CE QUI SE PASSAIT A HAUTVILLY
Norbert n'avait osé lui apprendre les hauts faits ae don Ramire, il avait craint qu'elle n'y vît pour elle un nouveau sujet d'humiliation. Le nom seul de ce misérable pouvait amener la rougeur à son front. 11 avait également évité de lui parler de son père et le hasard qui a souvent sa part dans les entretiens les plus sérieux n'avait pas offert à Jeanne l'à-propos de celte question si naturelle : -'"•;■
— La démarche que vous faites a-t-elle l'assentiment de M. de Hautvilly ?...
11 lui était facile de sortir du couvent, mais quel accueil l'attendait au château ?
Il n'en avait pas été question.
En revenant du parloir Jeanne désira parler à l'abbesse et ce fut la première chose que celle-ci lui demanda. Elle n'y avait pas songé et s'étonna à son tour du silence de Norbert à ce sujet.
— Attendez le père, dit l'abbesse.
— Je n'attendrai plus personne, répondit Jeanne.
Norbert descendit la colline de l'abbaye au pstit pas de son cheval, songeant à ce qui lui restait à faire. Un petit village était au bas du monticule et comme les religieuses ne donnent l'hospitalité qu'aux personnes de leur sexe, il y avait une auberge. Norbert y mit son cheval et y demanda à dîner.
Sa pensée se disputait à deux courants contraires.
L'un l'emportait vers les moyens violents, l'autre vers les procédés pacifiques.
Le premier, le plus hasardeux, tenant peu de compte de l'opinion et de l'autorité paternelle ; le second tout au contraire.
Allait- il agir de ruse, surprendre Jeanne par quelque stratagème, l'enlever et après avoir fait à son père des sommations respectueuses, s'il ne réunissait qu'à l'irriter, se retirer à la ville et y vivre d'emprunts avec sa maîtresse jusqu'à ce que son père consentît à recevoir la nouvelle baronne de Hautvilly?...
Dans l'intervalle un moine, un ermite même pouvait les marier. Il était fils unique, le baron l'aimait et ne détes"tait point Jeanne. Las d'être seul, il les appellerait à lui.
Quant à Jeanne, il ne doutait point de réveiller en elle l'amour d'autrefois, il était prêt à tout sacrifier pour elle et la violence de sa passion achèverait de vaincre sa résistance.
Tel était son premier dessein.
Le second était de rentrer immédiatement à Hautvilly, de rompre avec Octavie et de raconter tout au baron.
Il attendrait avec une soumission respectueuse la réponse de son père et seigneur.
Si elle n'était point favorable, il lui demanderait la permission de lui soumettre quelques objections.
Celles-ci ne produisant point d'effet, il prierait, supplierait, plaiderait et enfin si le baron demeurait inébranlable il prendrait à loisir ses mesures pour faire un cour» de tête.
Il ne pensait point que son père en voulût à Jeanne d'avoir été la cause involontaire de sa funeste rencontre avec don Ramire, Tout le monde peut avoir de mauvaises connaissances ; elle ne lui avait pas recommandé ce bandit: — Nicloux était le plus coupable.
Tandis que l'esprit de Norbert flotte entre ces deux résolutions, voyons ce qui se passait au château de Hautvilly. La tristesse la plus noire, la plus acre, comjjarable à la fumée d'une usine, avait succédé aux chasses et aux festins. Plus de fanfares, plus de chants, plus de rires entrecoupés des joyeux tintements du cristal.
M. de Beauval était en pleine guérison, maislebaron gardait toujours le lit. Octavie, après avoir fait beaucoup de bandes de toile et de charpie, demeurait désœuvrée songeant à Norbert avec un étonnement mêlé d'amerlume.
Cette ardeur emportée à tout quitter pour poursuivre deux coquins lui semblait
bizarre. C'était à la fois une sollise, car un gentilhomme doit laisser pareille besogne à la maréchaiisscCj et un manque de courtoisie à son égard.
«. Je ne lui avais pas demandé leur peau, se disait-elle; comment! au moment le plus intime, il me quitte brusquement et sans compter les jours et les nuits se met à chevaucher par val et par monts? « A quoi attribuer cette folie soudaine? A-t-il voulu « me fuir et rompre avec moi? Mes derniers souvenirs rendent cette supposition « invraisemblahlo. »
M. de Beauval trouvait les repas Irop courts et les heures intermédiaires trop longues. De temps en temps il proniit l'air, faisait de l'appétit, mais le cheval du baron ne lui convenait pas, il regrettait le sien dont ce gueux de Nicloux avait su apprécier le
mérite.
