PROPOS DE TABL
Oui, ce « bon enfant » avait rolâthé don Ramire. Il lui avait remis une bourse contenant cinquante écus et un cheval de paysan, peu élégant,' il est vrai, mais qui lui évitait d'user ses souliers.
Et le coquin était parti à l'aventure, cherchant qui dévorer.
La vie allait devenir dure pour lui. 11 le savait et était bien décidé à renoncer à sa fausse gentilhommerie pour l'existence pratique du brigand.
Malheur au premier voyageur qu'il rencontrerait. Il aurait sa peau ou y perdrait la sienne, malheur à l'aubergiste mal gardé.
La pensée de reformer une bande et de se venger de Hautvilly et de Beauval l'obsédait et il se promettait bien de ne pas laisser se passer l'hiver sansleurdonner de ses nouvelles.
Tandis qu'au trot de son cheval rusticjue il sortait de la vallée de Mé dieu, M. etM"*» de Beauval et leur ami rivalisaient à table en joyeux propos et en témoignages* d'amitié. M"' Octavie était d'une gaieté charmante et à plusieurs reprises son époux, ravi de sa bonne Immeur, s'était levé pour l'embrasser.
On a bien raison de dire que les petites querelles font les bons ménages. . Cette franche gaieté provoquée par la réaction naturelle et commune à tous trois, des ennuis dont ils sortaient à peine, préparait la griserie du Champagne sans lequel il n'y avait point de fête complète autrefois.
Si chaque époque dans la vie d'une société a son vin préféré, on peut dire que le dernier fiit celui du vin de Champagne et jamais on n'en but de meilleur.
Le modeste château de Beauval en possédait donc dans sa cave et, en sa qualité ie cliasseur, le châtelain en faisait volontiers sauter les bouchons.
Au dessert la gaieté devint bavarde, expansive.
M. de Beauval voulait absolument savoir ce que devenait Jeanne Macé.
— Les couvents, disait -il, ne sont bons que pour les invalides de l'amour, pour les vieilles filles qui ont coiffé sainte Catherine, mais c'est pitié de voir une « jeune beauté » de vingt ans qui promettait d'être une femme accomplie, qui aimait le monde et était « appelée à en faire l'ornement »i s'enterrer vivante entre quatre murailles.
« Votre père l'aimait, Norbert ; vous l'aimiez...
« A-t-il suffi de vous dire que sa mère ét&it une gueuse, brouillée avec la moj-ale, pour que vous vous soyez tout à fait et subitement détaché d'elle ? Je n'y puis rien comprendre et serais en ce cas plus humain que vous.
Allons, nous avons deux verres pour eUe. Le premier à la conservation de sa santé, de ses fraîches couleurs qui pâlissent à l'ombre de sa prison.
« Dites comme moi, à la santé de Jeanne !
« Certes le verre devait peser lourd à la main d'Octavie, cependant elle le leva et
— A la santé de Jeanne! dit-elle.
— Maintenant, reprit M. de Beauval, racontez cela au baron, Norbert,il ne manquera pas de vous dire que je suis un vieux fou. Alors répondez lui ceci : ( la voix du bonhomme s'attendrit) :
« Notre ami de Beauval a eu un enfant et l'a perdu, il n'a, pas d'héritier. Pour cette raison, plus qu'un autre, il aime la jeunesse dans ses joies, ses plaisirs, ses bonheurs. Il s'intéresse à ses peines, il voudrait contribuer à les dissiper. II sent ainsi son cœur battre et redevenir jeune.
« Aussi, ajouterez-vous, après nous avoir fait boire à la santé de Jeanne,il a de nou- ,veau remplîtes verres et levant le sien il a dit :
« A la rentré de Jeanne dans le monde, à ses amours et à son mariage !...
Et nous avons trinqué et bu avec lui.
Ce disant, M. de Beauval leva son verre et l'avança à la rencontre de celui de Norbert et de celui de sa femme.
Norbert riait ; Octavie sentait sa main trembler et son sang s'arrêter au cœur.
Elle était pâle ; mais son mari ne le remarqua point. Et quand il eut reposé son verre sur la table :
— Direz- vous tout cela, mot à mot au baron, Norbert ?
