LE RENDEZ-VOUS
Quatre jours s'étaient écoulés.
A la molle tiédeur de ces derniers rayons dont l'automne soulève ses brou'iUards et fait pourrir les feuilles succédait un temps brumeux et froid qui, malgré nous, nous pénètre de tristesse.
Le soleil se couchait rouge derrière les if^ noirs. La campagne silencieuse devenait obscure et se noyait dans une atmosphère épaisse et prenait un aspect de profonde mélancolie.
RP" Octavie seule depuis plusieurs heures, assise à la fenêtre de sa chambre, regardait et rêvait.
Après avoir machinalement suivi les changements de teintes do l'horizon passant de la pourpre au carmin, puis au violet pour s'éteindre dans des gris d'une infinie douceur, ses yeux s'étaient abaissés vers la plaine, les prés, les louU'cs arrondies des sau-
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les, les bouquets d'arbustes qui empruntent au crépuscule des formes bizarres où la peur parfois croit voir des hommes.
Alors il. lui sembla, en effet, qu'un de ces buissons étranges se mouvait, changeait de place et se rapprochait d'elle. Elle le fixa avec attention. Quelques minutes s'étaient à peine écoulées, elle reconnaissait qu'en effet ce qu'elle avait pris d'abord pour un arbuste était un homme, qui, avec une prudente lenteur, se dirigeait vers elle.
Elle pensa à Norbert et son cœur se prit à battre avec violence.
Heureusement son mari* était sorti et ne devait rentrer que tard dans la soirée. Personne au château ne se trouvait du côté où se montrait cet homme. Mais à mesure qu'il s'approchait, ce dernier lui semblait inconnu. Son costume, sa démarche étaient d'un paysan. 11 ne lui vint pas à la pensée que ce pût être un malfaiteur.
Enfin l'homme s'avança à quelques pas d'elle, s'inclina respectueusement et lui dit:
— Madame, vous êtes seule?
— Oui, répondit-elle.
— Vous êtes libre ?
— Oui.
— Quelqu'un de vos plus chers amis m'envoie vers vous pour vous dire qu'il vous attend au bout de cette prairie, dans un ancien pavillon que vous connaissez.
— Pourquoi n'est-il pas venu à votre place ?
— Je ne suis que son messager ; je ne sais pas. Il m'a chargé de lui rapporter votre réponse.
— Attendez-moi, je vais vous suivre.
Et précipitamment M^" Octavie rentra chez elle, jota sur ses épaules un léger manteau de couleur sombre et par des issues dérol)ées descendit dans la prairie sans avoir été vue de personne.
Elle suivit le messager en silence d'un pas rapide.
Le petit pavillon, depuis longtemps sans emploi et tombé en ruine, qui lui avait été désigné, était à vingt minutes de distance. Mais la campagne était déserte.
Elle allait donc revoir Norbert.
Qu'avait-il à lui dire?...
Ce rendez-vous qu'elle avait refusé de donner, elle l'acceptait sans réflexion, spontanément.
Nous renonçons à dépeindre son émotion, lorsque refoulant à droite et à gauche les plantes parasites qui avaient envahi l'eairée de la ruine, elle vit se dresser sur le seuil comme une ombre, son bien-aimé.
11 la reçut dans se.s bras, pantelante, sans parole.
Ce pavillon pouvait rappeler l'ermitage des bois de Hautvilly où ils s'étaient avoué leur amour. Même solitude, môme mystère. Allaient-ils y renouveler les serments de leurs premiers beaux jours?
— Merci, cher amour, dit Norbert, de ne pas m'avoir oubhé. Si vous saviez !... Vous îu' aimez donc toujours ?
— Pourriez -vous en douter Norbert, ma présence ici vous le prouve, car mon pauvre maxi est bien changé depuis quelque temps. Je ne sais ce qu'on lui a dit, mais il s'avise
— Bonne chance, portez-vous bien.
à cette heure d'être jaloux et prend des airs de Barbe-bleue à me faire frémir. II ne me quitte plus un instant et c*est par le plus heureux des hasards qu'aujourd'hui ,1 a quitté le château pour la journée. Mais vous, Norbert, d'oii venez-vous 1
— Ne le savez -vous pas ?
— Si, je m'en doute. Don Ramire me l'a dit.
