‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 29 sur 100 · LES JOURS DE REPIT · texte numérisé non relu

LES JOURS DE REPIT

Les trente-six heures de répit qu'avait espéré don Ramire s'étaient écoulées et les gendarmes ne paraissaient pas encore. Le hasard l'avait permis. D'abord Norbert avait été pris d'une fièvre ardente pendant laquelle il avait beaucoup parlé du brigand, de l'assassin, sans que l'on fit attention à des propos de délire. Cet état se prolongea plusieurs jours et au moment où enfin il recouvrait connaissance et allait parler on lui apprit que son adversaire était dans un tat désespéré et que l'on s'attendait d'un moment à l'autre à le voir trépasser.

— C'est bien alors, fit-il. Il n'a que ce qu'il mérite.

Plusieurs jours se passèrent ainsi ; lui-même subit des alternatives de mal en pis et en mieux. Mais cependant, comme il commençait à se lever et qu'il apprit que don Ramire avait échappé à la mort et entrait aussi de son côté en convalescence : — Ah ! fit-il, le serpent se ranime, il ne faut pas le manquer.

Et il demanda à parler à l'abbesse.

Il expliqua à cette dame le passé du coquin avec lequel il s'était battu et la pria d'avertir au plus tôt les gendarmes.

L'abbesse accéda volontiers à sa demande et un paysan fut envoyé à la plus prochaine gendarmerie.

Le quart d'heure de Rabelais sonnait pour don Ramire.

C'était lui qui avait imaginé cette ruse de se faire passer pour mourant alors qu'il revenait à la santé avec une rapidité inouïe. Mais la ruse était éventée et il ne s'en doutait pas.

Sur ces entrefaites arriva à l'abbaye un domestique de confiance de M. de Hautvilly., Le baron ne se doutait pas de la dernière aventure de son fils, mais il pensait qu'on le découvrirait aux environs du couvent et lui envoyait sous pli cacheté l'ordre de rentrer au plus vite au château. L'ordre était formel et ne souffrait point d'excuse ; mais Norbert qui voulait revoir Jeanne et qui désirait aussi assister à l'arrestation de don Ramire, objecta l'état de sa blessure mal cicatrisée, sa faiblesse, et renvoya le domestique avec une lettre qui contenait le récit de sa rencontre avec le bandit et demandait à son père un sursis de trois ou quatre jours.

Il ne disait pas un mot de Jeanne et par conséquent des raisons qui l'avaient amené à l'abbaye. D'ailleurs le doute — un doute affreux — l'avait mordu au cœur.

II ne soupçonnait pas Jeanne de s'être laissé séduire par le brigand en question, mails il craignait que cet homme ne l'eût outragée et que se trouvant indigne de son fiancé, elle n'eût cherché l'ombre d'un monastère pour y cacher sa honte. Il ne pouvait renoncer à elle-même sous le poids d'un semblable soupçon. Il lui fallait une explication et il comptait sur sa loyauté.

Jeanne de son côte, nous l'avons dit, avait compté sur l'aumônier du couvent pour obtenir du bandit une rétractation. L'aumônier s'était rendu à sa prière près de ce dernier, mais don Ramire (alors moribond) tout en prodiguant les marques d'une piété exemplaire, d'un repentir touchant, avait maintenu son accusation... Il avait, ajoutait-il, songé à réparer son attentat par le mariage, mais Jeanne ne pouvait lui pardonner sa violence et surmonter l'aversion qu'il lui inspirait.

Il priait l'aumônier de transmettre à Jeanne Macé l'expression de son sincère et suprême repentir.

Ce fut avec ces dernières paroles que l'abbé revint près de la malheureuse fille. Il paraissait convaincu. Mais laissons à juger de la stupéfaction qu'elle éprouva. Elle crut en devenir folle.

Enfin Norbert lui fit demander un entretien au parloir. Cet entretien allait décider de son existence. Elle fit appel à toute son énergie et s'y rendit.

Pour cette fois, elle obtint de l'abbesse que la grille du parloir fût relevée et que personne l'accompagnât.

Jeanne, on le sait, n'était pas hardie, mais en cette circonstance une noble exaltation la soutenait et l'élevait au-dessus de sa timidité ordinaire.

