I.rS BONS VILLAGEOIS
Jeanne était descendue chez le notaire de Pont-Scrvan et vivait en famille.
D'un accord tacite on n'y parlait jamais de Hautvilly, ni de don Ramire,et le notaire passait des joiirnf'îes chez le curé des villages légataires à étudier avec lui la meilleure répartition des legs.
— Donner utilement, à propos, disait ]e curé, n'est pas chose aussi facile qu'on Timagine ordinairement. Tout malheur même celui du vice et du crime ont droit à la charité, mais lo malheur honnête doit passer, je crois, avant les autres, et il n'est à craindre lorsqu'on donne au vice et au crime, sans prudence, sans compter, de ne leur apporter que de? encouragements.
— C'est pour cette raison, répondait le notaire, que j'ai voulu m'éclairer et m'entendre avec vous.
— Dans nos villages nous avons de grandes misères, des huches sans pain, des foyers sans feu, des enfants nus, des vieillards sans gîle, mais toutes ne sont pas également intércs5,;ntes. Ici votre argent va fournir de la poudre à un braconnier louche dont le vieux fusil abattra aussi bien un voyageur au coin du bois qu'un chevreuil dans la clairière. — Là votre argent remplira la bouteille d'eau-de-vie d'où sortent les querelles, les rixes, les orgies. Ailleurs voilà un homme qui travaillcj mettez-lui quelques ccus dans la main, il ne travaillera plus et attendra une nouvelle aumône. A côté de lui, celui qui n'a rien reçu est devenu votre ennemi.
-- Justement, approuva M. Gosset. Eh bien, no faut-il rien donner au vagabond, à rivrogne, au paresseux? Je ne le pense pas.
— 11 faut leur donner ; mais il ne faut pas leur donner leur part entière en uneseu.e fois. On doit leur donner par petites sommes en les engageant à travailler.
— Mais comptez-vous dans votre paroisse beaucoup do ces malheureux, demanda le notaire.
— Oui, beaucoup, répondit le curé.
— Vous m'en donnerez la liste.
— Oui.
— Mais le legs reprit Gosset, n'est pns seulement en faveur des pauvres, mais de tous les habitants qui consentiront à le recevoir. Il est dans mes coffres en espèces sonnantes et j'ai ordre de ma cliente d'en faire au plus tôt la distribution. Nous allons créer un antagonisme entre les nécessiteux et les paysans aisés.
— Oh! vous allez aviver bien des colères, des jalousies et des haines... mais la main qui donne ne doit pas craindre d'être mordue.
— Vous n'êtes pas rassurant.
— Vous avez plus que moi, repartit le curé, pratiqué le monde et vous devez savoir que tout ce que l'on peut exiger d'un obligé c est son pardon, si l'on ne peut espérer sa reconnaissance.
Après s'être ainsi entretenus en philosophes, ils sortirent pour parcourir Hautvilly et Chennevièrcs, dont le notaire n'avait qu'une connaissance superricielle.
C'étaient de misérables villages, auxquels un paysagiste prêterait l'attrait que l'art donne atout ce qu'il touche, mais qui gagnaient à être vus à une certaine distance.
Les murs de pisé, les toits de chaumes couverts de bronze de mousse et des semis multicolores des pariétaires n'avaient "pour la plupart qu'une porte et. une fenêtre. La rue ouïes rues, n'étaient en hiver que des ornières fangeuses où en été on trouvait encore de la boue. Des jardins maigres et négligés y attenaient. Les moins pauvre avaient un tas de fumier devant leur porte. — Les habitants" de ce? huttes vivaient comme ils pouvaient et ne produisaient que juste pour ne pas. mourir de faim, payer l'impôt personnel, payer les sept francs par personne de l'impôt du sel, la dîme, et différentes taxes et redevances féodales. Ils ne cultivaient pas la vigne, à cause du droit des aides plus élevé que le bénéfice qu'ils pouvaient retirer de cette culture.
De tous côtés le fisc tendant ses filets, ils ne semblaient occupés qu'à soutenir leur existence, sans se bouger, en travaillant le moins possible de peur de travailler pour le fisc.
Ainsi s'en vont les pays agricoles les plus riches lorsque le terre est écrasée d'impôts.
Ces terreux, ces ruraux, ces idiots, — comme l'on dit à Paris,— ils ne voulaient plus rien faire, comme les mulets trop chargés, qui se couchent ne pouvant plus marcher.
De temps en temps, à la vue du gibier du seigneur, des troupeaux de l'abbaye, dé la sacoche du receveur des tailles, de la belle dame qui passait, du cavalier à la mine fleurie, aux éperons d'argent, leurs grands yeux enfoncés soulevaient leurs paupières et jetaient un éclair.
L'éclair de l'envie, ou de la haine... Quand on avait la guerre, cela allait encore bien, les jeunes, les ingambes se faisaient soldats et une fois sur le sol étranger ils étaient sûrs de manger leur content.
Les jolies filles qui avaient l'instinct de se décrasser allaient à la ville. — Tels étaient la plupart des villages du bon vieux temps.
A la vue des cabanes et de leurs habitants le notaire n'eut pas envie de pénétrer dans leur intérieur. 11 avait peur des puces.
Et qu'eût-il vu?
La terre battue pour plancher, des murs^noircis par la fumée, quatre planches dans
On jurerait que c'est fringant.
un coin formant une sorte de grande boîte remplie de menue paille^ où l'on se tenait chaud les uns les autres la .nuit, une vieille table, un chaudron, quelques écuelles sur une planche, trois ou quatre sièges disparates, chaises à fond de bois, escabeaux et l'auge où l'on berçait le dernier-né.
Les receveurs des tailles ou ,de la gabelle n'avaient rien à saisir.
C'était ce qu'il fallait.
Le curé indiquait au notaire les familles les plus misérables ou les plus intéressantes. Ce dernier observait avec attention, mais, sans parvenir, au bout d'un quart d'heure, à distinguer une maison d'une autre.
Ici, disait le curé, il y a dix enfants. Là deux vieillards infirmes. Ceux-ci sont des