‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 26 sur 100 · JEANNE AU COUVENT · texte numérisé non relu

JEANNE AU COUVENT

L'ex-fiancé de Jeanne éprouva bien un moment d'indécision sur la direction qu'il dev.ait suivre el nous ne saurions s'il conduisait son cheval ou se laissait conduire. II pensait à Jeanne. Il se disait : Si je ne l'avais aimée, si je ne lui avais promis mariage ot ne m'étais fiancé à elle, eUe ne serait point si malheureuse. La diffamation de don Camire n'aurait point trouvé à mordre. Elle aurait chassé cet homme de chez elle; elle n'aurait point tremblé devant lui de la crainte de me perdre, elle n'aurait pas eu à rougir devant mon père et, ce qui est plus cruel encore — devant moi. J'ai été sans le vouloir un des instruments de son infortune.

Elle n'a point parlé de moi au notaire; elle veut m'oubher, mais je le sens par moimême, son être tout entier doit se révolter sous la violence qui lui est faite. Elle se sent descendre toute jeune dans la tombe. Combien elle doit souffrir!

Jeanne en effet ne s'était point résignée sans combats à se faire religieuse.

Le spectacle des victimes cloitrées qui l'entouraient l'y avait décidée.

Beaucoup de celles-ci n'étaient que des amoureuses désespérées. Elle les voyait aller et venir silencieuses sous les sombres arceaux du cloître, selon l'heure fixée par une règle immuable, ne vivant plus par eUes-mêmes, ni pour elles-mêmes, blanches et froides comme le marbre et comparables aux pièces mécaniques d'une horloge d'église. Elles aussi avaient rougi, tremblé, brûlé, aux accents d'une voix passionnée ; elles aussi avaient aimé el tout ce qui vibrait en elles s'était calmé, tout ce qui brûlait s'était éteint. Elles vivaient, mais l'amour s'était évaporé d'elles comme le parfum d'un flacon brisé. Leur nom même, celui dont les appelait leur mère, s'était effacé, et

avait 6A6 remplacé par un autre qui no leur servirait qu'à se réclamer et se faire connaître d'une vierge inconnue, après leur mort, au ciel. Elles n'étaient même pas les fantômes des belles qu'elles avaient été. Etaient-elles blondes, brunes, châtaines ou rousses? On ne le savait plus. Et toutes ses beautés, dont on s'enivre, devaient dépérir invisibles sous la robe conventuelle, comme sous un premier suairr.

Nulle plainte cependant ne s'élevait de cet intéressant troupeau et Ton eût dit que ces filles saintes avaient perdu le don des larmes, et si elles souffraient on ne le devinait que dans leur sourire.

Eh bien, Jeanne, en voyant vivre ces mortes, si je puis dire, avait envié leur sort. Elle encore échauffée du soleil des vivants, toute émue et palpitante, elle s'était invitée à leur tombe, elle s'était volontairement astreinte à leurs pratiques journalières, à leurs prières, à leurs méditations religieuses» à leurs privations de nourriture et de sommeil, afin de tuer la blonde et joyeuse Jeanne de Chennevières. Elle s'était abreuvée de tous les pavots et nénufars mystiques qui faisaient les nones si pâles et si froides.

Riais sa nature généreuse regimbait !

Souvent elle gémissait et les larmes... ces larmes que le couvent ne doit pas connaître, jaillissaient de ses yeux. Son cœur de vingt ans ne voulait pas mourir.

Bien mieux, les privations, le jeûne activaient chez elle l'imagination en augmentant la puissance de relief et de coloris.

L'influence de la vie ascétique, qui aux yeux clos des -ain ts enl'rouvreles perspectives du ciel, cette même règle chez la pauvre fille encore mondaine produisait un effet tout opposé et ouvrait à son esprit les perspectives de mille jouissances que jusque-là elle avait à peine devinées.

Oui, elle pressentait, elle voyait, tous les plaisirs que la jeunesse et l'amour lui avaient réservés.

A quoi hii servait pour son avancement d'user ses genoux sur les dalles, de ne boire que de l'eau, de ne manger que du pain et du sel ?

Si, dans ses longues insomnies, elle se défendait de prononcer le nom de Norbert, son image était sans cesse sous ses yeux et cette image empruntait, comme par reflet, les dispositions de son âme, elle semblait aflligée de son alTection, éclairée des mêmes désirs, ombrée des mômes regrets.

