IV. 1~4 — Fayard Frères, «JJilcurs
vo leurs de champs, et ceux-là font tous les métiers; don Ramire aurait pur enrôler la famille.
Sur la pierre qui servait de banc, au seuil d'une cabane, un garçon de seize à vingt ans frappa l'attention de Gosset par sa laideur extraordinaire.
Robuste quoique très maigre, avec de longs bras comme un bossu et une tête énorme ses cheveux hérissés en broussailles, sa face couleur de terre de Sienne, il rappelait les singes ou plutôt certains sauvages de l'Océanie. La ressemblance se complétait par des èvres très blanches sous des lèvres épaisses, des yeux très noirs.
A peine le notaire put-il soutenir son regard.
— Et celui-là ? demanda-t-ii au curé.
— C'est un vagabond de la pire espèce.
— Il en a bien l'air. Il est à faire peur.
— Et 0 est à craindre en effet. Je doute fort que l'argent de M"« Macé en fasse jamais un honnête homme.
— Vous le connaissez?
— Sans doute. Il mange les poules qu'il vole, toutes crues. Il se jette sur les faibles, les filles, les enfants, leur prend leur pain.
— Comment l'appelez -vous?
— Cho quart.
« Si l'argent de la pau\Te Jeanne, pensa le notaire, provient réellement de Cartouche, je crois qu'il retournera aux bandits. »
Il jeta un regard à la dérobée à Choquart et cette fois cabane et habitants se gravèrent dans sa mémoire; la chaumière était d'ailleurs facile à distinguer des autres, elle était située à l'une des extrémités delà grande rue de Hautvilly.
— C'est tout, fit le curé! Nous allons prendre ici un petit sentier qui nous conduira on abrégeant la distance, à mon presbytère.
« Maintenant quand voulez-vous distribuer votre argent?
— Dimanche, après la messe. Vous amoncerez au prône les intentions de la donataire sans spécifier les motifs.
— Et qui distribuera l'argent?
— Mademoiselle Macé.
— EUel... Vous n'y pensez pas.
— Accompagnée de moi, de vous, si vous le voulez bien, car malgré notre promenade, j'avoue que je ne serais pas fâché d'avoir un guide,etsauf Choquart je ne saurais guère distinguer un paysan d'un autre.
— Etrange projet, lit le curé et dont je n'augure rien de bon. Mais je ferai de mon mieux pour vous aider parce que l'intention est bonne.
Là-dessus le notaire reprit sa carriole et retourna à Pont-Servàn
CHOQUART
La bizarre créature qui avait frappé l'attention du notaire mérite qu'on lui consacre quelques lignes.
Il ne pouvait pas dire comme leQuasimodo de Victor Hugo : J^
Noble lame.
Vil fourreau Dans moQ âme Je suis beau.
Chez lui le moral répondait au physique, et d'ailleurs n'en était que plus curieux à observer. 11 ne paraissait pas appartenir à la zone des hommes civilisés et l'on eût cm plutôt qu'il avait été perdu par la voiture d'une ménagerie ambulante, où il aurait pu figurer avec succès, entre l'ours et l'homme-poisson.
Voici la page d'histoire naturelle qui le concerne.
Le père de Choquart était charbonnier associé aune vingtaine de compagnons, moyennant redevance au seigneur, il faisait du charbon de bois, qu'à dos de nmlets on allait vendre en ville. Il vivait dans le bois, en sortait rarement mais ne manquait jamais les fêles patronales des environs; il était garçon, et ne détestait ni le cabaret ni la danse.
Il était à marier, mais sa profession éloignait les jeunesses, et bien qu'il fût beau garçon, bien bâti et aimable à sa façon, il ne pouvait faire de connaissance.
Or une fois, après avoir bien bu, bien dansé à la fêle de Hautvilly, et avoir offert son cœur à une douzaine de filles, sans avoir pu en revanche en obtenir la moindre faveur, il s'en rclournait découragé vers sa forêt. Il maudissait les filles, ces créatures fantasques, à lubies, dont la plus pauvre le repoussait parce qu'il était charbonnier, et bien que les charbonniers fussent des bons enfants, des gars solides, qui en valaient d'autres et gagnaient leur vie.
C'était à l'heure matinale où l'alouette sort du sUlon obscur pour aller chanter la bienvenue à l'aube encore pâle et hésitante.
11 s'éloignait du village, à travers champs, les pieds dans la rosée, le regard flottant sur la campagne à peine émergée de l'ombre.
Au bout d'un champ, le long d'une haie il aperçut une forme ronde, roulant commj un gros chien, battant les broussailles. 11 la vit pendant quelques instants, s'éloigner, se rapprocher, sorte de boule rousse; son attention se fixa, et le hasard l'amenant de son côté, il reconnut une créature humaine, connue dans le pays sous le surnom pittoresque de la Souquette, ou petite souche souchelte. La Souquette profitait de la fête pour marauder, c'était une pauvre fille de vingt-cinq ans qui vivait, comme les" ' oiseaux du ciel, qui ne sèment pas. Elle devait son surnom à une apparente ressem-
blaiîce de formes avec ces grosses racines, où, l'imagination aidant, on trouve des caricatures humaines.
Il fut à la Souqùette qui à son apparition demeura immobile et tremblante.
La pauvre!.. Elle était prise comme un lapin en flagrant délit de rapines: un chou, des carrottes, des herbes, s'entrevoyaient dans sa hotte.
