L EVASION
— Eh bien, Jeanne, dit le guichetier en apportant à la détenue la soupe du soir, ce ne sera pas encore pour aujourd'hui, mais c'est bien dommage que vous ne soyez pas en meilleure santé.
— Pourquoi donc est-ce dommage? fît la Jeanneton.
— Parce que maintenant, même sans argent, vous pourrez demander à la cantine tout ce que vous voudrez, delà viande, du vin, et même du poulet... c'est l'usage. On n'a plus rien à vous refuser.
— Eh bian, répondit la condainnée, apportez-moi un bon dîner, du vin, du poulet et du pain blanc.
J'aimons autant mourir d'indigestion que du mal de gorge.
— Oui, mamz'elle Jeanne, il vaut mieux manger, prendre des forces, c'est dans votre intérêt comme dans celui de l'administration. Nous n'aimons pas au Châtelet que nos condamnés tombent de faiblesse à la Grève; le public non plus, ça le dégoûte. Il faut se montrer au peuple avec tout son courage. C'est plus beau, et Ton est sûre d'être applaudie,
Jeanneton, de son côté, pensait qu'en toute occurrence il valait mieux qu'elle prît des forces.
Le guichetier alla lui chercher un dîner copieux et réconfortant, qu'il éclaira, à ses frais, d'une bougie.
Après le dîner, il but la goutte avec la prisonnière et lui souhaita honnêtement la bonne nuit. — Il était près de dix heures.
Mais à peine s'était-il retiré, qu'il dut revenir sur ses pas pour introduire le directeur de la conscience de Jeannette.
Celui-ci tenait à la main un bougeoir qu'il posa sur une saillie de la muraille sans mot flire. Jeanne suivait ses mouvements avec une curiosité intense.
Qu'allait-il dire? Il allait prononcer sur son sort. Elle attendait.
Le père Couturier se retourna vers elle et lui dit :
— Jeanne, vous avez tenu votre parole, nous tenons la nôtre. Êtes-vous prête?
— A sortir?
— Oui.
Pour toute réponse, elle se leva, pâle de saisissement, l'œil dilaté de joie. Le jésuite reprit en baissant la voix :
— Écoutez, voici ce que nous allons faire. Il faut agir promptement et sans bruit.
Nous allons échanger nos vêtements ; nous sommes à peu près de la même taille. Jai mis deux paires de culottes et deux gilets; par là-dessus, je mettrai votre robe, tandis que je vous donnerai un costume noir complet, y compris des bas, que voici... (Il tira une paire de bas de soie noirs de sa poche) et mes souliers à boucles. Quand vous serez déguisée, vous sortirez, un mouchoir à la main, en ayant l'air de vous essuyer les yeux. Ne répondez à rien de ce qu'on pourra vous dire, ni oui ni non ; votre accent vous trahirait; marchez vite comme un homme que la peine étouffe, et à qui il tarde de se trouver seul en plein air. Vous connaissez le Châtelet?
— Un peu, répondit Jeanneton.
— D'ailleurs, il est rare que l'on m'adresse la parole, ajouta le bon père ; et, à celte heure, le Châtelet est un désert et le geôlier en chef est couché. Enfin, changeons de vêtements, et, pour le reste, tout dépendra de votre prudence.
Le révérend père Couturier joignit aussitôt l'exemple à la recommandation.
Tournant le dos à la prévenue, il déboutonna sa soutane, l'ôta et la tendit à Jeanneton par-dessus son épaule, puis continua à se déshabiller avec la même discrétion pudique.
La Jeanneton se débarrassa vivement de sa robe et de son jupon ; cependant, elle ne put retenir un léger cri de désappointement en entrant dans les culottes du révérend père : — elles étaient trop étroites.
1118 CARTOUCIin:
— Qu'est-ce donc? fit le jésuite, sans se retourner.
— Cales culottes qu'ctont trop p'tites par derriarc, dit Jeannette. J^ n'savons comment nous emballer dedans.
— Cherchez la boucle, répondit le révérend père.