Que faire pour le fuu'?

Cent fois, avant de franchir la dernière marche, elle avait posé le pied sur l'étroit escalier qui conduisait à la cellule de l'abbesse et lorsqu'enQn elle se crut un jour assez forte et assez apaisée, pour aller s'agenouiller près do la supérieure et lui demander à être admise en qualité de novice, elle demeura quelque temps sans trouver de parole.

L'abbesse l'encouragea avec douceur.

Elle lui dit cnûn que le monde l'avait rejetée, que le monde avait été dur et injuste pour elle et qu'elle avait renoncé à lui.

— En quoi, mon enfant?

— En accusant manière, répondit Jeanne, que je n'ai pas connue et que je ne puis accuser, moi.

L'abbesse devina et ne demanda pas à Jeanne quelles fautes on reprochait à sa mère.

— Si votre mère a commis des fautes, reprit-elle, elle s'en est repentie sans doute

et Dieu aura pardonné. Vous, mon enfant, il faut pardonner au monde coupable d'injustice envers vous, et rentrer au milieu de lui pour y faire votre devoir.

— Ma mère, répondit Jeanne, j'ai prié, j'ai m.édité, j'ai suivi la règle de vos filles et je suis résolue à faire ici mon salut.

— Avant d'entrer au couvent, mon enfant, il faut être sûre de ne pouvoir faire son salut dans le monde.

— Oh! j'en suis bien sûre, ma mère.

L'abbesse eut un pâle sourire.

— Pourquoi? demanda-t-elle.

— Parce que dans le monde je ne pourrai jamais oublier celui qui m'a reniée. Et ellese prit à fondre en larmes.

— Pauvre enfant! Vous apportez à Dieu un cœur encore plein d'un amour mondain.

— Faut-il être guérie pour appeler le médecin? dit Jeanne. Où donc trouverai-je la guérison si ce n'est parmi vous?... Pour le fuir, je dois fuir tout ce qui peut mêle rappeler; tout : la maison où j'ai été élevée, la campagne que j'aimais, les hommes, ses semblables et ju qu'à la vue du ciel, où nos regards montaient ensemble. Nous allions nous unir, les bans étaient publiés quand un scélérat est venu m'empoisonner de son venin. « La fortune de ma mère, dit-il, le pain dont j'avais été nourrie étaient le fruit du crime... »

Alors le gentilhomme qui m'avait demandée en mariage, bien que je sois sans nais" sance, se retira de moi. La famille qui m'avait accueillie me repoussa, je m'éloignai la mort dans le cœur, le rouge au front. Je rentrai me cacher chez moi; mais le toit qui m'abritait, le lit qui me recevait, étaient du bien mal acquis ! Jusqu'aux souvenirs d'î ma grand'mèresi bonne et que j'aimais tant me devenaient douteux et pénibles... Et je ne pouvais plus penser à ma mère dont on m'avait appris à respecter la mémoire ; que devenir?...

— Je pensais à vous.

« Mon notaire y avait songé, comme moi, tant c'était chose naturelle.

« Sainte mère, me voici réfugiée à vos pieds, je n'ai plus de parents ni d'amis; je n'ai plus de pain, car je suis résolue à donner aux pauvres le bien que l'on me reproche. Près de vous, je n'aurai plus à rougir sous des affronts immérités et Dieu à qui je me donnerai ne me repoussera pas.

L'abbesse répondit :

— Vous êtes jeune, mon enfant, trop d'ardeur bouillonne encore dans vos veines Restez près de nous quelque temps ; attendez que votre douleur se calme. Ne précipitez point vos résolutions. Je réfléchirai et je prierez pour vous. — Allez.

Jeanne se retira, sinon entièrement satisfaite, du moins soulagée.

Plusieurs jours s'écoulèrent et sa résolution s'affermit.

Elle manda près d'elle M. Gosset, lui raconta ce que nous venons de rapporter et le pria de vendre son domaine en lui disant l'emploi qu'elle voulait faire du produit de la vente.

Elle ne voulait rien garder pour elle. Le notaire lui fit observer qu'elle avait besoin d'une petite dot pour entrer dans la communauté et s'efforça de combattre l'exagération de ses scrupules, sans la détourner du couvent. Il essaya aussi de sauver une

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— iNous vendon?, lYpondit le notaire.

part de l'héritage dans le cas à prévoir où elle ne pourrait persévérer dans sa vocation religieuse; mais sur ce point elle demeura inflexible, et il n'insista pas.