— Oui, monsieur, répondit cehii-ci.
— Je le vois d'icl,poursuivit de Beauval intarissable,en se versant un troisième verre, cette fois sans destination précise, je crois le voir hausser les épaules en s'écriant :
« Je ne comprends pas pareil extravagance! »
« Mais souvenez-vous, Norbert, s'il lui arrivait de vous gronder pour avoir bu avec nous à vos amours, souvenez-vous de ceci (c'est une idée qui me vient à l'instant, une idée superbe).
n vida son verre et continua :
— Jeanne a fait don de l'argent de sa mi^rc et de sa grand-mère, aux villages de Ilautvilly et de Chennevières, Cet argent est actuellement chez le notaire Gosset, mais ce n'est pas ce brave homme qui doit se charger de répandre l'aumône de Jeanne, c'est Me .'...Jeanne va sortir du couvent, en même temps que vous rentrerez chez vous. Elle se rendra chez Gosset d'abord, puis ira, l'aumônière de velours à la main, visiter les pauvres des deux villages et leur faire une première distribution. Ce sera superbe !
Norbert sourit, séduit par cette idée.
— Figurez-vous, mon ami, la joie des pauvres diables qui la regarderont comme nn ange envoyé du ciell...
Ce sera un concert de cris de joie et d'actions de grâces qui montera jusqu'au château... Car ils n'ont pas oubhé dans les villages la jolie demoiselle de Chennevières fiancée au Ois de leur seigneur !...
« Vous ferez l'étonné tout d'abord,puis vous irez au devant-d'elle,vous la conduirez au château, suivie de toutes ces braves gens... Et avant un mois Jeanne sera Madame de Hautvilly...
— Mais vous êtes fou, mon ami, dit M""' de Beauval plus blanche que la nappe. Son mari ne l'entendit pas.
— Qu'en dites-vous ? fit-il h Norbert.
— A merveille, répondit celui-ci.
Et le bon gentilhomme décoifTa une nouvelle bouteille, en riant de sa trouvaille.
— Allons, buvons undernier verre l dit-il.
— Moi, répondit Oclavie, je ne bois plus. Et vous feriez sagement d'en rester là.
— A nous deux, jeune homme ! Ce vin-là n'a jamais fait de mal, c'est de la première côte de Reims. Madame de Beauval fait la petite bouche, elle ne vous dit pas que souvent nous vidons à nous deux notre bouteille.
— C'est qu'il est excellent, dit Norbert, qui se sentait un peu étourdi, mais ne voulait pas le laisser paraître.
—Madame ma femme n'est pas gaie ce soir; on dirait qu'elle me garde un peu rancune.
— Oh ! vous vous trompez !
— Elle n'approuve pas les projets que je forme pour vous et pour Jeanne.
— Je trouve que vous vous avancez trop en ce qui ne regarde que M. le baron.
— Jamais le vin mousseux ne m'a donné une mauvaise idée.
— Cependant il faut tout prévoir ; si M. de Hautvilly refusaitde recevoir cette jeune
fille, voyez un peu le crève-cœur que vous lui auriez causé, et que pourriez-vous faire pour réparer tant de mal, il ne lui resterait que le couvent 1
— Le couvent! s'écria M. de Beauval.
— Sans doute.
— Le couvent ! ... Ah ! je voudrais bien voir ça.
11 vida son verre et le reposant lentement d'un air gravé :
— Savez-vous ce que je ferais, madame?
— Non, en vérité.
— Je vous dirais : « Ma chère Octavie, allons ensemble au-devant de cette enfant el rauienons-la à Beauval.
— Oh ! par exemple ! . ..
— Vous hésiteriez ?
— Je n'hésiterais pas; je refuserais net. M. de Beauval parut déconcerté.
— Vous l'entendez, Norbert? fit-il. Vous refuseriez? Et pourquoi, je vous prie?
— Mais, monsieur, il me semble que les convenances s'opposent à ce qu'une jeune étrangère vive sous notre toit.
— Ah ! exclama M. de Beauval étoufîant de rire. Vous seriez jalouse?... M"" Octavie sourit en regardant Norbert.
