CONSOLATRICE
— Sur ces entrefaites et tandis que Norbert était à Chennevières, étaient arrivés à Hautvilly monsieur et madame de Beauval, seigneurs du voisinage.
On était au mois de septembre, à l'ouverture des grandes chasses. Chaque année, M. de Beauval venait se joindre aux chasseurs de Hautvilly ; cette fois il était accompagné de sa femme que la curiosité probablement avait attirée.
Norbert était avec de Beauval dans les termes d'une bonne camaraderie, il n'avait jamais été chez lui, et n'avait jamais vu M™" de Beauval.
Celle-ci produisit sur lui dès le premier jour une certaine impression. C'était une femme de trente ans, de tournure élégante, une brune de physionomie et de manières très séduisante. Ayant charge d'un mari lourdaud, ennuyeux, elle semblait attendre un amant. Le château de Hautvilly ne lui promettait point grandes distractions. Elle n'avait que peu de goût pour la vénerie, ne pouvait voir sans souffrir mettre bas un cerf ou un chevreuil, et préférait les chiens d'appartement aux chiens de meute. Du reste, montait bien à cheval et franchissait avec autant de grâce que de courage haies et fossés.
Tout d'abord elle sintéressa à Norbert. Un amoureux souffrant, il faudrait qu'il fût bien laid et bien sot pour ne pas occuper l'imagination d'une femme témoin de sa peine. Le premier mouvement de madame de Beauval en faveur de Norbert fût mêlé d'un peu de pitié et lui inspira le rôle délicat de consolatrice. A la première occasion elle se hasarda.
C'était en forêt, on chassait un cerf qui depuis plus de deux heures tenait meute et veneurs en haleine, Norbert et M""* Octavie de Beauval s'étaient laissé distancer de plus d'une lieue et d'un commun accord avaient mis leurs chevaux au pas. Ce drame cynégétique, toujours le même, commençait à les lasser. Encore une demi-heure poui-tant et les fanfares, des cors annonceraient le dénouement prévu, un malheureux cerf
— La piuie avait cessé, ils montèrent à cLevul.
aurait succombé sous les ruses et les efforts d'une vingtaine de chiens et d'une demidouzaine d'iiommes et de chevaux.
Octavie de Beauval rompit le silence, — sa supériorité de l'âge et sa qualité de femme mariée l'y autorisaient.
— Vous n'aimez pas beaucoup la chasse, monsieur Norbert? dit-elle.
— Non, madame, ce n'est pour moi qu'un prétexte à promenade'; — et vous, madame?
— J'aime la suivre de loin, au départ J'aime un temps de galop, puis je me repose de ma course. L'air matinal qui nous fouette le visage et gonde notre poitrine, la rapidité du cheval nous prêtent une animation délicieuse qui demande à être goûtée au pas, le long d'une de ces grandes allées, comme celle que nous suivons à cette heure.
LlY. 163. — Fayard Frères, éditeur».
— Vous aimez la campagne, madame.
— Je ne connais guère autre chose.
— La ville offre plus de distractions.
— Vous y plairiez-vous davantage ?
— lime semble.
— Le bonheur tient rarement à l'endroit que l'on habite. Les dispositions de notre âine font tout le mérite de ce qui nous entoure. Selon que nous sommes affligés ou joyeux, un pays nous apparaît ennuyeux ou agréable.
— Ce que vous dites, madame, est bien vrai. Il y a quelque temps, rien ne me semblait plus heureux que de vivre ici et maintenant...
— Je sais. Vous souffrez d'un mariage rompu... Mais moi qui suis mariée depuis dix ans, que dirais-je donc ? Ce que vous regrettez eût peut-être été le malheur de votre vie.
— Oh! madame!... On vous a parlé d'Elle?
— Non, si ce n'est que l'on m'a dit qu'elle a vingt ans et quelle est charmante.
— C'est la vérité, madame. Dans toute la baroûnie et au delà jamais on n'a vu une fille plus beEe et plus sage.
— Elle est orpheline?
— Oui.
— Elle vit seule.
— Sans doute.
— Tout près d'ici, je croi3.
— Je ne sais pas.
— Comment?
— Elle est partie.
— Ah!
— Depuis'quelques jours.
