pas lents d'abord, puis précipitamment, laissanX le coquin

« horiti;nx comme un renard qu'Une poule aurait pris ».

— i'asde chance I se dit-il, c'est un coup manqué, et Jl refaire.

LiV. 161. — Fav.'ird PiArcx, /;(litf.iirH

Jeanne recommanda le silence à Martine.

Elle ne voulait point alarmer sa grand'mère outre mesure et inutitement. Elle tremblait cependant en songeant à quel danger elle venait d'échapper.

Plusieurs jours se passèrent sans nouvel incident. La malade, sans souffrir, déclinait vers la mort.

A un certain âge les forces ont besoin d'être ménagées, une grande commotion suffit à les épuiser.

La grand'mère cependant avant de mourir eut encore la présence d'esprit nécessaire pour donner à fille un suprême avertissement à l'égard de don Ramire.

— Cet homme, lui dit-elle, est capable de tout pour s'emparer de ta fortune,, il ton, tera peut-être de te perdre près du baron et de son fils. Je vais te donner une arme contre lui, mais il ne faudra t'en servir qu'à la dernière extrémité et pour le livrer à la justice.

Cet homme ne s'appelle pas don Ramire ; ce nom appartenait à un malheureux gentilhomme espagnol qu'il a dépouillé. Son vrai nom est celui d'un brigand : il s'appelle Pi tard.

Et elle ajouta à cette révélation la petite histoire qu'elle avait contée au notaire Gosset et à laquelle Jeanne devait accorder une foi entière.

Ainsi s'expliquait pour eUe les terreurs de sa grand'mère et les propos étranges qu'elle avait proférés dans son délire.

« Don Ramire était un nommé Pétard que sa grand'mère et sa mère avaient connu alors qu'elles habitaient près de Paris, sur les terres de la duchesse du Maine. Ce Pitard avait de la fortune et l'avait dépensée follement en jouant le rôle d'homme de qualité et en fréquentant les seigneurs des environs. Enfin, après une vie de désordre, il s'était fait brigand, ce qui était arrivé jadis à plus d'un grand seigneur ruiné, et il avait dépouillé de son argent, de son nom et de son titre un gentilhomme espagnol nommé don Ramire.

« Grand'mère m'a-t-elle révélé tout? se demanda Jeanne après avoir mentalement reconstruit la biographie du coquin abrité sous son toit. Le voleur n'a-t-il pas été meurtrier? Ft s'il la faisait trembler, n'est-ce pas qu'il la menaçait de la tuer si elle ne lui donnait pas de l'argent?... C'était probable, car elle avait déjà payé pour lui de fortes notes à Pont-Servan.

« Mais pourquoi ne l' avait-elle point dénoncé et livré à la justice ? . . cw~v^$^;

« La crainte du scandale l'avait retenue sans doute,

« Il est toujours pénible, surtout pour une femme âgée, d'en venir à cette extrémité.

« Et comment les HautviUy auraient-ils interprété une semblable aventure?

« On rougit d'avoir fait de mauvaises connaissances et leur infamie projette toujours sur vous un reflet fâcheux.

« EUe garderait donc autant que possible le secret de sa grand'mère et ne ferait usage de l'arme qu'elle lui avait donnée que si elle y était absolument forcée. »

Telles étaient les réflexions de Jeanne pendant les longues nuits d'insomnie qu'elle | passa près de sa grand'mère. [

Elle fut une garde-malade attentive et zélée.

Lorsqu'elle reconnut qu'il n'y avait plus d'espoir de la sauver, elle envoya prévenir

le curé. La vieille ne le demandait pas, mais quel affreux scandale si elle était morte sans être munie des sacrements do l'Eglise. On ne plaisantait point sur cet article autrefois !

Pas de sacrements : pas de messe à l'église, pas de cérémonie, pas déplace dans la terre sainte, dont le curé seul avîiit la clef!...

Chacun se confessait autant qu'il le pouvait afin d'avoir double passeport pour l'âme et pour le corps ; autrement au diable l'âme et le pauvre corps sans âme, devenu bien inolTensif, était exclu de l'enclos ou de la communion des corps fidèles.

La vieille en avait gros à dire si elle veillait parler !...

On n'a jamais su ce qu'elle avait jaspiné au ratichon. Peut-être rien, peut-être des choses que nous ne pourrions raconter, mais l'important c'est qu'elle se mit en règle et sa fin fut édifiante.

Pendant une nuit encore, Jeanne veilla près d'elle. De temps en temps elle se soulevait de son coucher pour voir si elle n'avait besoin de rien.

Mais sans qu'elle la vît, la Mort était déjà entrée et déjà les membres de la vieille Macé se glaçaient à l'ombre de ses ailes.

Jeanne s'était assoupie, des soupirs rauques l'arraclièrent au sommeil ; elle écouta frémissante.

Sa grand'mère n'était plus.

l'enterrement et ce qui suivit.

