‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 25 sur 100 · UN QUE L ON OUBLIAIT · texte numérisé non relu

UN QUE L ON OUBLIAIT

Pendant ce temps, que devenait don Ramire oubUé dans sa prison

Elevait-il une araignée?

Apprivoisait-il des rats?

Aiguisait-il la pointe d'un clou pour percer une nmraille de dix pieds d'épaisseur? Ou méditait-il d'étrangler le domestique qui chaque jour venait lui apporter sa pitance de prisonnier? Enfin se résignait-il?

Rien de tout cela; il prenait son mal en patience, mais en cherchant le moyen de -e venger. Il n'avait rien perdu de son courage et ne croyait point que le baron voulût le

faire accrocher à ses fourches patibulaires comme il l'en avait menacé. Il ne le croyait point non plus capable de l'empoisonner, de le faire périr secrètement. Le baron, selon lui, craignait le scandale.

Je pourrais, se disait don Ramire, lui vendre mon silence, mais je préfère, tout gueux que je suis, la satisfaction de la vengeance. »

Au heu d'essayer d'étrangler son gcôher, — ce qui d'ailleurs n'eût pas été facile, car 11 avait des chaînes, — il le flattait, tâchait de le convaincre qu'il était honnête homme et victime d'une méprise parlant de ses châteaux, de sa fortune et arrivant à promettre sa protection au valet ignorant ei borné qui l'éeoutait bouche béante.

Puis, ayant jusqu'à un certain point capté la confiance de cet homme, il lui demandait des nouvelles du château. Que faisait M. Norbert? Était-il toujours obéissant à son père? Ces messieurs parlaient-ils quelquefois de la demoiselle de Chennevières? Et celle-ci, que devenait-elle?

Des résolutions du baronet de son fils, il ne pouvait apprendre grand'chose, ces messieurs n'ayant pas l'ha'ûitude des seigneurs de l'ancien théâtre de prendre leurs valets pour confidents. Mais il apprit que Jeanne avait quitté la seigneurie de Hautvilly et Pont-Servan, puis il fut instruit de l'arrivée de M. de Beauval et de sa femme pour prendre part aux grandes chasses d'automne. Il se fit décrire les deux personnages et renseigner sur leur caractère, leurs goûts, la façon dont ils passaient le temps. Sans y entendre malice, le valet lui disait que le seigneur était un bon convive et après la table n'aimait que la chasse et le jeu. Sa dame ne partageait point ses goûts et M. Norbert, qui détestait les cartes, lui tenait compagnie.

Don Ramire savait deviner à demi-mot et buvait ses commérages comme du pelil-lait.

Un jour, ce brave homme (il se nommait Nicloux) descendit dans son cachot, l'air bouleversé et les yeux rougis d'avoir pleuré.

— Tiens! fit don Ramire d'un ton d'intérêt, qu'as-tu donc, mon brate? Il t'est arrivé quelque malheur?

— Ah ! monsieur, vous l'avez deviné.

— Ça se voit sur ta figure.

— Approchez vous, monsieur, voilà votre soupe, votre pain et votre cidre ; c'est peut-être pour la dernière fois que je vous apporte à dîner.

— Que dis-tu? fit avec vivacité don Ramire devenu subitement inquiet.

— Pour sûr, notre seigneur va me prier de faire mes paquets. J'ai vu cela dans le regard qu'il m'a lancé.

— Mais enfin, mon brave...

— Figurez-vous, monsieur don Ramire, dit Nicloux en se frottant les yeux, que tout à l'heure j'étais en train de servira table; le maître d'hôtel m'avait chargé de porter un grand plat de ragoût de rognons de cerf dans sa sauce et garni de morilles ; c'était un grand plat creux et long, je le tenais à deux mains sous une serviette de peur de me brûler les doigts. Pour le placer, je devais passer derrière M. de Beauval; Je m'avançai quand tout à coup je vis— comme je vous vois, monsieur don Ramire —je vis... mais je le vois encore!... M. Norbert qui donnait un baiser dans l'oreille àM°'^de Beauval. En plein dans l'oreille!... Ahl... Interloqué, je m'arrêtai, fis un faux mouvement et versai la sauce brûlante du ragoût de cerf dans le cou de M. de Beauval... Au cri qu'U poussa

je m'en aperçus, mais il était trop tard... Je faillis lâcher tout. — Animal 1 brute sauvage! s'écria notre seigneur.

Je m'enfuis vers le maître d'hôtel en emportant le plat,tandis que M™' de Beau val, la serviette à la main, accourait au secours de son époux, devenu aussi rouge que j'étais blanc... i ,

Notre seigneur se leva aussi, mais à mon intention. Je savais où était sa cravache, je n'attendis pas qu'il me la demandât et je descendis me réfugier à roffîce. Oh! monsieur, quel coup!... Le pauvre seigneur a le dos brûlé... Pourvu qu'on ne me mette paa dans le petit cachot noir à côté du vôtre.

Don Ramire ne pouvait s'empêcher de rire et il sy fût abandonné Je grand cœur s'il n'avait été frappé de cette révélation grave: un baiser donné, en plein repas! 11 était à parier que la belle Octavie écoutait Norbert et ne se bornait pas à lui prêter l'oreille.

