ENTRE DON RAMIRE ET M. DE BEA.UVAL
Précédé du valet chargé de la nourriture du prisonnier, M. de Beauval fut introduit près de celui-ci. Le logis ténébreux ne sentait pas bon ,• comme l'ours de la fable, il boucha sa narine, mais il n'osa faire sortir le bandit, tant il le redoutait.
Afin d'abréger l'entretien, il fit part aussitôt à celui-ci de ses intentions.
— Ramire, lui dit-il, vous serez pendu après-demain.
— Pourquoi pas de suite ?
— Le temps nous manque aujourd'hui.
— Ah 1... Et demain?
— C'est vendredi. Je vais aller prévenir le curé.
— Excellente idée ; sa visite me fera plaisir, je m'ennuie.
— J'ai renoncé à vous mander devant mon tribunal, ayant les preuves évidentes de vos crimes.
— Vous avez eu tort, il faut toujours respecter les formes de kjasiice. Sans les formes la justice n'est plus rien.
— Avez-vous quelque révélation à me faire ?
— Oui, j'en ai quelques-unes.
— Parlez donc, je vous écoute, mais soyez bref.
— D'abord celle-ci : « Vous êtes cocu. »
— Ne m'insultez pas ! s'écria .M. de Beauval avec calmo.
— Il n'y a pas d'insulte.
— Je puis vous faire bâtonner.
— Cela ne changera rien à la chose. Vous vous fâchez, cela prouve que vous ignoriez.
— Déjà votre complice Mcloux est venu me chanter la même calomnie.
— Oui, c'était à mon instigation. J'espérais alors que vous surprendriez les coupables et qu'en vous vengeant de Norbert vous me vengeriez aussi. Vous n'en avez rien fait; je n'en suis pas surpris. L'état de cocu rend aveugle et sourd, autrement le mariage ne serait pas possible ; et vous devez avoir un bien beau ^ménage, car je n'en vis oncques aussi endurci que vous.
— Oh ! gronda entre ses dents le gentilhomme, je ne sais pas ce qui me relient de te clouer la langue de mon épée !
— Vous savez le proverbe : Quand le malade bat son médecin...
— Je sais que tu es un menteur.
— Qui vous l'a dit ?... le baron ?... je ne lui ai dit que des vérités et la preuve c'est qu'il a renoncé à la petite Jeanne que son fils adorait et pour laquelle il avait de l'estime et de l'amitié. Jeanne a restitué aux pauvres la fortune volée par ses parents et s'est retirée dans une abbaye. Mais toute vérité n'est pas agréable à entendre et pour me récompenser de mes bons avis, le baron m'a enfermé dans un cachot et comme vous il m'aurait volontiers cloué la langue.
— Tu lui as volé trois cent cinquante pistoles ?
— Peut-être bien, je n'ai pas compté.
— Où sont-elles?
— Dans îa valise de Mcloux qui, profitant d'une blessure qui me retenait au lit, m'a tout pris et s'en est allé.
— Où cela ?
Don Ramire sourit.
— Vous êtes naïf et cela ne m'étonne pas que...
I n'osa achever.
— Enfin ce sont de nouvelles histoires 1 Tu mens comme un' charlatan, comme un bandit que tu es ; cette blessure...
— Je Val reçue de îNorbert.
— Ah ! ûui-da ! de Norbert. Justement on ne sait où il est.
— Je ie sais trop, moi. Nous nous sommes battus, il y a quelques jours et nous sommes restés tous deux sur le carreau.
— Et puis? fit de Beauval avec vivacité.
— J'avais le ventre ouvert et un coup à la hanche ; je me suis rétabli.
— Et lui ?
II n'était guère mieux que moi ; je uo l'ai plus revu, mais ou m'a dit qu'il se rétablissait.
— Où est-il ?
— Cela vous intéresse ?
— Vous craignez pour ses jours
— Pas d'insolence I
— Et vous, si ce que vous voulez savoir vous intéresse réellement, sachez me le demander autrement que la menace à la bouche. Vous obtiendrez tout de moi si vous le voulez,
— Comment cela?
— A la condition que j'obtienne tout de vous.
— Mais qu'obliendrai-je?
— La vérité, les preuves, des preuves à vous crever les yeux sur votre état de cocu chronique et fieffé.
— Encore !...
— Si vous voulez que je me taise, n'en parlons plus.
— Mais où sont les preuves ?
— Je ne les ai pas sur moi, mais je vous les procurerai à la condition...
— Oui-da! que je te relâcherai?
-^ Sans doute.
— Pas si bête!... Est-ce là tout ce que tu as à me dire?