— Don Ramire ? fit Norbert -avec surprise.
— Oui, il est sous les verrous à Beauval.
— Que m'apprenez-vous là I Mais comment cela^''
— Par le plus grand des "hasards, s'il faut l'en croire. Il errait dans notre vallée, quani le cheval qu'il montait, — fringant le cheval de mon mari, — l'amena tout droit chez nous. Il essaya de nous donner le change, mais il fut bientôt démasqué. Votre
LlV. \1^2 — Fayard Frère?, luJileiirs.
père fut averti de sa capture et à venir le voir pendre, mais il refusa objectant l'état de sa santé et votre absence.
— Ramire est pendu ?
— Non, pas encore. C'est un coquin habile. Il retarda son exécution en nous racontant des histoires. Serait-il vrai que vous vous êtes battu avec lui?
— Oui; je fus même blessé grièvement. Le coquin s'esquiva justement le jour où la maréchaussée qus j'avais fait avertir allait le prendre. Entin vous le tenez.
— C'est par lui que j'appris où vous étiez... Près de l'abbaye... n'est-ce pas? De cette abbaye où s'est retirée W^ Macé?
— Oui.
— Ah! Norbert.
— Le coquin aura excité votre jalousie.
— En était-il besoin?
— Pauvre chère amie, en apprenant cela vous vous êtes crue oubliée?
Norbert la serra dans ses bras et lui prodigua les baisers les plus passionnés pour protester contre cette mauvaise pensée.
En ce moment, il est vrai, il était sincère. Ses lèvres avaient rallumé l'amour à son premier foyer. Il sentait palpiter dans son étreinte le même corps souple et ardent, qu'il avait dévoré de ses brûlantes caresses. Il le sentait défaillir somme le jour où ils s'étaient arrêté à l'ermitage.
— Tu m'aimes encore ? murmura-t-elle.
— Oui, je t'aime, s'écria-t-il avec passion. Gomme dans la forêt, comme dans les grands couloirs sombres de Hautvi]ly,et dans ces nuits trop courtes, trop vite passées.
— Mais pourquoi étais-tu allé à cette abbaye?
— Pourquoi ?
— Oui.
— Ah! parce que le notaire... le notaire de Pont -Servan, qui aime beaucoup la petite Jeanne, m'avait dit qu'il était chargé de vendre ses biens et qu'elle voulait me faire un legs. Je m'en défendis, mais le brave notaire insista et me dit que je ferais bien d'aller la voir et la remercier.J'allais justement de ce côté à la recherche du bandit. Je promis de faire cette démarche, dictée d'ailleurs par les plus simples convenances. Tu la comprends, n'est-ce pas? Je ne pouvais agir autrement, c'eût été grossier. La pauvre fille ! Je devais la remercier. C'était encore un crever-cœur pour eUe...Et moi... Moi... Je te l'avouerai, vilaine jalousie, je l'aime encore un peu cette pauvre Jeanne. Elle n'était pas destinée à être ma femme et elle ne m'a jamais fait connaître qu'une honnête et bonne amitié, mais je lui ai gardé une petite place dans mon cœur, tout au fond ; oh ! eUe ne te gênera pas, va !
— Tes paroles me font du bien, mon Norbert, dit Octavie avec une expression do soulagement.
« J'étais jalouse de cette petite... Et tu ne saurais croire combien est cruelle la jalousie. Oh! J'ai réellement souffert!... Pourquoi nepuis-je être ta femme, mon bienaimé. Aujourd'hui que mon malheureux mari s'avise de s'inquiéter de moi, nos relations vont devenir bien difficiles... Enfin un jour il faut que j'y songe,afln de m'y préparer et de m'y résigner, un jour tu te marieras. Oh! puisse-je mourir avant ce jour funeste!...
— Que veux-tu ? fit Norbert, je ne puis te promettre de ne pas me marier. Mon père y pense pour moi. Je devrai obéir. Pour moi aussi, ce sera un jour funeste. Je regretterai alors peut-être de ne pas avoir épousé Jeanne, Elle n'eût pas été gênante. Tu sais ce que j'éprouve pour elle et mon amitié pour Jeanne ne t'aurait pas porté ombrage... N'est-ce pas?