— Console-toi, mon cher Nicloux, dit don Ramire, cache-toi seulement jusqu'à demain soir et tout s'arrangera pour le mieux. Tu es un chançard.

— Moi, monsieur?

— Et si tu es adroit et veux suivre mon conseil, ta fortune est faite.

~ Oh ! par exemple, je crois que vous vous gaussez du pauvre Nicloux.

— Je ne me gausse point.

— Je serai bâtonné et chassé pour le moins.

— Tu seras pai'donné, et récompensé, Nicloux, mais c'est à moi que tu le devras.

— A vous, monsieur? Ce serait encore extraordinaire.

— Mais si j'obtiens pour toi grâce et récompense.que feras-tu pour moi?

— Ma foi, monsieur, tout ce que vous voudrez.

— Es-tu bon chrétien, Nicloux?

— Oui, monsieur, je m'en flatte.

Don Ramire tira de sa poche une petite croix d'argent qui avait appartenu au gentilhomme espagnol, et la présentant gravement au valet il lui dit:

— Jure, sur la croix et le salut de ton âme, que si tu obtiens ta grâce demain soir par le moyen que je t'indiquerai, tu selleras mon cheval dans la nuit qui suivras, tu le conduiras hors de la grille du château et tu me feras sortir de ma prison.

Nicloux à cette proposition ouvrit de grands yeux effarés.

— Oh! Oh! fit-il, ce que vous demandez là, monsieur don Ramire...

— C'est le paiement de ta grâce, répondit le prisonnier; la trouves-tu trop cherr Aimes-tu mieux la bastonnade ?

— Mais je pourrais bien l'avoir pour cela.

— Entre deux bastonnades, l'une certaine, l'autre peu probable, je dirai même impossible, — choisis.

Il hésitait toujours.

— Alors tu ne ferais donc rien pour moi si je te sauvais ? Tu n'es pas reconnaissant

— Mais si.

— Alors jure !

~- Mais que ferez-vous pour me faire obtenir ma grâce ?

— Je te le dirai après ton serment sur la croix et le salut de ton âme.

— Tu es un sot.

— C'est que une fois juré.

— 11 faudra tenir... ou ce sera le diable qui se chargera de toi Allons, lu sais ce

que j'exige?

— Oui.

Lui présentant le crucifix-:

— Jurel

— Votre cheval hors la grille... Mais c'est qu'elle est difficile à ouvrir la grille.

— Arrange-toi.

Il avança la main, la relira, l'avança de nouveau. 11 tremblait. Eniin prenant sa résolution :

— Je le jure, fit-il, sur le salut de mon âme !

Liv. |{)4- - Fayard Frj;es, (Mliteuf.

— Très bien, repartit don Ramire. Sois damné si tu manques à ton serment, moi je tiens ma promesse. Ecoute-moi d'abord et réponds en toute sincérité à mes questions :

— Avant de suiprendre ce baiser de. ton jeune maître,tu te doutais bien de quelque chose?

— Oui, les gens de la maison en jasaient, mais personne ne savait rien de certain. Quand on était derrière M. de Beauval on lui faisait des cornes.

— Pourrais-tu découvrir où les deux amants ont leurs rendez-vous?

— Partout,

— Oui, mais les plus privés, les plus intimes?

— Je ne sais rien de nuit, mais de jour et dans la soirée ils se visitent et passent Je la chambre de l'un dans celle de l'autre.

— Te chaigerais-tu de pénétrer leurs secrets.

— Non, cela ne doit pas se faire.

— Mais si cela devait se l'aire, t'en chargerais -tu?

— Je ne sais pas.

— Pour une récompense?

— Cela dépend.

— Sans doute ; cela dépend de la récompense, mais je parle de quelques jolies pièces do vingt-quatre livres en or?

— Dame ! vous m'en direz tant.

— Nous y sommes donc, fit don Ramire. Eh bien, mon cher Nicloux, tu vas donc te cacher d'abord pour laisser passer le plus fort de l'orage ; puis tu te glisseras près do M. de Beauval, tu lui diras: Monsieur, jai à vous faire une communication qui intéresse votre honneur et voire fortune, ayez la bonté de m'entendre en particulier.

Il te répondra: Viens dans ma chamlire, ou à tel endroit, à telle heure.

Tu iras.

Tu lui diras - je suis prêt à vous faire des révélations graves, mais assurez-moi d'abord qu'en vous rendant service je ne serai pas compromis et livré par vou^ à M. le baron, donnez-moi votre parole de gentilhomme que vous obtieudrez ma grâce de mon maître et que vous me récompenserez.

— Oh ! monsieur ! fit Nicloux effrayé.

— Ne crains rien ; sois hardi ; le secret que tu possèdes vaut de l'or . tires-en profit ou tu es un sot. Le bon seigneur te donnera sa parole et alors tu lui raconteras ce que tu m'as dit, ce que tu as vu et ce que tu soupçonnes. Il ne manquera pas de te demander le moyen de surprendre les coupables et tu t'empresseras de les lui procurer. La mine ainsi préparée tu reparaîtras au château. Tu te jetteras aux pieds du baron et M. de Beauval lui demandera ta grâce.

