‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 30 sur 100 · NOUVELLE RUSE DE DON RAMIUE · texte numérisé non relu

NOUVELLE RUSE DE DON RAMIUE

Les mots jetés en passant àOctavie avaient produit leur elTet.

Son secret appartenait à ce misérable qui pouvait le livrer à son mari, elle en fut bouleversée. La tristesse peinte sur son visage faisait donc un vivant contraste avec la joie qui gonflait et élargissait celui de M. de Beauval.

Jamais le digne gentilhomme n'avait été aussi joyeux.

Quelle captureL., quel triomphe!... U n'y manquait que la prise de Nicloux. Et ce qu'il y avait de flatteur pour lui, c'est que dans cette aventure il entrevoyait le fameux doigt de la Providence.

Le Ciel s'était intéressé à M. de Beauval ; il se mêlait de ses affaires.

Après avoir donné un libre cours à sa jubilation, il se demanda, au dessert, ce qu'il avait à faire.

Don Ramire lui avait volé son cheval ; il avait le droit de le pendre.

Ce scélérat étrennerait la potence de sa justice seigneuriale. On aurait le plaisir d'avoir un pendu, ce qu'on n'avait jamais vu à Beauval, et le baron serait invilé.

Ou devrait-il le remettre aux de Hautvilly qui avaient des droits de priorité ?... Eu tout cas son intention n'était pas de le tenir longtemps à la chaîne.

Entre plusieurs plaisirs il n'avait que le choix.

— Ce serait, dit -il à sa femme, une occasion pour nous d'inviter le baron et son fils.

— M. de Hautvilly est encore souffrant, répondait Octavie et l'on ne sait ou est Norbert.

— Je vais leur envoyer quelqu'un pour les instruire de l'événement.

— Cela se peut, répliqua-t-elle, mais ne vous pressez point ;la nuit porte conseil. La prise de cet individu qui vous réjouit si fort, me paraît fort embarrassante. C'est un coquin très dangereux.

Et comme il paraissait mal disposé à l'écouter elle ajouta :

- Êtes-vous bien sûr que ce brigand s'est trompé de chemin en venant chez nous ? Ne nous a-t-il pas donné la préférence entre les différentes proies qui s'offraient à lui dans cettevallée?N'a-t-ilpas agi de concert avec d'autres ?Pom'quoi Nicloux n'était-il pasavec lui ?... Nicloux était connu de nous, lui ne l'était pas. Qui nous dit que ce dernier, avec des complices, ne sont pas postés aux environs, n'attendant que le signal de leur chef?

Si vous êtes prudent vous veillerez et vous armerez nos serviteurs ; notre maison n'est pas forte. Rien ne la met à l'abri d'un coup de main.

Ces observations étaient justes et donnèrent à réfléchir à M. de Beauvai.

— Au riez-vous peur, Octavie ? fit-il.

— Non ; mais le courage n'exclut point la prudence.

— Vous avez raison; je vais donner des ordres en conséquence.

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— Tâchez donc do savoir la vérilé sur Nicloux, insista la jeune femino.

— Il me manque celui-là ! fit de Beauval en se levant pour procéder à des mesures de sûreté, qui n'étaient pas inutiles.

M""' de Beauval voulait aussi avoir le temps de réfléchir. Elle avait besoin d'entendre don Ramire,

Que savait-il ?... Que pouvait-il dire ? Et en supposant qu'il dît toute la vérité, quelle preuve en pourrait-il donner ?

Elle examina l'affaire sous toutes ses faces.

Si Ramire était prêt à la dénoncer, ses accusations sans preuves ne seraient pas écoutées de M. de Beauval, mais d'un autre côté, il serait très dangereux et compromettant pour elle d'avoir un entretien secret avec lui.

Elle en examina les moyens et demeura indécise.

Une autre idée enfin ajouta ses tourm.ents : « Ramire n'avait-il point de: nouvelles de Norbert? »

Cependant le bandit, mis aux fers dans un caveau étroit et noir, supputait ses chances d'évasion, tout en maudissant sa destinée.

« Décidément je baisse, se disait-il, je me rouille ; je ne suis plus le daron des bois de Verrières et de Limours. Moi qui ai résisté à la pousse, je me laisse prendre comme un niais par des pantesdont je n'aurais dû faire que deux bouchées. — J'ai voulu fînau. der et de loup que j'étais me faire renard, — voilà ce qui m'a perdu.

« Maintenant, pour me tirer de cette carruche de province, il me faudra encore avoir lecours à la ruse.