Sa femme ne connaissait aucun jeu de cartes. La lecture lui faisait mal à la tête, lui causait des éblouisseraents; il ne lisait jamais. Il rôdait dans le château, venait causer avec le baron ; mais le blessé ne pouvait parler sans fatigue et lui, sauf deux ou trois histoires de chasse qu'il racontait tous les ans, ne savait que dire. Il attendait avec une vive impatience le retour de Norbert aûn de pouvoir prendre congé, et pas plus que sa femme ne s'expliquait son absence.
Lorsqu'il se rappelait les calomnies de Nicloux il haussait les épaules.
« Hein, quel amoureux qui laissait là sa l>ene pour courir après les voleurs ?.... » Heureusement, se disait-il, je ne suis pas jaloux, de pareils soupçons seraient de l'enfantillage. »
Enfin le baron aux souffrances de ses blessures ajoutait celle de la plus vive impatience. L'absence de son fils l'inquiétait.
Il le savait brave, mais hasardeux et don Ramire était un ennemi redoutable. 11 déplorait comme ses amis qu'il se fût fait l'auxiliaire de la maréchaussée; cette besogne était indigne de lui, mais surtout, sans en rien dire, il tremblait pour sa vie. 11 était bien loin de supposer que Norbert était allé frapner au couvent!..
11 le croyait guéri et s'en félicitait.
Cependant, malade et sans famille il entrevoyait des jours tristes pour sa vieillesse.
Il eût bien voulu voir son fils marié.
Une jeune femme, plus tard de petiU enfants auraient apporté une animation chaude, dans son intérieur vide et parfois glacé.
Quant au bandit et au valet son complice, il s'en souciait peu. 11 n'espérait rattraper ni son argent ni les chevaux de M, de Beauval.
— Mon cher ami, disait-il à ce dernier, si Norbert, par impossible, parvient à rejoindre nos voleurs, il vous ramènera vos chevaux, mais n'attendez pas sou retour àHautvilly, vous devez périr d'ennui chez moi, retournez à Beauval, je vous en prie.
Beauval eût volontiers profité de cette invitation, mais sa femme le retenait.
— J'attendrai encore quelques jours, répondait -D, je veux vous voir sur pied. Sur ces entrefaites arriva le notaire très tourmenté au sujet de Jeanne.
Il avait appris par Norbert l'attentat de don Ramire et venait s'informer de la santé du baron.
— Vous avez donc vu mon fils? Où cela? Où est-il?
— J'ai rencontré M. Norbert à Chenuevières mis eu vente, meubles et immeuble.
— Comment cela?
Lenotaire exposa alors la résolution de la demoiselle Macé. Le domaine étaitvendu- Le produit de la vente, défalcation faite des frais et d'une petite somme nécessaire à Jeanne pour entrer comme religieuse à l'abbaye, devait être partagé entre les pauvres des deux villages, Chennevières et Hautvilly.
Le baron fut fort étonné et paya son tribut d'admiration à la générosité et à la délicatesse de Jeanne.
— Jésus-Christ, son nouvel époux, se montrera satisfait de son sacrifice et elle marcherait à l'autel comme l'agneau sans tache.
Le baron ne put s'empêcher de faire l'éloge de la jeune fille, ce qui réjouit le bon notaire. — Voilà sa pupille réhabilitée; maintenant advienne que pourra. Mais il at-' tendit en vain que le baron exprimât le regret d'avoir retiré son consentement au mariage. L'honnête seigneur professait le respect des faits accomplis.
Tout ce qu'il regretta ce fut d'avoir été saigné à blanc par don Ramire, ce qui ne lui permettait point de racheter Chennevières, une des perles de sa baronnie.
Bien qu'il fût très découragé^ le notaire tâcha de reparler de sa jeune amie, sans avoir l'air de plaider sa cause.
— M. Norbert, dit-il, a partagé, monsieur le baron, votre étonnement et votre admiration pour le désintéressement de celtemalheureusejeunefille.il était douloureusement saisi à la vue des meubles descendus dans la cour pour être dispersés aux enchères. Il ne pouvait en être autrement. Chaque objet lui rappelait sans doute des souvenirs qui lui sont restés chers.
— Norbert est jeune, fit le baron; la jeunesse est oublieuse et insouciante. Les belles flammes de notre jeunesse ne sont que feu de paille.
— Cependant... •
— Je vous assure que Norbert a déjà oubhé Jeanne et que j'en suis certain.
— A urai-je l'honneur de le voir avant de retourner à Pont Servan?
— Mais il n'est pas ici!
— Ah !... fit le notaire, qui le savait fort bien.
— Ne vous a-t-11 pas dit où il allait?