Mais Choquart le charbonnier n'y faisait nulle attention.
— Tiens! c'est toi, Souqùette, fit-il, de loin je te prenais pour un chien. Il ne daigna ajouter :
« Et de près tu m'as l'air d'une femme. »
— Tu n'es donc pas à la fête ? dit-il. Elle se leva effrayée.
— Me connais-tu?
— Non, répondit-eUe.
— Eh bien, tiens, voilà deux sous pour toi. Nous allons faire connaissance.
La Souqùette avait déjà reçu des liards, mais des sous... ces deux-là étaient les premiers qu'elle eût roulés dans sa main noire. Elle en fut très émue.
Et voilà pourquoi et comment neuf mois plus tard la Souqùette donna le jour à une sorte de gnome à sa ressemblance.
Ce fut un grand scandale dans la paroisse. Quelques vieux paysans en riaient, mais les femmes étaient outrées. Plusieurs en parlèrent à la servante du curé, lui demandant si l'on ferait un chrétien du petit monstre qui en naissant était déjà doté de plusieurs péchés mortels. Et pour le faire chrétien quel parrain pourrait-on trouver?
Lecuré allavoirlamère qui s'était accouchée elle-même etallaitait avec joie sonpetit.
— Comment as-tu eu un enfant? lui demanda le curé. Elle ne sut jamais le dire.
— Je coupais des choux, répondit-elle.
— Ouais! ce n'est pas sous un chou que tu as trouvé cette petite créature? ■— Non.
— De qui le tiens-tu?
— Je ne sais pas.
— Comment, tu ne connais pas son père Y
— Non
— C'est un homme de la paroisse.
— Je ne sais pas.
— Tu l'as vu souvent ?
— Non.
— Combien de fois?
— Une.
— Que t'a-t-il dit pour te mettre à mal?
— Il m'a dit : C'est toi Souqùette? — j'ai dit oui : il m'a donné deux sous. ~ Ah I malheureuse, c'est pour avoir deux sous?
— Non.
— Alors pourquoi?
— Je ne sais pas.
— Et maintenant avec quoi vas-tu nourrir cet enfant?
EUe regarda le curé d'un air étonné ; jamais elle n'avait songé à cela ; c'était chose toute simple ,- tant qu'elle mangerait, elle aurait du lait pour l'enfant... Après il mangerait comme elle. 11 y a toujours quelque chose dans les champs.
EUe ne voyait pas au delà
Elle était très contente d'avoir un petit être à elle, qu'elle caressait, qui lui rendait ses caresses, lui souriait, reconnaissait son utilité sur la terre, et prouvait qu'elle était une mère.
Le malheur c'est qu'au lieu de ressembler à son père qui était bel homme, le petit lui ressemblait.
Bien que la mère ne pénétrât jamais dans l'église [et s'arrêtât sous la porte pour y récolter quelques liards et malgré l'irrégularité de la ^naissance de l'enfant, le curé assisté de son bedeau procéda au baptême du rejeton de la Souquetle et pour un garçon de sa condition il reçut un nom très joli, on l'appela Célestin. A cette occasion sa mère reçut des cadeaux du curé, de sa sœur et de plusieurs femmes. EUe eutd^^s sabots. Il y avait si longtemps qu'elle n'en avait porté qu'elle en pleura d'attendrissement.
Chose bizarre la faute qu'elle avait commise et qui d'habitude déconsidère une fille la releva dans la considération publique.
Auparavant (?n ignorait presque son existence. Elle [se montrait le jour. Elle allait son enfant sur les bras le long de le roule de Port-Servan et mendiait.
Mendicité le jour, maraudage la nuit, lui créaient des ressources.
L'enfant grandit et elle éprouva un sentiment tout nouveau : l'espérance, qui est la promesse du bonheur.
Un jour sur la route de la ville passa un convoi de muletiers portant du charbon de bcis. Un de ces hommes la regarda fixement, puis fut à elle et lui mit deux sous dans la main.
Deux sous ! Encore deux sous!... Et d'un charbonnier!...
Son cœur bondit. Une voix secrète lui cria : « C'est lui, lui, le père de ton enfant! »
Mais son trouble fut si grand que le convoi était déjà loin quand elle eut l'idée de courir après l'homme généreux pour lui dire :
« Est-ce que c'était vous ?...
Ou bien seulement lui demander son nom.
Pleine de reconnaissance pour l'homme à qui elle devait Célestin et sous l'empire d'une émotion aussi facile à comprendre que délicate à définir, elle suivit les charbonniers et, en chemin, s'informa de l'endroit où ils devaient s'arrêter.
Elle avait bien remarqué cette fois l'homme aux deux sous et parvenant à coudre entre elles un certain nombre d'idées, elle s'était dit : — S'il m'a donné ces deux sous c'est qu'il s'est souvenu de la nuit de la fête, c'est qu'il en a reconnu le {résultat et a éprouvé un bon mouvement pour moi.
C'était très bien raisonné, mais la malheureuse n'était pas de force à exprimer tout ce qu'elle pensait. Elle sentait trop la distance qui la séparait d'un si bel homme. Enfin si elle n'avait ni le^courage, ni l'esprit de lui parler, elle apprendrait son nom... et plus tard son lils...
Des larmes gonflèrent ses paupières.