Libre enfin, tu songeras à moi ; tu selleras non point mon cheval qui ne vaut pas grand'chose, mais le meilleur de l'écurie et tu sais le reste, -— Mais quand la mine, comme vous dites, éclatera? demanda Nicloux.

— Si tu n'es pas soupçonné par tes maîtres, tu resteras à leur service ; et dans le cas contraire, Beauval te prendra chez lui pour s'assurer de ton silence.

— Oui, répondit Nicloux. Ma foi, monsieur, j6 crois que vous avez raison, il vaut mieux tuer le loup que d'être mangé par lui.

— IVïon ami, dit le bandit, c'est aussi ma manière de voir.

CARTOUCTTE 1307

TÎICIO.'Î

Nicloux donc, au lieu de rM»t'er u château, alla se cacher dans une prange en af tendant que la colère du baron se lui un i^eu calmée.

Pendant ce temps on donna à M. de Beauval les soins que réclamait son état.

L'infortuné avait de fortes brûlures et dut prendre le lit, ce qui porta Norbert à croire quil y avait un Dieu pour les amoureux.

Octavie entoura le cou et les épaules de son mari de compresses et de bandelettes avec un zèle conjugal fort édifiant. Le baron vint les rejoindre et sassit au chevet du blessé. On se raconta les maladresses les plus célèbres commises par les valets, en ce temps-là on n'avait ni la ressource des journaux ni celle du piano. Le baron promit de faire fustiger Nicloux d'importance. Il ne s'expliquait point sa sottise.

— Si je n'avais crié, disait de Beauval, tout le plat y eût passé, sauce et rognons. Le drôle l'eût fait exprès il n'eût pas si bien réussi.

— Je voulais l'interroger, reprit le baron, mais il se cache.

— Je vous soignerai, M. de Beauval, dit Octavie. M. le baron aura la bonté de me faire disposer quelques matelas dans votre chambre, car je pourrai d'ici à quelques jours partager votre lit.

— C'est inutile, dit le blessé, vous ne me gênerez pas, Octavie. Vous savez bien que la nuit je dors tout d'une pièce sans me retourner.

— Oui. mais je n'ai pas un sommeil aussi profond que le vôtre; je m'agite beaucoup la nuit et je pourrais vous réveiller quand le repos vous est si précieux.

— Rien de plus simple, dit le baron, que de dresser un second lit.

— Ou, fit observer Norbert, que madame couche dans la pièce voisine. En laissant la porte de communication ouverte les deux chambres n'en feront qu'une.

— C'est de l'enfantillage, reprenait le blessé.

La question delà chambre à deux lits et celle de la réunion des deux pièces furent discutées avec chaleur et la proposition de Norbert fut adoptée.

La journée et la nuit se passèrent sans incidents nouveaux.

Le lendemain Nicloux voulut sortir de sa cachette, mais un camarade lui fit une telle peinture de la colère du baron qu'il n'osa saventurer dehors, mais il avait seul les clefs de la tour où se trouvait la prison, et il oublia de les rendre !

Don Ramire commença à ressentir les effets ie la famine et au bout de vingt-quatre heures de .leîine se dit que Nicloux avait peut-être quitté le château avec les chefs, et qu il risquait de mourir de faim 11 plaça son escabeau sous le créneau qui donnait sur la cour et se prit à crier. Un domestique vint et écoulases réclamations, il lui répondit que son camarade était absent, mais qu'en attendant son retour il allait lui jeter du pain par le trou.

Il tint sa promesse et fit mieux encore, il alla visiter Nicloux pour lui demander les clefs.

— Je voudrais, lui dit ce dernier, pouvoir parler en particulier à M. de Beauval,je le prierais de me pardonner et d'obtenir ma grâce de notre seigneur. Mais il faut que je ne sois vu de personne, pas même de sa femme.

— Tu le peux, répondit le camarade, M. de Beauval garde le lit, au moment du dîner, il est seul. Dès que la cloche sonnera, entre hardiment, personne ne te dénoncera.

— Alors je puis garder la clef de la tour, dit Nicloux, parce qu'après cela je passerai à l'office et j'y prendrai quelque bon morceau pour mon pauvre prisonnier.

— Mais j'irai à ta place.

— Je veux lui faire mes excuses.

— Soit; puisque c'est ton idée.

Nicloux garda donc les clefs et à la cloche du repas du soir rentra au château et se glissa -comme un fantôme jusque dans la chambre de M. de Beauval. Du premier coup d'oeil il s'assura que le blessé était seul.

— Qui est là? fit celui-ci.

— Nicloux pour vous servir, seigneur.

— Comment! c'est toi, coquin?

Le valet tomba à genoux.

— Ne vous mettez pas en colère, mon bon seigneur, lui dit-il, je vous demande pardon à genoux et pour racheter ma faute je suis prêt à vous faire le sacri'ûce de ma vie.

— Et que veux-tu que je fasse de ta vie, animal ?

-- Eh bien, je puis vous offrir encore davantage, mais promettez-moi seulement d'obtenir ma grâce de M. le baron.

— Que signifie?

— Mon bon seigneur, vous êtes en ce moment menacé dans votre bonheur et votre honneur; seul j'en possède le secret, mais pour vous sauver il faut que vous me sauviez moi-même et que vous m'obteniez ma grâce de M. le baron.