Dès que Norbert, très ému lui-même, fut en sa présence :

— M. de Hautvilly, lui dit-elle, je crois savoir pourquoi vous vous êtes battu avec le misérable Ramire, et vous ne devez pas ignorer pourquoi j'ai désiré vous revoir et vous entretenir.

Norbert rétléchit un instant.

— Parlez, je vous en prie, répondit-il. Il ne doit pas y avoir d'équivoque entre nous.

— Je vous demanderai donc, M. de Hautvilly, si vous ajoutez foi aux dernières insinuations de Ramire contre moi.

Il hésita à répondre. Elle reprit :

— Ne m'obligez pas h les répéter, ce serait une cruauté inutile. Votre air embarrassé le prouve, vous savez bien ce que je veux dire.

— Oui, Jeanne, les répéter ces propos infâmes, ce serait blasphémer l'innocence de nos premières amours.

— Vous l'avez écouté cependant.

— Je n'ai pu lui clore la bouche.

— Vous n'avez pas tué la vipère avant d'être infecté de son poison.

— C'était un malheur inévitable.

— Autrefois, M. de Hautvilly, lorsque je regardais en vous Tirnage que vous vous étiez faite de moi, je m'y voyais pure, sans tache, aujourd'hui quelle image de moi vous est restée ?

Il n'osa répondre directement à cette question.

— Une parole de vous, Jeanne, doit me suffire, dit-il.

— Ah! le poison, fit-elle doucement. Ne vaudrait-il pas mieux que je vous fisse un serment?

Elle secoua la tête avec tristesse.

— Non. reprit-elle, les serments les plus sacrés ne pourraient vous guérir de la piqûre du doute. Qui sait le ravage que le venin a déjà fait.

— Oh ! Jeanne, n'exagérez rien, je vous en prie. Le doute qui a pu traverser mon esprit n'est pas ce que vous pensez. Il n'a pas projeté une ombre sur votre vertu, pour moi, vous n'avez jamais cessé d'être l'honnête fille dont j'ai voulu faire ma femme, mais les paroles ambiguës de ce scélérat m'ont fait peur. Il habitait sous votre toit, il avait songé à s'emparer de vous pour posséder votre forta: c. Un assassin, un bandit audacieux et fort comme lui pouvait vous surprendre, user de violence.. N'en était-il pas capabble?

— Assurément.

— Le crime dont il se vante est-il vrai ?

— Non, répondit Jeanne d'une voix sereine et ferme.

— Dieu soit loué !

— Avez- vous pu y croire Y... Aurais-je pu survivre à mon malheur ? Non coupable, mais souillée, aurais-je pu laisser ma main dans la votre ? Ah ! M. de Hautvilly, quelle étrange idée vous êtes- vous fait de mon honneur ? Et si vous aviez pu croire cela de moi, quelle foi actuellement pouvcz-vous ajouter à mes paroles?... Non, monsieur, je n'aurais pas attendu pour me retirer au couvent qu'un coquin nous eût révélé la bassesse de ma naissance, les crimes de mon berceau. Vous devriez me rendre cette justice, monsieur, vous qui m'avez aimée, que je n'ai pas été seulement une fille honnête, mais une fille d'honneur.

— Jeanne, pour vous, l'estime se confond à l'amour et vous étiez déjà ma sœur et mon amie quand vous êtes devenue ma fiancée.

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— En ce moment, Norbert, vous parlez avec conviction, mais cette conviction aura bientôt ses défaillances. Ah I je vous l'avoue, j'en souffre cruellement, car en me retirant ici mon grand reconfort était dans la pensée que le souvenir que je vous laissais de moi était sans tache, et maintenant dans ma solitude si je puis entièrement étouffer tout sentiment mondain, je serai singulièrement torturée par lidéc que vous me croyez souillée.

Sa voix se trempa d'émotion et des larmes apparurent dans ses yeux.

— Oui, poursuivit-elle, grâce à la religion j'aurais pu dominer mon cœur, me résigner à ma condition d'orpheline et d'indigne, briser les derniers liens nés entre nous chez ma grand'mère, retrouver la paix de l'âme à défaut du bonheur, maintenant mes nuits comme mes jours seront obsédés par la pensée de votre mépris.