Pendant cette longue agonie don Ramire n'avait pas reparu devant les dames de Ghennevières. L'aimable Fanchon et le vin de Bourgogne lui avaient tenu compagnie et l'avaient presque consolé de sa mésaventure.

La mort de * sa vieille amie » ne lui coûta point de larmes. Il se considérait comme son héritier. — « C'est un pas de plus vers le dénouement, » se disait-il.

Il avait déjà songé qu'il serait contraire aux convenances qu'il demeurât à Cbennevières après la mort- de la dame Macé, et il s'était demandé aussi quel serait le moment le plus propice au crime qu'il méditait ou la nuit des funérailles, ou plus tard lorsqu'après une absence de quelques jours il reviendrait présenter ses hommages à Vorpheline.

Tout en roulant ces pensées dans son esprit, il alla ofirir à Jeanne ses compliments de condoléance ; celle-ci lui fit un accueil glacial, mais il fut indulgent et mit celte froideur sur le compte de son chagrin. Dénué de sens moral, il no croyait pas qu'elle pût lui garder rancune de ce qu'il considérait comme une bagatelle.

Après l'avoir assuré de la part qu'il prenait à sa douleur, il ajouta :

— Je vais donc être obligé de me séparer de vous?...

Et attendit une réponse.

Mais Jeanne s'éloigna sans paraître faire attention à ce qu'il disait.

Il ne la revit plus jusqu'à renterrement. Ils évitaient l'un et l'autre de se rencontrer.

L'enterrement fut très beau, selon l'expression consacrée. Il y eut beaucoup de monde et dans le cortège on remarqua le baron de Hautvilly et son fils, le tabellion Gosset et plusieurs bourgeois notables de Pont-Servan .DonRamire y fut très remarqué, presque autant que Jeanne, d'une beauté touchante dans sa toilette de deuil.

A la fin de la cérémonie, son énergie l'abandonna; elle chancelait. Norbert s'en aperçut et en devint presque aussi pâle qu'elle. Mais le notaire lui offrit le bras et la réconforta de quelque bonne parole.

A partir de ce moment, il ne la quitta plus.

Ils rentrèrent ensemble à Chennevières où un repas était préparé pour tous ceux qui se trouvaient éloignés de chez eux: Jeanne s'excusa de n'en point faire les honneurs.

M. Gosset, qui était le notaire du baron, avait déjà informé celui-ci de son Intention — conforme au vœu de la défunte — de fermer la maison et d'emmener Jeanne chez lui. Norbert l'avait chaleureusement remercié et le baron l'avait approuvé. Cette retraite s'imposait, à moins qu'elle ne se retirât dans un couvent.

Pendant le dîner qui se prolongea assez tard comme tous les banquets à la campagne, Jeanne fit faire ses malles et les fit descendre dans la cour.

Elle paya ensuite ses domestiques, leuî^distribua les gratifications plus ou moins attendues et les congédia.

Enfin le repas terminé, elle descendit elle-même dans la salle à manger où ne restaient plus que M. Gosset et don Ramire.

— Don Ramire, lui dit-elle, je ne puis demeurer plus longtemps à Chennevières; je vais habiter chez M. Gosset, j'ai donc le regret de vous quitter.

— "Vous partez aujourd'hui ? fit dom Ramire avec surprise.

— A l'instant... c'est-à-dire, fit-elle en se reprenant, dès que vous aurez fait vousmême vos préparatifs de départ.

— Je vais les hâter, mademoiselle, répondit don Ramàre, plus vexé qu'il n'eût voulu le paraître. Recevez mes adieux. J'espère qu'ils ne seront pas éternels et que nous auroES encore l'occasion de nous revoir.

n tourna court au compliment, qui ressemblait à une menace, et s'éloigna pour appeler « ses domestiques ».

M. Gosset pendant ce temps, prit les clefs de différents meubles qui renfermaient du linge et des objets de prix, ferma l'appartement de la défunte, fit atteler sa carriole et charger les malles de l'orpheline.

Lorsque don Ramire fut descendu avec ses bagages, ceux-ci excédant la force d'un cheval, une partie en fut déposée provisoirement dans la remise, les derniers adieux s'échangèrent et M. Gosset reprit le chemin de la ville.

Don Ramire remarqua que ce dernier ne s'était point informé de l'endroit où il se rendrait et ne l'avait pas invité à le venir voir.

« Je suis joué » se dit-il.

Il se rendit à Port-Servan parce que cette petite ville était la plus proche, mais avec tertion de ne pas y prolonger son séjour. Il ne pouvait y résider sans être admis

chez le protecteur de Jeanne et cette faveur lui était refusée. Il désirait d'ailleurs rester en observation pendant un certain temps afin de dresser de nouvelles batteries et attendre une occasion favorable pour retomber sur la proie qui lui échappait.

Il ne renonçait pas à la succession de sa vieille amie, non plus qu'à [la jolie fille d« la Catherine et de l'Amiral.