— Que me chantes-tu là? mon honneur?... Un secret?... explique-toi, pendard, ou je te fais rouer de coups.

— C'est tout ce que vous me promettez pour le service que je vous offre, mon seigneur? J'en suis fâché, mais je ne serai pas roué de coups, je puis encore me sauver et je vous laisse. Adieu, seigneur.

Nicloux se releva de sa posture humiliée et gagna la porte.

— Eh ! eh ! où vas-tu?

— A la grâce de Dieu, seigneur ; si maigre qu'elle soit, elle vaudra mieux que la vôtre. — Ecoute; je te promets le pardon de ton maître, mai», dis-moi, en quoi mon honneur est-il menacé ?

— Votre honneur est compromis, j'offre de vous le prouver. Mais au pardon de mon maître n'ajouterez-vous pas une récompense.

— Mais j'ai toujours l'habitude de payer largement les services que l'on me rend. Parle,

CARTOUCHE 130.i

— Je risque ma vie, mon bon seigneur. Il faut vous armer de courage pour m'en tendre et ne pas céder à la fureur qui va s'emparor de vous, je le prévois.

— Oh} animal, que tu me fais languir !

— Votre impatience m'effraie, je redoute votre emportement qui me perdra «ans vous sauver; puis le temps presse, on va sortir de table.

— Mais parle, donc!

— Eh bien, seigneur, sachez que votre femme vous trompo.

— Ma femme?...

— Et comment le sais-tu?

— Hier matin, quand je servais à table, si je renversai le plat de ragoût, c'est par un effet de la surprise que me causa M. Norbert en embrassant votre femme.

— Tu l'as vu?

— Comme je vous vois.

— Et à qui l'as-tu dit ?

— Apersonne.

— Tu t'es trompé sans doute.

— S'il V ou le plaît à croire, mon seigneur.

— C'était un jeu, quelque enfantillage.

— M. Noi bert lui donna un baiser*dans roroillc.

— DansToreille?... Un baiser dans l'oreille... c'est pour rire. C'est une plaisanterie cela. Est-ce qu'on donne des baisers à cet endroit-là? Voyons, maroufle que tu es. as-tu jamais embrassé une femme dans l'ore il'e

— Non, mon seigneur, mais cependant...

— Cependant, quoi?... Il est permis de badiner surtout à table. Ma femme est jeune et Norbert un peu fou. C'était bien la peine de me brûler pour cela !... Et tu n'a jamais vu rien de plus grave entre eux ?

— Non, mon seigneur.

— Tu es un sot...

— Mon seigneur.

— Un drôle.

— Grand merci !

— Tu voulais sans douté m'exlorquer quelques écus et te sauver du bâton. Ne t'avise point de jamais souffler mot de pareilles sornettes 1

— Je prie mon seigneur d'excuser mon ignorance. Erreur n'est pas crime. Mais je vois que je n'aurai pas ma grâce et qu'il ne me reste qu'à chercher mon salut dans lafuite

— C'est, je crois, ce que tu as de mieux à faire, répondit de Beauval avec humeur, et laisse-moi tranquille.

Nicloux s'inclina profondément et gagna la porte.

« Rien de si entêté que les cocus, pensait-il. Il ne faut pas les contrarier. Il l'est, il veut l'être ; qu'il le soit. M. don Ramire, qui est si malin, ne connaît pas encore cette espèce de gens. Celui-ci a tout du cerf, même la sauce qui lui a servi de baptême et il se trouve très bien comme cela. Il y a des grâces d'état. Maintenant ne songeons plus qu'à notre sûreté. »

ON NE SEMB^RgUE PAS SANS BISCUIT

NiCiOiix n'avait plus qu'à quitter le château. Il gagna sans bruit le réfîuit où il couchait d'habitude, fit un petit paquet de ce qu'il avait de plus précieux et descendit dans la cour, sans avoir rencontré personne.

« Je n'oublierai pas mon prisonnier », se dit-il.

Et pénétrant dans 1 écurie, il sella les deux meilleurs chevaux : ceux de M. de Beauval, en se disant : — On ne doit pas voler son maître...

Avec les précautions d'usage en pareil cas, il les conduisit hors du château et les attacha à la grille.

Ayant ainsi tenu ses promesses à don Ramire, il se rendit auprès de lui. Le prisonnier l'attendait.

— C'est toi, Nicloux ? que se passe-t-il ? As-tu mis le feu aux poudres ?

— Impossible, monsieur.

— Comment, impossible ?

— J'ai fait tout ce que vous m'avez dit,mais les poudres n'ont pas pris feu pour cela

— Tu as dit à M. de Bcauval que Norbert embrassait sa femme?

— Oui, et il m'a répondu que j'étais un sot qui voyait du mal à un simple enfan lillaie.

— Je n'avais pas prévu le cas où nous aurions affaire à m\ cocu de cette espèce. 11 y a deux grandes espèces de cocus, celle des cocus par accident et celle des cocus par vocaiion. De Beauval appartient à cette dernière, je le vois.