— Quelle folie ^ mon mépris! Vous dont je baiserais les traces! Vous que j'adorais à genoux! Vous que je supplie encore à cette heure d'être ma femme.

— Mais je ne puis être votre femme,'Vous le savez bien. Votre volonté doit s'incliner devant celle de votre père.

— Sur le refus de mon père je quitterais Hautvilly.

— Mais moi je resterais au couvent ; je ne pourrais m'associer à votre révolte.

— Vous me désespérez. Ma révolte ne serait-elle pas la plus grande preuve de mon amour? Vous voulez tuer en moi le soupçon,le soupçon stupide,mais vive ce, persistant quand même. Eh bien,vou8 n'avez qu'un moyen, c'est d'être à moi.La preuve matérielle alors tuera le doute.

Elle rougit, un léger frisson la parcourut.

— Ecoutez-moi,reprit Norbert avec chaleur, je vais tout vous dire. Quand je rencontrai te bandit, j'avais formé le dessein de vous surprendre et vous enlever du couvent; toutes mes mesures étaient prises, j'avais loué un valet ; deux chevaux nous attendaient, nous serions allés nous agenouiller loin d'ici dans la chapell'^ d'un couvent ou d'un ermite, et mariés nous serions retournés à Hautvilly. Le baron vous aime et il ne peut vivre sans moi. Use fut récrié d'abord, puis nous aurait ouvert ses bras...

— Quoi ! vous songiez ?...

— Pourquoi me réduire à employer la ruse et la force ? Ce que j'avais résolu, pourquoi ne pas l'accomplir de votre gré.

— Jamais !

— Ne me refusez pas ! Partons, allons ensemble retrouver mon père ; je lui dirai : Jeanne est ma femme. Vous ne pouvez me recevoir sans elle. La joie de mon arrivée m'aura déjà ouvert son cœur; pouirait-il m'en chasser? Consentez! Pas d'hésitation, pas de promesse. Dans la vie il y a certaines heures où s'accomplissent nos destinées. Une de ces heures sonne pour nous aujourd'hui, ne la manquons pas, Jeanne moji amour, Jeanne ma fiancée !... Elle ne reviendra plus, cette heure propice pour obtenir de mon père tout ce que je voudrais.

— Quelle violence ! Quels emportements ! Vous me faites trembler.

— Songez aux souffrances que vous m'avez dépeintes et que vous réservele couvent, ces jours sans repos, ces nuits sans sommeil. Souvenez-vous de ce que vous m'avez dit : — « Si j'avais été, non coupable, mais souillée, je n'aurais pas laissé ma main dans la vôtre. » Je la prends, Jeanne.,#

C'est le plus méchant des hommes.

Il lui saisit la main.

— La retirerez-vous?

Elle sourit et abandonna sa main. Depuis un instant elle était troublée et sa résistance faiblissait, l'étreinte subite, les chauds baisers de Norbert achevèrent de l'ébranler.

— Cependant, murmura-t-elle, je ne puis...

— N'étes-vous pas libre? Ne pouvez-vous aller où bon vous semble? Ma compagnie peut-elle vous porter ombrage?...

— Et que dirai-je à l'abbesse? fit-elle avec un sourire qui gardait encore quelque tristesse. Lui dirai-je au revoir? Ce serait le plus prudent sans doute.

— Sur la croix que voici, dit Norbert en étendant le bras vers un grand chri«:t accroché à laniuraille,je vous jure que vous ne sortirez d'ici que pour être ma femme.

LlV. K)'.). — Fayard Frères, éditeurs-

i346 CARTOUCHE

> Elle soupira, un combat se livrait en elle. Elle interrogeait ces voix intérieures qui nous trompent rarement... — Non, non, murmurait-elle. Comment affronter la vue de votre père?... Suis-je une aventurière pour agir ainsi ?.,. Non; s'il allait me repousser, j'en mourrais de honte.

— S'il vous repoussait, il me bannirait, et vous seriez ma femme. Si vous me repoussez, j'en mourrai, moi aussi. Vous avez ma parole Jeanne, dans une heure nous partirons, donnez-moi la vôtre.

Et les yeux dans les yeux, la main dans la main, il attendit, anxieux. Vaincue, fascinée pas le regard de celui qu'elle n'avait pas cessé d'aimer :

— Eh bien! je vous la donne, dit-elle.

