LA LIGUE
Le comte de Nerée venu depuis peu passer quelques semaines dans ses terres y avait appris tout ce que nous avons raconté des exploits de don Ramire, depuis son arrivée à Chennevières, ainsi que les distributions d'argent faites par Jeanne aux pauvres des deux villages.
On avait fait ressortir aux yeux du jeane seigneur non seulement ce qu'avait^de romanesaue la conduite de Norbert et de Jeanne, mais encore les résultats funestes
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de libéralités qui avaient chez les misérables allumé des convoitises et des appétits assoupis jusqu'alors et transformé en petits rentiers de l'aumône des gueux qui, de temps en temps, travaillaient encore et ne s'adressaient plus qu'au brigandage.
C'était parmi eux, disait-on, que l'illustre Don liamire avait recruté sa troupe, et ainsi do la seigneurie de Hautvilly on définitive provenait tout le mal.
M. do Nerée dans sa lettre n'avait donc pas dit tout ce qu'il pensait et il éprouvait ainsi que d'autres une certaine animation contre le baron et son iils.
Celui-ci avait donc été sagement inspiré en acceptant la corvée qui lui était offerte.
Quant ;\ M. de Beauval, dont nous avons cité l'adhésion, il était enchanté de pouvoirprendresa revanche et se réjouissait de se retrouver avec Norbert, qu'il comptait bien retenir chez lui pendant quelques jours.
Tandis que se préparait cette prise d'armes, où l'on se proposait de le chasser comme le cerf et le sanglier, selon les méthodes de la vénerie, avec piqueurs, traqueurs ou rabatteurs et meules, relais et chasseurs à cheval et à pied, voyons ce que devenait don Rainire.
Nous l'avons laissé dans un piètre état, maudit, méprisé de la plupart de ses hommes, peu redoutable et fort indigne des mesures extraordinaires qui allaient être prises contre lui.
Mais par bonheur (pour lui!.) un de ses coureurs vint l'avertir qu'un marchand, qui, la semaine précédente avait conduit à Taris soixante bœufs, allait revenir en charrette accompagné de deux de ses domestiques et probablement nanti du prix du troupeau.
L'occasion était belle pour se refaire.
Alors relevant sa tète humiliée:
— II me faut dix hommes, dit-il tout à coup en s'avançant vers un groupe de mécontents.
Un silence glacial lui répondit.
— Si vous ne m'écoutez pas, reprit-il, je trouverai aDleurs des fanandcls qui ne se niulincront point pom- une défaite. J'ai un coup à faire, je l'offre à dix d'entre vous.
11 reprit:
— Je l'ûirre à cinq!.. C'est mon dernier mot ; et il se retira sur le billot de chêne qiii lui servait de siège.
Lorqu'il fut éloigné, les hommes discutèrent. Us avaient re marqué J'arrivée du couleur.
Finalement il eut ses cinq hommes.
Le lendemain il quitta le bois, fut sur la route indiquée, rencontra le malheureux in.irchand de destiaux et l'assassina. Sa sacoche l'indemnisa, lui et les siens, de sa luuidventure tant reprochée.
Alors il résolut d'abandonner son ancienne troupe et d'en former une nouvelle. Dans ce but, il se rendit à Chennevières et à Hautvilly, d'abord en quête de Choquart.
Ayant découvert celui-ci Use l'attacha,— nous dirons tout à l'heure par quelles promesses, — puis U se fit indiquer tous les inisérables vauriens qu'U aiipelait les héritiers de Cartouche.
] Il embaucha presque tous et son espoir fut dépassé.
Les écus du marchand de bœufs ajoutèrent beaucoup à son éloquence, puis il promit à ces individus qu'ils ne quitteraient pas le pays.
Tous ces misérables affamés, essoufflés, allongeaient le cou vers la provende.
Don Ramire leur était supérieur en tout et bénéficiait du prestige do sa supériorité réelle, comme instruction, intelligence, expérience de la vie, capacité criminelle.
Le maître s'annonçait à eux dès les premiers pas à leur rencontre, dès les premiers mots. Il s'afïïrmait de toutes façons, — ce qui prouve tout de même, soit dit en pas sant, que les supériorités individuelles s'imposent, qu'il est des hommes nés poui commander comme d'autres pour obéir.
C'est une loi naturelle de statique qui produit les groupements d'individus par le besoin d'appui mutuel.
Les faibles s'appuient sur le fort et le fort trouve sa puissance dans l'appui des faibles.
Ces lois naturelles et leurs conséquences les hommes les subissent sans s'en rendre compte et s'il leiu" arrive de se révolter contre elles, c'est qu'ils sont encore incapables de les comprendre. Ils les subissent même avec un certain enthousiasme. Voyez les sentiments qui éclatent dans une foule, un groupe, à la découverte d'un chef; ce sont ceux du bonheur.