« Tout cela me revient de droit, pensait-il, et tout cela me reviendra fatalement; [Jn moment viendra où le fruit mûr se détachera de la branche, où l'oiseau fasciné tombera dans la gueule du serpent.

Il ne passa donc qu'an jour ou deux à Pont-Servan et disparut.

Le notaire n'en entendit plus parler. Jeanne accueillie par la femme de celui-ci comme une grande fille sortie de pension et par les enfants comme une sœur, se consola et se rassura complètement.

D'accord avec le baron, quelques entrevues furent ménagées entre elle et Norbert. Elle avait achevé la conquête du baron. Elle était irrésistible. On ne pouvait la voir sans l'aimer.

Gosset qui remplissait les devoirs d'un tuteur reparla mariage et le baron l'écoula volontiers. Jeanne alla même passer plusieurs après-midi à Hautvilly et Norbert alla dîner souvent chez le notaire. Toute la contrée en causait et l'on était toujours sans nouvelles de don Ramire, qui doucement tombait en oubli.

Chez les bons bourgeois de la petite ville on se réjouissait de cette union où les préjugés nobiliaires s'effaçaient une fois de plus devant la beauté et le mérite. Chez les deux jeunes gens l'amour était devenu 'une passion ardente, dont on ne peut sans imprudence ou cruauté retarder la satisfaction légitime et u-n beau dimanche dans les églises de la seigneurie de Hautvilly les curés publièrent les bans.

On en connaît la formule :

« Si quelque fidèle connaît un empêchement à ce mariage il est prié de vouloii bien nous en informer incessamment. »

Comme le curé du petit village de Hautvilly venait de prononcer ces paroles, une voix s'éleva soudain parmi les fidèles restés debout, faute de places, à l'entrée de l'église.

— Moi! cria un inconnu.

Le curé stupéfait se tourna du côté d'oii partait celte réponse étrange 3t il distingua un personnage do haute taille mis avec élégance qui répéta:

— Moi !

— La personne qui vient de me répondre d'une façon aussi insolite, dit le curé, voudra bien venir me trouver à la sacristie après la messe.

Et il descendit de la chaire au miheu d'une émotion générale et indescriptible.

Un seul domestique du château assistait à la cérémonie.

La messe s'acheva sans autre incid«3nt, mais la curiosité des paysans était excitée au plus haut degré et tous surent bientôt que l'étranger se nommait don Ramire et était un ancien ami de défunte dame Macé. Généralement on pensa qu'il avait à faire valoir une ancienne promesse de mariage.

nEViaATIONS.

Don Ramire se rendit h la sacristie. Il était décidé à casser les vitres, comme l'on dit, à ne garder aucun ménagement. Il allait, prétendait-il, faire descendre Jeanne, la fille d'une prostituée et d'un bandit, dans la boue qui selon lui était son premier héritage, l'y rouler et la dégrader assez pour que personne n'osât la lui disputer. Il y avail dans cette action des risques personnels à courir; il était prêt à les affronter. Il jetterait le masque, il révélerait son passé, s'il le fallail, pour donner plus de poids à ses accusations.

Le prêtre, mal disposé à son égard, car il estimait les fiancés, lui dit tout d'abord d'un ton dur :

— N'êtes- vous pas, monsieur, un ancien ami de M™" Macé, il me semble vous avoir vu à son enterrement ?

— Oui, monsieur.

— Vous avez habité plusieurs semaines à Chennevières?

— Oui.

— Avez-vous eu à vous plaindre de la défunte?

— Du tout,

— Vous connaissez un empêchement au mariage de M"« Jeanne ? •— Oui, monsieur.

— Je vous écoute.

— J'ai vécu il y vingt ans dans la société de la dame Macé et de sa fille Catherine, la mère de Jeanne. Cette société était peu édifiante; on ne saurait même imaginer rien déplus criminel. Vous avez sans doute entendu parler du célèbre Cartouche?

— Oui.

— Vous savez que ce bandit fut pris pour la dernière fois à Bagneux, près de Paris. Entre ce village et la ville se trouvent des carrières. Cartouche y fut traqué et blessé dans sa fuite. Il se réfugia à Bagneux chez une voleuse de sa clique ; celle fille est la mère de Jeanne. Elle vivait avec sa mère dans une cabane située à l'entrée du Village et par conséquent isolée.

Cartouche avait dans sa ceinture et sa bourse de Tor et des diamants pour une somme considérable. La mère de l'a?? g'uiVZeuse ou voleuse, le devina, elle prépara au bandit blessé un bouillon d'onze heures, le dépouilla pendant son sommeil et courut à Paris le dénoncer à la police. Cartouche fut arrêté.

Un peu plus tard les deux femmes, dont la plus jeune avait vingt ans, quittèrent Bagneux et se trouvant riches, cherchèrent où jouir du fruit de leur infamie. Mais survint un troisième larron...

Des coupeurs de routes, voyant deux pauvresses qui ressemblaient fort à deux coquines et ayant besoin de femmes les emmenèrent dans leur repaire.