Il l'attira vers lui et scella sa promesse d'un baiser; puis il s'échappa.

— Dans une heure, à la porte du couvent, dit-il, en s'éloignant. Elle répondit:

— J'y serai.

sous LA VERTE TENTE

Cependant don Ramire qui, lui aussi, avait ses voix intérieures, en prit conseil et régla son compte avec son hôte.

Sa bourse était plate, mais il avait une ressource qui déjà plus d'ime fois l'avait tiré d'affaire, une grosse chaîne d'or dont il détachait quelques anneaux dans les mo aient s de gêne,

— Je ne m'explique pas le retard de mon valet, disait-il, le drôle aura fait quelque sottise. Je ne me possède plus d'impatience, je vais allé au-devant de lui.

Le paysan essaya en vain de combattre cette intention; don Ramire qui, semblable aux vieux corbeaux, sentait de loin la poudre, persévérait dans ses préparatifs de départ.

11 avait cherché dans ses souvenirs de voyage un endroit qui lui olTrît un refuge temporaire et il l'avait trouvé.

Son ventre proprement recousu et cicatrisé, il s'était fait hisser sur son cheval et s'était mis en route.

Certes, il n'était pas mal ralTalé et ne payait point de mine; plus de bottes! Des habits souillés, usés! La figure longue; il n'avait plus d'un gentilhomme que les galons et l'épée.

Enfin point de valet.

Dans ce triste équipage, il sortit du territoire de l'abbaye sans dire où il allait. Le principal chemin, qui longeant un petit cours d'eau coupait la vallée, traversait à ses d^jux points opposés de l'horizon des coteaux chargés d'épaisses forêts. Avant de parvenir à l'un de ces points extrêmes on ne rencontrait que des groupes d'habitations disséminés à droite et à gauche et à eux tous n'ayant pas même l'importance d'un village ordinaire.

C'était pour la seconde fois de sa vie que don Ramire traversait cette partie de la vallée, mais comme tous les errants il avait une bonne mémoire locale et n'oubliait rien des pays qu'il parcourait. Il était parti dans l'après-midi, il arriva à l'entrée de la forêt à la brune et sans hésitation s'engagea dans un chemin de coupe étroit et malaisé où il dût mettre son cheval au pas.

L'endroit manquait de gaieté, mais il devait lui plaire, car une fois engagé dans les épaisseurs feuillues de ce bois qui avait plusieurs Heues d'étendue, il n'avait plus rien à craindre de la maréchaussée.

Ces bons gendarmes 1 Ils ont donc toujours été les mêmes? Soldats du devoir, patients et intrépides, ils excellent à garder un poste mais sont incapables d'une poursuite ; ils arrivent toujours trop tard.

On allumait les chandelles à la maison que don Ramire avait quiftée, lorsque d'un trot régulier cinq gendarmes superbes et redoutables en entourèrent les issues et sommèrent le paysan de livrer l'étranger qu'il hébergeait.

— Hélas I mes bons messieurs, que voulez-vous à ce gentilhomme?

— Ce gentilhomme est un brigand de la plus dangereuse espèce : où se cache-t-il?

— Pas possible!... Eh bien, messieurs il nous a quittés sur son bon cheval il n'y a pas quatre heures, en vous pressant un peu vous le rencontrerez sans faute dans It forêt de Nérée que vous voyez là-bas.

— Peste de l'animal!

Compliment qui s'adressait aussi bien au paysan qu'au bandit*

— Nous ne serions pas au bois avant minuit. Allons 1 c'est partie remise. Mais pourquoi as-tu logé un étranger sans payer patente d'aubergiste. Nous allons te faiie un procès.

— Oh! messieurs, on ne refuse pas asile à un gentilhomme blessé.

— Tu t'en expliqueras devant le juge.

— Allons, messieurs de la maréchaussée, ne soyez pas si durs au pauvre monde..., je vais donner l'avoine à vos chevaux et nous prendrons une goutte ensemble.

Presque à la même heure dans une clairière que la pleine lune dorait de ses rayoncî, don Raniire s'arrêtait devant la cabane d'un sabotier.

Tout dormait.