— Hein? Jalouse de moi ?... -C'est donc vrai que vous avez encore quelque chose pour moi.
— Mais...
— Venez m' embrasser, Octavie.
— Mais monsieur, voyons... protesta'.la jeune femme,
— Venez, vous dis-je, vilaine jalouse.
— Monsieur, dé grâce... -
— Eh bien?
Elle obéit avec lenteur.
— Vous avez peur de Norbert? Mais quand il sera avec sa petite femme il se souviendra de notre bon ménage.
Après l'avoir embrassée : •
— Oui, mignonne, nous irons tous deux chercher cette pauvre orpheline et nous la garderons comme notre fille jusqu'à ce que nous ayons fléchi la volonté du baron. Et ensuite, ma chère, nous lui servirons de parents de noces.
Se frappant le front :
— Voilà encore une idée qui me vient delà côte de Reims!. ..Allons, Norbert, buvons cela à votre mariage !
— Vous vous griserez, M. de Beauval.
C'était à croire.
Il était du moins sur une pente du coteau de Reims, — pour parler comme lui, — assez rapide et glissante.
Le pauvre homme avait été si triste, si tourmenté pendant quelques jours, il revenait avec bonheur à la vie. Son cœur si longtemps serré, se dilatait et les derniers papillons noirs de son esprit avaient fait place aux papillons roses. Mais sa gaieté, ses
Don Ranûre arrive chez le sabotier.
fantaisies, en associant Norbert à ses [éloges de Jeanne, avaient cruellement blessé Octavie.
Norbert s'y était prêté avec facilité et même bonne humeur.
Mais il n'est si belle fête qui ne prenne fin et il fut le premier à le reconnaître en
disant :
— Je crois qu'il est temps maintenant de gagner nos lits.
LlV 173. Favard i Frères, éditeurs
Le lendemain Norbert s'apprêtait à prendre congé de ses hôtes.
Jeanne l'attendait.
Elle avait quitté pour lui le couvent et s'apprêtait à le suivre, quand était survenu le messager de M. de Beauval.
Ce messager était un de ces paysans qui, en ce temps dépourvu de postes, de diligences, s'employaient à porter des lettres, à faire toute espèce de commission.
Norbert avait craint sincèrement que don Ramire ne se fût porté à Beauval à de nou- ' veaux excès, et avait cru répondre à un appel d'Octavie menacée par ce bandit. Il avait fait part à Jeanne de ses conjectures et de ses craintes et celle-ci les avait partagées.
m'avait quittée en lui promettant d'être de retorr dans les quarante-huit heures.
Comme il s'apprêtait à tenir sa promesse, Octavie Te rejoignit.
I^e avait soulTert pendant la soirée et beaucoup réfléchi la nuit.
EUe vint à lui, trahissant dans sa démarche et jusque dans ses traits et sonpâle sourire les fatigues d'une nuit d'insomnie et de réflexions amères.
— Déjà levé, mon ami ? lui dit-elle en tendant son frort à baiser.
— Mais oui, répondit-il, je pars dans la matinée. « Elle l'attend, se dit -elle. »
— Où allez-vous ?
— Mais où j'ai laissé hier mon valet et mon bagnge, répondit-il.
Un jardin attenait à la cour où ils se trouvaient, elle le lui indiqua en lui disant :
— Allons dans ce jardin, nous causerons. Mon mari dort; quand il ne chasse pas M. de Beauval aime à faire, comme on dit, la grasse matinée.
Il la suivit en silence.
Un berceau à demi dépouillé par l'automne soITrit à eux. Il contenait une table rustique et des cha'.ses, elle s'y assit.
Puis par-dessus la table, lentement, tendant à Norbert la main mignonne et potelée qui tant de fois avait fait les délices des lèvres de son amant, elle lui dit d'une voix alanguie :
— Je vous ai aimé, Norbert, et je reste votre amie.
Il prit la main qui lui était tendue, Tembrassa sans rien dire.