— J'iavons lâchée, m'sieur l'curé, mais c'n'est pas d'ia ceinture, ça du fond qu'ailes sont trop petiotes. Venez voir. N'y a pas d'mal ; j'avons not'chemise.
— Arran,c:e7.-vous. ma chère ; je n'y puis rien ; je ne suis point tailleur ■ — M'sieur l'curé?
— Eh bien?
— Pour qu'tout tianne dedans, faudrait fare une déchirure.
— Faites la déchirure ; ce sont de vieilles culottes dont j'ai fait le sacrifice. L'étoffe craqua et la Jeanne reprit avec satisfaction :
— Ah ! comme ça, ça tiant.
Elle passa ensuite le gilet et la soutane, enfin mit les bas et les souliers. Il ne lui manquait plus que la cravatte et le chapeau ; le père Couturier put se retourner et examiner sa toilette.
Il parut satisfait.
— C'est bien, dit-il. Maintenant, un peu de maintien ; baissez un peu la fêle. Le mouchoir?... Tenez le mouchoir comme ceci ; l'autre bras comme cela. Bien. Marchez un peu. Allons, cela peut aller.
— Et mon bréviaire ? fit tout à coup la Jeanneton.
— Ah ! c'est vrai ; le voici.
Et il le tira d'une poche de la soutane.
— A celle heure, à mon tour. Il passa le jupon et la robe de la détenue, puis mit, sans montrer de répugnance, le bonnet de toile d'une propreté douteuse, qu'elle ne quittait de jour ni de nuit. Le plus pénible pour lui fut de se séparer de ses souliers pour prendre les grossiers sabots de la prison.
Cela fait, et après difi'érentes recommandations, le père Couturier ajouta :
— Vous allez sortir; à la porte du Châtelet stationne une voiture où un de nos pères vous attend. Allez, ma fille, et que Dieu vous ait en sa sainte garde.
La Jeanneton s'inclina pour recevoir sa bénédiction; un second craquement se fit entendre; mais elle était trop émue de reconnaissance et de joie pour y faire attention.
Elle frappa doucement à la porte de son cachot ; le guichetier ouvrit, referma et précéda la robe noire avec sa lanterne sans se permettre une parole. La cour du Châtelet était déserte et à peine éclairée à ses extrémités. A la grande porte, ce fut encore le guichetier qui ouvrit, et la Grande-Jeanneton, jugée, condamnée cl prêle à être exécutée, remit le pied sur le pavé de Paris.
Une voilure de place stationnait en eflet à c^^iques pas de là, et s'uuvrit à son approche.
L'obscurité était profonde; le père, assis sur les coussins, dît aussitôt ;
• — C'est vous, père Couturier?
• — Non, m'sieur l'a'bbé, faites excuse; c'est la Jeanneton pour vous servir.
— Ah ! bien.
CAnTOrTClTE 1110
El le fiarre partit ar. grand Irnt.
En mrme fomp=;, le prVe jésuite ahai==a les slorcs des portières.
Jcanneîon ne remarrjna point tout d'abord cette précaution, prise (évidemment contre elle. Son esprit, a.^ité de pensées tumultueuses, ne pouvait se fixer à rien. Ce qui lui arrivait était tellement extraordinaire, et le sentiment de la délivrance la bouleversait à tel point qu'elle était bors d'elle-même et croyait rêver.
Elle ne se demandait même point oii on la conduisait. La voiture roii\ait depuis longtemps déjà; ce n'était pas à la maison des jésuites, alors rue Saint-Jacques, elle eût été arrivée en moins d'un quart d'heure.
Cependant, le cheval ayant été mis au pas, ce changement d'allure éveilla son attention.
— Où sommes nous? fit elle; comme sortant d'un songe. Le bon père ne lui répondit pas.
Elle ne renouvela point sa question. Elle n'éprouvait d'ailleurs aucune méfiance. Elle devina que l'on montait une pente très raide, et en demeura là dans se? observations; comme anéantie dans le bonheur d'être loin du Ghâtelet.