A l'entrée de Pont-Servan, il y avait plusieurs grosses auberges. La Souquette iécouvrit bientôt celle où se trouvaient les charbonniers.
Ils étaient cinq, difficiles à distinguer de prime abord les uns des autres.
Il y en avait quatre qui jouaient aux cartes et le cinquième qui fumait sa pipe en les regardant était le sien.
Elle le dévorait des yeux par la porte restée ouverte, sans se rassasier, mais sans oser faire un pas de plus vers le seuU.
Si elle s'approchait de lui, U se fâcherait peut-être et là repousserait comme un chien.
Non, mieux valait le voir seulement.
Gomme il était grand et large!... Un léger frisson la parcourait lorsqu'elle songeait à cette surprise qui avait fait un si grand changement dans son existence. Il n'y avait que deux ans de cela... Gomme le temps passe... Elle n'avait jamais remarqué la marche du temps autrefois. Elle ignorait son âge.
'homme débourrra sa pipe, son regard rencontra le sien et devint dur, ses sourcils épais se froncèrent et la Souquette se repentit de son audace. Elle baissa les yeux et pensa défaillir.
Quand elle osa regarder de nouveau, le charbonnier avait disparu. Une servante venait à eUe ellui donnait un morceau de pain.
— Que le bon Dieu vous bénisse! dit-elle. Puis aussitôt elle ajouta :
— Comment s'appelle le charbonnier qui était assis là.
— C'est Ghoquart.
— Ghoquart, répéta la mendiante, tâchant de graver ce nom dans sa mémoire.
— Mais il ne faut pas rester ainsi devant notre porte, dit la fille.
Et la Souquetle s'en alla en répétant ce nom précieux de Ghoquart.
.A JEUNESSE DE GELESTIN
Célestin grandit pendant quelques années pour le bonheur de sa mère qui l'aimait avec passion, puis pour son malheur, car dès l'âge de cinq ou six ans, gâté comme U l'était, U devint l'enfant le plus vicieux et le plus méchant qu'on pût imaginer. Tout petit, il essayait déjà de mordre et d'égratigner la pauvre femme. Il brisait, détruisait tout ce qui tombait sous ses mains. Il se plaisait à faire souffrir les petits animaux. Excepté pour le mal, il ne montrait aucune intelligence.
Sa mère ne pouvait même le dresser à mendier convenablement.
Sous une apparence chétive il était d'une force étonnante. A sept ans il grimpait aux axbres et en parcourait les ramures, comme un singe. Il dénichait les oiseaux, par instinct carnassier, gobait les œufs couvés. Plus tard il surprenait l'oiseau, le plumait et le mangeait cru, se faisant des moustaches de sang.
-es animaux domestiques, avertis par l'instinct, le fuyaient, les chiens hurlaient àsa vue.
Il va sans dire que parmi les enfants du village il n'avait pas un camarade, eux aussi l'évitaient. S'il en voyait .'un avec un morceau de pain, il se jetait sur lui et le lui arrachait.
Les méfaits de Célestin faisaient du tort à l'aumône dont en partie vivait sa mère. Elle avait le gîte,eUe trouvait ou grappillait ou glanait la nourriture assez pour ne pas mourir de faim, mais le vêtement était pour elle un problème difficile à résoudre.
Les paysannes n'ont pas pour habitude de jeter la moindre loque sans l'avoir tournée dix fois dans leurs mains en se demandant à quoi elle pourrait servir; ce qu'on en donnait à la Souquette était bien pauvre, et son fils en demandant par surcroit fut assez mal venu.
Il alla donc presque nu.
Chaussure, coiffure, linge? Néant. Sa nudité devint la préoccupation du curé.
Il ne s'inquiétait point de ses épaules, mais de ce qui le rendait indécent et il lui faisait faire des culottes. A peine mises, elles étaient déchirées, et soit qu'il l'aperçût de face ou autrement, le bon curé avait la douleur de constater que le but de sa charité n'était pas rempli.
Que lui importait à ce jeune sauvage 1 Le scandale qu'il causait, il le trouvait drôle.
Les filles se sauvaient en le voyant, cela l'incita à courir après.
A douze ans c'était un jeune faune d'autant plus redoutable qu'il n'avait aucune notion du bien ou du mal, et n'obéissait qu'à ses instincts.
Le curé disait de lui :
« Quand j'étais jeune j'ai essayé d'apprivoiser des petits renards et des petits loups, je n'en ai jamais obtenu grand'chose, mais de celui-ci il n'y a rien à obtenir du tout. »
Il en vint naturellement à voler. C'était le fléau des poulaillers, puis il enlevait tout ce qui se trouvait à sa portée.
A ces larcins il joignait le braconnage. Là il risquait gros: — la corde. Mais il le savait.
Il atteigaait ainsi quinze ou seize ans.
Sa mère était sous sa domination, il la battait, surtout lorsqu'il avait bu ; car malgré son extrême misère, il était parvenu à connaître l'eau-de-vie. Le braconnage et le vol lui avaient ouvert le cabaret.
La Souquette lui ayant révélé le mystère de sa naissance, il avait longtemps cherché son père, mais Choquart avait déjà changé de forêt et de seigneurie, il ne put le découvrir. Néanmoins Célestin prit le nom de Choquart auquel quelques mauvaise langues ajoutèrent le surnom de Deux-Sous.
