‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 38 sur 100 · A.TTAQUE DE LA VILLA · texte numérisé non relu

A.TTAQUE DE LA VILLA

ris se diri'g^rent vrr:! l'un des côtés latéraux de la clôlure. en face du frêne. Ils emportaient a\ eceuxdes échelles légères et solides, le mur de clôture fut franchi

LiV. Il 7. Fayai'd Frères, éditeurs-

en un clin d'œil ; et tandis qu'un nommé Rougeaud se oliargeait d'ouvrir l'œil- de -bœuf, Ghoquart, avec l'agilité d'un chimpanzé grimpait dans le frêne, courait le long de la grande branche qui lui avait été indiquée et passait sur le toit où bientôt il gagnait la fenêtre d'une mansarde. Il était occupé à en briser la vitre quand, à l'aide d'un ciseau, le Rougeaud forçait le volet qui fermait l'œil-de-bœuf.

Don Ramire comptait beaucoup sur ces deux attaques simultanées.

Le Rougeaud était un garçon de dix-huit ans à peine, très mince, étroit des épaules et que l'on espérait introduire par la baie ovale qu'il venait d'ouvrir.

Il fit si peu de bruit qu'il dut dire aux camarades qui le soutenaient sur leurs épaules :

— Ça y est.

— Essaie de passer, répondit don Ramire.

Le Rougeau enfonça sa tête, puis ses épaules par la lucarne et demeura tremblant et muet dans cette position.

— Eh bien ? fit Ramire.

— Mais qu'y a-t-il donc? murmura un homme sur les épaules duquel ses pieds s'appuyaient.

Pour toute réponse il reçut un violent coup de talon dans la figure.

— Cochon! exclama- 1- il furieux.

Et il se retira.

Les jambes du Rougeaud retombèrent inerles le long du muret le haut du buste engagé dans la lucarne.

Il se passait quelque chose d'étrange.

Don Ramire voulut s'en rendre compte et saisit l'homme dans ses bras; mais alors le corps vint tout entier à lui et avec une horreur indicible il se sentit inondé de sang.

Le Rougeaud avait la gorge coupée.

Le saisissement qu'il éprouva fut tel qu'il ne songea plus qu'à fuir.

— Ils l'ont tué ! dit-il. Sauve qui peut.

Et s'emparant d'une échelle il s'élança vers le mur de clôture.

La terreur fut générale et pour y mettre le comble, soudain de tous côtés les fenêtres s'cnt'rouvrirent et une fusillade meurtrière accompagna la déroute des bandits.

Malgré la rapidité avec laquelle ils disparurent, un grand nombre d'entre eux furent blessés et deux restèrent sur le carreau.

De ces derniers l'un expira quelques instants plus tard et l'autre fut garrotté pour ùlre livré à la maréchaussée.

Depuis le coucher du soleil les habitants de la villa étaient armés et sur leurs gardes.

La mort subite des chiens les avait avertis.

Dès que la clique eut repassé les murs, le propriétaire et ses domestiques parcoururent la cour et le jardin, mais sans découvrir personne.

Les femmes montèrent au dernier étage et parles mansardes explorèrent du regard autant que le permettait l'obscurité de la nuit les environs de la maison,

— Ils sont au bois maintenant, disaient-elles. Et leur joie éclatait d'autant plus vive que leur peur avait été plus grande.

Une sentinelle fut placée dans la cour et un médianoche fêta la victoire faisant succéder les détonations du cliampagne à celles des fusils.

Don Ramire, dont la vanité égalait la déveine, était furieux; mais il n'osait se plaindre ; ses plus chauds partisans doutaient^de ses talents et même de son courage. lis le méprisaient en songeant avec quelle précipitation il avait repassé la muraille, saisi d'une véritable panique.

— Nous étions vingt, disaient-ils, et nous avons fui! Nous aurions dû donner l'assaut aux fenêtres et à cette heure la maison devrait être enflammes!

Ceux qui avaieut reçu du plomb, qui se traînaient en laissant derrière eux des traces de sang, ou ceux qu'il fallait porter ne se gênaient pas pour traiter leur chef de foutue bête et de sacré lâche.

Un deux disaient à ses fanandels : — Tuez-moi, que voulez-vous que je devienne.

Beaucoup ne s'expliquaient leur défaite que par la trahison.

Les plus avisés se doutaient bien que l'alarme avait été donnée par l'apparition du. mendiant ot suivie de la mort subite des chiens.

— Si le maître avait éiô plus malin, ajoutait l'un d'eux, il aurait laissé entrer le Rougeaud et il nous aurait fusillé tous à bout portant.

Parvenu à la lisière de la foret, la bande lit halte pour se reposer.

— Comptons-nous maintenant, dit un bandit.

— 11 manque trois hommes : — le Rougeaud, la Jeunesse, et le Sanglier.

— Il en manque quatre, lit un autre.

— Qui encore?

— L'homme de Hautvilly, je l'ai vu entrer tranquillement par la fenêtre d'une mansarde au moment où le Rougeaud tombait égorgé.

— Alors il est resté là-bas. Il est pris,

— Quelle bêle idée aussi de l'envoyer parla! mais il ne boude pas devant le danger.

— Silo propriétaire l'a pris il l'aura tué comme une bête puante.

— Nous saurons cela demain.

— Comment cela?

— Je compte bien aller voir demain ce qui s'est passé. D'ailleurs il est utile de savoir ce que les gens de la villa vont faire, je n'ai pas envie de rester dans le bois et d'y être traqué et chassé avec des chiens de meute, comme cela est déjà arrivé à d'autres que nous. — Et puis il faut savoir si trois do ces pauvres diables sont morts ou

vivants.