Vingt minutes environ se passèrent ainsi, avant qu'elle se rappelât que le père Couturier lui avait dit qu'on la cacherait dans un couvent. Alors, son imagination se dégourdit. Cette perspective, étrange pour elle, d'entrer dans une maison religieuse, au lieu de l'effrayer, l'amusa.
— Diles-donc, m'sieul'curé, fit-elle, est-ce que vous me menez dans un couvent?
— Oui, ma fille.
— Lequel donc? demanda-t-elle.
— Vous le saurez plus tard; pour le moment, c'est un secret qui doit rester entre la supérieure et nous.
— Est-ce que j'allons être nonne?
— Vous serez d'abord pensionnaire. Prenez patience, nous ne tarderons pas à arriver.
Le silence régna de nouveau, et laissa Jeanneton à ses rêveries, qui ne furent plus interrompues que par ces paroles.
— Nous sommes au couvent.
La voiture s'arrêta, le père jésuite descendit pour sonner ; ime petite porte ne tarda point à s'ouvrir, et le religieux dit à sa compagne : « Venez. » Et il l'entraîna à l'intérieur, avant qu'elle c.ûl pu se reconnaître.
A la longueur de la montée et au froid qu'elle ressçrAH. Jeanneton aurait pu se douter qu'elle était à l'abbaye de Montmartre.
En effet, ce monastère était situé tout à feit au sommet de la montagne, et le froid y était très vif. L'église Saint-Pierre, qui existe encore aujourd'hui, appartenait à l'abbaye. C'était l'endroit le plus froid des environs de Paris. Il en avait si bien la
renommée, que, du temps de saint Louis, les abbesses recevaient par une indulgence particulière le droit de porter des bottes fourrées. Dans la suite, on devait payer à chacune, à la Toussaint, la somme de trois sous pour s'en pourvoir.
L'abbaye de Montmartre n'avait rien de somptueux, ni même de remarquable comme œuvre d'art, mais elle remontait à la plus haute antiquité: elle avait subi les vicissitudes les plus diverses et la renommée de ses religieuses avait souvent varié également. ■
Ses premières bénédictines furent d'abord des modèles de piété, puis le temps ralentit cette ferveur, et les pieuses célibataires se lassèrent d'immoler la nature à des devoirs sacrés. On y mit des nonnes vertueuses de Fontevrault, et cette importation ne réussit point. La clôture des vierges du Seigneur n'était pas toujours respectée en temps de guerre; les guerriers, témoin le comte Ory et Henri IV pour en citer deux d'époques bien différentes, avaient pour les gentilles nonnains un goût très vif et très exigeant.
Pendant les guerres de la Ligue, la plupart des religieuses de Montmartre se réfugièrent à Paris pour éviter les galanteries de l'armée royale; mais elles tombèrent d'un écueil dans un autre. « Le changement de lieu leur fit changer de vie, dit Sauvai, et à l'abbesse toute première aussi bien qu'aux chapelains. » Les religieuses restées à Montmartre étaient les plus jeunes; les officiers de l'armée de Henri IV s'occupaient à en faire la conquête en attendant qu'ils fissent celle de la ville de Paris. Parmi les vierges consacrées au Seigneur se trouvait Marie de Beauvilliers, à peine âgée de dix-sept ans et dont la figure était aussi belle que son âge était tendre. Henri IV la vit et ils s'aimèrent.
« Princes et rois vont fort vite en amour. » Et la vertu de la jeune Marie ne tenait qu'à un fil... le fil de la Vierge. Elle suivit son vainqueur jusqu'au jour où l'inconstant la quitta pour sa cousine germaine Gabrielle d'Estrées ; alors Marie de Beauvilliers rentra au couvent de Montmartre, dont huit ans plus tard elle devint abbesse.
Comme il arrive souvent, la pécheresse était devenue fort dévote. Elle entreprit de réprimer les désordres des religieuses. Elle faillit perdre la vie dans cette tentative.
Les religieuses, furieuses contre elles, se portèrent aux extrémités les plus violentes et allèrent jusqu'à employer le poison pour se défaire de cette réformatrice. Des antidotes pris à propos sauvèrent la vie de l'abbesse. mais elle en garda une grande difficulté de parler et de respirer qui la tourmenta jusqu'à la mort.