« Le piège à la petite femme est amorcé. Mais la poulette croquée, je ne m'occuperai plus de si pauvre gibier, je redeviendrai loup,- je referai ma fortune sur les grandes roulef, à la pointe du couteau I

« Laissons les vanités de la gontilhommerie. Il vaut mieux être roi des chemins que misérable aventurier. »

Le lendemain, M. de Beauval, qui était censé avoir réfléelii.se décida à écrire à M. de Hautvilly.

Dans sa lettre, après avoir raconté au baron l'étrange méprise de don Ramire et ce qui sensuivit, il lui demandait s'il le réclamait devant son tribunal ou s'il consentait à ce que sa carcasse ornât les fourches patibulaires de Beauval.

S'il optait pour- ce dénouement, il le priait, lui et Norbert, de venir assister au jugement et à l'exécution.

M. de Beauval avait désappris d'écrire, la composition et la rédaction de cette lettre furent l'œuvre de sa femme et exigèrent une partie de'Ia journée. Elle ne put être remise ([ue le jour suivaat au valet qui la porta au château de Hautvilly, à environ dix Ueues de Beauval.

En attendant la réponse du baron, notre gentilhomme parcourut les environs sur son bon cheval Fringant, afin de questionner les paysans au sujet de Nicloux et de les prévenir. 11 y avait longtemps qu'on n'avait vu passer un étranger dans la contrée.

De son côté. M""» Octavie ne bougea point et n'alla point trouver le prisonnier; malgré la grande envie qu'elle en avait. Elle deyait attendre la réponse du baron et peut-être arrivée de Norburt. Si le baron venait, eUe trouverait en lui un défenseur, et Norbei.

ne supporterait pas les accusations de don Ramire; si ni l'un ni l'autre ne venaient,! elle n'aurait qu'à presser l'exécution de ce misérable dont les accusations seraienCraéprisées par son mari. ' ; '

Ayant ainsi pris son parti, elle ne resta plus occupée que de Norbert

Comme il arrive à tout le monde en pareille circonstance, elle se forgeait au sujet de l'absence prolongée de celui-ci les idées les plus chimériques.

Elle était restée frappée de son départ précipité, en pleine lune de miel, alors qu'elle s'efforçait de retenir son mari à Hautvilly et que les blessures du baron ^favorisaient leur liaison. Elle ne pouvait croire à son désir de vengeance, et se démandait s'il n'avait pas imaginé un prétexte pour rompre avec elle. « Sans doute, se disait-elle, je n'ai pu chasser entièrement de son cœur le souvenir de Jeanne. »

Puis, suivant le fil logique de cette supposition, elle se disait que Norbert était allé rejoindre son ex-fiancée et avait attendu pour rentrer chez son père qu'elle en fût partie.

Ces réûexions n'étaient pas sans souffranoe.

La passion qui les avait brusquement jetés dans les bras l'un de l'autre n'était sans doute qu'un caprice des sens, mais chez elle, à qui aucun autre sentiment ne faisait diversion, ce caprice-passion était devenu de l'amour.

La solitude à Beauval le lui faisait comprendre et la jalousie qui s'éveillait le lui faisait sentir.

Un peu d'orgueil féminin s'y ajoutait aussi. La rupture de Norbert, — s'il y avait rupture, — avait été d'une brusquerie brutale et blessante difficile à pardonner. On ne s'échappe pas ainsi tout chaud des baisers d'une femme jeune, belle et qui vous aime, sans lui dire seulement adieu.

C'était lui faire injure et agir comme un gougeat; Norbert en était incapable.

Elle en était là dans ses amères réflexions quand tout à coup, rapide comme l'éclair, terrible comme la foudre, une pensée lui traversa l'esprit.

« Si ce Ramire avait tué Norbert?... »

Elle en pâUt et un frisson d'horreur la parcourut tout entière.

Elle se rappela que le baron avait craint pour les jours de son fils et pendant quelque temps elle fut de nouveau tourmentée du désir d'interroger le bandit.

A tant de causes de tourments il fallut que M. de Beauval ajoutât encore. N'ayant jamais eu de cause criminelle à juger, pour l'étrenne de ses fourches patibulaires il voulait des assises solennelles, où il s'entourerait d'une sorte de jury composé des plus notables de ses villages.

Octavie combattit vivement ce projet.

— A quoi bon, disait-elle ; c'est faire à ce bandit beaucoup trop d'honneur. Et ne craignez-vous qu'il en profite, lui qui a meilleure langue que vous probablement, pomtenir cent propos qui nous rendront ridicules ?

— Quels propos ?

-- Que sais-je!...

— Mais j'ai mes hommes d'armes pour lui fermer la bouche.

— Alors ce n'est pas la peine de l'inviter à parler. Et ce n'est pas tout.

— Quoi donc ?

— Il peut profiter de la séance pour se venger à sa manière de nos amis de Hautvilly.l

— Cù avez-vous donc l'esprit, Octavie, pour chercher tout cela ?