Quatre ou cinq bandits s'associèrent à cette résolution sans daigTier en informer le daron, abaiv luié même de ses lieutenants, et quand la troupe se remit eu marche pour regagner le camp, ils demeurèrent à la lisirrc.

Le lendemain, le ventre creux et les jambes engourdies, ils eurout encore l'énergie et l'audace de traîner aux environs de la villa, assez près pour en apercevoir les allants cl venants et pour assister à l'arrivée des gendarmes.

Uerriiu'o les gendarmes venait une charrette réquisitionnée par eux.

Sur la paille dont elle était garnie on chargea deux morts et un blessé.

-- Il en reste encore un, se dirent-ils, lliommc de Hautvilly. Il est possible qu'il se soit échappe en regrimpant d;ins l'arbre ...

Mais ils ne s'en inquiétèrent pas beaucoup ; c'était pour eux un étranger. Ils remarquèrent que les gardes de la maison sortis pour accompagner les gendarmes sur le chemin, avaient leurs fusils en bandoulière, et qu'à plusieurs reprises ils indiquaient à ceux-ci la forêt coupable de receler les bandits- Ce qui les conforma dans leur opinion que la « verte tente » avait cessé d'être sûre

CE qu'Était devenu choquart

Au moment où le cadavre sanglant du Rougeaud tombait dans les bras de don Ramire, Choquart venait de briser une vitre et d'ouvrir la fenêtre d'une mansarde qui appartenait à la façade principale.

Il s'apercevait aussitôt qu'il n'y avait personne dans la mansarde et y pénétrait.

Alors éclatait la fusillade.

Un instant il demeura pétrifié d'épouvante.

Tant que les détonations se succédèrent, il demeura sans mouvement, sans idée, ne sachant s'il devait reeter ou reprendre le chemiin aérien qu'il avait suivi.

Un silence relatif se lit et il remonta sur la fenêtre et se mit à ramper vers la branche du frêne. Mais parvenu là, quel spectacle s'offrit à lui! Don Ramire etles siens en train de repasser au-dessus de la clôture des blessés et des morts...

Un tremblement le prit...

D'instinct il ahongea la main vers la branche, mais une réflexion subite l'arrêta.

Malheureux : où allait-il ainsi? De l'arbre il lui fallait descendre dans la cour et déjà les gens de la maison y étaient accourus.

Que faire ?

Rester sur le toit?

Oh! c'eût été le plus sage, mais l'idée ne lui en vint pas et tout frémissant de terreur il regagna la mansarde, pénétré de cette idée qu'elle était vide et n'ayant pas assez de présence desprit pour se dire que bientôt la personne qui l'occupait la nuit y rentrerait.

Le voilà rentré dans la mansarde. '

Les rumeurs et les exclamations d'en bas parvenaient jusqu'à lui. 11 les entendait comme le gibier entend aux environs le bruit de la meute qui chasse quelqu'un de ses semblables.

Tapi dans son fourré, pantelant, il écoute, prêt à partir si lebruit se rapproche.

Nous savons ce qui se passa d'abord.

Le verre en main on célébra la victoire; les hommes festoyèrent jusqu'au jour, mais les femmes les précédèrent au lit et notre animal entendit des pas dans l'escalier.

« On vient!... »

Une fois encore il regarda la fenêtre, mais il était trop tard et il se glissa sous le lit.

La servante entra.

Un verre de cliampagne l'avait étourdie. Trouvant sa fenêtre ouverte, elle ne s'en étonna pas et la referma sans s'apercevoir qu'une vitre y manquait.

Elle se dévêtit. Riche d'un bout de chandelle elle en profita pour chasser ce menu gibier auquel le costume féminin offre un accès facile ei qui ne respecte rien, puis s'attarda à d'autres menus soins, dont le misérable aplati sous son lit pouvait à peine deviner la naUire et enfin se glissa entre ses toiles en soupirant.

C'est si bon après une journée de fatigues et d'émotion.

La chandelle était éteinte, mais la fenêtre était sans rideau et la lune, avec les intermittences des nuages de saison plaquait par moments le parquet de ses rayons jaunes.

La belle, — c'est de la servante que je parle, — ne pouvait pas dormir.

Elle se tournait sans cesse et se retournait; ce que l'autre entendait fort bien.

Il n'était pas à son aise. L'espace lui manquait et sa patience n'était soutenue que par lespoir de profiter du sommeil de la fille pour s'échapper.

Ah ! bien oui !... Le jour se leva, elle soupirait encore.

La pensée lui vint de brusquer le dénouement, de risquer tout dans un coup de force. Mais pour sortir de l'espèce d'étau où il est pris, il fallait quelques efforts, le bruit le trahirait, la fille crierait... et les gens d'en bas, — ils n'étaient pas encore couchés, — accourraient avec leurs pistolets.

11 n'aurait jamais le temps d'arriver jusqu'à l'arbre...

Force était de demeurer coi.

Huit heures sonnèrent aux pendules; jamais il n'avait entendu pareil carillon; cependant il devina, compta...

Le propriétaire et ses convives montèrent se coucher...

Il se dit qu'en ce moment il pourrait descendre au rez-de-chaussée sans rencontrer personne et s'enfuir... mais la servante dormait-elle? C'était douteux.

Quel dommage! Une si belle occasion ! Qu'allait-il devenir dans la journée? Lui faudrait-il attendre ainsi jusqu'à la nuit suivante? C'était dur, oh! trop dur!