Ces faits étaient bons à rappeler afin de donner pour ainsi dire la note juste au récit que nous continuons ; avant d'introduire la Grande-Jeanneton au couvent de Montmartre, il était bon do dire ce qu'était ce monastère et ce qu'avaient été ses religieuses.
Ajoutons encore un détail intéressant. C'était dans la chapelle des Saints-Martyrs, édifice qui s'élevait au sud du couvent, qu'en loSi Ignace de Loyola et neuf de ses compagnons avaient prononcé leurs premiers vœux. Depuis, les jésuites avaient toujours conservé d'excellentes relations avec la communauté de^Montmartre. Ils se rendaient des services réciproques; caries murs des couvents, la flô'urc, ne sont si élevés, que pour les voleurs ou les indiscrets, ils ne suppriment nullement les
Le vieux toisa lelève d'un air de coanaissance.
relations avec le monde. Le couvent conserve une action au dehors, tout en se défendant de la réaction du dehors dans son intérieur.
11 reste indépendant, sans cependant renoncer à se servir d' autrui, ou, comme il dit avec quelque dédain, du monde. Enfin, les divers ordres ont entre eux des sympathies ou des sentiments d'exclusion et d'hostilité.
Au moment de la réforme, on l'a vu, tel ordre peut être l'ennemi do tel autre, ou son ami. Les jésuites étaient les amis des bénédictines de Montmartre.
Il y avait entre les deux communautés échange de bons offices; c'était chez les
Liv. 141. —
A. Fayard et Fils, éditeurs.
1122 CAUTOUCIîE
jésuites que les bénédicliiies choisissaient leurs directeurs et chez elles que les fils de Loyola choisissaient... leurs pénitentes.
Les pères avaient sur les nonnes un avantage considérable : ils n'étaient pris cloîtrés. Ils pouvaient voyager, aller dans le monde, explorer toutes les régions sociales, dénicher des intrigues, en ourdir, tandis que les pauvres bénédictines étaient séquestrées sur leur montagne.
Les murs du couvent tronquaient leurs destinées; et la seconde partie de leur vie s'en allait et s'éteignait sans Texplication ou le complément de .la première.
Toute communication était interrompue, toute expiication irétait égailement. Beaucoup ne savaient pas comment elles avaient abouti à cette sorte d'imipasse; et beaucoup cherchaient en vain comment elles en pourraient sortir. 'D'autres enfin se demaindaient ce qui de leur vie nnudaine, de leurs affections, de leurs passions, de leur foiltune subsistait et vivait encore.
Les fp'ères jésuiies.rQiiouaic'nt pour elles Icsifilsdes. communications interrompues. ReligjiBux et mondain-s, ils étaient pour elles de précieux intermédiaires.
Ilsa^aient aoGÔ6|pa!ritoiït.; é'I-s -sa vaient tout. C'ôt;at.eïït'.ci6S'dSbE0uilieurs de mystères, des agen'tB dipilomatigues d'une habileté cQnsom:mBe, des reporters toujours intéressants..
Grâce cà«en>xTj-8!dlemant cessait; la clôture n'ôtaïtijilus qu'une fiction. C'est beaucoup dire souslatRagencEj'iqpoque à laquelietle relâchement des mœurs était général.
L'abbesse de Montmartre était alors une jeune fille, -moins légère et moins folle surtout que mademoiselle d'Orléans, l'abbesse de Ghelles, mais fort légère. Elle était de grande imatsoT] ; imài-s, avant d'avoir pu connaî(iiîfill:eim.onde, en était sortie pour être revêtue d'une robe dont elle ignorait le caraotôre, et d'une dignité dont elle ne pouvait remplir les devoirs; elle n'avait pas vingt ans.
On la , 'nommait Marie-iÉIisabelth d'Avray.