— Oh ! certes, monsieur, il l'est et veut l'être et vous lui en montreriez le comment et le pourquoi qu'il en rlerait et le prendrait pour une plaisanterie.

— C'est un chasseur qui se plaît à l'ombre des bois.

— Oui, monsieur, j'ai donc été mal reçu quand je lui ai parlé d'obtenir ma grâce et il ne m'a pas pardonné sa brûlure. Alors j'ai sellé ses deux chevaux, les meilleurs de l'écurie et nous pouvons partir.

— Mais avons-nous des provisions de roule ?

— Qu'entend par là, monsieur ?

— De l'argent.

— Un grand seigneur comme monsieur doit avoir une bourse bien garnie.

— Ma fortune est en Espagne et nous sommes ici loin des Pyrénées. Mais il y a remède à cela. Toujours la Providence a placé le renié. le à côté du mal. Tout le monde dort au château?

— Tout le monde est au lit, répondit sagement Nicloux.

— Je ne connais pas les êtres. Où se trouve ce qu'on appelle le trésor 7

— Dans cette tour au-dessus de vous.

— Elle communique directement avec la chambre à coucher de M. de Hautvilly i

— Oui, monsieur.

— Quand on m'a introduit près de ton maître, j'ai remarqué que le premier étage était divisé en deux grands appartements, séparés par un large corridor ?

— Oui, monsieur. D'un côté, du vôtre, hal^iie M. le baron et de l'autre son ûls et maintenant M. et AP" de Beauval.

— Pour entrer chez ton maître ? demanda hardiment don Ramire?

— On; traverse le salon qui communique également avec la salle à manger et la chambre à coucher.

— Et son valet ?

— 11 couche au second et descend par un petit escalier.

— Alors le baron est seul de son côté ?

— Oui, monsieur.

— Magnifique !

— Comment, monsieur ?

— Superbe !... Nicloux, le baron ne te doit-il rien sur tes gages ?

— Si, monsieur, au moins douze écus. Mais j'aime mieux ne pas lui en parler.

— Eh bien, si tu as du cœur, comme je le suppose, tu vas te payer de tes mains.

— Oh! Oh! fit Nicloux, monsieur a, je crois, des idées un peu... Comment dirai-je?

— Mes idées sont excellentes. Nous avons le droit de nous venger du baron qui m'a emprisonné et veut te bâtonner. Nous allons nous en venger habilement, c'est-à-dire sans tuer personne et en nousempaiant de l'argent. As-tu une échelle?

— Oui, monsieur.

— Tu l'appliqueras à la fenêtre du baron.

— Oui, monsieur.

— As-tu des armes ?

— Il y en a au salon sur les murs.

— Bien. Il me faudrait aussi une corde souple et longue de deux ou trois pieds environ.

— J'en ai à l'écurie.

— Tu t'armeras pour notre défense commune et tu t'engages à m'obéir, sans hésitation?

— Oui monsieur,- mais encore voudrais-je savoir.

— Tu sauras l'événement quand nous serons à cheval. Allons, sortons de ce trou infect.

Peu après ce colloque, don Ramire et Nicloux, se munirent de la corde nécessaire et appliquèrent l'échelle.

Don Ramire monta le premier.

Il avait encore au doigt un diamant. Il s'en servit avec l'habileté d'un vitrier, puis, avec celle d'un voleur de profession, ouvrit la fenêtre.

Sans produire le moindre bruit, il pénétra dans la chambre du baron.

Niclou.v le suivait de près. Il cachait sa lanterne.

« Celte obscure clarté qui tombe des étoiles» leur permettait seule de distinguer le lit à baldaquin du baron.

Don Ramire donna tout bas ses instructions à Nicloux.

Celui-ci passa dans le salon et en revint bientôt avec des armes terribles, deux de ces dagues courtes qui servent à metlre bas un cerf ou un sanglier. II démasqua alors sa lanterne, la posa' sur un meuble en face du lit et remit une de ses dagues à don Ramire.

Le baron dormait d'un sommeil profond. Il était couché sur le dos, les bras hors des couvertures. Le bandit eût pu le tuer facilement. Autrefois il n'y eût pas manqué, mais le baron Pitard avait dégénéré en don Ramire.

Ce gentilhomme de grand chemin, pointant sa lame sous le sein gauche du baron l'appela doucement:

— Monsieur de Hautvilly, réveillez-vous, je vous prie.

— Hein?,.. Qu'est-ce? fit le baron entr'ouvrant les yeux et déjà inquiet.

— C'est moi, don Bamire, mon cher baron^ ■ .

Ce dernier se réveilla tout à fait. Il voulut se dresser sur son séant, mais la dague l'en empêcha.

— Misérable, s'écria-t-il, tu veux m'assassiner.

— Non; si vous criez, si vous résistez, vous êtes un homme mort, mais si vous êtes raisonnable je ne vous ferai aucun mal. Je ne suis [)as vindicatif.

— Alors que voulez-vous?

— Vous ne le devinez pas? Je veux votre argent, parbleu! Nous sommes ennemis, je l'exige comme indemnité de guerre.

— Eh bien, prenez ma bourse dans la poche droite de ma vesle.

— Je veux laisser votre bourse, mais donnez-moi la clef de votre coffre qui est dans la tour.