Il avait faim, il avait soif; il sentait ses genoux et ses reins se briser.

L'envie le reprit de se dégager aussi doucement que possible, de se jeter sur la servante et de l'étrangler. ,1»

Il comptait sur sa force terrible pour prévenir les cris et broyer la gorge de cette fille dans une rapide étreinte.

Qui sait?

Ce crime ne lui était peut-être pas étranger?...

Déjà il se mettait en mouvement et glissait vers la chambre, quand tout à coup il entendit deux voix, l'une partant d'une fenêtre delà maison, l'autre répondant de la cour.

— Fais bonne garde! criait-on de la fenêtre. Les coquins ne sont pas loin encore.

— Sois tranquille, répondait la sentinelle placée dans la cour. Je ne vais pas m'asseoir, de peur de m'endormir.

— J'irai te relever dans deux heures.

— Bon. Tu peux te reposer.

Ces paroles le paralysèrent.

Inutile de descendre. La cour était gardée. Peu s'en était fallu'qu'il ne se compromit

Et il s'allongea de nouveau immobile sous le lit, ne sachant plus qu'espérer ou imaginer.

Deux heures encore s'écoulèrent.

Alors la servante se leva . *

Cela lui était presque indifférent et cependant il ne réfléchissait pas à un nouveau danger. La vitre cassée !... Cette fille allait sans doute s'en apercevoir. Qu'en penseraitelle ?

Mais cette idée ne lui vint pas.

Elle s'habilla lentement en bâillant de fatigue.

Mais s'étant tournée vers la fenêtre qu'elle avait l'habitude d'ouvrir chaque matin pour renouveler l'air de sa chambrette, elle remarqua la vitre brisée. Sa première impression fut celle de la surprise mêlée de peur. Mais l'idée qu'on s'était introduit par sa fenêtre ne pouvait lui venir et elle attribua le bris de la vitre à une balle.

Elle revint à son miroir, donna un dernier coup d'œil à sa coiffure et s'apprêta à descendre.

Dire ce qui se passait dans Tesprit de Choquart pendant ces quelques minutes serait fort difficile. Deux idées principales s'y heurtaient, celle de fuir, celle de demeurer caché. La première était absurde et l'autre triompha. Pendant un instant il entendit les pas de la servante qui s'éloigaait. Ils retentissaient en lui péniblement.

Pourquoi?...

Il lui semblait que c'était la vie qui s'en allait. Qu'allait-il devenir sous ce lit, dans cette chambre? Il avait soif et faim.

Il sortit de son réduit afln de boire et vida le pot-à-eau déjà réduit par la toilette de la servante.

Et pour manger ? Rien.

Reprendre le chemin aérien était ce qu'il y avait de moins dangereux dans la situalion où il se trouvait. Il monta sur le toir.

Mais la branche à son extrémité était trop faible pour le porter de tout son poids. Il dut renoncer à s'en servir.

Quoi alors?

Faire une corde avec les draps et proQter du soir?

Mais si la fille rentrait dans l'intervalle et le surprenait?... L'étrangler. En attendant il devrait toujours se serrer le ventre. — Il cherchait encore mais comme le malheureux rat pris dans la ratière.

Le temps passa. La maison s'éveilla et bientôt arriva la mare chaussée. Mon homme se refourra sous le lit. Il avait encore soif, mais plus d'eau; et il avait toujours faim» Gomme le malheureux rat, vous dis-je.

Un regret lui vint de ne pas avoir su proliter de la nuit pour étrangler la servante ou sans menaces obtenir d'elle sa liberté; et, nous l'avons fait observer, une telle tentative lui était impossible, parce que la servante ne dormait pas. La matinée s'écoula ainsi en délibérations vaines.

CARTOUCHE i-'-J

A l'intérieur de la maison, les événements de la nuit avaient amené une recrudes. eence d'animation. On allait et venait sans cesse du jardin et de la cour à la maison, proférant les plus terribles menaces contre les bandits. Tl essaya de dormir pour passer le temps, remettant à la nuit sa tentative de fuite.

Vers le soir il entendit des cliquetis d'assiettes, des préparatifs de repas qui lui causèrent des crampes d'estomac. Il eut envie de descendre ù tous risques, se rouler par terre, demander grâce, recevoir des coups de pieds, mais peut être... un morceau de pain.

Il offrirait de livrer les brigands et on lui donnerait du fricot...

L'eau lui en venait à la bouche.

Depuis qu'il avait mangé de la cuisine de don Ilamire, il n'était plus seulement vo race, il était gourmand. L'idée des fricots du seigneur le grisait.

Et le vin?... le vin!... Et l'eau de-vie?...

Il devenait fou.

Il parvint à se dominer cependant, peut-être pas la peur des coups qui, avant toute explication devaient raccuôillir. Son imagination continua à travailler... et la nuit vint.

La servante remonta dans sa chamhre.

Ah! cette fois la pauvre fille avait bien sommeil!

Choquart l'entendit bâiller, se détirer, et — que l'on nous pardonne ce détail, qui par la suite des événements devait avoir son importance —recourir à ce vase dont l'hygiène impose la nécessité; — puis elle se fourra au lit brusquement.

Cinq minutes plus tard — que l'on nous passe encore ce détail peu poétique — elle ronflait.

Alors Choquart sortit de dessous le lit.

Le franc sommeil de la servante le rassurait. Il entr'ouvrit la porte et écouta.

La maison était silencieuse et, comme les maîtres se couchaient avant les domestiques tout le monde devait dormir.

Il s'aventura — après avoir fermé derrière lui. Il descendit au premier étage et de là au rez-de-ehaussée. Son adorât subtil lui indiquait où il devait se rendre.