Coniane('ciHe:re.gnaii'tfï!tinc ig6>irvernait pas, elle était fort aimée de:ses nonnes. Elle avait tout pouriplaire d'ailleurs, 'beauté, grâce, caractère bienveillant, esprit aimable. Elle ne méditait aucune réforme, laissait les religieuses vivre à leur guise et croyait qu'il lui était permis de profiter de la même liberté qu'elle laissait aux autres.
Telle était la charmante abbesse de Montmartre à qui la Grande-Janneton fut présentée.
Mais, avant d'être mise en présence de l'abbesse, la misérable prisonnière dut, comme on le suppose, changer de toilette. Hélas! la belle robe de laine brune de M. Ventadour, traînée sur la pierre des cachots, n'était plus qu'une loque sordide. Vénus ressemblait à un souillon... à pis que cela encore, et le jésuite qui l'avait accompagnée en était effrayé. Elle lui rappelait ces pjrostituées errantes, sans asile, que les Romains appelaient de louves, lupa (dont on a fait le mot lupanar).
La pauvre Jeanneton, en se revoyant en pleine lumière, était effrayée d'elle-même; aussi accepla-t-elle avec empressement et reconnaissance la proposition qui lui fut faite de se rechanger.
Lorsqu'elle se fut débarbouillée et peignée, elle revêtit un costume de sœur converse, un peu court pour elle, mais qui n'avait rien de ridicule et lui fit grand plaisirs.
Un Jcgcr cl pur parfum de lavande donl le linge et les élofies ciaient imprégnés lui ranimcrenl le cœur.
Le père jésuite lui dit :
— Ma fille, en entrant dans cette maison de paix et de priùre, que vos lèvres, sinon Vitre mémoire, oublient le lieu d'où vous sortez et le sort ignominieux qui vous allcndail. Ici vous n'êtes plus la Grandc-Jearincton. Il convient d'oublier jusqu'au nom de celle mall:eurcuse et de cette drôlesse ; vous empruntez au lieu où vous entrez l:\ décence et l'honnêteté qui vous ont manqué jusqu'alors et vous vous appelez Jeanne simplement.
« Vous m'avez compris?
— Oui, mon père.
Le /es lile poursuivit :
— Madame l'abbc^se ignore votre vie, votre passé. Elle sait que le malheur vous donne droit à sa compassion et espère que votre conduite vous rendra digne de ses bontés.
Après ce préambule, le père invita Jeari nette à Je suivre.
Ils parcoururent ainsi les galeries gothiques qui entouraient la cour centrale et sous lesquelles s'ouvrait le bâtiment réservé aux dames pensionnaires, le cloître et les appartements deTabbesse et l'église. L'ombre et le silence,, ces deux éléments souverains du prestige religieux, régnaient partout, Comme ils cheminaient sous la longue et froide galerie, tout à coup la cloche sonna.
Le religieux s'arrêta et dit à Jeanne :
— Il est une heure ; on sonne les matines ; nous ne pourrons voir madame l'abbesse qu'après la cérémonie.
Presque aussitôt un large rayon de lumière se projeta au milieu de la cour ; puis un autre encore. Deux portes venaient de s'ouvrir, celle du cloître et celle de l'église.
A la première apparurent bientôt, comme de légers feux follets, les flammes tremblotantes des vierges et une longue file de religieuses se dirigea lentement vers l'église.
Jeanneton,pour qui ce spectacle était complètement nouveau, suivit d'un œil étonné celte procession nocturne jusqu'au moment où elle eut disparu sous le petit portail de Saint-Pierre.
Alors le jésu-ile bii dit :
— Allons prier avec elles.
Ils entrèrent dans l'église. Le chœur réservé à la communauté en était seul éclairé ; Jeannette et le père demeurèrent dans l'ombre.
Au milieu du chœur était place un prie-Dieu de chêne ; la jeune abbesse s'y voyait agenouillée. Des voix jeunes, pures, harmonieuses s'élevèrent sous les voûtes, et Jcanneton, la profane, la païenne, ne put se défendre d'une vive émotion. Elle é|irouva une sorte d'attendrissement et se rappela que quelques heures auparavant elle était enfermée dans le cachot d'une condamnée à mort.