Un roquei couché derrière la porte donna l'éveil. Don Ramire descendu de cheval. s'écria :

— Colas ! ouvre l'huis, mon vieux, c'est un ami.

Le sabotier, qui était couché, mais à demi vêtu, se tira de son lit de feuilles et vin: reconnaître l'ami que le Ciel lui envoyait. 11 fut très étonné.

— ■ Tiens 1 c'est vous, monseigneur.

— Oui, surpris par la nuit et fatigué, je me suis rappelé de toi et je viens te demander un gîte.

— Vous êies seul ?

— Oui ; mon coquin de valet, après avoir tenté de m'assassiner, m'a volé et s'est enfui. Aide-moi à descendre et attache mon cheval.

Le forestier le soutint dans ses bras et le mit à terre non sans peine.

— Mais, reprit don Ramire, mon cheval au piquet, n'aura-t-il rien à craindre des loups ?

•— Si fait, monseigneur, mais je vais faire du feu et il sera tranquille.

Après avoir attaché le cheval, bête excellente, la meilleure peut-être qu'il y eût à dix lieues ?i la ronde, le sabotier jeta des copeaux et quelques ramées au milieu de la clairière, qui soudain s'éclaira a giorno, puis il invita le voyageur à se reposer.

Le soleil était déjà haut sur l'horizon et le sabotier à son ouvrage quand don Ramire éreinté se souleva.

Il souffrait encore et n'avait d'autre soulagement que les malédictions et les menaces qu'il envoyait à Norbert.

— Oh 1 tu n'en as pas fini avec moi, coquin 1 grommela-t-il dans sa moustache en roulant des yeux effrayants, je te rattraperai et alors...

Ainsi geignant et traînant la jambe, il rejoignit son hôte.

Celui-ci, pour son déjeuner, lui offrit tout ce qu'il avait, une écuelle de lait et des châtaignes bouillies.

Don Ramire reconnaissant, ramassa dans ses poches ce qui lui restait de menue monnaie et le déposa dans la main du sabotier ébahi.

Il le pria ensuite de donner à son cheval ce qu'il pourrait, tandis qu'il ferait sa toilette, c'est à-dire procéderait aux abblutions obUgatoires, secouerait les puces dont il faisait le régal, éplucherait ses malheureux vêtements, que le tailleur de Pont-Servan n'eût plus reconnu sous les taches, la poussière, les brins d'herbe et de feuilles qui les couvraient.

Comme le paysan le regardait avec une sorte de compassion :

— En quel état misérable, dit-il, peut tomber un gentilhomme !... Mentalement, il ajoutait :

et Où aller en pareil équipage ? Ce gueux de .Nicloux 1 Voilà encore un compte à régler !... Mais depuis quelque temps quelle déveine !... me voilà aussi misérable que lorsque je rencontrai mon Espagnol... Il me faudrait quelque seigneur des environs pour me refaire. »

Il interrogea le sabotier sur la contrée. Quels étaient les châteaux les plus proches de la forêt et les plus riches?

— Seigneur, répondit ce dernier, en sortant de la Nérée, au levant, sur notre droite, on rencontre un bien joli château et un bien bon seigneur, c'est Hautvilly.

— Oui, j'y ai passé. Et à gauche, au couchant 7

— C'est en premier, monseigneur, le vicomte de Nérée,un jeune homme qui aura plus tard une grande fortune et à qui son père, g;rand seigneur dé'Tôuraine,a donné la terre où nous sommes en ce moment : la forêt, les étangs, aeux peins villages et un moulin.

— Et quel homme est le vicomte ? On doit t'en avoir parlé î ■— Oui, le monde soupire après lui, car il est très généreux.

— Ahl

— Grand ami des plaisirs .

— Ah ! fit don Ramire avec intérêt.

Mais il habite Versailles, on ne 1« volt Jamais et son intendant, à qui U demande

sans cesse de l'argent, écorcherait vif les pauvres paysans pour en vendre la peau. C'est pire qu'un loup.

— Et, reprit don Ramire, en suivant le chemin que j'ai pris pour venir, sur quelle terre sortirais-je ?

— Sur la terre de Médieu. Là vous retrouverez la rivière que vous avez longée hier. Elle y fait tourner un moulin à écorce près d'un joli village où j'ai vécu du temps de ma femme.