Cette demande parut bouleverser le baron.

— Ah! traître! fit-il, tu en demandes trop.

Et s'entourant la main du drap de lit, il saisit la lame., mais aussitôt il sentit dans les chairs le froid de l'acier et s'arrêta.

— A moi ! cria-t-il.

— Nicloux ! appela don Ramire.

— Nicloux lui passa une serviette roulée.

Il relira son arme et malgré la résistance désespérée du baron qui de nouveau cria: A moi!.. Au secours! il le bâillonna, puis aidé de Nicloux, lui lia les poignets.

— Cet irabécile-là, grommelait le bandit, il veut que je le tue.

Et comme il fallait, après les bras, lier les pieds, et que la victime se débattait énergiqucment, plus d'une fois don Ramire, à bout de patience, fut sur le point d'en finir d'un coup de dague.

Dans la lutte, il s"était jeté sur le lit et pesait de tout son poids sur le baron récalcitrant. Il s'aperçut alors qu'il l'avait fortement entamé de sa lame, et ouvrit la chemise déjà trempée de sang pour voir la blessure.

Heureuse inspiration !

Car il trouva ainsi une petite clef que M. de Hautvilly portait suspendue à son cou. il ne douta point que ce fût celle du coffre-fort.

— J'ai mon affaire, dit-il à Nicloux en coupant le cordon qui retenait la clef. Veille sur lui, tu m'en réponds sur la vie.

CARTOUGHK

Don Ramire pose la pointe d'une dague sur la poitrine de M. de Uaulvilly.

11 alluma une chandelle à la lanterne et pénétra dans la petite pièce de la tour où l'argent était déposé.

Le colïre, facile à reconnaître à sa forme massive et à son armature de cercles et de clous de cuivre, n'avaitqu'une serrure. Don Ramire l'ouvrit facilement, mais seselïorls pour lever le couvercle demeurèrent inutiles. Outre la serrure il y avait un secret.

Dépité, furieux, n'ayant aucun outil pour forcer le colTre, craignant que Norbeit n'eût été réveillé par les cris de son père, il retourna près du baron et dit à Nicloux :

— Enlevons-le et portons-le dans la tour, il y a un secret pour ouvrir le coffre, il faut qu'il me le donne ou je me fâche tout à fait.

Lorsqu'ils furent dans la tour, il dit ù M. de Ilautvilly :

— Baron, j'ai deux chevaux sellés dans lacour, je vais couper les jarrets aux autres

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et mettre le feu aux granges, aux écuries et aux quatre coins de votre appartement, ou vous allez m'ouvrir ce coffre. Je vous laisse la vie : vous devriez être touché d'un procédé si délicat. M'avez-vous compris ? Le baron répondit par un signe affirmatif.

— Voulez-vous m'ouvrir ce coffre?

Même réponse du patient qui tendit ses mains liées.

Don Ramire lui rendit la liberté de ses mains; M. de Hautvilly toucha une lête de clou qui fit jouer un ressort et leva le couvercle.

Une rangée de petits sacs rondelets apparut au fond du coffre, Don Ramire s'empressa d'en saisir deux etNlcloux se pencha pour suivre un si bel exemple; mais soudain, le baron se releva, malgré ses entraves, se débarrassa de son bâillon et se heurtant à la porte entr'ouverte, se reprit à crier...

Ce fut l'affaire d'une minute.

De ce coup, don Ramire fut exaspéré.

— Ah ! l'animal !... que je le tue.

Il empocha deux sacs, reprit sa dague, et en frappa le baron qui tomba le visage sur le parquet et bientôt baigné dans son sang, Nicloux les poches bourrées s'élança hors de la tour.

xxrv

L ALARMB

Les derniers cris poussés par M. de Hautvilly d'un éclat et d'une force désespérés avaient réveillé tout le château.

Son valet passa ses vêtements à la hâte et descendit.

M. de Beauval,qui ne dormait pas, se leva effrayé, se doutant d'un malheur.

Il mit ses culottes comme il put et sans prendre le temps de battre le briquet pour allumer une chandelle, il se dirigea vers la chambre de Norbert. Il traversa en partie cette pièce en se heurtant dans l'ombre à des chaises, à une table, en répétant d'une voix émue :

— Norbert! Norbert! Votre père, le baronj'avez-vous entendu? Levez-vous, corbœuf! 1 crie, il appelle !

Tout à coup ses bras tendus en avant saisissent une personne égarée comme lui, dans les ténèbres.

— Ah! vous voilà, mon ami ; très bien ; votre père... Mais il s'interrompt.

Il s'aperçoit qu'il s'est trompé.

— Ah 1 fait-il, que je suis bêle 1 mais ce n'est pas Norbert... C'est vous, Octavie?

— Sans doute, c'est moi,

— Que faites-vou? ici?

— Parbleu I Qu'y faites-vous vous-même ? j'ai entendu des cris affreux et je suis accourue comme une folle, sans seulement prendre le temps do m'habiller.

— Heureusement que nous sommes sans lumière ! Mais Norbert où est-il ?

— Il est sorti sans doute,

— Vous allez attrapper du mal.rentrez chez vous et mettez un jupon. —Voilà encore de vos enfantillages '....