— Vous savez où elle est.
-- Je m'en doute, sans en être sûr.
— Mais puisque vous avez renoncé à elle. Il garda le silence.
Elle reprit :
— Je vous plains. Vous êtes jeune ; vous avez tout ce qu'une femme peut demander chez sou époux, vous méritiez d'être heureuse. Espérez. La vie est changeante. Croyezmoi, acceptez la destinée, c'est le seul moyen de la dominer. Ne vous laissez pas aller à des souvenirs et des regrets énervants. Cette union est brisée : N'essayez pas d'en rajuster les débris, si vous y réussissiez rien ne serait plus déplorable. Je vous parle avec l'expérience et la sympathie d'une femme qui a souffert.
— Vos paroles me font du bien, et je sens cependant que je ne puis être consolée.
— Nous verrons cela.
En cet instant les cors sonnèrent le cerf aux abois, le cinquième acte du drame.
— Rapprochons -nous, dit M"' de Beauval en mettant sa monture au petit galop. Que de choses dites en peu de temps et de paroles. Ils étaient partis du château
inconnus l'un do l'autre, étrangers, ils y rentraient sur le pied d'une amitié ébauchée
Au retour Norbert cherchait déjà à être aimable, par sentiment de réciprocité. Sa parole était plus animée, son regard plus vif et même parfois souriant. M"''' Oct&vie observait ce changement, non sans plaisir.
« Il se croit inconsolable », pensait-elle. La vie du château a des loisirs qui jadis étaient plus longs encore que de nos jours. Les seuls divertissements étaient la chasse, le jeu, les repas ; aujourd'liui on a en plus la musique, la comédie, les soirées auxquelles les moyens de communication modernes permettent de réunir des amis à vingt lieues à la ronde. On a le billard qui manquait à la plupart des petits châteaux A Hautvilly on n'avait point les ressources du château de Sceaux, par exemple et il fallait remplir les lieurcs. M'"^ deBeauval et le baron, lorsque le temps contrariait la chasse, avaient les cartes. Norbert n'aimait pas le jeu, ne louait pas eu place et devait s'occuper de M""* Oclavie.
Celle-ci — au bout de quelques jours — se dérobait aussi volontiers à la longueur interminable des festins.
Il arriva alors à M. de Beau val de s'apercevoir de l'absence de son épouse.
— Mais où est donc ma femme ?
— Baslh! elle est par là qui cause chiffons avec mon fils : Norbert a des goûts de femme.
— Mais elle manque aux convenances.
— Qu'importe entre vieux amis? reprenait le baron, qui n'eût pas été fâché qu'Octavie opérât une diversion au chagrin de son fils. — Les femmes ne savent ni manger ni boire. Retournons, croyez-moi, àceperdreau devenu trulfe, et à ce vieux chambertin et laissons les femmes causer ensemble.
— Vous avez reposé, cette nuit, disait Octavie à Norbert. Vos yeux ne sont plus cernés, vos joues reprennent leurs couleurs.
— Oui, jai dormi, répondait le jeune homme.. Et vous?
— Oh ! moi ! je passe la moitié de la nuit les yeux ouverts.
— Comment cela?
— aion mari ne veut pas faire lit à part et cependant au bout d'un certain tem.ps de mariage c'est plus commode et plus convenable. Nous n'avons plus grand'chose à nous dire la nuit. M. de Beauval dort huit heures de suite sans se réveiller, mais il ronfle et pendant une partie de la nuit me tient éveillce avec son insupportable musique.
— Vous pourriez lui en faire l'observation.
— Je l'ai fait, mais il prétend que c'est de l'enfantillage. Du reste à chaque ennui que j'éprouve, ou à chaque désir qui ne cadre pas avec ses goûts, c'est son mot:
— Quel enfantillage!...
« Voyons, monsieur Norbert, j'en appelle à votre jugement :
Lst-ce un enfantillage d'aimer un peu la toilette, quand on est jeune surtout ?
— Non, assurément, madame ; une femme qui n'aime pas la toilette est uns femme sans goût et même paresseuse.
— Est-ce un enfantillage de chercher à plaire?
— C'est un devoir, sans lequel la société deviendrait insupportable.