Tout difforme de corps et d'intelligence qu'il fût, cependant il avait dans le village de Hautvilly et dans d'autres communes des individus qui avaient avec lui certains points de ressemblance. Des vagabonds, des mendiants, des mal-vivants fraternisaient parfois avec lui.
Ils auraient pu former une bande de maraudeurs en. attendant qu'ils pussent former
une bande de brigands. Le curé et les paysans honnêtes mettaient leur espoir dans la maréchaussée ou dans une rixe avec les gardes du château qui les en délivreraient.
Enfin, pour clore la première partie de cette histoire de Choquart, ajoutons qu'un soir la Souquette ayant découvert la bouteille d'eau- de-vie de son fils, s'enivra.
Celui-ci en rentrant, la trouvant étendue à côté de son précieux flacon, entra dans une fureur folle... si bien que le lendemain il se rendit chez le fossoyeur et lui dit qu'il fallait enterrer sa mère.
Ce fut sa manière de déclarer le décès.
Le fossoyeur alla prévenir le curé. Celui-ci se transporta dans la tanière de ces misérables. Il vit sur le sol quelque chose de noir et d'informe qui était la morte,
— C'est toi, dit-il à Choquart, qui l'a tuée?
— Non, répondit ce dernier. EUe a bu.
Et il montra la bouteille.
Il se pencha vers le cadavre, regarda s'il n'y avait point de blessures. Il ne remarqua rien d'extraordinaire et ne jugea point que c'était la peine d'envoyer chercher le médecin de Pont-Servan ; toutefois il fit prévenir le baron. M. de Hautvilly, qui se souciait peu de pareille créature, répondit simplement^:
— Puisqu'elle est morte qu'on l'enterre.
Et on lui creusa une fosse à l'entrée du cimetière dans un coin réservé aux mécréants et aux suppliciés.
Mais on pensa toujours dans le village que Choquart avait dû contribuer à la mort de la Souquette.
Tels étaient les misérables que le curé.de Hautvilly signala aux libéralités du notaire de Jeanne, tout en faisant des réserves dont on doit comprendre la sagesse.
M. Gosset transmit à Jeanne les conseils du curé et ses propres observations.
L'argent répandu .d'une main trop libérale dans certaines chaumières pourrait y causer des duoordres pires que la misère.
Le bien demandait à être fait avec discernement. Il fallait mesurer les sommes à distribuer non seulement aux besoins, mais aux qualités des malheureux, et après une première aumône, en réserver d'autres échelonnées dans le cours de l'année et destinées à secourir des malheurs imprévus.
Le notaire servirait de banquier à cette œuvre de bienfaisance dont le curé d'accord avec Jeanne serait le dispensateur.
Jeanne comprit ces considérations, mais ne voulut point renoncer [au plaisir de dis tribuer elle-même au moins les premiers secours.
Elle avait d'ailleurs toutes les Illusions de la jeunesse qui se figure que la charité peut raâiener au bien, et même rendre bons les méchants, en soulageant leurs souffrances. Selon eUe, les misérables volaient parce qu'ils manquaient de pain ; ils s'enivraient pow: se consoler de leugs ma^ ; Us étaient haineux parce qu'Us el^taient pas aimés 1
— Tiens, voilà deux sous, nous allons faire connaissance.
Abandonnée à elle-même, elle eût été une excellente dupe.
Enfin elle avait à cœur de remplirleplus tùtpossible le devoir qu'elle s'était imposé^ s'attendant de jour en jour à recevoir des nouvelles de Norbert, de retour fi llaulvi ly
Celui-ci, en lui rapportant les flatteuses marques de sympathie et l'invitation de M. et M'"« de Beauval, avait bea.ucoup ajouté à ses espérances et à son courage.
Si elle était un jour réduite à. regagner le couvent, du moins elle était certaine d'y emporter l'estime de toutes les personnes qu'elle avait connues. Celte conviction le fortifiait et lui permettait d'attendre d'un cœur ferme l'arrêt qu'allait prononcer je baron de Hautvilly.
Un jour fut donc fixé par elle pour se rendre avec le notaire à Hautvilly. C'était un
LiV. 175, — Fayai'd Frères, éditeurs.
dimanclie. Le temps était froid mais le ciel très pur ; point important dafts une semblable excursion. Il y avait dans l'air un rayon de gaieté. Enveloppée dans une pelisse de satin garnie de fourrure, Jeanne n'avait jamais été plus en beauté.
Ils assistèrent à la messe du village, mais sans vouloir accepter l'offre qui leur avait été faite des bancs réservés dans le chœur.
Après le prône, qu'il abrégea, le curé fit part à l'assemblée des fidèles des intentions généreuses de M'^^ Jeanne Macé. Grand futl'étonnement, comme l'on pense, un frémissement de joie parcourut tous les bancs et les vieilles femmes qui s'étaient endormies au prône se réveillèrent. Là se trouvaient beaucoup de pauvres gens, mais les vagabonds, Choquart et ses amis, n'assistaient point à la cérémonie.
— Nous reculerons les vêpres d'une demi-heure, dit le curé, et à une heure précise nous irons, mademoiselle Macé, monsieur le notaire Gosset et moi, procéder à une première distribution du bien donné aux pauvres de Hautvilly par M^^^ Jeanne Macé. Dimanche prochain nous remplirons le même devoir à Chenevières.