Ainsi qu'il l'avait dit au jeune de Ilautvilly, le nom de Norbert ne fut pas prononcé.

L'abbesse, prévenue de la visite du notaire, voulut le voir et elle s'entretint longtemps avec lui. Kl le déplora comme lui le malheur d'une fille d'un caractère si noble et d'un si bon cœur.

Jeanne se sentit encore plus forte après ses sacrifices : « Enfin!... » soupira-t-ello.

Elle pensa que Norbert en serait instruit et que le même curé qui avait entendu les accusations de don Ramire aurait à en parler en chaire.

« Et je serai bénie des pauvres, se dit-elle, après avoir été méprisée des seigneurs et l'on ne me reprochera plus le pain que je mange. »

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Elle se trouva aussi moralement plus libre pour penser à sa graud'mère et même à sa mère. — « Elles seront contente de moi », se disait-elle encore.

Elle ne doutait plus d'être admise au couvent, lorsque l'abbesse aurait connaissance des ordres donnés au notaire et s'attendait d'un moment à l'autre à être appelée par elle. Elle considérait la maison religieuse comme son séjour définitif. La vente de Chennevières et l'effet produit étaient sa dernière et unique préoccupation. C'était sa revanche et son triomphe. De ce coté, elle voyait juste, nous le savons déjà par rimpression que cette mise aux enchères avait produite sur Norbert.

« Après cet acte de suprême désintéressement que peut-on lui reprocher? se disait celui-ci. Les fautes de sa mère, les crimes mêmes sont rachetés, effacés. Elle est ^ ans tache.

« Quel parti dois-je prendre ?

a Rompre avec Octavie; — c'est fait. M'adresser à mon père et lui exposer ce qui se passe, puis armé de nouveau de son consentement, me rendre à l'abbaye ?

a Ce serait le plus sage. »

Il changea donc la direction de son cheval, mais à mesure qu'il se rapprochait de Uautvilly, il sentait en lui comme la protestation du sentiment d'un danger inconnu.

A mesure qu'il se rapprochait, Octavie reprenait son empire. Il craignait de la revoir et de subir l'attendrissement des adieux. Elle tenterait de le retenir et un temps j/récieux serait perdu.

11 s'arrêta et revint, non à sa première mais à sa seconde idée : celle de se rendre au couvent.

La journée était avancée et il ne pouvait compter y arriver que le lendemain. Il soupa et coucha à l'auberge. Là il apprit que donRamire et Nicloux, — selon le signalement qu'on lui en donna, — avaient également séjourné, mais il ne put savoir la direction qu'ils avaient prise. Les noms de Hautvilly et de Beauval avaient souvent été prononcés par eux. Ils avaient festiné joyeusement, et maître et valet, — ce qui avait été trouvé étrange, — étaient presque sur le pied de l'égalité

Norbert songea à ce qui serait arrivé s'il les avait rencontrés dans cette auberge. Certes il n'eût pas daigné croiser Tépée avec le bandit et il se fût borné à lui casser un membre afin de pouvoir le livrer à la maréchaussée, ainsi que le valet. Comme ces messieurs aimaient la bouteille et passaient de longues heures à table, comnif aussi don Ramire, à cause du Grand-Châtelet, — n'avait jamais aimé Paris, il était possible que Norbert les rencontrât sur son chemin.

Le lendemain il se remit en route pour l'abbaye.

Avec quelle émotion il agita la clochette placée à l'entrée de la maison.

Le visage d'une femme âgée se montra au grillage d'un judas pratiqué dans la grande porte ; c'était la sœur touricre qui lui demanda qui il était et ce qu'il désirait.

— Je suis, répondit-il, monsieur Norbert de Hautvilly, fils du baron votre voisin. Je viens demander à parler à mademoiselle Jeanne Macé qui habitait naguère la seigneurie de mon père. Veuillez transmettre ma demande à madame l'abbesse.

La sœur tourière le pria de prendre patience un instant et disparut.

La réponse se fit attendre assez longtemps. L'abbesse, avant de se prononcer, avait

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voulu consulter Jeanne et surfout la préparer à cette entrevue où Norbert probablement se proposait de la faire revenir sur ses dernières résolutions.

Elle désirait rester neutre entre le fils du baron et Jeanne,

Le premier mouvement de celle-ci fut celui d'un refus.