— Il y a un château ?

— Un petit château, oui. C'était autrefois une grosse ferme ; on y a ajouté un colombier avec de belles girouettes. Le seigneur cultive lui-même, il va à la charrue, tout gentilhomme qu'il est.

« Tiens ! pensa don Ramire, voilà qui me conviendrait. » — Le sabotier continua ;

— En arrivant au pont que vous passerez, s'il vous plaît d'aller par là, vous trouverez une croisée de chemins, petits, mais bien unis. Tirez à gauche et vous serez au château de Médieu.

— Parfait ! se récria don Ramire.

— Ainsi c'est là où vous voulez aller ?

— Certes I

— Le domaine n'est pas grand, mais il est plaisant j il y en a comme cela après du même genre, construits dans la plaine, sans rempart et sans donjon. Vous ne pouvez mal tomber. Petits domaines, mais braves gens qui restent toute l'année au pays. On est mieux avec eux qu'avec les intendants,

— Est-ce loin d'ici ?

— Non, penses-tu que j'y arrive avant la nuit?

— Vous y serez pour le souper, sans vous presser, seigneur.

— Parbleu, je ne veux pas tarder à me mettre en route. Viens donc m'aidera seller mon cheval.

Un mot encore : si quelque étranger passait par ici, ne parle pas de moi, je te prie. Un gentilhomme n'est pas si fier d'avoir couché dans la hutte d'un sabotier.

— Soyez tranquille, seigneur.

— Je veux que l'on ignore où je vais.

Quelques instants plus tard, don Ramire reprenait son voyage, réconforté par l'espérance. Il lui semblait qu'il était tombé trop bas pourne pas commencer à remonter. Tous les joueurs espèrent lasser la fortune. Il était prêt d'ailleurs aux partis les plus désespérés. Le chemin qu'il avait à suivre était direct. Dans l'après-midi, il entra dans la plaine de Médieu, favorisé par un délicieux jour d'automne.

En entrant dans la vallée de Médieu, sa pensée était distraite par la fable qu'il allait conter aux braves gentilshommes campagnards pour se ménager un accueil favorable.

Nicloux, en le privant de ses bottes et de sa valise, lui avait porté un coup plus funeste qu'en lui enlevant sa bourse.

Il ne représentait plus ; même dans les villages, le rôle de gentilhomme qui lui avait si bien réussi et auquel il s'était habitué semblait lui être interdit.

Quand retrouverait-il un tailleur comme celui de Pont-Servanî^

Songeant ainsi il arriva à cette croix de chemin qu'on lui avait indiquée.

Il n'y fit pas attention. Son cheval, la bride sur le cou, le menait. Celui-ci au lieu de prendre à gauche, prit à droite et au grand trot.

Celle nouvelle allure n'étonna pas son cavalier.

«Il a mal déjeuné, pensa don Rauiire et sent l'écurie d'un village voisin.»

Des jardins et des chaumières apparurent en effet, et bientôt il atteignit une grande allée de noyers au bout de laquelle s'élevait une énorme habitation carrée couverte de tuiles et ornée d'un colombier à girouettes armoriées.

«Voilà Médieu », se dit donRamire.

Sa monture s'élança dans l'allée en hennissant.

En quelques rapides foulées, il pénétra dans la cour du château.

Plusieurs valets qui causaient devant la porte s'avancèrent au-devant du voyageur et celui-ci leur demanda s'il pouvait être introduit près de leur seigneur et maître.

Sur leur réponse affirmative, il pria un palefrenier de tenir sa monture et précédé d'un autre domestique entra au château.

— Qui dois-je annoncer? demanda ce dernier.

— Le chevalier de Nozères, répondit don Ramire.