— Est-ce un enfantillage de chanter, de plaisauler pour se distraire? D'appeler les
musiciens ou les bateleurs quand il en passe? De danser quand on se .trouve quatre ?
— Mais j'adore le chant et vous devez avoir une très jolie voix. Vous seriez bien aimable de me chanter quelque romance.
— Pas maintenant.
— Quand vous le voudrez bien.
— Ce soir.
Eh bien, ce soir; je tiens votre promesse.
— Enfin, est-ce un enfantillage quand on se meurt d'ennui de regretter de n'avoir aucun plaisir ? C'est pourtant l'avis de mon mari.
— Il n'a pas été toujours ainsi.
— Toujours. Mon mari se lève avec l'aube, va voir ses terres, ou va à la chasse, et ne reparait qu'à midi. Après son dîner il fait sa sieste jusqu'à quatre heures. Alors il tire à l'arquebuse, ou fait une partie de boule ou de paume avec notre intendant ou revoit ses comptes jusqu'à sept heures.
Il dîne et commence sa digestion ; il sommeille, se couche et ronfle. — Pas de conversation. — Le roi mourrait, il ne m'en dirait rien.
— Vous n'avez pas d'enfant?
— J'en ai eu un, neuf mois après mon mariage... Il est mort... Les enfants ne sont pas comme la fortune, qui, dit-on, vient en dormant. — (Soupirant.) Et il y a des gens qui envient mon bonheur ! Qui me trouvent trop heureuse!...
— Moi je vous plains.
— N'est-ce pas?
Norbert lui prit la main et la serra.
— Mais cependant... Quel est le plus cruel ou d'être amoureux sans espoir, ou d'être sans amour ?
— Etre sans amour, c'est ne pas vivre, répondit Octavie. Qui n'a point connu l'amour n'a point vécu. — J'espère que vous ne traiterez pas ce propos d'enfantUlage, ajouta-t-elle avec un sourire.
— Non, ût Norbert, mais aussi, si vous saviez...
— Je n'en ai pas l'expérience, mais je le comprends. La douleur est aussi grande qu'aurait été le bonheur d'un amour favorisé. L'amour partagé voilà la fidélité suprême !... c'est un terrible lien que le mariage!...
EUe soupira et ses yeux se mouillèrent. Norbert le remarqua.
— Voilà votre gaieté partie et ma tristesse l'a glacée de son ombre.
— Me causer ainsi à cœur ouvert me fait du bien I Chez moi, je n'ai personne pour me comprendre.
— Comme moi. vous êtes la première personne à qui je puisse parler à'Elle. Et le poids que j'avais sur le cœur s'est allégé depuis que vous êtes ici. Mais vous...
— Oh! moi, ce que j'ai là (elle porta la main à son cœur) m'étoufTera un jour! Elle tira son mouchoir pour essuyer ses yeux et le laissa tomber.
Il s'empressa de le ramasser et elle fit le même mouvement. Leurs joues s'effleurèrent au passage. Il en éprouva un rapide vertige, mais le surmonta. Seulement, tenant le mouchoir, la fantaisie le prit de lui ea caresser les yeux et de le porter à ses lèvres avant de le lui rendre.
Comment auraient fini ces petits jeux !... Mais tout à coup à travers la pièce voisine le baron et son ami arrivèrent à grands bruits.
— Eh bien ! Monsieur Norbert, dit ce dernier, j'ai battu votre père en trois parties... Mais ma femme dcit vous ennuyer avec ces enfantillages I
l'équilibre rompo
Octavie prenait goût à son rôle de consolatrice. Depuis dix ans, la pauvre femme sevrée de caresses, de tendres paroles, n'avait été à pareil régal. Norbert trouvait doux d'être consolé. Us ne se quittaient plus et trouvaient les journées trop rapides.
L'existence qu'ils menaient favorisait aussi le penchant qui les portait l'un vers l'autre : les courses à travers bois, les repas de volailles, de venaison, arrosés de vins capiteux, échauffaient leur imagination,augmentaient la vivacité de leurs émotions, le feu de leur regard, la contagion de leurs désirs.
Le hasard mettait leur vertu à des épreuves fréquentes.