— Que pui.s-jo te dire? fit Octavie étonnée de cette étrange question.
— Mais reprit, Norbert, excité par les méchancetés de Ramire, je comprends que tu aies pris feu et que tu m'aies prié de venir.
— Moi ? nt M"" de Beauval.
— Mais sans doute, répondit Norbert, non moins étonné qu'elle, ne m'avez- vous pas écrit : « Venez, je veux voua x->oir une dernière fois. »
— Vous avez cette lettre?
— Ce billet ? Oui, le voici,
— Je ne puis le lire, répondit Octavie, mais j'en reconnaîtrai plus tard l'écriture. Et ce messager?
— N'était-ce pas de votre maison ? demanda le jeune de Hautvilly,
— Personne n'est sorti de Beauval.
— C'est un piège alors.
— Fuyez, Norbert, s'il en est temps encore, dit Octavie en baissant la voix. Nous sommes épiés. Il va se passer quelque chose de terrible. Mon mari n'est pas loin. 11 nous voit, nous entend.
Elle lui prit la main dans l'ombre et l'entraîna vers la porte, puis soudain s'arrêta, tremblante, s'efforçant d'écouter et n'entendant que le bourdonnement de la peur.
— Attendez, fit Norbert, je vais voir.
— Oh ! ne me quittez pas ! supplia-t-elle en le retenant.
Les abords du pavillon étaient obstrués de cette végétation parasite et touffue qui s'empare rapidement de tout endroit abandonné : charmilles et églantiers y fraterni- Piient dans la mêlée charmante de leurs ramures. Un moment les feuilles frémirent et instinctivement Octavie se recula, en murmurant :
— Chut!... Il est là.
— Eh bien ! fit Norbert je suis prêt à lui rendre raison, mais je no reculerai plus d'une semelle.
— Fooule, fit la jeune femme, demande-lui raison...
— Ah ! permets, c'est à lui... '
— Non, c'est à toi
— Comment?
— Sans doute. Il t'a écrit, il t'a attiré dans un piège. Il m'a trompée... Comprends-tu? Il nous a méconnus. Tu es ofl'ensé. Mais vas à lui. Ne lui laisse pas le temps de venir à nous. C'est lui le coupable... C'est lui... Ah, grand Dieu !...
Elle n'acheva pas, sou mari apparut à l'entrée de la ruine.
On ne pouvait distinguer ses traits, mais sa silhouette était rcconnaissable.
— Qui vient là ! fit Norbert décidé à payer d'audace. Ah ! c'est vous, M. de' Beauval...
— Oui, monsieur, je suis M. de Beauval. Et vous? N'êtes-vous pas M. Norbert de Hautvilly?
— Vous vous attendiez donc à me rencontrer ici ?
— Parbleu !... Et vous n'êtes pas seul, j'imagine ?...
— Non, monsieur, M°^ de Beauval est près de moi.
— Ah! ah !... ricana de Beauval.
— Il était temps que vous veniez, monsieur 1 fit Norbert d'un ton de menace, autrement j'étais obligé d'aller vous chercher.
— Que dites-vous ?
— C'est vous, monsieur qui m'avez envoyé un messager de la part de Madame?
— Oui, monsieur.
— C'est vous qui vous êtes servi du même messager pour tromper M""* de Beauval ? Avouez que vous êtes un perfide. Ou, si ce n'est une mystification d'un goût détestable, que vous vouliez m'attirer dans un guet-apens?... Qui sait? Ramire n'est pas loin, me livrer à la dague de ce Ramire. Est-ce ainsi qu'agit un gentilhomme?...
— Par la morbleu, jeune homme, vous le prenez d'un peu haut, dit M. de Beauval en s'avançant de quelques pas sur les dalles disjointes du pavillon,
— Etes-vous venu seul, ou avec don Ramire ? insista Norbert avec ironie.
— Je suis chez moi, monsieur, je viens comme il me plaît. Mais vous, comment justifierez-vous votre présence ?