Norbert, pendant ce temps, avait gagné la porte de son appartement et était allé frapper chez son père. Tout était fermé au verrou, il lui fallut attendre que le valet vînt lui ouvrir.

Ces allées et venues prirent peu de temps, mais assez cependant pour permettre à don Ramire et à son complice de descendre par la fenêtre, et de monter à cheval.

Ils navaient pu vider le coffre, mais ils avaient enlevé des sommes considérables.

Nous laissons à juger de la douleur de Norbert en relevant le baron évanoui par la perte du sang qui s'échappait de deux blessures.

Il le débarrassa de ses liens, puis, aidé du valet de chambre.le porta dans son lit.

M, de Beau val, pendant ce temps, était parvenuà s'orienter et à sortir de son appartement, après s'être perdu entre un jupon de sa femme et un habit de Norbert.

M. de Beauval, vieux chasseur, homme d'expérience, avait quelques connaissances médicales. Il eût été incapable de sonder une blessure, d'extraire une balle, mais il savait arrêter une hémorragie et opérer un premier pansement, donner enfin les soins qui permettent d'attendre l'arrivée d'un chirurgien.

Tandis qu'un domestique montait à cheval pour aller quérir celui-ci, M. de Beauval prodigua ses soins à son ami et tout d'abord le tira de sa syncope.

Le baron put dénoncer les coupables et raconter leiu* attentat et leur vol.

L'indignation des assistants ne saurait se dépeindre. La complicité de Nicloux parut monstrueuse, surtout chez les gens de service qui n'avaient jamais douté de sa fidélité. Sans lui cependant,, don Ramire fût resté en prison; il était le principal artisan des crimes de Hautvilly.

M. de Beauval eût pu à ce sujet fournir quelques explications, mais une fausse honte le retint.

Il apprit avec douleur que ses deux chevaux avaient été enlevés par les scélérats. Il devait les considérer comme perdus, ce qui lui causait plus de peine qu'il n'en laissait paraître. 11 regrettait amèrement d'avoir .prolongé son séjour que la maladie du baron allait rendre indispensable.

Il n'entrevoyait point sans une profonde mélancolie les jours où il allait être retenu du matin au soir au chevet du baron. Il conseilla à sa femme de rentrer sans lui au château de Beauval.

A cette proposition Octavie se récria avec l'émotion la plus tendre : Me séparer de vous, est-ce possible ? mais j'en perdrais l'appétit et le sommeil. Je respire où vous vivez et votre intérieur, si charmant quand vous y êtes, sans vous ne serait pour moi qu'une affreuse prison. Et vous ? vous,mon ami, qui êtes souffrant? Aurais-jel'liorrible courage do vous abandonner?

Elle demeura et le soir de ce jour elle appliqua un vaste cataplasme sur les épaules de son mari et lui fît boire une tisane de pavots.

Cette infusion n'était peut-être pas inutile, car l'insomnie nous dispose ordinaire ment à des imaginalions tristes et le brave seigneur aurait pu s'inquiéter des propos

que lui avait tenus Nicloux et de la rencontre de sa femme en chemise dans la chambre de Norbert, déplacement bizarre que l'émoi général pouvait seul expliquer.

Cependant le jeune de Hautvilly était furieux des exploits de don Ramire. La haine qu'il portait déjà à cet aventurier s'en était accrue et il était décidé à en purger le pays-

Dès qu'il fut rassuré sur la santé de son père, dont les blessures étaient plus effrayantes que graves, il se mit en campagne. La douce chaîne des bras d'Octavie ne put le retenir au château. Il se rendit à Chennevières, à Pont-Servan pour y recueillir des indices, dénoncer l'attentat et réclamer l'arrestation des coupables.

La maréchaussée de Pont-Servan protesta de son zèle et avertit les postes de toute la province.

Des paysans à quelques lieues de Hautvilly avaient rencontré les deux coupables

dans une auberge où ils faisaient chère-lie et avaient leurs chevaux dans la litière jusqu'au ventre.

Norbert était brave ; n'écoutant que sa colère et son indignation, il se mit à la poursuite des fugitifs sans prévenir personne de son dessein, se contentant de dire qu'il allait à Pont-Servan et ne serait peut-être de retour que le surlendemain.

Il fallait pour mieux suivre la direction qui lui avait été indiquée qu'il passât par Chennevières : malgré sa liaison nouvelle, il né pouvait revoir sans émotion ce nid de ses premières amours. La passion qu'avait éveillée chez luiOctavie était toute sensuelle et n'avait pas eu le temps de jeter de profondes racines. L'aspect de ce modeste domaine, où il avait cru trouver la compagne de sa vie, évoquait pour lui l'image de Jeanne, et les souvenirs abondaient en foule à chaque pas qu'il faisait vers la maison.

Il mit donc son cheval au pas et s'avança vers la cour, dont à sa grande surprise la porte était ouverte.

II entra et se vit au milieu de groupes de paysans et de citadins qui s'entretenaient d'un air affairé.

Plusieurs fenêtres étaient ouvertes.

Son cœur se serra; qu'était-il arrivé?...

Il allait s'informer quand il vit des hommes qui sortaient des meubles et les disposaient devant la maison-, il comprit qu'il s'agissait d'une vente. Il reconnut même plusieurs objets qui avaient appartenu à Jeanne...