Ces femmes lui semblaient des saintes et ce temple un vestibule du paradis. Oh ! qu'elle serait heureuse de pouvoir venir là la nuit prier et pleurer ! La voix de la
Grande-Jeanneton, cette quatorzième femme de Cartouche, ce gibier de potence, allait donc se mêler à ces voix angéliquesl...
Et avec la mobilité d'impressions propres à son sexe, la pauvre fille se sentaiV^éjà attirée vers la vie religieuse.
La cérémonie des matines est assez courte, elle ne consiste que dans le chant et la récitation de quelques prières; bientôt les religieuses sortirent du chœur et processionnellement se retirèrent dans le cloître. L'abbesse fermait la marche. Le père jésuite s'était placé près de la porte pour la saluer au passage.
Dès qu'elle parut, il s'inclina profondément devant elle, et lui demanda la permission de lui présenter Jeanne; ce qui lui fut accordé.
Jeanne et le père la suivirent.
Ils traversèrent ainsi différentes pièces d'un appartement somptueux, d'un caractère étrange, demi-mondain et demi-religieux, ornés de meubles antiques et d'objets à la mode, et le long duquel se tenaient échelonnées des sœurs converses, la tête inclinée et un candélabre chargé de bougies à la main.
Ce luxe, cette servilité dont la jeune dame était entourée, devaient être aussi pour Jeanneton un sujet d'étonnement, mais non d'édification.
La dame s'arrêta enfin dans une petite pièce de style moderne, mais où se trouvait néanmoins la chaire abbatiale gothique aux armoiries sculptées et enluminées d'or, d'azur, de vermillon et d'argent. Lorsqu'elle y eut pris place, l'abbesse invita le révérend père et l'étrangère à s'asseoir.
— Mon père, dit-elle, vous amenez dans celte maison la jeune femme dont vous m'avez parlé hier. Elle se nomme Jeanne ?
— Oui, madame l'abbesse.
La dame tourna vers Jeanneton son gracieux et doux visage, et lui dit avec un sourire bienveillant :
— Ma fille, vous désirez entrer dans la vie religieuse selon la règle de Saint- Benoît, bienheureux fondateur de notre ordre?
— Oui, madame, répondit Jeannette, sans se douter de l'engagement qu'elle prenait, n'ayant l'honneur de connaître saint Benoit que de nom.
— Vous êtes orpheline?
— Oui, madame, répondit Jeanneton.
— Vous n'êtes pas mariée?
— Non, madame.
— Vous êtes sans fortune et sans prolecteur?
— Oui, madame.
— Et le révérend père m'a dit que vous aviez beaucoup souffert dans le monde.
— Oh ! oui, madame!..
— Jésus appelle à lui ceux qui pleurent, les pauvres et les affligés. Sur la recommandation du religieux qui vous accompagne, nous vous recevrons dans ce monastère parmi nos sœurs converses. Vous avez autrefois habité la campagne, vous en connaissez sans doute les travaux. Ici, vous trouverez une occupation, soit au jardin, soit à la basse-cour. Nous chargerons une de nos sœurs de votre instruction religieuse, principalement en ce qui concerne la règle de notre ordre. Allez, ma fille.
La jeune dame tendit sa main blanche et mignonne à Jeanne, qui la baisa avec un me'lange de sympathie et de respect.
Elle toucha un timbre.
Une sœur parut, et d'un geste la converse lui fut confiée, pour être conduite à sa cellule et recevoir quelques enseignements préliminaires, et d'une application immédiate.
LU
lES PREMIERS ÉLÉMENTS d'uN MYSliÎRE.
Lorsque la porte du petit salon de madame d'Avray se fut refermée sur la nouvelle converse, l'abesse et le père jésuite eurent le court entretien qui suit.
— Celle fille, dit la dame, a l'air simple d'une paysanne.
— D'une paysanne pervertie, répondit le jésuite. Elle est moins simple qu'elle ne paraît, si j'en crois surtout le père Couturier, chargé de sa conversion.
— Etait-elle donc athée?