— Comment? mais lorsque vous aurez vous-même justifié votre message mensonger. Je reçois une lettre signée de votre femme : « Venez, je veux vous voir une dernière fois. » Je tremble, j'interroge le messager ; je savais que don Ramire échappé à mes coups et à la maréchaussée courait les champs. Le messager m'apprend qu'il est chez vous : Nouvel émoi !... Et votre seigneur? lui demandai-je. Il baisse la tête et s'obstine à me répondre qu'il ne sait rien de vous et ne vous a pas vu. Les suppositions les plus affreuses me viennent à l'esprit. Je me souviens de mon père. Vous êtes en danger, votre femme est menacée. Souffrant encore de mes blessures, attendu par mon père, j'accours ici... J'accours?... je me traîne. Arrivé au bord de cet>te prairie, notre homme m'arrête, il s'oppose à ce que j'aille plus loin... Il va prévenir de mon arrivée, dit-il, et m'invile à attendre dans ce pavillon. M™** de Beauval vient, surprise, inquiète, stupéfaite de me voir. Ma première parole est pour vous « Et M. de Beauval? »lui dis-je. — Elle ne me comprend pas. — « Mais pom'quoi m'avez-vous écrit?... — « Moi?... fait-elle. Je ne sais ce que vous voulez dire. »
Nous ne pouvons y rien comprendre, nous sommes confondus. — «Il y alà du Ramire », me dis-je, et je me disposais à aller vous en demander raison.
— Monsieur, vous parlez d'or, répondit M. de Beauval. Je n'ai pas la langue aussi bien pendue que la vôtre, mais je vous répondrai tout franc : — Oui, il y a du don Ramire là-dedans, mais il y a aussi de la faute de ma femme dont la manière d'être depuis quelque temps prête à l'équivoque.
— Comment, monsieur ! se récria Octavie qui recouvrait à la fois le courage et la pai'ole, osez-vous rejeter sur moi les conséquences de votre sotte crédulité? Est-ce sur les dires d'un bandit qu'il fallait juger de votre femme et soupçonner un loyal gentilhomme ? Mais c'est indigne, c'est épouvantable !... Je n'aurai plus de repos désormais... car quel atroce espoir vous amenait ici.
— Vous tuer, madame, si je vous avais trouvé coupable.
— Oh ! Dieu ! mais vous n'êtes pas un homme monsieur, vous êtes un tigre... La jalousie vous a rendu fou. Ociel! quevais-je devenir.
— Avouez, madame, que vous n'êtes pas sans reproche, avouez...
— Quoi donc?... Faut-il pour vous justifier que je dise à monsieur que je l'aime?...
— Point de sottise ! Avouez que vous trembliez que Ramire ne me parlât?,..
— Eh de quoi donc faut-il que je m'accuse? Que j'aime monsieur? Oui, je l'aime mais de bonne amitié, parce que je suis jeune et qu'il est jeune, que la jeunesse n'est pas grondeuse et soupçonneuse. Ce sentiment à Hautvilly ne vous portait pas ombrage et vous l'encouragiez... Ah! plutôt, avouez, vous, M. de Beauval, que votre esprit chagrin et crédule vous a fait prêter l'oreille à un coquin qui espérait ainsi se venger de M. Norbert et obtenir sa liberté. Dites cela et M. de Hautvilly restera votre ami.
— Voilà donc tout le mystère, fit Norbert. Ce scélérat m'a déjà fait manquer mon mariage avec Jeanne et il a failli nous faire entr'égorger ce soir.
— Le bnron aussi l'a écouté, dit M. de Beauvat décontenancé et fort embarrassé de son personnage de mari jaloux. Mais, poursuivit-il, quelquefois d'un mal sort unbien. Il est heureux d'avoir tiré à clair ce qu'il y avait de louche entre nous. Une explication était nécessaire. Maintenant je vois que l'on m'avait monté la tête, mais qu'au fond de tout il n'y arien de sérieux et que si nous nous en vouhons ce serait de l'enfantillage. Qu'en pensez-vous, M, de Hautvilly.
— Je suis complètement de votre opinion, M. de Beauval.
— Allons, donnez-moi la main. Et vous, ma femme, venez m'embrasser. Puis nous irons dîner. Je n'ai rien pris depuis quatre heures.
Ainsi la paix fut faite.
En traversant la prairie déjà l)lanche d'une froide rosée :
— Je ne regrette qu'une chose, dit M. de Rcauval, c'est d'avoir relâché ce brigand de Ramire, mais je lui avais promis de le faire si vous veniez tous deux au rendezvous.
XXXVT