— Mais, moi aussi, ces idées me viennent naturellement à l'esprit. Dans une affaire, je me demande d'abord où est l'utilité et jo me borne à elle, j'élague le superflu qui presque toujours est nuisible. Vous voulez pendre un coquin, mon ami ; vous avez droit de hiute et basse justice sur votre terre, une potence dressée devant le château qui eu avertit, des hommes d'armes, deux hommes chargés spécialement des exécutions judiciaires et munis des instruments indispensables, eh bien ! qu'attendez- vous? Envoyez shercher le curé de Beauval qui le confessera, car ce misérable a une âme et nous n'avons aucun droit sur elle.

Lorsqu'il sera préparé à monter au ciel, faites-le monter, la corde au col, à la potenc^> et pour plus de précaution encore faites-le bâillonner.

— Mais pourquoi bâillonner? fit M. de Beauval, étonné de l'insistance de sa femme à priver de la parole le condamné.

— C'est plus décent, se contenta de répondre M°° Octavie.

— C'est toujours de l'enfantillage, repartit son mari. Enfin nous verrons. Tout ebt subordonné à la réponse du baron. Si M. de Hautvilly vient à Beauval, il sera indispen* sable de l'inviter à siéger comme juge à côte de moi. Il y aura sur l'estrade deux fauteuils égaux, un pour lui, un pour moi. Je suis certain qu'il sera bien aise de dire son fait à ce coquin. Et vous direz ce que vous voudrez, Octavie, mais ce ne sera pas un mal de convier nos vassaux au spectacle. Une pendaison exerce toujours une heureuse influence sur l'esprit des vilains. Cela instruit les enfants et amuse les femmes ,• les pendus, vous savez, ce n'est pas comme les décapités, c'est toujours drôle.

M"" de Beauval ne répliqua rien, elle se résigna aux volontés supérieures et ignorées ûc la Provideace. Les pendaisons sont inscrites dans le Ciel tout comme les mariages. Le fil de la destinée commence parfois, comme tiré du fuseau de la vierge, facile à rompre, mais doux et léger à porter ; avec le temps, il devient fil de soie, ou de lin ou de chanvre, puis il ar.nve qu'il s"épaissit et devient corde à bourreau et couïc I...

Enfin le messager envoyé à Hautvilly revint apportant du baron une lettre dont La teneur suit :

Très honoré monsieur de Beauval st ami,

« En réponse à votre aimable lettre par laquelle vous nous invitez, moi et mon fils « Norbert, à venir à Beauval pour le jugement et la pendaison du brigand Ramire, j'ai « l'honneur de vous informer, en vous remerciant, que je suis encore souffrantlde mes « bleissures et incapable de monter à cheval. Je suis aussi obligé de demeurer à Haut- « villy, mon fils Norbert n'étant pas encore de retour. Le grand souci que j'ai de sou « absence m'empêche de prendre part à aucune fêle ou cérémonie, aussi bien chez, moi « qu'en tout autre lieu. Je vous féhcite d'avoir retrouvéun de vos chevaux, je regrette «s que vous n'ayez pas le second et les trois cent cinquante pistoles que les deux coquins « ont emportés. Faites donc bonne et prompte justice et sur ce, croyez-moi votre service teur et ami,

«François, baron de Ilautuilly. »

Après avoir pris connaissance de cette réponse, M""* de Beauval fut étonnée que lo baron attendît encore le retour de son fils. Et rendant la lettre à son mari.

— Alors, dit-elle, point de cérémonie, de jugement ?

— Non, répondit celui-ci, on le pendra à la bonne franquette

— Demain ?

— Non, demain c'est vendredi.

— Alors après-demain ?

— Oui, sans faute. Je vais faire prévenir le curé de Beauval.

Sur ces paroles, le bon genthilhomme s'éloigna, laissant sa feraine à ses réflexions. iMais à peine sur le chemin, il se dit : « En déûnitive, je ne puis expédier cet individu dans l'autre monde sans forme de procès. Ma femme ne veut pas lui laisser le temps déparier, ce n'est pas juste, je ne puis le condamner sans l'entendre. Peut-être aussi me dirait-il ce qu'il a fait de mon second clieval et de l'argent du baron. S'il compte sur Nicloux pom' le délivrer, en se voyant abandonner de celui-ci, il me -dénoncera peut-être sa retraite. « Je regrette, dit le baron, que vous n'ayez pas retrouvé mes trois cent cinquante pistoles. » 11 y a de l'amertume dans ces paroles et comme une invitation à rechercher la somme volée; je vais voir ce Ra.Tiirc.

Et il se rendit en eilet dans le càveau.

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