Et il se trouva bientôt dans une vasie salle déjà pleine de l'ombre du soir. Aux deux côtés de la cheminée antique, ornée de trophées de chasses, se tenaient le seigneur et et sa dame, qui se levèrent pour répondre à son salut. Invité à parler :

— Seigneur, dit-il, le chevalier de Nozères à l'honneurde vous demander l'hospitalité. Je me dirigeais vers Paris ou m'appellent mes affaires, emportant avec moi une asiez forte somme, lorsqu'on entrant dans la forêt de Nérée je fus traîtreusement assailli par mes valets, jeté en bas de cheval et dépouillé de tout ce que je possédais. Un de ces coquins me prit même mes bottes. Je ne dus la vie qu'au secours de braves btlcherons accourus à mes cris. Ma première pensée fut de m'adresser à M. de Nérée, mais j'appris que ce gentilhomme était absent, et de plus on me fit remarquer que mes voleurs s'étaient enfuis vers votre vallée et je me dirigeai de votre côté pour vous signaler les coupables, prendre votre conseil et enHn vous demander asile pour cette nuit.

Le seigneur, un gros homme tout rond, à l'air bonasse, lui répondit :

— Soyez le bienvenu, monsieur le chevalier, nous aviserons ensemble dès demain à retrouver les coupables. Le malheur qui vous frappe est assez extraordinaire, car depuis longtemps, chez nous, on ne parle pas de brigandage, mais il n'est pas sans précédenl. Asseyez-vous. Remettez-vous de vos fatigues et ne désespérez pas de retrouver les voleurs. Vous nous ferez les portraits de vos domestiques.

Tandis que le seigneur parlait, sa femme, jeune, élégante et très jolie ne quittait pas don Ramire des yeux.

Ordre fut donné de mettre la monture du voyageur à l'écurie, mais l'inielligent animal n'avait pas attendu qu'on l'y conduisît et s'y était rendu de lui même, à la surprise et à l'amusement des domestiques qui s'écriaient :

— Mais c'est Fringant!.. C'est lui!.. On Is jurerait!..

En attendant le dîner, dont avec une joie secrète le voyageur enteniait mettre le couvert dans une salle voisine, on s'entretint de la beauté de i'auto.mae dont on était favorisé et de la fertilité de la vallée.

— Un bûcheron, dit le chevalier de Nozères, m'a beaucoup vanté le domaine et le seigneur de Médieu.

— En efTet, répondit la dame, ils méritent tout éloge.

— M. de Médieu, ajouta le mari, bien que très âgé, s'occupe encore de ses cultures: il parcourt ses champ?, surveille ses domestiques et la prospérité de sa terre assure le bien-être de ses paysans. Nous vous voyons souvent.

— Comm.ent donc? interrompit le voyageur. N'est-ce pas à lui que j'ai l'honneur de parler?

— Non, monsieur le chevalier, vous clés ici chez le seigneur de Boauval.

— Ah! fit don Ramire suffoqué.

— Vous vous êtes donc trompé de porle?

— Je l'avoue, monsieur, je me croyais à Médieu. On m'avait dit qu'à une croix de chemin je devrais prendre à gauche.

— Juslement et vous avez pris à droite... Nous tâcherons, M. le chevalier, lit M. de Beauval en riant, que vous n'ayez pas à vous repentir de votre méprise. Baux ou trois jours plus tôt, cette erreur eût été fort désagréable, car nous étions absents, madame et moi, nous étions aller chasser chez le baron de Hautvilly, dont la forêt est riche en cerfs... Ce pauvre baron! Lui aussi^ été volé dernièrement pendant notre séjour à Hautvilly par un coquin de valet qui s'était entendu avec un brigand que le baron s'apprêtait à pendre.

— Sont-ils arrêtés? demanda don Ramire.

— Non, pas encore; mais cela ne peut tarder, on a eu de leurs nouvelles et le fils du châtelain leur donne la chasse. Pour comble, les coquins eu prenant la fuite ont enlevé mes deux meilleurs chevaux de selle.

— Vraiment! Les reconnaîtriez- vous?

— Le domestique, oui; quant au brigand je ne l'ai jamais vu.

— Mais, fit M™" Octavie, qu'ont-ils donc à crier et rire ainsi dans la cour? Ils appellent: Fringant! Fringant!

— C'était, dit M. de Beauval, le nom de mon cheval de chasse.

— L'auraient-ils retrouvé? reprit la dame.

— C'est de la plaisanterie, c'est de l'enfantillage.

M"° de Beauval s'approcha delà fenêtre et apergut le cheval que l'on conduisait à l'abreuvoir, dans la cour.

— .Mais. Ot-elle, en vérité, on jurerait que c'est lui.