Elles eachèrent leur trésor, mais restèrent à la merci des brigands qui trouvèrent d'ailleurs chez elles la plus parfaite complaisance. Le butin des femmes s"augmenta des largesses des bandits et elles partagèrent le pain rouge de ceux-ci pendant plusieurs années.

Cette vie d'excès amena la mort de Catherine, mais auparavant elle avait donné le jour à une pauATepetite fille dont le père, un Anglais surnommé l'Amiral, venait d'être perdu.

La grand'mère après avoir déterré son trésor s'enfuif un jour avec l'enfant. Elle lui trouva un père, et un peu plus tard se procura pour elle-même un mari, brave paysan nommé Macé.

Enfin celui-ci étant mort, la mère Macé nettoyée, blanchie à fond, méconnaissable, acheta le domaine de Chennevières avec le produit de la prostitution, du vol, de la trahison et du meurtre. Voilà M. le curé ce que j'avais à vous raconter. J'ai compris que la famille de Hautvilly ne pouvait contracter alliance avec une famille de bandits et de prostituées et qu'il répugnerait à M.Norbert de Hautvilly de manger du pain rouge, — en d'autres termes, la dot ou le pain du sang.

Le curé était bouleversé par ce qu'il venait d'entendre. Il en éprouvait un sentiment d'horreur mêlé de crainte, car il se sentait en présence d'un coquin.

— Et sur quoi, lui demanda-t-il, appuyez-vouî vos dires?

— Sur la connaissance que j'en ai personnellement ayant vécu avec la mère et la grand'mère de Jeanne.

— Mais alors vous seriez vous-même?...

— Tout ce que vous voudrez, M. le curé; mais je ne veux pas reculer devant la vérité qui peut empêcher un grand malheur, et dussé-je y sacrifier la considération dont je jouis et qui m'est ch^re, je dis et je dirai ce que je sais. Si mon témoignage paraît insuffisant on pourra rechercher à Bagneux et à Paris, au Grand-Châtelet, les traces de la bande de Pitard, des individus mâles et femelles qui la composaient, on retrouvera ainsi la mère et la grand'mère de Jeanne et l'arrêt qui a frappé son père l'ex-matelot anglais surnommé l'Amiral et cent autres preuves. Il sera impossible de remonter à l'origine delà fortune de la femme Macé sans arriver à ses véritables

— Mademoiselle Jeanne ignore-t-elle ce que vous me dites de ses parents?

— Assurément.

— Vous n'avez rien à dire contre elle?

— Non. La vieille avait été seconde femme de chambre d'une grande dame et en avait acquis certains principes de bonne éducation.

— Pourquoi avait-elle quitté cette place?

— On l'avait chassée pour vol.

— Aucun autre sentiment que celui d'être utile ne vous guide dans votre déclaration?

— Non, monsieur.

— Vous ne seriez pas jaloux de M. Norbert ?

— Non assurément.

— Je vais répéter à MM. de Hautvilly ce que vous venez de me dire. Il est proba ble que M. le ba-.on voudra vous entendre vous-même ; vous vous tiendrez donc aujourd'hui au village à sa disposition, j'irai au château après les vêpres.

— Je resterai au village, répondit don Ramire jusqu'à demain matin.

— C'est bien, monsieur.

Le prêtre le salua de la main et don Ramire sortit de la sacristie.

Ce jour-là était jour de fête au château, Jeanne et le notaire Gossety étaient invités à dîner, après la messe dite à la chapelle.

L'après-midi on attela le carrosse où l'on pouvait tenir huit personnes et on alla se promener. On traversa le village à l'aller et au retour. En revenant, Jeanne, assise près d'une portière tressaillit tout à coup et pâlit.

Rien n'échappait à Norbet,

— Qu'a \ez-vous, lui demanda-t-il,

— Il m'a semblé, ré pondit- elle, apercevoir don Ramire.

— Ah !... Ce n'est pas possible. Depuis longtemps on ne sait ce qu'il est devenu. Lorsqu'ils rentrèrent au château le curé de Hauteville les attendait. On remarqua de

suite son air extraordinaire.

Il demanda à MM. de Hautville un entretien particulier.

Jeanne pressentit un malheur.

Ces trois hommes restèrent près d'une heure ensemble. Norbert dans un état indescriptible se sauva dans sa chambre pour sy livrer à sa douleur et ne reparut qu'à la fin de la journée, le visage défait, les paupières gonflées et rougies. Son père, profondément impressionné mais plus maître de lui-même, avaitreparu au salon en donnant au trouble qu'il ne pouvait tout à fait dissimuler une raison imaginée.

Il avait prié le curé la lui envoyer le « coquin » ainsi qu'il le qualifiait déjà.

Il l'attendait. .

Le notaire inquiet faisait son possible pour obtenir quelque éclaircissement. C'était pitié de songer qu'il faudrait aussi crever le cœur à ce brave homme,

Jeanne pensait à don Ramire.