— Oui.
— Eh bien! brisons-la. En voilà assez: t'écouter plus longtemps serait de l'enfantillage. Et le digne gentilhomme, reprenant la lanterne déposée près de lui, tourna le dos au
prisonnier et appela son valet pour refermer la porte.
Il était furieux, indigné, mais cette fois il avait senti la morsure de la vipère. Sa femme le voyant revenir lui demanda s'il avait prévenu le curét
— Non.
— D'où venez-vous donc ?
— De la prison.
— Tiens !
— Eh bien I fit-il d'un ton bourru, n'avais-je pas le droit d'interroger le prisonnier?
— Que vous a-t-il dit? .
— Cela ne regarde que moi.
— Ah!... fit Octavie blessée et suffoquée de cette réponse brutale.
Elle remarqua alors que son mari avait l'air bouleversé. Jamais il ne lui avait parlé ainsi. Que s'était-il donc passé ? Elle trembla.
Le reste de la journée ne fit qu'accentuer davantage le brusque changement survenu dans le caractère de M. de Beauval. Cet homme si doux, si pacifique, était devenu grincheux et sombre.
Impossible d'en tirer dix paroles de suite. Le malheureux était atteint dans la foi absolue sur laquelle jusqu'alors avait reposé son bonheur. Comme tous les crédules et les confiants, il allait .tomber dans l'excès de l'incrédulité et.de la méfiance qui, sous une forme opposée, ne sont qu'une nouvelle crédulité. Il allait croire à tout le mal possible et impossible qu'on lui dirait et qu'il imaginerait de sa femme.
Nous sommes ainsi laits.
La jalousie naît et se développe à la mesure de notre passion.
A une confiance absolue succède une méfiance insensée.
Ce changement s opère plus ou moins vite, mais une fois en train on ne s'arrête plus, jusqu'à ce que la souffrance engendre la haine ou la folie.
— V^Dus êtes blessé, mon gentilliômiuo.
L'amour a son optique et ses mirages. L'objet aimé pour lui n'est point tel qu'il est, mais tel qu'il lui paraît. Quand la passion, qui est sa lumière, baisse, se calme, l'objet aimé subit à sa vue de rapides et profondes modifications. C'est alors que celui qui ainie croit avoir été trompé et, tout .en reconnaissant son erreur, en impute la faute à la personne aimée.
Les qualités avaient été exagérées par la lumière intense de la passion, les défauts avaient été atténués ou pris pour des qualités ; tout reprend ses proportions naturelles, et l'on se dit : « « Je vois clair main-tonant ; fou que j'étais!.... » On critique et on juge ce que l'on adorait aveuglément.
Le prestige dissipé, on réunit pièce à pièce un dossier.
1 jY |~| Fayard l-rcros, eiiiteurs^
Les souvenirs comparaissent et déposent successivement à la barre du juge.
L'instruction se fait.
ftlais à mesure qu'elle avance, on ne s'aperçoit pas qu'on a changé d'optique et que la crédulité primitive, comme [nous l'avons dit, n'a fait que prendre une forme nouvelle, qui, elle aussi, altère la vérité, dénature les objets avec une partialité inconsciente.
L'instruction faussée rend le juge injuste.
relie est, à grands traits, la marche de la jalousie.
Maintenant, lorsque l'événement ou les faits acquis la justifient, sans cesser d'être exagérée, elle est néanmoins dans le vrai.
Ce dernier cas était celui de M. de Beau val. Sa femme é'.ait coupable, mais avant de s'en convaincre il allait lui faire nn procès en règle.
Il reprit donc tout ce que lui avait dit Nicloux. 11 se rappela quantité de faits douteux qu'il avait excusés avec une facilité incroyable. Les lêle-à-tête de chaque jour dans la forêt, de chaque soir au château, auraient dû l'avertir. La rencontre de sa femme dévêtue dans la cliauibre de Norbert au moment où l'on assassinait M. de Hautvilly aurait dû lui ouvrir les yeux.
S'il faisait un retour sur lui-même, il devait s'avouer aussi qu'il n'avait rien fait pour prévenir son malheur.
Tous les grands chasseurs, c'était chose connue, étaient destinés aux cornes. Il aimait... mais l'amour, comme la foi, se prouve par son culte. Et comment vivait-il?
Dès le petit jour son piqueur sonnait le départ; il s'habillait, embrassait sa femme endormie, montait à cheval et partait pour la forêt. Vers niidi, une heure, la bête était forcée et mise à mort. On déjeunait — et de quel appétit — dans une auberge des environs. Vers trois heures, on quittait la table et par lois on disait un mot à l'hôtesse ou à sa servante, avant de reprendre le chemin du château. On rentrait fatigué, on soupait en dormant et à peine au lit, on ne faisait qu'un somme.