Sans s'égarer un instant et à pas de chat, il arriva à rofllce, qu'il reconnut au fl^ir: il s'y glissa.

Là il devait s'accorder un peu de lumière. On se souvient encore qu'avant l'invention des allumettes chimiques il était d'usage de garder le soir un peu de brasier sous la cendre et le lendemain on y recourait avec des allumettes souflrées qui se trouvaient sous le manteau de la cheminée dans un sabot ou une boite de la même forme.

Choquart alluma facilement une chandelle et alors... ô bnnheur!... trouva un gardemanger garni des plus appétissantes victuailles.

Il en retira successivement un faisan rôti intact, un morceau de rouelle de veau pris dans sa gelée, la moitié d'un pâté de gibier à la croûte dorée...

Dans une petite resserre il découvrit une bouteille de vin et un flacon d'eau-dc-vie destinés à la cuisine, ou à la cuisinière.

Transporté d'enthousiasniB, il saisit un couteau et se mit à table.

Ici nous risquons de devenir invraisemblable pour les petits mangeurs qui sont

rassasiés depuis longues années et ne se doutant pas de ce que peut engloutir un ventre creux. Il ne nous coûterait rien de dire que Choquart se contenta d'une aile de faisan et d'une tranche du pâté, mais la vérité historique nous retient. Non,il mangea le faisan tout entier, il dévora la rouelle de veau, et du pâté ne laissa que miettes.

La bouteille et le flacon vidés, il considéra ses exploits gastronomiques comme accomplis et remonta à sa mansarde, qu'il reconnut au ronflement de la bonne.Il rentra, comme il était sorti, sans le moindre bruit et se glissa modestement sous le lit.

Mais à peine y était-il qu'il éprouva les conséquences d'un copieux repas. Il rampa de nouveau dans la chambre et n'ayant pas le temps de courir, se servit du vase dont nous avons parlé et regagna sa cachette.

Il ne tarda point à jouir d'un doux sommeil réparateur et ne fut réveillé que le lendemain matin par la servante.

Celle-ci venait de se lever, elle avait mis ses bas, son jupon, puis... ô surprise!...

— Mais... murmurait-elle. Mais?... Mais non pour sûr... Ce n'est pas moi. Mais... alors?.. Oh! c'est trop fort, par exemple!

Choquart l'entendit et son cœur se prit à battre avec violence. ,

Abandonnant son projet, la servante s'habilla à la hâte, toujours en murmurant; « Ces choses-là n'arrivent pas en rêve!.. » Il se passe ici des choses extraordinaires.

Comme elle disait, un bruit d'exclamations et de cris s'élevait du rez-de-chaussée. Elle ouvrit sa porte pour mieux entendre.

Le vacarme provenait de l'ofTice.

— Oh ! criait la cuisinière, c'est incroyable. Qui a fait ce coup-là?... Mon faisant, mon veau, mon pâté!.. Tenez, regardez, voici les plats... Une carcasse, un peu de gelée, des miettes; voilà tout ce qui reste!... Et mon vin, mon eau-de-vie!

La servante descendit aussitôt pour apprendre ce qui se passait. Tous les domestiques étaient déjà accourus aux cris de la cuisinière.

— Un seul hom.me n'aurait pu manger tout cela, disait le valet de pied.

— Ils étaient plusieurs, ajouta un second.

— Qu'on n'aille pas, fil un troisième, soupçonner les gens de la maison.

— Mais non, reprenait la cuisinière, puisque nous avons tous soupe ensemble.

— Ce ne peut-être alors que des étrangers? Piéflexion judicieuse.

— Des voleurs?

— Sans doute.

— Mais comment se seraient-ils introduits?

— Ah! ah! Nous allons voir.

— Moi j'ai ouvert la porte, dit un valet et je puis affirmer que les verrous étaient tirés à l'intérieur.

— Ils ont pu entrer par une fenêtre.

— Rien n'est encore ouvert en bas, nous allons voir.

Ils se répandirent dans le grand appartement. Tout y était en ordre et fenêtre, et volets étaient parfaitement clos. Chacun se récriait en disant:

— Des voleurs pourtant seraient diablement bêtes de n'avoir pas pris ceci ou cela indiquant des objets d'or et d'argent placés sur les meubles.

CARTOUCnE

Uu homme noir qui d'un bonxl fut à la table

Ils lie trouvèrent point la moindre trace suspecte.

La servante, dont nous avons 'parlé d'abord, suivait ses camarades, sans oser pader de ce qu'elle avait trouvé dans sa chambre, de peur que l'on se moquât d'elle ; et cependant elle en mourait d'envie, car cela l'effrayait.

Elle prit la cuisinière à part et lui dit :

— Mère ïoinon, à vous je confierais bien quelque chose qui s'est pa«sé dans ma chambre celte nuit et qui est aussi extraordinaire que ce qui est arrivé chez vous.

— Qu'est-ce donc?

— Je ne veux, pas le dire devant le moïide de peur que l'en se moque de moi; mais si vous voulez je vous le montrerai.

— Quoi donct fit la cuisinière avec impatience.

— Eh bien, reprit la fille, c'est assez difficile à dire, mais enfin... Figurez-vous

LlV. 178 — J?avard Frères, éditeurs

qu'hier soir avant de me coucher j'ai pris mon pot de nuit, il était propre comme je l'avais laissé le matin, après avoir fait ma chambre, et tout à l'heure, en me levant, quand je voulus m'en servir... Ah! ma chère dame! si vous saviez, j'en suis encore toute saisie... Si vous saviez ce gue j'ai vu...