Enfin le bandit arriva. Et de nouveau la jeune fille se trouva seule avec Gosset, — le baron s'esquiva.

Nous ferions bien de nous retirer, dit le notaire à Jeanne; je crains que nous les gênions,

— Moi, répondit cette dernière, je crains un malheur. En rentrant au château j'ai aperçu sur le chemin don Ramire.

— Mais que se passe-t-il donc? le baron crie et l'on dirait que l'on se dispute oij que l'on se bat...

Des pas retentirent sur les dalles de la cour; Jeanne courut ù la fenêtre, jeta ue cri et tomba évanouie.

Le notaire accouru ne vit rien. Il donna ses soins à la jeune fille»

— Voici ce qui s'était passé.

— Emmenez cet homme à la tour.

XVlî

Le baron avait questionné rapidement don Ilamire sur les points principaux de son accusation.

Tout en ajoutant foi à une histoire qui ne lui paraissait pas invraisemblable, il ne perdait pas de vue qu'il avait affaire à un coquin de la pire espèce. Quand il en eut terminé avec ce qui concernait la mère et la grand'mère de Jeanne, il se tourna brusquement.

Liv. 162. — Fayard Frères, éditeurs.

— Ainsi, lui dit -il, vous convenez que vous avez vécu en la compagnie de femmes qui appartenaient à des bandits.

— Oui.

— Vous convenez donc que vous avez été-bandit vous-mêmo?

— Je n'ai pas dit cela.

— Le nom que vous portez n'est pas le vôtre?

— Qui prétend cela?

— Moi. — Vous n'êtes pas Espagnol, vous n'en avez ni le type, ni l'accent. Don Ramire est un nom d'emprunt.

— J'ai mes titres.

— Sur vous ?

— Chez moi ; du moins à l'auberge où je suis descendu.

— Nous les examinerons.

— Vous? Pourquoi cela et de quel droit?

— Du droit de haute et basse justice que tout seigneur possède sur sa terre. Vous êtes un bandit déguisé.

— Ah! la reconnaissance est prompte chez vous et déjà la voilà qui parle pour le service que j'ai voulu vous rendre.

Le baron sonna son valet et lui dit quelques mots à roreille.

— Puisqu'il en est ainsi, M. le baron, n'espérez plus que je m'emploie jamais dans votre intérêt. Palsembleu ! Il faut être bon, mais ne pas être dupe.

Il se dirigea vers la porte.

— Un instant, fit le baron, en lui barrant le chemin, nous ne nous quitterons pas ainsi. Nous aurons bientôt à reprendre l'entretien que nous venons d'avoir. En attendant je vous garde.

— Que prétendez- vous? fit don Ramire.

Deux hommes, solides gaillards armés chacun d'une longue trique, apparurent derrière la baron,

— Emmenez cet homme à la tour, dit le baron.

— Qu'est-ce ? fit celui-ci, tirant son épée eu se reculant de trois pas. Celui qui me touche, je le tue 1

— Pas de folie ! répliqua le baron. Si vous blessez quelqu'un,je vous envoie de suite à la potence, sans autre forme de procès.

Le bras de don Ramire s'abaissa et se laissa désarmer.

— Ah ! je comprends, fit-il, vous m'enfermez pour étouffer l'affaire ; mais je ne vous crois pas encore capable de m'assassiner, je sortirai un jour de votre prison. La vérité un jour éclatera et je serai vengé.

En attendant les hommes du baron emmenèrent le gentilhomme de grand chemin et l'enfermèrent dans un cachot pratiqué dans le sous-sol de l'une des tours du château.

Cette prison où l'air et la lumière ne pénétraient que par un créneau traversé d'énormes barres de fer ne contenait ni table ni siège, et le lit y était remplacé par une botte de paille.

Le changement était brusque et cruel pour don Ramire qui, depuis longtemps était liabitué à l'existence la plus confortable. Son étonnement de se voir sous les verroux

était profond. On le lui eût prédit, il ne l'eût pas cru. Il se fut attendu plutôt à des remercirnents. Mais ces dernières paroles à M. de Hautvilly étaient d'un homme convaincu : « Je ne vous crois pas capable de m'assassiner, donc je sortirai un jour do votre prison. La vérité un jour éclatera et je serai vengé. »

« Il avait échappé à de plus grands dangers qu'à la justice d'un hobereau. »

Revenons au baron.

Après avoir coffré le bandit il avait pris à part le notaire pour lui dire que le nommé Ramire qui n'était qu'un aventurier avait l'ait scandale à la publication des bans et que pour cela il lavait mis en prison ; mais que ce coquin qui avait connu la dame Macé de longue date lui avait révélé sur elle et la mère de Jeanne des faits de la plus haute gravité et qu'il devait ajourner le mariage de Norbert en attendant qu'il eût pu contrôler les accusations portées par Ramire. « N'en dites rien à Jeanne, ajouta le baron ; la pauvre enfant est innocente et si nous devons renoncer à elle, vous userez de tous les ménagements pour la préparer à ce malheur.