— Je n'ai pas dormi delà nuit, dit-elle. Mon Dieu qu'une nuit est longue passée à côté d'un mari qui dort et qu'on aime peu, lorsqu'on a le cœur gros de tristesse, que l'on pleure sa jeunesse perdue et son avenir sans espoir. ïMais la raison a séché mes larmes, elle m'a dit avec sa douce sévérité de grand'môre : « l'u pleures tes plaisirs, quand tu devrais te repentir de tes fautes. »
Oh ! j'ai été bien folle et bien coupable, Norbert, et j'en éprouve le repentir!
— Mai.% chère amie, puisque votre mari...
— Ne parlons pas de lui, Norbert... Ce n'est pas vis-à-vis de lui que je n'aimais pas
et qui ne fît rien pour se faire aimer, que je suis le plus coupable, mais c'est vis-à-vis de vous.
— Quelle folie! Si nous sommes coupables, la faute est partag(5e.
— Je suis votre aînée, mon ami. Je n'étais pas libre, vous l'étiez. Tout ce que jo puis invoquer pour mon pardon, c'est l'aveuglement de mon mari et de votre père qui nous laissaient à toute heure ensemble et se faisaient les complices involontaires d'une inclination irrésistible. Un instant de vertige devait suffire à me perdre. Je n'ai pas vu l'abîme qui nous séparait et vous ne sembliez pas le connaître. De tout cela, il n'est resté qu'une blessure qui sera lente à se fermer mais dont .je veux, guérir.
— Pourquoi m'en parlez-vous, Octavie, si vous voulez réellement que j'oublie à mon tour? Ne ranimez-vous pas le feu en en agitant les cendres? Ce que vous avez souffert peut-il m'ètre étranger ? Que parlez-vous de faute ? La plus grande que vous ayez commise fut d'épouser M. de I>eauval et notre amour n'en a été que la réparation tardive. Si nous devons le regretter nous n'avons pas à nous en repentir et si je veux y renoncer c'est parce'que je vois entre nous cet abîme dont vous me parliez.
J'allais donc m'éloigner d'ici, laissant entre nous mon silence, qui en eût dit plus que je ne saurais vous exprimer.
— Mais vous comptiez sans votre hôte ; fit Octavie avec un sourire. -♦
— Que voulez vous dire?
— Vous comptiez sans M. de Deauval?
— Comment cela ?
— Souvenez-vous de ce qu'il vous a dit Lier.
— A propos de Jeanne?
— Oui.
— C'est le Champagne qui parlait et ce matin les fumées en seront dissipées.
— Détrompez- vous. Je le connais ; le pensée éveillée chez lui par un verre de vin survit aux fumées de l'ivresse. Il va se faire un plaisir de contribuer à votre mariage. Vous avez convenu que vous le désiriez. Il vous a montré le danger de rentrer à Haut villy avec votre fiancée, avant d'avoir obtenu le consentement de votre père et vous a invité à conduire Jeanne à Beauval en attendant que votre père consentît.
— Quoi, vous pensez que ce projet est sérieux?
— Vous l'entendiez tout à l'heure.
— Jeanne sous votre toit?...
— Je dois être sa mère de noces.
— Et vous croyez que je puis y consentir? Octavie garda le silence.
Elle eût voulu être plus forte qu'elle ne l'était.
— Et si jei refuse?
— Vous perdrez un allié puissant.
— Mais si j'accepte, vous?...
— Moi?
— Oui.
— Je lui parlerais de vous. Je rallumerais, s'il le fallait, son amou^ ûû mien. Je l'éloi
gnerais du cloître ; je lui dirais que le cœur d'une femme peut dormir longtemps, mais qu'il vient un jour où il s'éveille et se dévore faute d'aliment, comment il faut aimer, dût-on en mourir.
— Non, non ce n'est pas possible, fit Norbert avec vivacité. Vous avez été ma maîtresse, vous ne pouvez être son amie.
— Ne voulez-vous donc plus rien de moi?... répartit Octavie avec amertume.
— J'avais formé d'autres projets.
— Lesquels?.,.
Il allait répondre ; un bruit de pas l'interrompit.
— C'est mon mari, dit Octayie, sans trouble. Et elle se leva pour aller à sa ren contre.
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