A la sortie de l'église, Jeanne ne put se dérober à l'enthousiasme des habitants qui en grand nombre l'accompagnèrent de leurs vivats jusqu'au jpresb'i'tère. Il fallut que le curé leiir rappelât qu'ils n'avaient que le temps d'aller manger leur soupe.
Il avait déjà dressé la liste des personnes les plus intéressantes en marquant avec leurs noms les petites sommes qu'il jugeait devoir leur être remises. Jeanne avait une petite bourse pleine de pièces d'or et M. Gosset un gros sac d'écus, et à l'heure dite ils se mirent en marche.
Ils visitèrent plus de vingt-cinq chaumières. Jeanne expliqua que ce n'était pas une aumône qu'elle faisait mais un don, une récompense méritée par le courage à supporporter l'adversité, par leur travail et la bonne conduite. Elle trouvait de bienveillantes paroles pour chacmi,des encouragements, des consolations et par-dessus tout des espérances, — le pain blanc des deshérités. Ce quelle apportait n'était qu'un acompte et celui à qui arriverait un accident qui l'empêcherait de travailler, recevrait de suite un secours.
Les mères de familles nombreuses, les pauvres vieux surtout à qui la vie est devenue à charge, étaient dans l'enchantement. Ils croyaient rêver, Jeanne ne semblait plus une femme mais une envoyée du ciel. Jamais on n'avait entendu parler de pareille bienfaisance. Comment, on ne craindrait plus de mourrir de faim ?.., Cela ne s'était jamais vu. Et si l'on se cassait la jambe on mangerait tout de même en attendant qu'elle fût raccommodée ?...
On s'embrassait en riant et en pleurant tout à la fois.
Le paysan gêné et fier, qui se serrait le ventre pour pouvoir acheter une vache ou faire réparer sa maison,en recevant une pièce d'or qui le mettait à l'aise entrevoyait la fortune au bout de ses labeurs.
Le malade croyait revenir à la vie.
Et comme Jeanne lui paraissait belle au bord de son grabat !
Enfin que dirons-nous des vauriens ?
Les uns firent les hypocrites, promirent de dire des pater.
Ils appelèrent les bénédictions du ciel sur la bonne demoiselle, certaine
dl
«... A son heure deraière,
Gonlre tous ses péchés d'obtenir la pr.'tre
D'un mendiant puissant au Ciel. »
D'autres se lamentèrent d'un air sombre et farouche, paraissant moins recevoir l'aumône que le paiement d'une dette arriérée. Si le curé croyait devoir leur adresser quelque admonestation, ils ricanaient. Jeanne en avait déjà le cœur serré lorsqu'elle arriva à la cabane de Choquart.
Le jeune monstre, difforme comme une souche et de couleur terreuse comme elles, avait sur le dos une peau de bique, les débris d'une culotte du curé et les jambes nues. En voyant les « belles gens » venir à lui, son premier mouvement de surprise passé, il se mit à rire, découvrant deux rangées de dents redoutables.
Il riait trouvant l'apparition drôle et ne se l'expliquant pas.
Jeanne eut peur et saisit le bras du notaire. Ce fut le curé qui prit la parole ; mais tandis qu'il prêchait, le vaurien ne détachait pas de Jeanne le regard cynique et ardent dont il l'enveloppait.
Quand le curé eut fini, le notaire tendit à Choquart deux petits écus, ce qui opéra chez ce dernier une diversion. Il saisit l'argent avec avidité et eut une grimace de joie... puis son regard de sauvage se reporta sur Jeanne qui tremblante disait tout bas au notaire : Allons-nous-en !
La distribution était terminée.
Les bourses n'étaient pas épuisées, mais Jeanne promit d'employer le reste de l'argent à des achats de vêtements et de couvertures. Mais la servante du curé se chargerait de les donner.
Les dernières visites lui avaient gâté le plaisir des premières.
— Pourquoi ne pas revenir? lui dit en riant le notaire. Choquart vous reverrait avec plaisir.
— Oh I quelle horreur ! fit-elle. Ni la pauvreté ni la maladie ne me font peur, mais cet homme, — si c'est un homme, — m'a glacé le sang dans les veines. Je n'aurais pu lui parler... Je n'aurais pu supporter sa vue cinq minutes de plus.
— C'est à lui que j'ai donné le moins, dit M. Cosset, mais c'est de l'argent perdu.
— Je n'ai jamais vu de créature aussi repoussante, reprit la jeune IDle, il n'y a pas d'animal, crapaud, crabe ou araignée, aussi dégoûtant. Est-il bossu et bancal "? On ne sait; c'est un corps de chimère avec des yeux de démon.
— Et quelle saleté !
— De quoi vit-il? Il n'est personne qui l'emploie.
— Il vit de rapines. Ce soir il sera ivre. Les deux écus passeront à l'eau-de-vie.
— Il n'a ni femme, ni enfant, j'espère?
— Non ; il vit seul dans son repaire. Le soleil l'avait attiré dehors. D'habitude il dort le jour et court la nuit. Tout le monde en a peur.
— Je le crois bien, fit la jeune fille, j'aurais plus peur ie sa rencontre que^de celle d'un loup.
— Il est plus dangereux aussi.
— Est-ce qu'à Çhennevières, vous avez d'autres paroissiens de ce genre? demanda Jeanne au curé.
— Non, répondit celui-ci, Célestin Choguajt est unique.