— Je n'ai pas pris ma résolulion à la légère, disait-elle. Ce que je juge bcîi à cet^e heure, ne saurait être mauvais demain. Je ne me suis pas séparée du monde sans peine; en écoutant M. de Hautvilly, je retourne sur mes pas, je remets yn discussion ce qui est décidé et je me prépare de nouvelles douleurs. Qu'on lui réponde que je renonce à le voir et que je n'appartiens plus au monde.

L'abbesse lui répondit :

— 11 est sage, ma fille, de se méfier de sa faiblesse ; mais avant de prononcer des vœux éternels il est prudent aussi de sonder ses forces, d'éprouver son courage, SI votre résolution de prendre le voile est si forte, d'où vient que vous n'osez la signifier vous-même à ce gentilhomme?

Jeanne s'inclina.

— Je suis prête, ma mère, dit-elle, à me rendre au parloir.

La tourière introduisit Norbert dans une pièce froide et sombre, dont Je seul meuble était un banc de chêne fixé à l'une des quatre murailles.

En face de ce banc la muraille opposée était percée de plusieurs petites fenêtres fermées par un grillage étroit, comme les mailles d'un filet.

Bientôt à l'une de ces fenêtres apparut la tache blanche d'un visage doM les traits demeuraient invisibles, et une voix douce lui dit :

— Vous avez demandé Jeanne Macé ; la voici.

11 va sans dire que Norbert avait composé et recompensé cent fois le discours qu'il devait tenir à Jeanne et imaginé le touchant dialogue qui devait s'établir entre elle et lui; il demeura tremblant, sans parole, sans idée, les yeux fixés sur la grille qui lui dérobait ses traits et ne lui laissait que l'ombre d'elle-même.

Elle attendait non moins émue sans doute.

— Je voulais vous revoir, Jeanne, dit-il, mais pourquoi cette grille? Vous n'êtes pas cloîtrée?

— J'ai accepté dans toute sa rigueur la règle du couvent.

— Vous êtes libre.

— Personne ne me relient ici, mais j'ai renoncé au monde.

— Vous n'êtes pas seule.

— Une religieuse m'accompagne.

— Combien il m'est pénible de vous revoir ainsi, alors que je reviens à vous.

— Je sens comme vous, M. de Hautvilly ce que celte entrevue a de cruel, mais je l'accepte comme une épreuve de ma vocation nouvelle. On ne peut triompher de soimême et du inonde sans combats. J'ai beaucoup pleuré et j'ai cessé de souffrir.

— Auriez-vous donc cessé d'aimer?

— Jeanne garda le silence. Il reprit :

— Vous ne sauriez le dire sans mensonge, Jeanne, et par ce que j'éprouve je sais ce qui se passe dans votre cœur.

— Mon cœur m'a trop trompée.monsieur de Hautvilly.pour que je l'écoute encore. Ma

raison m'a démontré que notre union était impossible et que vous aviez agi sagement en y renonçant.

— Mais l'obstacle qui s'élevait entre nous n'existe plus.

— Que voulez-vous dire?

— Je viens de Chennevières — j'yai vu M. Gosset, qui procédait à la vente des biens provenant de votre grand'mère et il m'a appris que vous renonciez à une fortune dont vous aviez le droit de jouir, mais dont l'origine avait paru suspecte. Selon votre désir elle doit être partagée entre les pauvres des villages de Hautvilly et de Chennevières^ C'est un acte de désintéressement admirable qui doit vous placer haut dans l'estime des plus honnêtes gens, et vous rend irréprochable. Par votre beauté, votre grâce, vous étiez digne d'être baronne, mais par votre désintéressement vous vous êtes anobhe et je serai honoré d'être votre époux. Croyez-moi, Jeanne, revenez à moi comme je reviens à vous et notre bonheur fera envie. Pourquoi étouffer votre jeunesse, votre beauté, sous les murs de cette abbaye plus froids que des pierres tombales. Pourquoi renoncer à la vie qui s'ouvre à vous si belle?... N'allez-vous pas, en vous cloîtrant, contre les desseins de Dieu? Vous a-t-il faite charmante et bonne pour l'ombre stérile d'un cloître?... Si vous saviez, Jeanne, comme vous serez aimée ? Par moi, par tous! Oh! ce que nous avions rêvé et comploté l'an dernier à Chennevières à côté de votre grand'maman, dans des chuchotements délicieux et sans fin, dans le bleu, vous savez le bleu ot. s'éteignait la vue de la grand'mère... Tout ce que nous avions imaginé, espéré pour remplir de bonheur un long avenir... tout cela, voyez-vous, Jeanne, ne sera rien, non rien auprès de ce que j'entrevois à votre retour à Hautvilly. Ecoutez-moi, laissez-vous fléchir, ne me laissez pas croire qu'en renonçant à moi vous voulez me punir. Sommes-nous depuis si longtemps séparés que nous ayons changé et ne nous retrouvons plus les mêmes?