— A peu près,
— Oh ! c'est horrible.
— Nous l'avons retirée de l'abîme, dit modestement le père jésuite. Le père Couturier a non seulement débarbouillé celle âme de son ignorance et de son impiété, mais il a fait plus : il lui a enseigné la véritable morale et lui a appris à aimer les jésuites. Désormais, elle n'écoulera qu'eux. C'est peut-être le point le plus important.
— En effet, fit la jeune dame d'un air rêveur. Mais, si grande que soit sa confiance en vous, oseriez-vous lui confier notre secret?
— Non, madame, je m'en garderai bien. D'abord, ce secret n'appartient pas aux jésuites seuls, puis il est inutile que celte fille sache rien, pour jouer le rôle que nous lui avons destiné. L'ignorance même lui prêtera l'accent de la vérité.
— Et après? fit l'abbesse.
— Après, nous lui donnerons l'explication qui nous conviendra; je m'en charge.
— Enfin, elle nous arrive à propos, car, aujourd'hui encore, la visite de Monseigneur m'a été annoncée.
« Maintenant, mon révérend père, dit l'abesse en se levant pour prendre congé, il ne me reste plus qu'à vous remercier, vous, le père Couturier et votre supérieur.
Le père salua profondément la jeune dame et se retira.
Quelle mission venait-il d'accomplir? Cette malheureuse Jeanneton, après avoir été utilisée « à la plus grande gloire de Dieu », selon les fils de Loyola, allait encore être utilisée par les bénédictines de Montmartre.
C'est grand dommage, il faut l'avouer, qu'elle n'eût servi qu'au bourreau.
Dans sa petite chambre blanche où elle s'endormait, elle n'aurait pu, qu'au prix
i\ZC^ C.\n TOUCHE
du plus cruel cauchemard, s'imaginer les nouvelies épreuves qui lui élaicnt réservées. Au contraire, si elle rêva, elle dut se revoir en jeune paysanne au milieu dos ckamps ou des vergers. Le lendemain en effet fut comme la réalisation d'un pareil rêve.
Sœur Sainte-Alice conduisit Jeanne chez le vieux jardinier; le seul homme qui habitât au milieu de la communauté des vierges du Seigneur.
— Je vous amène une nouvelle élève, père Olivier, dit la sœur; sœur Jeanne a été élevée à la campagne.
Le vieux toisa l'élève d'un regard de connaisseur, et un certain mouvement des lèvres exprima son admiration pour une aide-jardinière aussi bien découplée.
L'âge chez lui n'avait affaibli ni la vue ni le goût, et il se réjouit d'avoir la compagnie d'une aide aussi agréable à voir.
— Je suis très reconnaissant à madame l'abbesse de l'aide qu'elle me donne, et si sœur Jeanne veut m'accompagner au jardin, je vais l'initier à nos travaux et apprendre d'elle quel est l'emploi qui lui conviendrait le mieux.
— Volontiers, m'sieu, répondit la converse, j'vous dirons qu'il y a beau jeu que j'n'avons manié la sarclette ou la bêche, mais j'frons c'que j'pourrons pour être agréable aux bonnes sœurs.
Elle suivit donc le père Olivier, déjà charmé de l'entendre parler patois, ce qui, chez une jardinière, lui paraissait un mérite.
Jeanne ne connaissait rien au jardinage, elle fut émerveillée de l'étendue et de la tenue savante des jardins. Elle admira les treilles, les espaliers, les quenouilles et enfin demeura stupéfaite à l'aspect des serres dont elle ignorait tout à fait l'aménagement et l'utilité. Tous ces petits pots rangés dans un bâtiment de verre l'étonnaient par l'insignifiance, ou la mine chétive des plantes qu'ils contenaient. Il lui semblait voir un hôpital de végétaux. La tiédeur fade de l'air que l'on respirait dans la maison de verre complétait l'analogie ou la ressemblance.
