LE SECRET DE L IN-PACE
La voix qui s'était fait entendre à Jeanne était celle de monseigneur l'archevêque de Paris.
Ce prélat venait chaque année faire une visite'pastorale au couvent de Montmartre. Il venait compter les brebis du Seigneur, s'informer de leur état, de l'observance de la règle, de l'esprit religieux du couvent, de ses besoins et de son administration.
Il va sans dire que le prélat en prenait à son aise, comme tous les inspecteurs qui se présentent à époque fixe et à qui l'on prépare la façade générale de la situation.
Cependant, s'il manquait une brebis au bercail, le pasteur en demandait compte. Il fallait lui expliquer ce qu'elle était devenue, et, si elle était en punition, la dame abbesse devait également donner les raisons pour lesquelles la nonne était punie. Plus d'une religieuse victime d'une injustice ou de la haine de sa supérieure avait dû son salut à cette intervention épiscopale.
En commençant son inspection, un des premiers mots de monseigneur avait été:
— Sœur Jeanne vit-elle encore ?
— Oui, Monseigneur ?
— Toujours dans le même état ?
— Oui, Monseigneur; ni son cœur ni son esprit ne sont changés. Toujours la même révolte impie ; la même ?oif de scandale. C'est une tête de fer dont rien ne saurait abattre l'énergie démoniaque. Une tiendrait qu'à elle de sortir du cachot oii l'on a dû l'enfermer ; son directeur le père Couturier n'attend d'elle qu'une bonne parole.
— Étrange ! fit l'archevêque d'un air pensif et triste. — Son directeur ne songerait-il point à recourir à l'exorcisme ?
— Je l'ignore, Monseigneur. Cependant il n'est pas éloigné de la considérer comme une possédée.
— Infortunée!.. Ah I que jamais le mystère de cette existence affreuse ne sorte de ce monastère 1 fit le prélat d'un air pénétré I
Suffisamment édifié sur l'état de sœur Jeanne, monseigneur se contenta, comme les années précédentes, de l'interpeller du bord de Vîn-pace.
Il remarqua la force de la voix de la recluse et en tira la conséquence de l'excellent état de sa santé physique. Et là-dessus il se retira satisfait de l'accomplissement d'un pénible devoir.
— J'en écrirai ce soir à monseigneur deX..., dit-il. S'il se produisait quelque changement soit en bien, soit en mal, dans l'état de sœur Jeanne, veuillez, madame
Un peintre célèbre pria M"" X... de poser.
l'abbesse uons avertir aussitôt, afin que j'en donne connaissance à son malheureux frère.
— Oui, Monseigneur, répondit l'abbesse.
La dame se sentait soulagé d'un poids, d'une crainte énorme. Elle redoutait en effet que l'archevêque n'eût la fantaisie de faire comparaître devant lui la recluse ou ne poussât le zèle jusqu'à descendre dans le cachot, mais elle avait compté sur la délicatesse nerveuse du prélat qui redoutait les impressions trop vives et trop tristes.
Pour celte raison et pour une autre encore, Monseigneur avait renoncé à s'entre-
LlV. 142. — l'avaid Frères, éditeurs-
tenir avec Jeanne. 11 avait pensé que cette virago, comme il l'appelait, pourrait l'interroger au sujet de l'évêque de X... et se permettre contre celui-ci quelque tirade scandaleuse. Elle y avait sujet ainsi que l'on va en juger. -
Jeanne la récluse, pour laquelle Jeanneton avait fait acte de présence, était la sœur de l'évêque de X... (Nous ne donnons pas le nom parce que ce nom est historique et qu'une famille honorable le porte encore.)
Ansi qu'un grand nombre d'ecclésiastiques, curés, ou chanoines, lorsque monseigneur X.. n'était encore qu'abbé à Rhodez, il avait appelé près de lui sa sœur Jeanne. Sa santé chancelante exigeait les soins attentifs dont ime affection sincère pouvait seule l'entourer.
L'abbé était un être chétif et nerveux, dont l'âme ardente semblait consumer le corps. Maigre, pâle, personne ne lui supposait de longues années à vivre. Cet état maladif avait pour conséquence un esprit chagrin, qui l'éloignait du monde, ' éloignait le monde de lui et lui rendait nécessaire la compagnie de sa sœur Jeanne.
Celle-ci était née pour le comprendre et vivre avec lui.
On ne trouverait peut-être rien de comparable à l'amitié qui unissait Armand et Jeanne de X..., que celle de Chateaubriand avec sa sœur Lucile au château de Combourg. « Notre amitié, disait l'auteur de René, était toute notre vie. » Comme chez ce dernier sa jeunesse mélancolique s'était écoulée dans une solitude sauvage, à côté de celle de sa sœur, — créature née pour sympathiser avec lui par tempérament, par esprit et par éducation.
« Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant. » Ell« voyait en lui son protecteur; il voyait en elle son amie.