— Eh bien, quoi donc?

— D'abord il était à moitié plein.

— Oh! oh!

— Et je ne m'étais pas relevée celte nuit. Et puis, S y avait... Elle se voila la figure de ses mains.

— Oh! oh! exclama de nouveau la cuisinière. Est-ce possible?..

— C'est pourtant comme cela. Je n'en croyais pas mes yeux.

— Ce n'est pas croyable, fit la mère Toinon en réprimant une forte envie de rire.

— Ça y est encore; je l'ai gardé pour le faire voir. Vous pensez qu'elle peur! Ilfaut (lue quelqu'un soit entré chez moi la nuit... Et pourtant... ma fenêtre était close, les verrous de ma porte étaient tirés!.. Expliquez-vous -ça, îjeinl mère Toinoa.

— Avez-vous bien visité votre chambre?

— Elle n'est pas si grande .

— C'est une farce.

— De qui?

— Vous avez oublié de vous en fermer bier soir, vous tombiez de sommeiL

-- Mors comment les verrous éialenl-ils lires ce matin? C'est inexplicable. Connaiss ; z-vous ma chajnbre ?

-Non.

— Youlez-vous venir voir?

— Ma foi, si l'homme était là je ne serais pas flattée de le rencontrer.

— Mais je l'aurais déjà vu. Il n'y a que les quatre murs.

— A-vez-vous regardé sous le lit?

— Kou.

— Aîil ïi est peut-être sous le lit, fit la cuisinière.

— Vous me faites peur.

— Je vais en parler au coclier. Il montera avec nous. Elle appela le cocher qui vint en riant.

— Dites donc, mère ïoinon, fit-il, votre faisan, votre rouelle, c'est de la farce.

— Comment de la farce ?

— Mais oui ; c'est quéquezunsqm vous auront chippé ça pour festoyer avec leur connaissance ; il ne faut pas en parler ; monsieur serait furieux.

— !\Jais Jean, cependant, si c'est un voleur.

— On ne peut pas prouver que c'est un voleur, alors c'est sur les gens de la maison que tout retomberait, vous compremez ? Nous venons tous de décider qu'il n'en fallait pas parler.

— Mais c'est que vous ne savez pas tout, fit la cuisinière.

— Quoi encore ? demanda le cocher.

-— "Venez avec nous aux mansardes, on vous le montrera.

Le cocher se laissa persuader et suivit les deux femmes. La servante lui dit d'abord: Regardez sous le lit.

Le cocher regarda.

— Eh bien ?

— Il n'y a rien, répondit-il, mais ça ne sent pas bon chez vous, ma mignonne.

— Ah I que vous avais-je dit, mère Toinon. Maintenant je vais expliquer d'où cela vient. Et elle commença son récit.

Le cocher se prit à rire.

— Je savais bien, fit-il, que c'était une farce I

— Mais, dit la servante, je ne crois pas à une farce mol, et je ne sais pas ce que monsieur en penserait.

— N'allez pasraconterpareille chose à monsieur, s'écria le cocher. Croyez -moi, gardez cela pour vous.

L'incident fut clos.

CHOQUART s'Élève a la hauteur d'un brîgan©

Cependant la servante n'était pas convaincue. En vain cherchait-eUe qui avait pu lui faire une farce aussi grossière, et elle ne croyait pas que des gens de la maison après avoir passé une nuit blanche avaient pu s'amuser à vider le garde-manger.

MaiSjd'autre part,le cocher et la cuisinière étaient de la même opinion et, en la quittant, Jean le cocher fut le premier à dire à la cuisinière ;

— Entre nous, ma vieille, il y a du louche dans tout cela. C'est inutile d'en parler au maître, mais nous ne sommes pas débarrassés des brigands et s'il ne s'agit plus de ceux de l'autre soir, il est possible qu'il y en ait d'autres.

— Voilà qui est parler, Jean, répondit la mère Toinon ; je n'ai pas voulu effrayer petite, mais ce qui s'est fait chez elle n'est pas de quelqu'un de la maison.

— IN'en disons rien à personne.

— Non . Cependant si les brigands entrent ainsi dans la maison, nous ne sommes guère eu sûreté. 11 faudrait, de nous-mêmes, faire quelque chose.

— Que voulez-vous dire?

— Veiller, se mettre sur ses gardes.

— 11 y avait cette nuit une sentinelle dans la cour.

— Laissez-moi donc tranquille avec vos sentinelles dans la cour, il aurait bien mieux valu un homme de garde dans l'office.

— Moi, ça ne me conviendrait pas, fit le cocher.

— Je m'en doute

— Je garde mes chevaux. Mais parlez-en à Pascal, le fils du jardinier. Il est jeune brave; pour quelques sous,une bonne bouteille, il veillera tant que vous voudrez.

— A-t-il des armes ?

— Je lui prêterai mes pistolets

— Parlez-lui.

— Je puis lui promettre de votre part une pièce de vingt-quatre sous et une bouteille ?

— Et du poulet.

— C'est entendu.

Après l'heure du coucher, Pascal vint occuper le poste qu'il avait accepté. Il avait ses vingt-quatre sous, une paire de pistolets chargés à balle, un demi-poulet et une bouteille de bourgogne.

Il croyait à une farce et se promettait de rire en effrayant les camarades qui s'aviseraient de vouloir retourner au garde-manger.

Il soupa gaiement ; dégusta la une bouteille, alluma une pipe et commença à trouver le temps long.