Cependant, dans les serres et dans le potager, quelques parties exclusivement réservées à la table et à l'appartement de l'abbesse présentaient de merveilleux produits d'art et de patience, que Versailles eût enviés. Mais il fallait savoir ce que ces caprices de fleurs, de légumes et de fruits avaient coûté de peine.
Le jardinier expliqua à sœur Jeanne à quel travail de jour et de nuit étaient dues ces merveilles et termina en ajoutant :
- — Vous plairait-il, sœur Jeanne, d'être attachée au travail des serres?
— J'n'y tenons pas, répondit-elle, et sauf vot' respect j'aimerions mieux garder les vaches.
Mais le troupeau avait ses gardiennes et sœur Jeanne fut attachée au service de l'ésherbage et de la sarclette, en attendant qu'elle eût étudié et appris à fond la taille des arbres fruitiers.
La pauvre Jeanneton se résigna à sa destinée; malgré le labeur qui contrariait ses habitudes fainéantes, elle s'estimait toujours heureuse d'avoir échappé au cachot et au bourreau.
Puis, chose qui s'explique par la rareté des spectacles et des distractions, elle avait pris goût aux cérémonies religieuses, et même à certains exercices de dévo-
lion. Elle élait en bon clicmin pour devenir une ronne parfaite et fai~ail la joie de sœur Sainfe-Alice, lorsqu'un jonr ele fut mandée à comparaître devant la dame ali'jesse qui, s'efTorçant de prendre un visage sévère, lui dit :
— Sœur Jeanne, deux de nos sœurs vous ont entendue proférer le? pin? horribles ijlasphômcs.
— Mdi, madame!
— Deux de nos sœurs, répéta l'aljbcsse. Allez, sœur Jeanne, et puissent les larmes d'un repentir sincère laver la souillure de vos péché-.
— Mai?, madame, c'est faux ! s'écria Jeanne indignée et alarmée tout à la foi=.
Mais l'abbiisse ne daigna point entendre sa défense et sonna deux sœurs qui d'habitude étaient les exécutrices des arrêts prononces par leur supérieure. Ces deux nonnes entraînèrent la converse et, sans la moindre résistance de sa part, la firent descendre dans un de ces cachots souterrains que l'on appelle par une odieuse ironie des in-pace (en paix).
Ce lieu affreux était le fond d'une citerne fermée en haut par une lourde grille, presque sans air et complètement privé de lumière.
L'infortunée était donc vouée par le destin à finir sa vie dans un cachot.
Cela était djiutant plus cruel que depuis quelques jours elle se croyait transportée dans un monde nouveau à l'abri des exempts de police et des geôliers.
L'existence du Châtelet allait donc se continuer à Montmartre?,..
Il y avait de quoi la rendre folle.
VA par moment, en efTct, la malheureuse converse au fond de son puits, se prenant la tète à deux mains, se demandait si elle devenait folle et si ce qu'elle soufi'rait n'était pas un délire de son imagination.
Un jour ?... une nuit?... Mais, en tout cas, peu de temps après son incarcération, elle entendit comme un bourdonnement devoixau-dessusd'elle, puis vit des lumières, dont les rayons ne descendaient point jusqu'au fond de son oubliette et qui brillaiejit en haut comme les étoiles d'un ciel noir.
Qu'allait-il se passer ?...
Tout à coup elle perçut distinctement une voix qui l'appelait par son nom :
— Sœur Jeanne! sœur Jeanne!... Eles-vouslà?
— 'Me voici ! cria Jeanne, croyant à la A'enue d'un libérateur.
— Croyez et espérez, ma sœur! reprit la voix d'en haut.
Puis les lumières s'éteignirent ou disparurent, le bourdonnement des voix s'éloigna et se perdit. Le silence de la tombe régna de nouveau.
« Croyez et espérez!.., » rien de plus que ces paroles banales, tombées ce lèvres inconnues. Le désespoir rentra au cœur de la prisonnière. Le couvent de Montmartre élait pire que le cachot du Châtelet.
Mais à ces tristes reflexions se bornait tout ce que ]iouvait penser cette infortunée.
Le secret de la sinistre comédie dont elle était victime était plus haut et nous a'.luuslc donner.