« La vie que nous menions ma sœur et moi, dit René, augmentait l'exaltation de notre âge et de notre caractère. »
Ensemble, tout le jour, ils erraient, rêvaient tout haut, priaient, par les bois, les landes et les grèves, avec un seul esprit et un seul cœur, éprouvaient les mêmes impressions, les mêmes joies innocentes, les mêmes tristesses sans cause apparente.
Lorsque le jeune Armand dut se séparer de sa sœur pour entrer au grand séminaire, son âme éprouva comme une sorte d'arrachement, et Jeanne elle-même crut perdre la moitié de sa vie...
Pendant les années de séparation qui s'écoulèrent elle souffrit beaucoup moralement, mais prit soudain un développement physique étonnant et devint d'une adolescente malingre une fille d'une admirable beauté, tandis qu'Armand au contraire restait maigre, pâle et souffreteux.
Jeanne ayant témoigné le désir d'entrer dans un couvent de bénédictines (comme Lucile de Chateaubriand), son frèr^ combattit vivement son intention. Derniers enfants d'une famille noble, mais peu fortunée, sans doute ils n'avaient tous deux d'autres refuges que ceux de la vie religieuse. Ils pouvaient se considérer comme orphelins. Leur mère était morte, leur père était d'un âge très avancé, leurs aînés mariés et à Paris les oubliaient.
Armand fit valoir auprès de sa sœur ces considérations et enfin, un jour qu'il était malade, il lui écrivait pour la prier de venir près de lui.
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Jeauae se rendit chez, son Irère dans la petite ville, peu agréable alors, dont on a fait la capitale de l'Aveyron. Là elle se renferma dans le cercle étroit des habitudes d'Armand, plus cloîtrée qu'au couvent, mais plus heureuse, parce qu'elle était près de son frère blcn-aimé.
Son arrivée fut pour ce dernier un sujet de Joie sincère et profonde, auquel cependant se mêla un vague et indéfinissable sentiment d'inquiétude.
Le changement survenu chez sa sœur lui causait sans doute quelque surprise. Il l'avait aimée pâle et maigre comme lui ; celle exubérante beauté, cet épanouissement d'une vigoureuse jeunesse lui faisaient un effet dont il avait du mal à se rendre compte.
Chose étrange et d'une analyse assez délicate, ce jeune homme qui marchait courbé comme un vieillard, une main appuyée à l'estomac, siège de son mal, avec ses grands yeux noirs où semblait se concentrer toute sa vie, avait une sorte de dégoût pour la fraîcheur du teint et tous les charmes de la santé, — n'importe chez qui il les rencontrât. Aux roses des joues, au vif carmin des lèvres, il préférait les visages de cire et les lèvres pâlies; comme un homme, dont la vue s'est affaiblie, ne supporte qu'avec peine l'éclat brûlant d'un jour d'été.
Cependant sa sœur oubliait volontairement sa naissance, par simplicité dévole, gardait dans sa toilette la modestie ; nous dirions presque l'humilité, de la sœur d'un clerc. Bien peu la distinguait de la servante.
Il semblait qu'elle craignît de paraître belle et peut-être aussi en secret cherchaitelle par des privations à réagir contre cette luxuriante beauté, contraire à la paix de son âme, au goût de son frère et à l'emploi qu'elle occupait près de lui.
Bien des regards, surpris et ravis tout à la fois, l'avaient accueillie à l'égiise et dans les rues de Rho Jez.
— Quelle est donc cette jolie femme? se demandait-on.
— La gouvernante de M. l'abbé de X...
— Oh ! oh !
— Sa sœur, reprenait-on.
— Vous avez beau dire, un objet si charmant n'est pas fait pour habiter la maison d'un prêtre. Puis est-ce bien sûr que c'est sa sœur?
— Assurez-vous-en.
— Ne m'en défiez pas trop. Mais bien d'autres que moi, j'en suis sûre, voudront s'en assurer près d'elle.
Tels étaient les menus propos rulhenois.
Elle sortait le moins possible et n'en faisait que plus sensation. On ne parlait que d'elle. Tous ceux qui ne l'avaient pas vue la guettaient pour la voir, et beaucoup de ceux qui l'avaient déjà admirée, ne rêvaient plus que le bonheur de se trouver sur son passage.
D'autre part dans le camp des dévotes il y eut une sourde et menaçante agitation.
— Cette demoiselle vient-elle se fixer près de M. l'abbé? demandait l'une.
— Son frère est malade, réphquait une autre.
— Il a des maux d'estomac, mais il en a toujours souffert et peut les garder
pendant des années. Ses soins ne sauraient le rétablir et d'ailleurs n'étions-nous pas là?
— Sans doute, mais une sœur...
— L'Église ne tolère pas chez les prêtres des sœurs aussi jeunes... et en même temps aussi belles...
— Oui, sa beauté pourrait être un sujet de scandale.
— C'en est un !...