— Je le lui ai demandé, monsieur, mais il avait l'air indécis et m'a répondu : je cours depuis quelques temps après nos voleurs et j'avais envie de continuer aujourd'hui mes recherches, mais à cette heure j'hésite et je ne sais pas où me diriger. Peut-être vais-je rentrer au château et parler à mon père de ce que vous venez de m'apprendre.
Le baron fronça le sourcil.
— Singulier garçon! fit-il. En voilà bien d'une autre!.. Il est encore absent. Ces absences prolongées ne sont pas dans ses habitudes. Tout concourt à le retenir au château; je suis alité, nous avons des amis à qui il devrait tenir compagnie. Je ne lecomprends plus et je commence à minquiéter.
— S'il était allé au couvent ? hasarda le notaire, non sans trembler.
— Oh.! quant à cela, exclama le baron, c'est la dernière des suppositions à faire. Je Tous ai dit que j'étais sûr qu'il avait oublié cette jeune fille, et c'est heureux,parce que
de toutes façons il doit l'oublier. Les Hautvilly n'ont pas deux paroles. Sachez cela.
CAHTOUCKE
— Vous avez demandé Jeanne Macé, la voici.
Le notaire se le tint pour dit et n'insista point davantage.
Il prit congé du baron et se retira.
« La vanité est le moindre défaut des nobles, » scxlit-il; aucun n'en est exempt.
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ou JEANNE REÇOIT UNE VISITE INATTENDUE
Cependant Norbert, rentré à son auberge, avait perdu l'air d'assurance qu'il avait pris au parloir lorsqu'il menaçait Jeanne de l'arracher à sa retraite.
Liv. 167. — Fayui'd Frères, éditeurs.
If)?
Assis devant une petite table, où on allait lui servir à dîner il se livrait aux réflexions les plus pénibles, elle front dans les mains, les coudes sur la table, il se répétait: Comment faire pour l'enlever de cette forteresse ?
Tous les moyens usités pour semblable entreprise lui faisaient défaut.
Si elle eut consenti, c'eût été facile;
Mais autrement il lui fallait des hommes pour le seconder et de l'argent pour les payer et tenter de corrompre la tourière.
Il n'avait ni hommes, ni argent.
C'était folie de persévérer dans un pareil dessein. — Et cependant...
Jeanne ne lui avait Jamais paru plus séduisante qu'à cette heure. Sa voix résonnait encore dans son cerveau ; il voyait encore son blanc fantôme derrière la grille maudite. L'idée des obstacles ne faisait qu'accroître ses désirs. Enfin il se disait que rien n'était impossible à un homme d'intelligence et de volonté.
A défaut delà force, il devrait employer la ruse, agir par surprise. Pour cela il devait s'informer de la règle du couvent, des habitudes des religieuses et surtout des pensionnaires, des dispositions intérieures de l'abbaye.
Les paysans de l'endroit, l'aubergiste, pouvaient lui donner les renseignements nécessaires.
Il reprit courage.
On lui servît à dîner. Au dessert, il demanda une bouteille de vin et invita ITiôtclier.
Dès les premiers mots échangés entre eux il entrevit le succès.
— Vous connaissez, lui dit-il, l'abbaye et ses religieuses?
— Je crois bien, répondit le paysan, j'y ai été jardinier pendant plusieurs années.
Et en efïet il avait parcouru en tout sens la maison religieuse, qui était très vaste et il pouvait dire heure par heure ce qui s'y passait.
Norbert commença un interrogatoire en règle, s'attachant surtout à ce qui concernait les dames pensionnaires. Il fut pleinement satisfait et au bout d'une heure connut le fort et le faible de la place. Elle n'était pas imprenable. Les vassaux ne s'armaient point pour sa garde, comme au temps des invasions normandes. Trois jardiniers, un sacristain et deux chiens composaient la garnison.
Nous ne comptons pas l'aumônier.
L'imagination de Norbert se familiarisa vite avec les dispositions locales, dont il prit note le soir même ; mais en dernier calcul il reconnut cependant qu'il lui fallait plusieurs joiu's et qu'il ne pouvait se passer d'un aide dévoué.
« Demain, se dit-il, j'irai reconnaître les approches delà place et je demanderai à l'aubergiste s'il ne peut me procurer un valet. »
Deux ou trois jours, — mettons trois, se passèrent ainsi en machinations et Norbert trouva le temps long en pensant à l'inquiétude qu'il devait causer à son père.
Le valet dévoué avait été trouvé. Il savait où prendre une échelle, où se procurer des cordes. Le point de pénétration était choisi...
Pendant ce temps, un second larron l'épiait et faisait son chemin.