Et le lendemain c'était à recommencer. Aujourd'hui le cerf, demain le chevreuil ou le sangher.
Pendant ce temps, que devenait la jeune femme, seule au logis, sans distraction ?
Cette vie,d'un naturalisme abrutissant, était celle d'un grand nombre de seigneurs, petits et grands, qui vivaient sur leurs terres.
Et nous avons connu de simples roturiers qui, quel temps qu'il fit, tous les jours de l'année partaient pour la forêt et ne rentraient que le soir.
M. de Beauval eut encore assez de bon sens pour convenir avec lui-même qu'il n'était pas sans reproches, mais il se disait que sa femme n'avait rien fait pour le retenir auprès d'elle.
Enfin se comparant à Norbert, qui avait quinze ans de moins que lui, et des dons naturels dont il était privé, il ressentait tous les aiguillons de la jalousie.
11 le voyait tel qu'il ne l'avait jamais vu, plus élégant, plus séduisant qu'il ne l'était en réalité et il le ha'issait.
Ce bouleversement moral se traliissait dans sa physionomie et sa femaie le remarquait avec effroi.
A plusieurs reprises, avec de grandes précautions de langage, elle tenta de l'inler-
rogcr,mais en vain. Il la fuyait, à table se plaignait sans cesse et sans raison du service et de la cuisine, et se dérobait après les repas.
Le vendredi et le samedi passèrent; il ne fut plus question de pendre le prisonnier. M. de Beauval se débattait contre le désir croissant d'aller de nouveau questionner ce dernier.
Où était Norbert?
Puis ne connaissait-il pas quelque particularité ?
Il avait honle de pareilles questions adressées à un semblable individu, mais la jalousie le travaillait si bien qu'un soir il retourna au cachot.
Don Ramirc, qui, au fond, était fort affaibli et découragé, fit encore bonne contenance et le reçut la raillerie aux lèvres :
— Eh bien, cette veuve ? (la potenceU quand la noce ? Ce devait être pour samedi passé. La corbeille de mariage n'est donc pas prête ?
— Je veux savoir oîi est Norbert?
— Cherchez.
— Vous le savez ?
— Oui.
— Dites-le-moi.
— Quelle récompense me donnerez-vous? "^
— Laissons cela.
— Parlons-en au contraire.
— N'ôtes-vous pas déjà assez récompensé de no pas être mis à la torture?
— Non.
— Que vous faut-il ?
— La liberté d'abord.
— Ouais !
— Cinquante écus et un cheval passable. Je ne suis pas trop exigeant. A cela vous joindrez un peu de linge, dont j'ai grand besoin.
— C'est donc vrai que vous avez été dévalisé ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai.
— Et votre duel avec Norbert?
— Egalement.
•— Eh bien où est Norbert ?
— Promcllez-vous ?
— Oui, soit.
— Il me faut un serment sur le Christ.
— Plus tard ; nous n'avons pas de christ ici.
— J'attendrai.
— Vous me ferez mourir d'impatience, s'écria M. de Beauval.
— Et quand vous saurez où est Norbert, reprit don Ramirc, que ferez-vous?
— J'aviserai.
— Je le devine, moi, ce que vous ferez.
— Ah?
— Oui, quelque sottise. Vous irez le trouver, n'est-ce pas? Lui demander une expli
cation, oh ! que vous êtes né coiffé !... Huit jours plus tard Norbert sera ici votre meilleur ami, et votre premier coadjuteur conjugal. Moi, je serai convaincu de mensonge.
Est-ce le mariage qui vous a rendu aveugle, ou l'êtes-vous de naissance ?
— Je ne suis pas, dit M, de Beauval, aussi aveugle que vous le supposez. Je sais ce que je dois faire pour découvrir la vérité.
— Vous inviterez le jeune homme à venir à Beauval et là vous surveillerez sa conduite, n'est-ce pas ?
M. de Beauval garda le silence.
— Le piège est grossier; s'il ne le devine, votre femme le sentira. Mais est-il probable qu'il acceptera votre invitation? Je ne le crois pas; son père l'attend avec impa-' tience.
Alors vous rentrerez bredouille à Beauval et vous vous rattrapperez sur les chevreuils et les cerfs.
— S'il n'accepte pas, c'est qu'il ne sera pas très amoureux.