— Vous me rendez courage. A dimanche dooc, à Chennevières.
Inutile de rendre compte de la visite de Jeanne Macé, toujours accompagnée de M. Gosset, à la petite commune de Chennevières. Ce ne fut qu'une répétition des mêmes faits. Cependant un incident étrange doit être menUonné.
L'entrée du village en venant de Hautvilly était un chemin creux b^irdé de haies ; M. Gosset affirma avoir vu à l'aller et au retour courir derrière les haîès, comme une ombre.un animal qu'il croyait être Cho quart.
Jeanne ajouta que parmi les paysans qui dans le village leur faisaient escorte, elle croyait l'avoir aperçu.
— Ainsi il nous a suivis et ne nous a point quittés d'un instant,dit M. Gosset.— Pourquoi ?. . . Le singulier animal !..
Mais il y avait bien mieux que cela et dont ils no se doutaient pas.
Pendant les huit jours d'intervalle entre les deux distributions chaiûtables, Célestin s'était transporté à Pont-Servan et douze jours durant avait guetté l'apparition de Jeanne à sa fenêtre ou dans la rue.
Tandis que Jeanne se blanchissait, si l'on peut dire, en distribuant le fatal héritage de sa mère Catherine, que faisait Norbert?
Rien de ce qui s'était fait ne lui était ignoré. Il connaissait les distributions de Jeanne mieux qu'elle-même car il en avait appris jusqu'aux premiers résultats.
Les gueux avaient couru au cabaret et s'y étalent soûlés en y tenant les propos les plus ignobles contre la jolie fiancée du fils du seigneur « qui faisait la comédie de charité pour rentrer en grâce au château », disaient-ils.
« 'sjuanddonc auheu de s'humilier à recevoir l'aumône réclamerait-on, les armes à la main, l'argent volé aux pauvres diables par les seigneurs? »
Eternelles déclamations d'individus qui se croient volés parce qu'ils ne possèdent pas et en voient d'autres qui possèdent.
Ces haines se dissipent, dit-on, avec les fumées de la boisson.
C'est une erreur.
De même que de la calomnie (et ce n'est que cela), il en reste toujours quelque chose. A force d'être répétées, sans qu'on ait daigné les réfuter, ces sottises ont cours et deviennent monnaie courante.
Ainsi, tout en cuvant leur eau-de-vie, les vagabonds du pays de Hautvilly se jurèrent de se venger un jour du château, du baron, de son fils et de l'impertinente femmelette de Chennevières qui se donnait des airs de Providence.
Norbert avait donc eu connaissance de tout cela, mais il avait pris soin d'en éviter les échos à son père.
Tout ce que celui-ci avait su c'est que la fille de la Macé avait sacrifié sa fortune à l'honneur. Sans en rien laisser voir il l'avait admirée. Son fils lui en ayant demandé son sentiment, il ne le lui avait pas caché.
— Consentez-vous à la revoir ? hasarda Norbert.
— A quoi bon? répondit-il.
— Si toute autre personne eût fait une action semblable vous seriez allé au-devant d'elle pour l'en féliciter.
— Il est vrai, dit le baron, mais les circonstances sont particulières, je ne puis aller complimenter une jeune fille que quelques mois auparavant j'ai refuser de recevoir dans ma famille.
— C'est malheureux.
— Que veux-tu dire?
— Rien autre chose ; c'est malheureux.
— Ah ! sans doute ; mais serais-lu flatté autrement que je ressemblasse à une girouette ? Je dois fermer les yeux et m'imposer silence.
— Et si vos vassaux vous en parlent ?
— Je ferai l'étonné.
— Oh ! mon père!
— Que veux-tu? Je ferai quelque chose comme... « Eh! mais c'est très bien cela. Mes braves gens j'en suis content pour vous. »
— Et si ces gens, trompés par des bruits qui ont longtemps courus, vous disaient : « Nous nous réjouirons le jour où la bonne demoiselle deviendra l'épouse de monsieur votre fils. » — Que répondriez-vous ?
— Norbert vous revenez avec intention au sujet de cette jeune fille, dit le baron avec anxiété. — Laissez ce sujet, je vous prie et qu'il n'en soit plus question,
Norbert s'inclinait, — sauf à revenir à la charge un peu plus tard. Ainsi il reprenait, — en choisissant l'heure et le moment favorable:
— En songeant à ces événements, je me demande ce que vont en penser nos amis M. et M"" de Beauval.
— Pourquoi M. et M""' de Beauval ? reprenait le baron.
— Mais parce qu'ils s'intéressent beaucoup à Jeanne.
— Eux ?
— Mais oui ; ils l'aiment beaucoup.
— Quelle idée !
— Us m'en ont beaucoup parlé dernièrement.
— Beauval a toujours été un original et sa femme une tête de poule.
-— Ils m'ont même dit qu'ils comptaient être delà noce. M. de Beauval veut servir de père de noces à Jeanne, et sa femme être sa mère de noces.
— Et qu'as-tu dit ?
— J'étais assez embarrassé.
— Pourquoi?
— Je les remerciai beaucoup, n'osant les refuser, car les refuser, c'eût été dire du mal de Jeanne, admettre implicitement qu'elle est indigne d'être ma femme et je ne le pourrais, et d'autre part je n'étais point certain de jamais réaliser leur désir.