Plusieurs heures s'étaient écoulées ; tout dormait autour de lui. 11 posa sa pipe à côté de ses pistolets et s'assoupit au bruit monotone du balancier de l'horloge et du chant des grillons sautillant le long de l'âtre éteint.

Il était assis à la grande table du milieu de la cuisine en face de la cheminée et avait fini par arrondir ses bras sur la table pour y poser son front.

Sa chandelle, abandonnée à elle-même, se coiffait d'un énorme champignon ne ne marquant plus l'obscurité de la salle que d'un point rouge et fumeux

Tout à coup un bruit étrange se fit entendre et secoua le dormeur. . Pascal releva la tête.

Et il lui sembla que la cheminé s'écroulait. Un nuage de poussière noir envahit la cuisine et de ce nuage sortit un homme noir qui d'un bond fut au bord de la table.

Pascal ahurile vit sans distinguer ses formes ou ses traits, l'entendit parler sans le comprendre. Pour un homme de sang-froid, cet individu eut ressemblé à un ramoneur, pour lui c'était le diable ou quelqu'un des siens.

Choquart, sans perdre une minute, profitant de son ahurissement, mit la main sur les pistolets, en tourna un contre Pascal, et lui dit:

— Tais-toi ou tu es mort.

Le pauvre jardinier n'avait garde de parler ou de crier ,il n'en avait plus la force. L'autre le menaçant toujours de son arme, lui dit :

— De l'argent !

Pascal lui donna ses vingt-quatre sous,

— Encore ! reprit Choquart.

— Je n'en ai plus.

— L'argent du seigneur î

— Allez-lui demander.

-- Où est l'argent ? ^

— Je ne sais pas.

— Je te tue.

— Tuez.

Choquart promena autour de lui des regards furibonds, mais il savait déjà par expérience que l'argent du seigneur n'était pas dans la cuisine et il n'osait pousser ses investigations plus loin. 11 ignorait ce qu'était l'intérieur d'une maison riche, puis il crai-

gnait de se rencontrer avec le maître.U se contenta doncde sesvingt-quatresouset dit :

— Conduis-moi dehors, sans faire de bruit, ou je te tue.

Pascal obéit.

11 alluma une lanterne et décrocha deux clefs : l'une était celle de la porte latérale que nous connaissons, l'autre celle d'une porte du jardin.

Choquart le suivit.

Traversant une petite salle à manger il vit sur un dressoir chargé de vaisselle, une timbale d'argent ; il s'en empara.

Ce fut tout son butin.

Il sortit de la maison, parcourut le jardiu silencieux et enfin se retrouva hors de la villa devenue sa prison.

Il avait passé une journée pénible sur le toit derrière la cheminée de la cuisine il était heureux d'avoir recouvré sa liberté de rentrer dans le domaine famiUer de sa vie sauvage.

Sans songer à revoir don Ramire, il regagna sa tanière de Hautvilly.

Son aventure lui avait avait donné la mesure de sa force. De simple maraudeur il s'était élevé à la hauteur d'un brigand.

Personne dans le village ne s'était aperçu de son absence, mais à Pont-Servan le notaire et sa protégée avaient remarqué avec plaisir que Choquart paraissait renoncer à ses assiduités.

Il reparut, l'œil plus effronté et plus brillant que jamais.

Ne la vit-on point un dimanche à la promenade pubhque!... Jeanne le reconnut aussitôt et l'indiqua aux demoiselles Gosset.

Il se tenait au pied d'un arbre du cours, sans mendier, n'étant pas de la ville, et craignant de se faire ramasser comme vagabond. Il s'était nettoyé les cheveux et les avait passé un beurre. Probablement il se croyait ainsi irrésistible.

Ce vilam'animal était revenu plus tourmenté que jamais par sa passion. Jeanne était devenue sa pensée unique — s'il est permis de s'exprimer ainsi, — ce qui laisserait supposer une activité intellectuelle sous le crâne obscur de Choquart. Nous sommes obUgés en parlant de sa funeste et bestiale inclination de nous servir des expressions ordinaires.

Dire qu'il se mettait à courir à travers champs sans but, sans savoir où il allait, tapant avec son gourdin sur tout ce qu'il rencontrait, plantes et bêtes, jusqu'à ce qu'il eût épuisé ses forces, ou bien qu'il se roulait sur le dos au soleil en poussant des grognements sauvages, ne suffirait pas à dépeindre les progrès de sa passion.

Et cependant ce que nous entendons par sentimentalisme ou idéalisme lui manquait absolument.

Jeanne était pour lui une proie à atteindre, un fruit à dévorer.

Loin d'elle, l'air était fade et étoulfant.

Dans son atmosphère l'air était vivifiant et même capiteux comme certains parfums

Il ne se disait pas le matin en s'é veillant : « Je vais à Pont-Servan» ; U y allait tout droit sans s'en douter, son image dans les yeux et ne voyait qu'elle.

Et il recommençait à la guetter, avec la prUence d'un chat, qui posté au passage de sa proie ne doute pas un instant qu'un jour, k certaine heure, il la saisira.

Un jour un gendarme le rencontrant lui dit :

— Vilaine bête, si les prisons n'étaient trop pleines, il y a beau jour que je t'aurais coffré.

Uu autre se récria en le voyant avec un étonnement sincère :

— Doù sort-il donc celui-là? Il n'est pas né d'une femme pour sûr. Ce n'est ni un singe, ni un cliien, ni un homme. Dis-moi, mon mignon, es-tu marié?

— Non, répondit Choquart.

— Allons tant mieux, repartit le soldat.

— Mais de quoi vis-tu?

— De rien.