— Il y a plusieurs raisons pour qu'il refuse; la première jevous l'ai dite, c'est qu'il est attendu par son père; la seconde c'est qu'il sera prévenu par votre femme.
— Oh! oh! fit M. de Beauval.
— Je suis sûr que vous lui avez déjà conté tout ce que je vous ai dit?
— Vous vous trompez, je n'en ai pas soufilé le mot.
— Vraiment. Vous m' étonnez.
— Je vous le dis.
— Fhbien ! gardez toujours le même silence. Et voulez-vous me laisser la partie
— Qu'entendez-vous par là ?
— Voulez-vous que je vous amène Norbert à Beauval ?
— Ouais ! que je vous lâche, n'est-ce pas ?
— Non, du fond de mon cachot.
— En lui é cri van l?
— Non.
— Alors comment ? Dites ce qu'il faudra faire ?
— Que votre femme sache seulement que je sais où est Norbert et que je vous ai parlé de lui ; qu'elle éprouve la curiosité de venir me parler et je me charge du reste.
— Hum ! fit de Beauval réfléchissant à cette proposition.
— Mais avant tout, insista don Ramire, jurez-moi par ce que vous avez de plus sacré que vous me rendrez la liberté ainsi que je vous l'ai demandé.
— Sur mon honneur de gentilhomme, répondit de Beauval, je vous le jure I
— Faites donc ce que je vous ai dit, repartit don Ramire, laissez à votre femme toute liberté d'action, et je vous réponds de vous livrer les deux coupables en délit flagrant.
Il mettait dans ses paroles un tel accent d'assurance, qu'il fit passer sa conviction chez le brave gentilhomme.
— Allons, fit-il, nous verrons bien.
Et il se retira fort perplexe.
Au repas de midi il dit, devant sa femme, à un domestique, de porter au prisonnier jm plat de viande de sa table et une bouteille de vin.
CARTOUCHE i3Co
M°" Octavio en fut très étonnée ; c'était ce qu'il voulait.
— Comment, fit-elle, d'où vient donc ce changement subit ?
— Ne pouvant le réduire par la rigueur, répondit le mari, j'ai recours aux moyens contraires pour lui arracher ses secrets. Il sait où est l'argent volé au baron. 11 m'a parlé de Norbert qu'il prétend avoir rencontré récemment. Il entoure cette rencontre de grands mystères et voudrait obtenir sa liberté par des histoires. C'est un rusé compère.
CONSÉQUENCE PRÉVUE PAR DON RAMir.E
La curiosité et l'inquiétude surmontèrent à la fin tous les scrupules d'Octavie el dès qu'elle ne se crut pas observée,'elle se fit conduire auprès du prisonnier.
— Que vous avez été longtemps à vous décider, madame, lui dit celui-ci, j'ai fait ce que-^ai pu ; maintenant n'arrivez-vous pas trop tard ?
— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit .M"^" de Beauval. Vous m'attendiez donc?
— Oui, madame.
— Pourquoi ?
— Pour vous dire que M. Norbert de Hautvilly veut avoir avec vous on dernier, — ou plutôt un suprême entretien.
— Vous l'avez vu ?
— Oui, madame.
— 0*1 cela ?
— C'est un secret que je vais livrer, madame, j'ai vu le jeune de Hautvilly auprès de l'abbaye où Jeanne Macé s'est retirée.
— AhifitM'^^ Octavic, vivement affectée, je croyais que cette demoiselle devait prendre le voile?
Elle en a témoigné l'intention, mais ce n'est pas chose faite. C'est une honnête fille, malheureusement sa naissance est marquée d'une tache indélébile . Ses parents étaient des voleurs, Chennevières avait été acheté avec de l'argent volé au célèbre Cartouche. Cette honnête lille a fait vendre son domaine et en a légué les deux tiers aux pauvres de deux villages : Chennevières et Hautvilly. Sans doute son ex-flancé aura tenu à la féliciter de cette réparation.
— Que vous a-t-il dit?
— Rien ; mais j'ai fait jaser son vàlet. J'ai su par lui que son maître était allé plusieurs fois au couvent, dont les porte? pour lui ne sont qu'entre-bàillées.
— Mais quels sont ses desseins ?
— Je les ignore. Quant à Jeanne, elle paraît persévérer dans sa résolution.
— Vous l'avez vue ?
— Oui, madame.
— Corameût a-t'eUepu consentir...