Le baron remariait son lih de travers et lég.^rement vexé. Comme le lecteur bénévole qui s'abandonne au plaisir de lire dans son journal une hiiitoriette bien tournée et ne s'aperçoit ïuà la dernière ligne que c'est une réclame pour les pastilles Géraudel.
— De quoi les de Beauval se mêlent-ils ? faisait le baron avec humeur. - Je suis certain, moi, que jamais Jeanne Macé n'épousera Norbert de Hautviily. Tupeux le leur
dire.
— Vous le leur direz vous-même, mon pèro,
— Pourquoi, je le prie?
— Parcequ'ils viendront ici.
— Quand cela?
— Bientôt.
— Ils te l'ont dit ?
— Oui, mon père.
— Et pour ce mariage?
— Certainement.
— Ah ! voilà qui est trop fort et dépasse l'imagination !... De quoi se mêlen-t-i^>? Celte petite aura sans doute sollicité leur appui-, n'est -il pas vrai?
— Non, mon père.
— Alors c'est toi ?
— Non plus.
— Je ne puis m'expliquer pareille inconvenance.
— Jeanne est si éloignée de solliciter leur appui qu'elle a même refusé d'aller habiter chez eux en ces derniers jours et a préféré se rendre chez M. Gosset.
— En voilà encore un !.. .
— Un ami de Jeanne.
~ Oui.
— C'est un parfait honnête homme, dit Norbert. ~ Je ne dis pas le contraire.
— Et un homme d'un sens très droit.
— S'esl-il aussi invité à vos noces ? fit le baron avec ironio.
— Non et cependant...
— Ah ! il y a un cependant ?
— M. Gosset n'est pas convaincu que le mariage de sa cliente ne se fera pas.
-— Voyez-vous cela! C'est une sorte d'engouement contagieux. C'est une épidémie.
— Vous l'avez dit. Jamais on n'en vit autant les effets qu'aujourd'hui. Le baron ne répliqua rien.
Le dernier mot resta à son fils.
En somme il n'était pas inabordable.
Peut-être ce qui le faisait persévérer dans son refus n'était que la crainte de paraître versatile et de prêter à la critique des seigneurs de sa province.
Les blessures de don Ramire avaient altéré sa santé et depuis il était sujet à accès de mélancolie. Il se sentait vieillir et ce sentiment provoquait naturellement le regret
de n'avoir d'autre héritier que Norbert. II était temps qu'il le mariât.
Mais des projets qu'il avait formés pour lui aucun ne ce dessinait nettement et nelc décidait à des démarches indispensables. D'autre part Norbert ne paraissait songer qu'à la petite Macé...
Il prenait la liste dos familles seigneuriales de la province que le curé lui avait dressée et il y lisait pour la vinstième fois:
« Le seigneur de Beauval, pas d'enfants; M. de Médien, beaucoup de garçons deux filles dont une mariée et l'autre promise; le seigneur de Nérée, fils unique; le seigneur d'Ilaubécourt, pas de fillc; le sire de Chesnois,une fille bossue.
Il fallait donc se rabattre sur les filles sans naissance, aller à la ville chercher des demoiselles de marchands ou de petits robins et avoir l'air de les épouser pour leur argent, de faire une spéculation!...
C'était dur!
Charbonnier est maître chez lui, dit-on.
Un seigneur, si petit qu'il fût, avait toutes les fiertés que donne une indépendance absolue, un pouvoir presque royal sur son domaine.
Il avait peu d'argent, mais il était son maître, il était libre.
Tout bien considéré, Norbert, s'il voulait réeUement épouser Jeanne, devait y parvenir, avec un peu d'adresse. Se voyant près de réussir il ne voulait point laisser Jeanne dans une pénible incertitude et lui écrivit ce qu'il en était, lui montrant son père flottant indécis mais fortement ébranlé, l'aimant toujours, mais retenu par l'amour propre d'un homme qui ne veut pas avoir l'air de se donner un démenti.
— Encore quelques jours seulement, lui disait-il, et mon excellent père ira avec moi trouver M. Gosset. En définitive, si vous ne preniez patience, le temps esi devenu si mauvais qu'il suffirait à vous retenir à Pont-*^ervan.
L ATTENTli
La lettre arriva fort à propos, Jeanne commençait à se décourager.
La Vie que l'on menait chez le notaire manquait de distraction et était d'une régularité monotone. Chaque jour et chaque heure y avaient lear emploi invariable. Les travaux d'aiguille, les soins du ménage remplissaient le temps jusqu'au souper. A huit heures on passait dans un petit salon, on y jouait au loto, ou l'ainée des demoiseUes Gosset faisait une lecture.
Les dim.anches apportaient un peu de variété.
On assistait aux offices. Quand il faisait beau, on allait en famille après les vêpres se promener sur le Cours. En rentrant on passait chez le pâtissier où .M. Gosset olfrait des gâteaux. Le reste du jour se passait à discuter les. toilettes que l'on avait remarquées.
Un dimanche en sortant de la messe, Jeanne s'approchant du bénitier selon l'usage,
aperçut blottie contre le pillier, sous la vasque de l'eau sainte, une masse 'noire dont l'aspect la glaça de peur.
I C'était Clioquart.