— C'est commode. Il faut aller te montrer à Paris. Le roi voudra te voir et te mettra dans son jardin.

LES PAPiLLONS NOIRS DU BARON

Il riait, Clioquart prenait la plaisanterie au sérieux.

Revenons maintenant au château de Haulvilly.

Nous avons dit que Norbert ne désespérait point de ramener son père à ses vues. Il avait de sérieux alliés dans le notaire et, le curé et ce qu'il ignorait peut-être, un allié plus influent encore dans l'état de santé douloureuse et précaire du baron.

Don Ramire n'avait pas accompli le meurtre qu'il avait tenté, mais à plus de quarante ans une saignée aussi abondante que celle que le baron avait subie, jette un trouble profond dans l'économie M. de Haulvillv, fort affaibli, s'était rétabU lentement et ses blessures mal cicatrisées le faisaient encore souffrir. 11 lo'eût plus été capable de monter à cheval. Il se traînait languissant, subissant la double tristesse de sa sant épuisée et de la saison.

Peu instruit, n'ayant point par conséquent la ressource de la lecture qui nous dérobe à nous-mème, il restait à ruminer sans cesse les mêmes idées elles papillons noirs frôlaient son front de leurs ailes de crêpe

Le premier papillon noir était de ceux qui se posent surles immortelles dont on pare les tombes : — 11 semblait dire : — « Notre vie s'achève, baron.

Le second papillon noir paraissait descendre du cadre d'or où souriait l'image de feu madame de Hautvilly et disait : Qui me remplacera ici? »

' Les autres papillons noirs accouraient dès que Norbert ouvrait la porte et emplissaient l'air, comme ces points noirs qui dansent parfois sous nos yeux sans avoir d'autres réalité matérielle que celle de l'illusion visuelle qui les sème dans l'air .

Norbert?.. Qu'allait devenir Norbert?.. A quoi était-il résolu?.. Et n'at tendait-il que la mort de son père pour réaliser ses projets?.. Son apparente soumission n'était-elle en fin de compte que de la patience calculée sur la mort prochaine de son père?

Affreuse pensée, devenue inséparable de Norbert et que le regard inquiet du baroû cherchait sur le front du jeune homme chaque fois qu'il entrait dans sa chanbre.

Armé d'une longue canne, il se promenait à travers son appartement, d'un air grave, s'arrêtait tout à coup devant un meuble, comme si celui-ci avait quelque chose à lui dire, puis reprenait sa route pour stationner de nouveau devant un portrait, auquel il semblait adresser une question qui demeurait sans réponse. Il poursuivait... Et lorsqu'il avait ainsi fait un tour, il croyait avoir réfléchi.

Il s'essuyait le front, siège de la pensée, se jetait dans un fauteuil et s'en remettait à Dieu poiu- le reste de sa destinée.

On l'entendait parfois murmurer: « C'est trop fort « C'est trop fort!... Non, je n'ai jamais été comme cela. Tout ce qui m'arrive est au-dessus des prévisions humaines. A la Providence de décider, »

Et quand il s'était reposé et remis de son émoi, il lui revenait du lointain des souvenirs cet adage: — Aide-toi et Dieu t'aidera.

« C'est vrai, se disait-il, la Providence ne peut encourager notre paresse, il faut s'aider. Mais enfin quoi faire. »

Et là-dessus il allongeait ses jambes d'un mouvement désespéré eu rejetant sa tête au-dessus du fauteuil.

Encore une fois il voulait réfléchir...

Et dans cette position tendue, il sentait venir la fatigue plus vite que l'idée qu'il attendait.

Il se relevait cl reprenait sa promenade. Dans cet exercice fréquemment répété il finit un jour par se dire:

— Je ne vais pourtant pas mourir à la peine, dessécher sur place, faute de solution pratique?.. Si ÏN'orbert.,. Oui, si Norbert se mariait?..

Et soudain il se faisait dans son esprit une grande lumière... Une lumière blonde et joyeuse. La lumière d'En Haut évidemment.

Si Norbert se mariait, mais alors plus d'appréhensions, plus de soupçons, plus d'idées noires... des noces... une fête... des fêtes... des lieureu.v, une heureuse, un alléluia qui monterait de la vallée au château. Plus d'incerliiudes... La baronnie, le litre sauvés!... La terre réconciliée avec le ciel. Et c'était tout simple, tout facile à réaliser; un mot cl dire: voilà tout.

L'idée libératrice était éclose.

Vous le tavcz par vous-même, lecteur, nous sommes vis-à-vis de nous de fameux comédiens, cette idée dont le baron se féhcitait comme d'une trouvaille, mais il la connaissait depuis longtemps, combien de fois l'avait-il repoussée! Mais à la fin ne trouvant rien de mieux, il l'accueillait comme une nouveauté, à l'égal d'un trait do génie. Comme s'il eut craint qu'elle lui échappât, il sonna son domestique et lui dit de prier de sa part M. Norbert de se rendre chez lui.

Norbert accourut et son père lui dit:

— Asseyez-vous, mou fils, j'ai à vous faire part d'une détermination importante. Norbert s'assit.

Son père toujours solennel se plaça vis-à-vis de lui et poursuivit:

Mon Iils, jai beaucoup réfléchi et j'ai décidé de vous marier, selon vos vœux. --

— Ah! mon père, s'écria le jeune homme, combien je vous en remercie 1 Quelle neureuse surprise vous me faites!. Mais j'avais toujours compté sur la rectitude de

votre jugement et la générosité de votre cœur. Croyez-le bien. Avec Jeanne une vie nouvelle animera Hautvilly, depuis quelque temps si triste. Vous voudrez donc bien Instruire M, Gosset de vos desseins. Il se fera votre interprète auprès de Jeanne...