Pour en revenir à nos moutons, — c'est nos gueux de Chennevières et de Hautvilly que je veux dire, — ils furent enchantés de trouver notre capitaine de bandits. U leur — parut quelques bouteilles d'eau-de-vie aidant — un messie.
Aux esprits les plus dégourdis don Ramire essaya d'inculquer les principes du vol, du viol, de l'incendie qui ne datent pas du siècle dernier, mais bien, l'histoire en main, de l'an 89 de la création du monde; peu après la mort d'Aboi l'agriculteur, ou pasteur, tué par l'inventeur du fer, Ca'in.
Il leur dit:
— Avez- vous assez de crever de faim, de soif, de misère? Tenez- vous à rivaliser avec les bêtes de somme? Non, n'est-cepas.
Quand vous avez soif, pourquoi alors vous arrêter devant le ruisseau Umpide sans oser vous désaltérer?
Quand vous avez faim, pourquoi hésiter à porter la main au fruit mûr qui vous attend au bout de la branche?
Quand vous avez froid, pourquoi ne pas jeter du bois à votre foyer? • Quand vous êtes nu et sans argent, pourquoi ne pas prendre le manteau et l'argent de celui qui passe?
Quand vous êtes las de votre femme maigre et laide, pourquoi ne prenez-vous pas la femme blanche et grasse de votre voisin?
Le ruisseau appartient à tout le monde;, à l'oiseau, comme au serf ou au seigneur. Le fruit de même. Quia dit: ceci est à Pierre plutôt qu'à Jean?
Qui a fait une limite dans l'air pour dire à chacun : tu ne respireras que depuis icijusque-là ? Qui en a fait une sur les eaux et sur la terre?
« Tout appartient à tous. Le besoin impose seul par sa satisfaction une limite à l'appropriation.
« Celui qui met des murs et des haies, des bornes et des gendarmes, autour dune
chose utile à tous, est un yoleur. On l'appelle accapareur, un animal nuisible. Utrouble l'ordre naturel.
« Et l'obliger à rendre à tous ce quil veut garder pour lui seul, est le premier des devoirs, car ainsi l'on rétablit l'ordre naturel.
« Cependant vous hésitez à le faire. Vous avez peur des coups et aussi d'être considérés comme malfaiteurs.
Malfaiteurs!... Pauvres innocents que vous êtes.
«Mais ce sont les riches habitants, les riches fermiers, les seigneurs surtout qui sont des malfaiteurs. Ils ne vivent qu'à vos dépens. Pourquoi ont-ils tout et vous rien? Parce qu'ils sont les plus forts? Eh bien, soyons plus forts qu'eux et nous jouirons de la vie.
« Il en est parmi vous qui, habitués à tendre la main à l'aumône, se figurent bonnemem qu'ils doivent être reconnaissants des secours qu'ils ont reçus.
« Dernièrement la fille et petite-fille de voleuses de grands chemins, Jeanne Macé, de Chennevières, vous a fait des distributions de quelques écus ; vous ignorez la provenance de cet argent? Je vais vous la dire. Cet argent a été volé au célèbre Cartouche par la mère et la grand'mère de Jeanne et dans des circonstances particulièrement odieuses. Le fameux voleur de Paris ayant été blessé au delà des barrières avait été i I recueilli par ces deux femmes, paysannes misérables alors.
i « Elles lui volèrent sa ceinture remplie d'or, pendant son sommeil et le livrèrent
ensuite à la police.
« C'est l'argent de Cartouche que Jeanne Macé vous distribue. Jeanne ne fait que restituer une fortune à ses véritables, à ses légitimes héritiers. Vous ne lui devez rien; elle vous doit. C'est pour gagner cet argent que des malheureux comme vous et d'abord le grand Cartouche sont morts pendus ou roués par les scélérats de la police. Elle le sait bien l'hypocrite, sans cela elle ne vous le distribuerait pas ! »
« Ce discours fut accueilli avec enthousiasme. Tous les gueux du pays furent heureux d'apprendre que ceux qui possédaient étaient leurs débiteurs et que 1 argent do Jeanne n'était que l'héritage de Cartouche. Ils n'avaient à opérer que des recouvrements.
« Don Uamire devint pour eux un grand homme et leur zèle s'accrut de toute leur confiance.
« seulvit avec déplaisir signaler Jeanne Macé àl'attention de la bande. Choquart souffrait qu'on s'occupât d'elle et surtout qu'elle fût connue d'un homme aussi dangereux que don Ramire.