Les lîlles de M. Gosset remarquèrent son saisissement et sa pâleur. Elle leur en donna l'explication. Le notaire informé de l'incident en parut impressionna également. Il rapprocha ce fait des apparitions de Choquart à Chennevières et il savait que jamais cet individu n'était venu à la messe à Pont-Servan. Il n'en dit point tout ce qu il pensait et dit simplement :
— C'est un mendiant.
Mais il alla trouver le suisse de l'église. Il lui demanda si la place des mendiants étail sous le bénitier et il lui signala le fils de la Souquette. Le dimanche suivant celuici revint, mais il fut si bien houspillé par le suisse et même par les mendiants attitrés du portail, qu'il dut renoncer à aborder l'église.
M. Gosset en fut informé, et n'en parla pas.
La chambre de Jeanne avait ses fenêtres sur un petit jardin clos de murs et au bas duquel courait un sentier qui le séparait d'autres jardinets.
Un matin, — un lundi, — en ouvrant sa fenêtre, en face d'elle, assis sur le mur, elle aperçut le jeane vaurien qui la dévorait des yeux.
Elle se retira aussitôt et fut prévenir le notaire, très émue.
Quand M. Gosset fut au jardin Choquart avait disparu.
— N'est-ce pas étrange, dit Jeanne? Il me fait peur. Il m'en veut cet homme. Il est capable de pénétrer dans la maison.
— Nous verrons cela, dit le notaire. Je vais le recommander à la maréchaussée. Il y alla.
Mais les gendarmes lui répondirent :
— Cette demoiselle a distribué de l'argent à lous les coquins de Hautvilly et de Chennevières. Ils ont fait une vie de possédés et maintenant ils deviennent intraitables. Ils se prétendent rentiers. Elle les a mis en goût. Nous n'y pouvons rien, à moins qu'ils ne commettent quelque délit.
— Mais, dit Gosset, il y a une loi contre les vagabonds.
— Oui, monsieur, il y a une loi qui nous ordonne de les arrêter, mais il n'y a pas de prison assez grande pour les loger et il n'y aurait jamais assez de pain pour les nourrir.
Nous connaissons Choquart ; à la première occasion, vol, bris de clôture, attentat quelconque, nous le fourrerons dedans, mais encore nous faut-il une occasion.
Jeanne n'osait plus rentrer seule le soir dans sa chambre pour se coucher. Il fallut gu'une servante couchât avec elle. Au moindre bruit elle croyait le voir bondir sur son lit. L'animal en effet ne quittait plus la ville et la guettait avec acharnement.
Que se passait-il donc chez cet être étrange ?
C'est à nous qu'il appartient de le dire. Jeanne croyait qu'il lui voulait du mal, c'était à peu près la vérité ; mais il n'éprouvait point de haine.
' Il obéissait à un mouvement animal et tout instinctif. La première apparition de Jeanne s'était profondément gravée dans son cerveau et y régnait, de telle sorte que tout ce qu'il voyait et sentait la faisait revivre ou si vous aimez mieux lui servait d'aliment. -^
[/'^v:''\'Êïï:^-'w:''=^^
Une masse ;:oire sous le bénitier.
lU-non vêler l'impression première, revoir Jeanne ètâU soTTplus impérieux BêSôln
L'image de la belle jeune fille éveillait naturellement l'idée de possession et celles qui s'y rattachent, et ces dernières venues étaient égalementimpérieuses et constantes
Jeanne, en s'éloignant de llautviUy, en se dérobant à sa vue, à sa possession, le faisait souffrir du supplice de Tanlale, - comparaison la plus just^ et la plus saisissanté que nous puissions trouver.
Il souffrait, comme Tantale, dans i eau jusqu'aux lèvres, souffrait de la soif, d'une souffrance toute physique. Nous avons dit déjà qu'il avait les passions violentes et dangereuses du fauve, ou du singe ; il avait déjà dû faire plus d'une victime ignorée, mais le gibier dont il avait fait sa proie ne ressemblait que de loin a celui qu il venait de découvrir. 11 avait faim de ces chairs blanches et roses, l'harmonie des formes, la
Liv. 176.
Fa^a d Frères, éditeurs-
beauté, la grâce, sans qu'il s'en rendît compte avaient exercé leur puissance sur lui et ajouté un stimulant de plus à ses passions, il avait capturé de misérables femmes maigres, mal vêtues et couleur de terre. La vierge Llanclie, il ne l'avait jamais vue et elle s'inscrivit en traits de feu dans son cerveau. Comme un tigre affamé s'applatit sur son ventre pantelant et dresse la tête, humant au cours du vent les émanations animales en hurlant d'une voix raugue, ainsi Clioquart se roulait à terre dans sa tanière, puis courait vers Port-Servan, prêt à escalader les clôtures pour se jeter sur elle, les murs fussent-ils hérissés de broussailles de fer.
Il avait bien regretté la place qu'il s'était trouvée sous le bénitier de l'église ; là il avait flairé à son passage un parfum pénétrant et capiteux, aussi nouveau pour lui que la chair blanche, et dont un moment il s'était grisé.
Que n'eùt-il pas fait pour se procurer par exemple un mouchoir imprégné de ce parfum suave ? un lambeau de sa robe, s'il eût pu le lui arracher au passage ?
Pendant quelque temps il y rêva.
Jeanne en s'éloignant se doutait d'un danger, mais ne pouvait l'imaginer aussi terrible qu'il était. Elle n'avait point l'idée d'un animal semblable. M. Gosset veillait mais sans s'alarmer.