— Oui, interrompit le baron avec vivacité, et l'affaire sera vivement conclue et terminée. Je vais m'en occuper dès aujourd'hui. Quand j'ai un projet en tête, sa réalisation suit de près et sans ce scélérat de Ramire nous serions heureux depuis longtemps.

— Désormais, mon père, rien ne pourra vous obUger à reprendre votre parole.

— Sois tranquille.

— Vous savez, mon père, que Jeanne est sans fortune?

— Comment l'oublierais-je? Mais elle n'est point coquette et toi de ton côté tu as les goûts modestes de ton père et n'ambitionne pas d'aller te ruiner à Versailles ;nous pouvons donc passer sur le défaut de fortune...

S'interrompant pour observer Norbert:

— Mais, lui dit-il, que tiens-tu donc à la main?

— C'est une lettre, mon père.

— Si on juge de son importance par ses dimensions, elle doit être fort intéressante.

— Elle a bien un demi-pied carré, dit Norbert, en tendant le pli scellé de larges cachets rouges. — Le messager, reprit-il, déjeune en ce moment à l'office en attendant votre réponse.

Le baron examinait les armoiries des cachets.

-^ C'est du comte deNéré, dit-il.

II ouvrit et lut l'épître suivante :

« Monsieur le baron,

« Il vous est revenu sans doute parle bruit public que depuis six mois environ, une partie de notre province et particulièrement les domaines qui environnent votre seigneurie sont -devenus laproie d'une bande de brigands. On m'assure que vous tout le premier avez eu à souffrir des audacieux attentats de ces malfaiteurs, dont le chef s'est évadé de votre prison. Ces brigands pillent les fermes, assassinent les marchands en voyage et tout dernièrement ont à plusieurs reprises osé s'introduire dans la villa de M. de Surville, dont ils avaient empoisonné des chiens de garde. Us ont eu euxmêmes un tué et un blessé qui est en prison à cette heure.

« En présence de ces faits, et de l'insuffisance de la maréchaussée, je me suis entendu avec plusieurs de nos voisins, MM. de Meédieu, de Beauval de Virement, pour former une ligue contre ces bandits qui parcourent nos forêts et sont un véritable fléau, et je viens vous prier de vous joindre à nous avec vos principaux domestiques. Nous organiserons un trac, une chasse à cor et à cri contre les brigands, nous iréservant nos droits de haute et basse justice.

« Veuillez, monsieur le baron, nous informer de votre intention à cet égard. Nous avons besoin d'une solution prompte et nous nous en rapportons à votre indulgence. Le valet porteur de la présente lettre en attendra la réponse.

« Je suis, monsieur le baron, votre très humble et très dévoué serviteur.

« COMTB D£ NSRÉ. »

V faut aller te montrer à Paris.

Après avoir pris sommairement connaissance de celte lettre, M. di^ Ilautvilly en reprit la lecture à voix haute.

Cette lecture achevée il dit à son fila :

— T Que pensez-vous de cela, Norbert? Moi je prévois quelques ennuis.

— En effet, répondit celui-ci — c'est bien pour nous.le moment d'une prise d'armes et d'une entrée en campagne!

— Approuvez-vous le projet?

— Je ne puis le désapprouver. Il est certain qu'il est temps d'en finir avec toute cette canaille qui ruine et terrorise la province

— Co Ramirel fit le baron.

Liv. 179.

l'avard Frères, éditeurs-

— C'est la cause de tous nos maux.

— Voilà bien le véritable successeur de Cartouche.

— Il en descend en ligne directe.

— Enfin quelle réponse, à votre avis, devons -nous faire à M. de Neréo^

— Nous ne pouvons faire moins que les autres.

— Sans doute.

— Autrement que penserait-on de nous?..,

— Cependant, dit le baron, je ne puis prendre part à cette fête, mes forces ne sont pas encore recouvrées.

— Je y vous remplacerai, répondit Norbert du ton de la résignation, bien que, de mon coté, vous le savez, mon père, je ne sois pas non plus sans me ressentir de mes dernières blessures et que j'eusse de beaucoup préféré procéder à mon mariage. Je regrette que la partie contre Raraire ne puisse être remise. Après mes noces c'eût été un plaisir; dans la quinzaine au contraire, car M. de Nerée me semble très pressé, ce sera poor moi une affreuse corvée.

— Vous allez donc répondre pour moi, Norbert, dit le baron. Vous direz que ma santé ne me permet pas de quitter Hautvilly et vous vous mettrez à la disposition de la Ligue, comme il dit. Choisissez parmi nos gens, sans trop dégarnir le service. Prenez les piqueurs, les gardes. Laissez-moi mon personnel.

— Oui, mon père. Mais permettez-moi une prière ?

— Laquelle?

— Tandis que je répondrai en votre nom à M. de Nerée» ayez la bonté d'écrire quelques mots au notaire de Pont-Servan.

Le baron fit la grimace.

De tout temps la plume avait pesé à ses doigts d'un poids plus lourd que l'épée,cependant U ne pouvait refuser.

— Oui, dit-il.

Son fils s'éloigna, U appela son valet de chambre, lui dicta quelques Ugnes et les sigaa de sa main.

Au moment où il allait fermer cette lettre Norbert revint et demanda à la voir.

Elle était conçue dans les termes les plus convenables et il en fut satisfait. Le père et le fils se partagèrent ensuite l'usage de la cire et du cachet baronnal.

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