C'était don Ramire.
Il était resté dans les environs et avait eu des nouvelles du passage de Norbert.
Tout d'abord il s'était cru poursuivi et s'était promis de lui servir un maître coup dï'pée. Au lieu de le fuir,il l'avait suivi; puis il s'était posté à peu de distance.
n l'avaiL vu se rendre au couvent et en sortir la mine longue. Avec un peu d'imagination,il lui avait été facile de reconstruire ce qui s'était passé entre les deux fiancés de Hautvilly.
L'envie lui était bien venue de tomber à l'improviste sur le fils du baron, mais il s'était contenu en se disant : Attendons! U y a peut-être mieux à faire.
Et flanqué de Nicloux, qui le suivait comme son ombre, il était allé demander au vin d'un cabaret voisin l'inspiration d'une nouvelle coquinerie.
En payant son écot, une heure après, il put se dire qu'il n'était pas volé : le clairet du cru lui avait fourni une excellente idée.
Dès le lendemain et tandis que Norbert se préparait à l'escalade, il se présentait à la porte de l'abbaye et priait le tourière de remettre ou faire parrenir à Jeanne Macé un billet ainsi conçu.
Mademoiselle,
En entrant au couvent vous n'avez pas perdu la mémoire et vous n'avez pas oubli^ don Ramire, l'ancien chef de la bande dont votre tendre mère fit partie ainsi que votre vénérable grand'mère. Don Ramire, mis en prison au château de Hautvilly, s'est évadé récemment. 11 a surpris les nouveaux desseins de votre ex-fiancé Norbert, qui se tient actuellement sous les murs de votre communauté comme le renard près du poulailler.
Il vient vous en prévenir, si vous ne le savez déjà.
Sacrifiez à ce jeune homme, don Ramire n'a plus aujourd'hui d'autre consolation à trouver que dans une légitime vengeance, ou une large indemnité.
Sa vengeance il la tient toute prête ; il n'a qu'un pas à faire et un mot à dire.
L'indemnité dépend entièrement de votre volonté.
C'est ce que don Ramire voudrait vous expliquer de vive voix. Veuillez donc lui accorder dix minutes dentretien au parloir; il y va de votre honneur et de mes intérêts les plus chers.
J'attendrai votre réponse jusqu'à demain à cette heure.
Cette lettre produisit l'effet que le bandit en attendait.
La mallieureusc Jeanne comprit que ce coquin qui déjà avait empoisonné sa vie avec ce qu'elle appelait des calomnies, n'avait pas craché tout son venin et allait de nouveau l'atteindre dans l'estime et le cœur de Norbert.
Que pouvait-il dire?
Les suppositions les plus énormes pouvaient s'offrir à l'imagination de Jeanne, sans qu'elle s'écart-nt de la vérité.
Le frisson de l'épouvante la parcourut ; car l'idée d'être méprisé de Norbert, non pour ses parents mais pour elle personnellement, était ce qui pouvait s'offrir à elle de plus affreux.
Qu'il cessât de l'aimer ; soit !
."Mais qu'il la méprisât!... Ce dernier malheur étaUJau-dessus de sa résignation et de ses forces.
Elle répondit donc à don Ramire et le lendemain il fut introduit au parloir. Il coupa court à tout préambule et dit à la jeune fille, avec son effronterie ordinaire ;
— Vous avez lu et vous avez compris, mademoiselle Macé ?
— J'ai compris, monsieur, répondit-elle, que vous me menaciez de nouvelles calomnies.
— N'enflons pas les mots ; il ne s'agit que de simples médisances. Nous sommes brouillés depuis la mort de votre grand'mère ; nous avons ainsi repris vis-à-vis l'un de l'autre toute notre liberté d'action. Nous avons repris chacun notre parole de garder secrète telle ou telle chose. J'ai déjà usé de cette liberté et voyant mon rival qui revient à la charge je suis prêt à le confondre.
— Mais d'où vous vient cette haine contre Norbert ?
— Je ne le haïs pas et pourtant j'en aurais bien le droit, lui et son père m'ont fait assez de mal.
— Comment cela?
— 11 ne vous en a donc rien dit ?
— Il ne m'a point parlé de vous.
~ Eh bien, il aurait pu vous dire que son père m'a récompensé de mes révélations sur votre naissance en me jetant dans un cachot, en attendant qu'il me fit accrocher à ses fourches patibulaires. Il aurait pu vous raconter encore que je m'évadai grâce à la connivence d'un valet nommé Nicloux, et que, avant mon départ, j'accommodai de deux grands coups de dague M. le baron.
■— O Dieu !