Ces objets qui avaient pris part à sa vie, qu'elle avait maniés centfois.qu'elle aimait... ses objets sacrés... allaient être dispersés aux quatre coins du village, appartenir à de^ mains grossières... Il sentit des larmes mouiller ses yeux.

Sur ces entrefaites M™' Gosset,le notaire parut et vint à lui.

— Eh bien? lit-il au notaire.

— Nous vendons, répondit celui-ci.

— Ah 1 que t'est cruel !

— On vous a averti do la vente, monsieur de Hautvilly ?

— Non, monsieur, je passais de ce côté et ne m'attendais point à ce que je vois.

— Je vous ai cependant envoyé une affiche.

— Je ne l'ai pas vue et personne au château n'a pensé à la regarder.

— M. le baron ?

— Il va aussi bien que possible, mais il l'a échappé belle.

— Quel gredin funeste que ce prétendu seigneur espagnol! fit le notaire.

— Il est la cause de tous nos malheurs, dit Norbert. Mais je me charge de l'en punir! Le notaire secoua la têle.

— Les routes sont mal gardées, dit-il, les bois sont grands, la police est myope. Ce Ramire est, paraît-il, un bandit de profession. Par quelle fatalité est-il venu ici ! Ainsi, monsieur Norbert, vous n'êtes pas venu pour la vente ?

— Non, monsieur, je l'ignorais, mais pourquoi vendre ces meubles î

— Nous vendons tout.

— Que dites-vous ? Quoi ! La maison ? le domaine ?

— Oui, monsieur.

— Mais pourquoi donc ?

— Ah! pourquoi ! fit le notaire avec une expression de gravité douloureuse. Vous n'ignorez pas, monsieur Norbert, ce que l'on a dit de l'origine delà fortune de la défunte, M™' Macé? Vous en savez peut-être encore plus long que moi, puisque vous avez fait une enquête.

Norbert baissa les yeux.

— Jeanne n'a pas su tout, poursuivit le notaire, mais elle en a assez appris pour douter delà légitimité, de la pureté d'origine de cette fortune et elle y renonce... Elle fait vendre au profit des pauvres des deux villages Hautvilly et Chennovières et ne se réserve que la somme nécessaire pour entrer au couvent.

— Grand Dieu ! fit Norbert, voudrait -elle prendre le voile?

— C'est sa résolution.

— Quoi! si Jeune, si belle, elle s'enterrerait vivante, je ne la reverrais plus ?...

— Son testament est fait, répondit le notaire avec tristesse et j'en suis l'exécuteur. 3'ai essayé de combattre son dessein, je lui ofi'ris même de vivre chez moi avec la faible dot qu'elle apporte au couvent, nous l'aimons beaucoup... EUe a refusé, disant que désormais la lumière du jour lui était insupportable, qu'elle était morte au monde, que Dieu seul pouvait la consoler. Elle n'était point dévote et elle n'accomplit qu'un acte de désespoir.

Norbert demanda en tremblant :

— EUe ne vous a rien dit de moi ?

— Votre nom n'a pas été prononcé.

— Comment l'avez-vous vue ?

— Je l'ai fait demander à l'abbesse et une sœur l'a conduite au parloir. Lorsque je fus pour la quitter, la grille s'est un moment entr'ouverte et elle m'a remis ses pouvoirs.

— Croyez-vous qu'elle consentirait à me revoir ?

— Y songez-vous, fit le notaire avec reproche ; pourquoi renouveler inutilement sa douleur ? Elle a besoin de tout son courage et il ne lui est pas facile de vous oubher. Que pensez-vous lui dire ? Tout est fini entre vous.

— Non, tout n'est pas fini. Elle n'a encore pris aucun engagement.

— Mais le passé reste immuable 1 fit le notaire. Avez- vous la mémoire si courte.

monsieur ? Votre fiancée n'a-t-elle pas été répudiée par votre père et seigneur et par vous-même I laissez en paix, je vous en conjure, cette pauvre jeune fille ! La

religion est pour les infortunés le plus sacré des refuges, — c'est le dernier !... Pourquoi rouvrir une blessure que vous ne pouvez fermer?Je comprends, monsieur Norbert, que votre cœur parle encore pour elle, que vous désiriez la revoir, puisque moi j'ai pleuré en la quittant comme si je sortais du cimetière, mais je vous en conjure, pour elle, pour vous aussi, ne la revoyez pas et surtout n'essayez pas de rallumer une espérance impossible !

Norbert gardait le silence.

— Vous n'éiiez pas sorti du château dans ce dessein ? interrogea le notaire.

— Non, répondit Norbert, j'allais à la recherche des coquins qui ont manqué d'assassiner mon père.

— Vous vous êtes donné là. une noble fâche M. de Hautvilly, et je fais les vœux les plus ardents pour son succès. Seulement pardonnez-moi d'èlre prodigue de conseUs, c'est assez la manie des gens «Igés, n'oubliez pas que vous avez affaire au bandit le plus dangereux et, en songeant à votre père, n'exposez pas vos jours 1

Norbert tendit la main au notaire et tourna bride.

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