Le notaire lui répondit :

— Je m'attendais depuis longtemps à ce qui vient d'arriver. Avant de mourir la mère de Jeanne m'avait fait appeler pour m'avertir que l'individu qu'elle avait reçu malgré elle se proposait d'user de chantage pour épouser Jeanne et semparer de sa fortune. Il l'en avait menacée. Elle avait connu cet individu lorsqu'elle habitait près de Paris avec sa fille. Celle-ci n'ayant pas d'enfant avait un mauvais ménage, son mari se livrait au libertinage et avait fait ainsi la connaissance de don Ramire également ruiné et perdu de débauches.

En retrouvant la dame Macé, sa première idée avait été de lui soutirer de l'argent, de l'intimider en la menaçant de l'attaquer dans son honneur et d'empêcher le mariage de sa fille. « La vieille dame termina en implorant ma protection pour Jeanne. »

La crédulité avec laquelle le baron avait accueilli les accusations de don Ramire fut quelque peu ébranlée par l'explication du notaire.

— S'il en est ainsi que vous le dites, tabelUon, répondit-il, tout serait sauf même l'honneur, cependant l'honneur est chose si délicate que l'ombre d'un soupçon ne peut même y être tolérée. Je vais faire une enquête sur le passé de la défunte et nous verrons.

Ces deux hommes se rencontraient dans les mêmes sentiments d'amitié et d'estime pour Jeanne et de plus le baron souffrait du désespoir de son fils.

Il ne crut pouvoir mieux faire pour faire diversion à sa douleur, l'éloigner momentanément de sa fiancée et l'édifier sur les propos de don Ramire que de le charger lui-même de l'enquèie en lui adjoignant son intendant, le sieur Estibal.

Dès le lendemain il leur donna donc mission de se rendre à Bagneux, à Sceaux et à l'aris poui- s'informer de la fortune et de la moralité des deux femmes chez lesqueUcs Cartouche avait été arrêté ; — de ce que ces femmes étaient devenues ; — s'il était vrai qu'elles avaient eu des relations avec la chque qui, après la mort de Cartouche, avait infesté les environs de Sceaux et le domaine de Chevrcuse ; — enfin retrouver les traces des deux femmes dont la plus jeune, Catherine, fut la mère de Jeanne et aurait eu pour amant un matelot anglais surnommé l'Amiral, mort en grève. Les deux femmes avaient dû être connues des fermiers ou fermières pillés ou mis à contribu

tion par les bandits. Le sigaalement de don Ramire ne fut point non plus oublié. Bien que cette tâche répugnât vivement à Norbert, cependant il l'accepta dans l'espoir de rapporter de bons renseignements et de déjouer la calomnie.

Il partit le lundi avec son intendant, jeune homme intelligent qui avait longtemps travaillé dans l'étude d'un procureur à Paris et était familiarisé avec les procédés judiciaires.

Ils voyageaient à cheval, accompagnés chacun d'un valet et tous quatre bien armés.

Leur absence ne devait point durer plus de quinze jours. Estibal fut d'avis de com. mencer ses recherches à Sceaux, la capitale du Maine auquel Bagneux appartenait.

Mais nous ne les accompagnerons point, de crainte de partager leurs fatigues.

Il y avait encore à Sceaux d'anciens agents de police et des vétérans de la maréchaussée qui s'étaient souvent battus avec la bande Pitard. Le nom de Ramire leur était inconnu, mais ils se souvenaient de l'Amiral qu'ils avaient blessé et fait prisonnier et aussi des deux femmes dont la plus jeune se nommait Gathin. Les traces de celleci avaient été perdues après la dispersion de la bande, mais leurs antécédents étaient connus de tout Bagneux, depuis l'arrestation de Cartouche qui avait fait grand bruit.

A Bagneux ils visitèrent la cabane de la vieille Macé, et d'autres renseignements corroborèrent ceux qu'ils avaient recueillis à Sceaux.

Au profond chagrin de Norbert les révélations de don Ramire se justifiaient.

La vénérable bonne femme de Ghennevières était une ancienne rouleuse de grands chemins, sa fille avait appartenu comme elle à la bande Pitard, elle était morte peu de temps après la naissance de son enfant.

De même qu'à Paris, dans toutes les fermes et les villas pillées ou rançonnées, on leur avait fait le même portrait des deux coquines de Bagneux, dont la jeune avait été anguilleuse dans la bande des Masques noirs.

Confus et navré Norbert regagna Hautvilly.

Il devait considérer son mariage comme rompu et il ne se sentait même plus l'énergie de supplier son père de lui laisser épouser Jeanne qu'il aimait toujours autant qu'autrefois et davantage peut-être.

A son retour, l'abattement de son visage parla tout d'abord pour lui,

— Je vois sur ton front, mon cher fils, dit le baron, que les renseignements ont été mauvais.