C'était lui qui lui tenait l'étrier, et qui la recevait lorsqu'elle descendait de cheval, mille incidents de promenades ou de petits services d'écuyer à amazone multipliaient les plus dangereux contacts.
Parfois dans l'ombre lorsqu'ils s'entretenaient à l'écart, leur voix s'amolUssait, faiblissait sous une émotion secrète et l'expression mourait sur leurs lèvres. Ils n'auraient pas osé se dire qu'ils s'aimaient, comme si d'une parole dépendait leur destinée, mais leur trouble les avait trahis cent fois dans les circonstances les nlus naturelles et les plus ordinaires.
Un jour, en forêt, ils s'étaient égarés loin de la chasse ; la pluie, un temps affreux les surprit. Norbert se souvint alors des ruines d'un antique ermitage des environs qui pouvaient leur servir d'abri.
Us étaient à plus d'une heure du château, ils s'y réfugièrent.
Norbert attacha les chevaux à l'entrée des ruines et malgré l'obscurité causée par les nuages, malgré les ronces et les pierres écroulées, parvint à frayera sa compagne un chemin jusqu'à un reste de toiture suffisant à les protéger de l'averse.
L'endroit n'était pas gai. Les rumeurs plaintives des ramures tourmentées par le vent, le clapottement monotone de l'eau qui dégouttait des ruines sur les dalles composaient une lamentable symphonie. Le refuge n'avait pas deux mètres d'étendue. Norbert plaça deux grosses pierres l'une à côté de l'autre, mais sans l'avoir calculé, ces deux sièges se trouvèrent si rapprochés qu'ils n'en formèrent qu'un. A peine assis près d'Octavie U dut la soutenir en l'attirant à lui.
Elle frissonna, de froid peut-être ; elle le dit du moins. Norbert, lui, ne tremblait pas, il brûlait; il n'avait d'ailleurs d'un saint que la niche. Il oubUait qu'eUe se nommait madame de Beauval et l'appelait Octavie.
' Dans le trouble qui s'était emparé d'eux, il était impossible que les lois de léquilibre fussent maintenues sur un siège aussi étroit que celui qu'Us occupaient.
L'équilibre se rompit et la morale le suivit dans sa chute. Le fait malheureuseraient n'est pas sans exemple. Nous le constatons, sans l'apprécier, ne voulant ni offenser la morale, ni jeter sur nos héros un mépris, ou un blâme trop sévère.
Ce que nous pouvons dire en faveur d'Octavie, c'est qu'en sortant des ruines de l'ermitage des larmes mouillèrent ses yeux.
— C'est de votre faute, Norbert, dit- elle avec une douceur triste,
— Je l'avoue, répondit celui-ci, et je prends tout sur moi. Je ne regrette qu'une chose, c'est d'avoir été si longtemps à vous prouver mon amour. Que de balles soirées qui auraient pu être plus heureuses ! Mais maintenant vous ne pouvez plus me di?simuler que vous m'aiinez.
La pluie avait cessé, ils remontèrent à cheval et en mettant au galop leurs montures furent de retour au château au moment de la curée. M. de Beauval avait mis bas un superbe dix-cors. Le piqueur coupa le pied droit de la bête et en lit hommage à la dame.
— Comme cela, pensa Norbert, rien de changé sur notre domaine, il n'y a pas un cerf de plus.
Quant au bois de l'animal, ce trophée appartenait de droit à M. de Beauval, moyennant un louis de pourboire.
Le repas qui suivit fut très gai: il eût été difficile de dire qui, de tous les convives, était le plus joyeux. Le baron de Haulvilly était enchanté de voir son fils reprendre goût à la vie et sa reconnaissance se faisait voir dans mille attentions aimables pour Octavie.
Le départ des deux époux avait été fixé à deux jours de là, il fut décidé qu'il serait retardé d'une semaine. Pour les deux coupables, cette prolongation de séjour était une faveur inespérée, cependant Norbert murmura tristement:
— Mes jours sont comptés!...
Et tandis que les plats du dessert se succédaient, il calcula avec son amie la distance de Beauval à Hautvilly et les occasions qui leur permettraient de se revoir.
Décidément, ils étaient l'un à l'autre avec une passion qui allait croître d'heure bU heure et Jeanne était oubliiic.