— Il n'en est pas mort, c'est merveilleux, mais il doit être sur le flanc.
— Et c'est parce que vous avez manqué de tuer le père que vous vous acharnez contre le fils et contre moi ?
— Sans doute, je m'étais vengé de vous, qui m'avez planté là comme un intrus après la mort de votre grand'mère. C'était une affaire réglée, j'allais me retirer : le baron me fit enfermer, menaça de me pendre ou de me livrer. Il n'est pas assez puni et je vais le châtier dans son fils. Je pourrais vous en raconter de belles sur celui-ci, mais je me réserve...
— Oh! parlez, je suis prête à tout entendre.
— Oui, mais moi je ne suis pas disposé à tout vous dire. Mes paroles sont d'or ; je les vends. Quant à présent je m'en tiens au contenu de ma lettre. — Norbert croit vous aimer, il veut vous enlever d'ici et vous épouser, avec ou sans le consentement de son père. Je sais où il gîte. Il n'est pas loin ; je pourrais le tuer, mais cela n'enflerait pas beaucoup ma bourse, j'ai mieux à faire. Vous êtes riche...
— Moi? j'ai tout vendu, tout donné .
— Je sais, la vente est faite, les dispositions prises, mais l'argent n'est pas encore encaissé et quand il le sera, il s'écoulera encore quelque temps avant qu'il soit distribué. Eh bien, avant de faire largesse aux bons paysans de cet argent que j'ai contribué à amasser moi, en qualité de maître de votre mère et grand'mère, et en qualité du pauvre Cartouche qu'elles ont dépouillé et livré à la police, avant que vous disposiez de ce qui ne vous appartient pas en définitive de la fortune de Cartouche, je viens vous réclamer ma part.
— Vous?... se récria Jeanne sufToquf^e.
— M'avez-vous compris?... Oui, moi, aussi bien que vous j'ai droit à l'or du daron Cartouche enlevé traîtreusement parl'anguilleuse Catherine et je viens vous réclamer ma part.
— Et Tor de Cartouche d'où provenait-il ? A qui appartenait-il donc ?
— Il appartenait à Cartouche qui l'avait payé de son sang et Ta repayé en Grève. Vous en faites des œuvres de charité, cela paraît très édifiant, mais cela ne vous coûte rien. Il a été volé par votre mère à Cartouche et si je l'avais su quand Catherine et sa mère sont venues dans ma bande, je les aurais mises en pièces et vous ne seriez pas au monde. Voilà qui est clair n'est-ce pas?
— Oui.
— Alors que décidez-vous?
— Rien de ce que vous attendez de moi et je me borne à former des vœux pour votre arrestation prochaine.
— En ce cas, renoncez complètement à être baronne de Hautvilly.
— Je me donne à Dieu.
— Donnez-vous donc à Dieu, car après ce que je vais dire à Norbert, jamais il no vous reverra.
— Quel scélérat vous êtes !
— C'est ma profession.
— Je me demande, reprit Jeanne, quelle nouvelle infamie vous pouvez bien avoir inventée. S'agit-il toujours de votre bande et de Cartouche, mais ie suis punie de toutes ces horreurs, moi,
— Non, il n'en est plus question. D'ailleurs Norbert est allé à Bagneux et partout où nous avons passé, pour relever les faits dénoncés.
— Que dites-vous?
— La simple vérité. Vous l'ignoriez ? Il est vrai qu'il n'avait pas à vous en parler. Mais n'en soyez point inquiète, Norbert vous a pardonné les taches de votre naissance et en vous épousant il vous rendra aussi noble que lui. Votre fils sera baron. A une condilion toutefois...
— Laquelle ?
— C'est que je ne lui dise pas autre chose.
— Mais quoi donc? se récria Jeanne avec exaspération.
— Approchez-vous donc de cette grille, répondit don Ramire, que je puisse vous parler sans témoin.
Jeanne hésita un instant, dit quelques mots à la sœur qui l'accompagnait et qui so retira à quelques pas de là, puis elle colla son oreille à la grille. Don Ramire chuchota quelques paroles.
Un cri douloureux retentit et Jeanne s'affaissa privée de connaissance. Le coup était porté.
Le marché était mis à la main.
Le bandit se retira.
Ainsi que d'usage, une religieuse l'attendait à la porte pour le reconduire. Il lui dit : —M"e Marie s'est trouvée mal. Lorsqu'elle reprendra connaissance, dites-lui qu'elle
me fasse connaître ses volontés. Demain je viendrai demander de ses nouvelles à votre pœiir tourière, « J'ai amorcé, pensait-il, demain je reviendrai relever le gibier.