— A recevoir celui tiui l'avait perdue, n'est-ce pas ! C'est qu'au couvent la curiosité d'une femme est facile à éveiller... C'est en la quiltant que je rencontrai M. de Hautvilly. Dès qu'il me reconnut, n'écoutant que sa colère il se précipita l'épée à la main. Malgré la brusquerie de son attaque, je me défendis de mon mieux et fut assez heureux pour le mettre hors de combat, cependant avant de tomber, son épée, d'un coup porté de bas en haut, me déchira le ventre et me piqua la hanche. Je demeurai quinze jours sur le flanc.
— Mais lui ?
— Il doit être rétabli à cette heure et je ne l'attendis pas. Le hasard m'amena ici et sachant que vous aviez Une certaine amitié pour lui je voulais vous instruire de ces événements. Maintenant voulez-vous le voir? Je le connais, il viendra.
— C'est tout ce que vous avez à me dire ? demanda la jeune femme, honteuse de s'entendre parler avec cette liberté par un pareil misérable.
— Non, je voudrais que vous me lissiez sortir d'ici.
— J'intercéderai pour vous près de mon mari, c'est tout ce que je puis faire.
— C'est peu.
— C'est plus que vous ne le pensez et c'est peut-être plus que vous ne le méritez. En tout cas, j'adoucirai votre sort, mais ne dites pas à M. de Beauval que vous m'avez vue. Vous me le promettez ?
— Oui, madame.
— .\dieu et espérez.
Ainsi elle perdait tout à la fois son mari et son amant. Norbert revenait à Jeanne. Et cependant ce Ramire assurait que si elle le voulait ehe n'avait qu'un mot à dire pour le voir accourir près d'elle...
Ce mot, le prononcerait -elle ?
Non.
C'était pour la pousser à le dire, que don Ramire l'avait attirée; elle sentit vaguement le danger qui la menaçait.
Les marelles" que l'on fait avec un traUre sont presque toujours des marchés de dupe.
Le traître souvent reçoit des deux mains. C'était le cas de Ramire.
Elle denieura prudente malgré l'ardeur de la tentation et bien qu'elle se rappelât ce que Norbert lui disait de Jeanne, parfois, dans le délicieux moment de causerie à voix basse et molle qui succède au plaisir.
« C'était, disait-il, une petite femm.e blonde insignifiante, d'un caractère pâle comme un clair de lune, dépourvue de nerfs, incapable de passion, qui faisait de l'amour une sorte de romance sentimentale et fade. Une jeune lillc plutôt qu'une femme et dont la vertu n'était qu'une na'iveté. 11 comprenait fort bien comment il s'était épris d'elle, elle était joiie et les jolies filles n'étaient pas communes sur le domaine de Hautvilly, mais à celte heure, il comprenn-ait qu'elle n'était qu'une erreur de première jeunesse.
Octavie lui avait révélé l'amour, dans son énergie et ses voluptés. Elle était la pre< niière qu'il eût aimée de toutes les puissances de son être. »
Elle se rappelait ces flatteuses caresses d'un amant enivré de plaisirs, si sincère
dans l'abandon absolu de soi-même, et naturellement souffrait d'en avoir si tôt le démenti.
Nijus l'avons dit. Elle aussi n'avait jamais connu l'amour avant son dernier séjour à Ilautvilly. Elle s'était résignée ;\ une séparation inévitable, mais non sans espoir de retour et avec la conviction que pour le moment elle n'avait point de rivale
Don Hamire venait de lui arracher ces dernières illusions.
Sans qu'elle s'en doutât, son mari qui ne la perdait pas de vue savait qu'elle était allée chez le prisonnier et cette démarche conûrmait ses soupçons. La jalousie commençait à le rendre fou, volontiers il eût mis de l'or dans la main du brigand et lui eût dit : « Tiens, prends cette somme et vas me chercher ce Norbert... » Mais lui aussi se méfiait.
Il lui avait promis, on s'en souvient peut-être, d'adoudr sa captivité. Il lui envoya desjnetsde sa table, toujours abondamment servie, du vin, des liqueurs, mais il se refusa à lui faire enlever ses chaînes, tant il en avait peur. L'exemple de M. de Hautvilly était encore trop récent.
Don Viamire augurait bien de ces adoucissements. A Reauval comme à Hautvilly, son système était de pousser ses ennemis à s entre-déchirer. En attendant, il reprenait des forces et passait son temps à combirrer des coups qui devaient lui rendre la fortune.
A plusieurs reprises, il essaya de faire boire le domestique qui lui apportait à manger, mais celui-ci avait été prévenu du danger par sou maître et refusait obstinément les verres de vin et les conversations.
Cette fois toute évasion était impossible, et il en avait abandonné le projet : l'homme le plus simple qu'il eût connu, le plus crédule, le plus facile à tromper, M. de Beauval avait été son premier geôlier.
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