— N'est-ce pas le cheval de M. le chevalier?

— Oui, mais pourtant. .. Venez voir vous-même, mon ami. Don Ramire regrettait vivement la forêt de Nérée.

M. de Beauval étant allé voir, par complaisance, s'écria à son loîir:

— Parbleu, je suis de votre avis et la ressemblance est inimagiuablef.. Puis revenant vers don Ramire:

— D'où tenez-vous ce cheval, M. de Nozerès?

— Mais, répondit celui-ci, il serait possible, car il me virent de l'un des bandits.

— Comment! exclama de Beauval. Vous venez de me dire que les voleurs étaient vos domestiques?.. Il y a contradiction.

— Je me suis mal exprimé, J'ai voulu dire un des voleurs,

— Ils allaient vous tuer sans le secours des bûcherons accourus à vos cHV, et l'un d'eux aurait abandonné son cheval? . .

— Parraitement.

— Permettez-moi, monsieur, de vous dire que tout cela est bien extraordinaire.

— Douteriez-vous de ma parole ?

— Jusqu'à plus ample explication, oui, répondit M. de Beauvai avec fermeté.

— Rien de plus simple, le bandit avait intérêt à s'emparer de ma monture en abandonnant la sienne.

— Pourquoi ?

— Afin d'enlever du même temps ma valise.

M. de Beauvai, l'homme le plus crédule que Ramlre pût rencontrer, l'écovitait et le considérait avec méfiance.

Ne sachant que répondre :

— Allons voir le cheval, dit-il.

Tous deux furent à l'écurie. Aucun doute n'était permis. Les harnais portaient le chiffre du propriétaire.

— Je suis vraiment heureux, disait don Ramire de, cette coïncidence qui vous ramène votre cheval. J'en suis heureux... répétait-il.

Sur un banc, près de là, on avait déposé le portemanteau du voyageur.

Sous les courroies qui le fermaient, M. de Beauvai aperçut dans sa gaine de cuir fauve une dague... arme de chasse et précisément celle qui avait si maltraité M. de Hautvilly.

— Tiens 1 fit-il étonné, une dague !... Vous chassez, monsieur le chevalier?

— Quelquefois.

M. de Beauvai tira l'arme de dessous les courroies et à l'entrée de la gaine reconnut l'écusson de Hautvilly frappé en rouge dans le cuir.

— Ah ! vraiment I fit-il, voici qui est plus étonnant encore.

11 tira la dague, comme pour sa défense, et regardant le prétendu chevalier :

— Parbleu 1 dit-il, je me souviens à celte heure de ce que m'a raconté le baron : — Ne seriez-vous pas don Ramire ?

— Que voulez-vous dire, monsieur ? fit celui-ci d'un air hautain.

—Pas d'enfantillage 1 s'écria de Beauvai avec animation, dans votre équipage je vous trouve avec mon cheval et la dague du baronl... Vous êtes don Ramire...

— Don Ramire?

— Oui, le brigand enfermé à Hautvilly qui s'est échappé et après avoir volé le baron a tenté de l'assassiner, avec cette arme même 1

— Prenez garde, monsieur I fit le bandit en portant la main à son épée,

— Garçons ! cria de Beauvai, emparez- vous de cet homme, c'est un brigand.

Don Ramire tira l'épée, prêt à s'ouvrir un passage, mais un gaillard solide placé derrière lui, lui saisit le poignet, d'autres se jetèrent sur lui. Affaibli par ses blessures, il se laissa désarmer.

L'épée fut remise à M. de Beauvai qui, en examinant la poignée, vit sur la coquille d'argent un R I...

Ils &e sont précipilùs l'un sûr l'autre.

Dernière preuve.

— Ah! l'aventure est bonne, fit-il.

Puis à ses valets :

— Enchaînez-le solidement aux pieds, aux bras, à la ceinture. C/cst le plus dangereux des coquins.

Attirée par tout ce bruit, M°»eOctavie était descendue dans la cour. Elle se trouva sur le passage de don Uamire au moment où on l'emmenait en prison, et celui-ci lui dit à mi-voix :

Au nom de Norbert, sauvez-moi I...

Liv. 17(1. — Fayard Frères, éditeurs.

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