— Estibal vous en rendra compte, mon père, je n'en ai pas le courage. Et, accablé, il fut se mettre au ht.

Son père, après avoir entendu son intendant, écrivit au notaire.

« J'ai la douleur de vous apprendre, écrit-il, que les révélations de don Ramire se sont justifiées de tous points. Jeanne seule n'est coupable que du péché originel, mais rien ne saurait la laver de cette tache. Norbert est malade, je suis désolé. Faites votre possible pour amortir le coup qui frappe inévitablement la malheureuse Jeanne.

Quant à don Ramire, je le remettrai prochainement aux mains de la maréchaussée; c'est un ancien chef de brigands. »

Depuis le jour où elle avait entrevu don Ramire, Jeanne avait perdu sa confiance en l'avenir. Son esprit s'était assombri par degrés. Une invincible mélancolie s'était emparée d'elle et le tabellion, incertain lui-même, n'osait rappeler à elle l'espérance.

La lettre du baron lui imposa la mission la plus délicate et la plus cruelle : Préparer Jeanne à l'abandon de Norbert!..

Une occasion s'offrit.

La seconde publication des bans ne se fit pas.

Jeanne naturellement en fut étonnée.

— Comment M. le curé a-t-il pu m'oublier? demanda-t-elle.

— Je ne crois pas à un oubli, répondit Gosset; il y a une autre raison.

— Que dites- vous?

— Vous savez que Ramire est en prison au château?

— Oui.

— Vous savez que cet homme se venge en vous calomniant? Que peut-il dire? Pour moi, chère enfant, vous êtes au-dessus de toute calomnie, mais il n'en est pas de même du baron et de son fils. Je crois à de nouvelles hésitations du baron, résultat de quelque perfidie de don Ramire.

— Cet homme, dit Jeanne, est capable de tous les crimes. Il faisait peur à ma grand'mère et je dois vous dire aujourd'hui, ce qu'elle m'a dit de lui, avant de mourir :

— Cet homme, m'a-t-elle dit, veut t'épouser pour s'emparer de notre bien. Il se nomme Pitard. Le nom de don Ramire est celui d'un gentilhomme espagnol qu'il a volé et peut-être tué. S'il cherche à se venger de toi, fais-toi une arme de ce que je viens de f apprendre. » Eh bien, je demanderai à Norbert, quelle foi il peut ajouter SlUx propos d'un pareil misérable. Et puisque c'est un voleur, qu'on le livre à la gendarmerie et tout sera fini.

Le notaire aurait pu lui répliquer par leô résultats de l'enquête, mais ne le voulut pas ; la vérité était trop cruelle. Il approuva l'opinion de Jeanne et alla voir le baron. II lui rapporta ce que nous venons de dire.

— Ah ! fit Norbert, qui assistait à l'entretien, don Ramire c'est le fameux Pitard. Le nom n'a que trop de célébrité et pendant huit jours de la Bièvre à l'Yvette je n'ai entendu que ce nom-là. Pauvre Jeanne ! Est-il juste que le crime des parents retombe sur la tête des enfants?..

— 11 faut que cela soit juste, dit le baron, puisque dans le commencement du monde il en est ainsi.

— Luge d'une erreur ne saurait la rendre respectable. C'est un antique et barbare préjugé, voilà tout.

— Monsieur le philosophe, fit le baron avec ironie, je me dispense de discuter avec

129i CARTOUCHE

vous. En consentant à votre mariage avec cette jeune fille, je vous avais déjà fait le Bacrifice de plus d'une de ces idées anciennes que vous traitez de préjugés; ma faiblesse pour vous ne peut aller jusqu'à vous donner pour femme la fille d'un bandit pendu en Grève et d'une fille qui avait été de labande de Cartouche avant d'être de celle Pitard. C'est impossible! Consentiriez-vous à manger le pain du vol et de l'infamie?.. C'est pourtant le seul que puisse vous offrir en parLage cette malheureuse orpheline.

Norbert baissa la tête.

Que pouvait-il répondre?

Et le notaire n'osa insister ne trouvant à plaider aucune circonstance atténuante.

Jeanne était décidément abandonnée et lui seul lui gardait une amitié fidèle.

De retour chez lui, obligé de lui rendre réponse :

— Jeanne, lui dit-il, je fais appel à tout votre courage, mais il faut vous résigner à renoncer à Norbert. Vous n'avez pas cessé d'être aimée et estimée des Hautville, mais d'après les renseignements pris sur votre famille, celle-ci ne présente point au baron de Hautville des conditions d'honorabilité suffisantes. Renoncez; n'insistez pas, conservez votre dignité.

Jeanne paraissait très abattue.

— Je n'insisterai plus, dit-elle, mais quelle triste vie va remplacer celle que j'avais rêvée.

— Vous prendrez un autre mari.

Elle secoua le tête.