« Sans cette grille maudite,j'ensuiscertain,Jeanne,je verrai» des larmes dans vos yeux.

— Je pleure, répondit Jeanne, oui, Norbert, mais ma résolution reste inébranlable; je pleure mon erreur d'il y a quelques mois, l'erreur encore chère de vous avoir aimé. Mais je vous le répète, Norbert, j'ai été profondément atteinte par le mépris subit que l'on a fait de moi. J'ai arraché la flèche, mais sa pointe est restée dans la plaie. Dieu seul pourra retirer ce reste de mondanité qui me rattache à vous. Mais ne croyez pas que je puisse retrouver l'illusion d'autrefois? Oh I non. Alors que je me croyais sans tache originelle et sans reproche et que je ne pensais pas que vous pouviez me reprocher ma mère... et le pain que j'ai mangé et que je me voyais aller toute blanche au prie-Dieu de l'éghse oîi l'on publiait nos bans?... C'est fini.

— Mais puisque les fautes de votre mère sont rachetées ? dit Norbert.

— Elles le sont, M. de Hautvilly, mais qui sait?...

— Que voulez-vous dire ?

— On pourra plus tard me les reprocher encore.

— Qui donc?

— Ah! que vous êtes cruel de m'obliger à le dire!... Vous, monsieur.

— Moi!

— Ne peut-il arriver que l'affection de 'mon mari se refroidisse, ou que même sans cela un dissentiment s'élevant entre lui et moi, il ne me rappelle ma naissance, ma

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mère coupable et jusqu'à cette grand'mère revenue au bien, ({u'il avait appris à estimer et dont jamais on n'arrachera de ma mémoire l'image vénérée.

— Est-ce donc sur des querelles imaginaires que vous appuyez vos refus?

— Eh bien! j'admets que ces querelles ne soient qu'imaginaires, M. de Hautvilly, mais la crainte naturelle que j'en ai ne sufTira-t-elle point à empoisonner ma vie? Lorsque je me croyais de famille honorable, j'étais déjà de trop basse condition pour VOUS; aujourd'hui, c'est pis encore.

— Je le reconnais maintenant, Jeanne, dit Norbert d'un ton de découragement, vous ne m'avez jamais aimé comme je vous aimais: autrement vous ne raisonneriez pas aussi froidement.

— Jl était de bonne foi en parlant ainsi; il oubhait dans le moment ses relations avec Octavie. Il semblait qu'elle n'eût jamais existé pour lui.

— Moi, continua-t-il, je vous aime avec passion, Jeanne. Ni vos raisons, ni vosjefus n'y ferait rien. Du premier jour où je vous vis jusqu'à cette heure, vous avez été ma femme; et rien ne peut rompre le lien qui m'unit à vous, rien ne peut nous séparer. Je vous aime et je vous veux. Vous sortirez d'ici pour rentrer à Hautvilly.

— Quoi, monsieur, malgré moi?

— Malgré Dieu!...

— 11 y eut comme un frémissement de terreur derrière la grille du parloir. Jeanne, dont les yeux s'étaient mouillés et qui durant cet entretien avait fait appel à

tant de courage, fut blessée de celte violence.

— Adieu, M. Norbert, dit-elle ; encore une fois, je vous en supplie, oubliez-moi. Adieu.

Leblanc fantôme qui remplissait le cadre de la fenêtre grillée s'éloigna et disparut,le volet intérieur se ferma devant Norbert tremblant et désolé.

Un instant après une nonne entra dans la salle pour reconduire le visiteur à la porte du couvent,

Norbert eut un instant la folle pensée de se jeter aux pieds de cette nonne, de la supplier d'intercéder pour lui, mais la physionomie rigide de la religieuse le déconcerta. Autant valait s'adresser à un marbre. Il ne devait plus compter que sur lui-même.

Il suivit la nonne en silence et sortit de l'abbaye, vaincu mais non découragé.

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