— Je vais rentrer à Cliennevières, dit-elle, mais que de mal j'aurai à étouffer mes souvenirs! Je le sens, ma vie est gâtée. L'abandon de Norbeit me condamne devant l'opinion pubUque et je serai trop heureuse si l'on n'imagine point cent fois pis que les méchmts propos de Ramire. Si je trouve un autre mari, je lui serai suspecte et bientôt il rougira d'avoir pris une jeune fille que le fils du seigneur a pubhquement rejetée. Et enfin peut-on aimer deux fois?..

Le lendemain elle fît ses malles et malgré les instances du notaire et de sa famille 5Ue retourna à Chennevières. Elle n'y retrouva que le jardinier et sa femme et elle pria cette dernière de lui procurer une servante.

Ce ne fut pas sans larmes qu'elle pénétra dans l'appartement de sa grand 'mère et reprit possession de sa chambre.

Il lui semblait que tout ce qui l'entourait se réveillait avec étonnement et tristesse et partout des objets insignifiants en apparence l'arrêtaient au passage pour lui briser le cœur sous les débris du passé.

A ces souffrances s'ajoutèrent les ennuyeuses préoccupations de sa sûreté. Si M. de Hautville ne livrait point don Ramire à la justice elle devait s'attendre à un retour offensif de ce bandit. U lui fallut se barricader chez elle.

Le notaire revint la voir.

n fut frappé de son dépérissement.

— J'ai iieau faire, lui dit-elle, je suis au miUeu de souvenirs qui me tuent. Chennevières n'a plis rien qui me plaise et si je veux me remettre je dois le quitter, au ly jins moins pour guelvi^ues années.

— Ou désirez-vous habiter? Chez nous ou près de nous, à la ville

— Non, mon ami, aux grands maux les grands remèdes : jo me retirerai pour quel- V^es années au couvent.

— Aux Ursulines ?

— Oui.

— Comme demoiselle pensionnaire.

— Certainement.

— Essayez. Vous n'en périrez pas et vous nous reviendrez quand le calme sera rendu à votre âme.

Norbert également était inconsolable mais il cédait aux révoltes de sa passion et ne songeait pas à se faire capucin. Jeanne était constamment présente à sa pensée. Son image l'obsédait comme une idée fixe. Il n'espérait plus l'avoir pour femme ; son père ne pouvait y consentir.

Alors que faire?

Il avait appris qu'elle avait quitté Pont-Servan. Comme autrefois sous prétexte de chasses il alla rôder autour de la maison. Mais les fenêtres, sauf une, en étaient fermées. Les domestiques n'étaient plus nombreux, il ne rencontra personne.

Il retourna plusieurs fois à Chennevières pour y guetter l'upparilion de Jeanne à sa fenêtre, sans autre but que le plaisir de la voir. Ce plaisir ne lui fut pas donné, mais un jour il fut aperçu par le jardinier, qu'il n'hésita point à aborder pour lui demander des nouvelles de Jeanne.

— Elle n'est plus ici, répondit le jardinier ; elle est partie, la maison est de nouveau formée, j'en suis le gardien.

— Et où est-eUe?

— 11 m'est défendu de le dire.

— Même à moi.

— A personne.

— Mais tu n'es pas le seul qui le saeho.

— 11 y a aussi M. Gosset.

— Il me le dira, lui.

— N'y comptez point, monsieur, sauf votre respect.

— Il faut que je le sache ; je suis trop inquiet, car je ne l'ai pas oubliée.

— Je vous croyais brouillés.

— Nous sommes séparés par des raisons politiques. Tu comprends ?

— Oui, monsieur.

— Des raisons politiques... Mais nous nous aimons toujours. Allons, dis-moi où elle est?

— Je ne le puis, monsieur Norbert.

— Je le demanderai à ta femme.

— Oh! si ma femme le savait tout le monde le saurait ?

— Celte pauvre Jeanne!

— Monsieur ça ne pouvait durer comme ça, W^* Jeanne dépérissait, pâlissait, venait à rien. Comme elle disait : « Ici rien ne peut me distraire de mes chagrins, au contraire tout me les rappelle. » Puis une demoiselle ne peut demeurer seule dans une grauùe maison; ce n'est pas convenable.

— Alors elle n'est pas seule? fit Norbert. Le jardinier sourit silencieusement.

Il en avait déjà dit trop, . .

— C'est toi, reprit-il, qui l'a conduite^-à i^acnemvelle demeure?

— Oui, monsimir, avec M. Gosset.

— Eh bien ! mon ami, j'approuve ta discrétion, mais elle devient inutile, je saurai avant, ce soir où est M"« Macé.

— Ne le dites pas à don Raraire, toujours, — sans vous commander.

— Ne craiDs rien, mon brave homme ; au revoir.

Norbert, en interrogeant quelques paysans, qui, avec leurs troupeaux, stationnèren t le long des chemins, finit par savoir la direction prise par Jeanne et devina qu'elle était réfugiée au couvent des Ursulines, à sept ou huit lieues de Hautvilly.

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