— Cependant, reprenait la plus venimeuse de ces bonnes femmes, à l'église son altitude est fort décente de l'avis de tout le monde.
— Cela n'empêche pas, se récriait une autre provoquée par cette feinte indulgence, que tous les hommes ont des distractions et que tous les regards sont tournés vers elle. Que de péchés commis en pensée pendant le saint sacrifice de la messe 1... Et le mal ne saurait s'arrêter là... Tenez pour certain, mesdames, que les intrigues' galantes ne tarderont point à se former. Vous connaissez Rhodez... mesdames.
Ce n'était point tout.
Dans cette société de vieux garçons qui constitue le clergé, où l'on bavarde et patine aussi volontiers que dans un salon de vieilles filles, on ne faisait pas moins de cancans au sujet de Jeanne. Les opinions variaient selon les degrés de la hiérarchie cléricale. Les moines approuvaient l'abbé Armand, le bas clergé de même ; chanoines dodelinaient de la tête, ni oui ni non ; la petite cour épiscopale blâmait sévèrement.
L'évêque, un jeune homme, qui résidait depuis peu, et était fort mondain, riait par goût et blâmait par convenance.
— C'est une gouvernante d'évêque, disait-il, elle est trop belle pour un simple abbé.
11 l'avait fort remarquée.
Et qui sait?...
11 était peut-être jaloux de l'abbé de X...
Parmi les gens de son intimité, il avait un capucin, homme habile, véritable diplomate, chargé par son supérieur de maintenir la bonne harmonie entre le couvent et l'évêché ; on l'appelait le père François. Le jeune prélat prenait volontiers son avis et le chargeait de ses petites affaires personnelles.
Le père François avait découvert dans Armand de X... un orateur sacré d'un certain talent. Il lui fit prêcher un carême, oiiil obtint un grand succès. Les hommes lui trouvèrent beaucoup d'élévation, en même temps que les dames furent charmées de ses idées mystiques, assez semblables à celles qui sous Louis XlV avaient été si sévèrement condamnées chez madame Guyon et l'archevêque de Cambrai.
La façon dont l'orateur parla de l'amour de Jésus et de la Vierge Maûe fit dire à l'archevêque de Rhodez :
— L'amour terrestre doit être bien peu de chose pour l'abbé Armand de X... L'âme chez lui a consumé le corps.
— J'ai bien peur, avait répliqué le père François, que ce soit le corps qui, chez lui, consume l'âme. Toute cette belle phraséologie de Sacré-Cœur ne sert qu'à l'ébranlé-
ment des sens par rimagination. Cette déviation des appétits sensuels et des facultés afîectives vers la Divinité est malsaine et suspecte.
Malgré la désapprobation du capucin, le jeune évêque, pour des raisons inconnues, se montrait très occupé de l'abbé de X... et de sa sœur. Il continuait à admirer ses sermons, sa piété, ses lumières, et quelques mois s'étaient à peine écoulés lorsqu'il dit à son capucin :
— Père François, l'abbé Z.., mon grand vicaire, est bien vieux, et l'âge ne lui a point épargné les infirmités. Comme il est sans naissance et complètement usé, on ne saurait demander pour lui un évêché ; et, d'autre part, mon diocèse souffre de son incapacité au travail. Il me faudra le remplacer.
— Faites-le chanoine. Monseigneur.
— J'y ai songé. Mais qui mettrai-je à sa place ? Voyons, qui me proposez-vous ? Il me faut un prêtre capable de diriger mes mandements, de préparer ou même écrire mes sermons, qui représente et me fasse honneur dans mes tournées pastorales et «nfîn d'une docilité, d'une obéissance absolue.
Le père François proposa un prêtre, puis un second, puis un troisième, qui successivement furent écartés par les critiques plus ou moins méritées du prélat.
Enfin celui-ci finit par dire :
— Et que diriez-vous de l'abbé Armand?
— Ce que j'en ai déjà dit à Votre Grandeur, répondit brusquement le moine.
— Oui, il a ses défauts, mais s'il est docile, comme je le crois, il nous sera facile de le corriger, car je compte sur vous, père François, pour rappeler cette âme des nuages mystiques ou elle se plaît à s'égarer.
— Allons, je vois que le choix de Monseigneur est fixé, dit le capucin en souriant dans sa barbe. Mais l'appartement du grand vicaire suffîra-t-il à M. Armand deX... et à mademoiselle sa sœur ?
— Mademoiselle Jeanne, répondit l'évêque, ne devra point habiter au palais épiscopal.
— Votre Grandeur aurait-elle à ce sujet pressenti les intentions de M. l'abbé deX...?
— Nullement, mais j'en fais une condition de relèvement de M. de X... au vicariat, et c'est vous, mon père, que je charge d'instruire l'abbé de mes intentions, et au besoin de le déterminer à s'y soumettre.
Le père capucin s'inclina.
— Monseigneur, répondit-il, je suis prêt à remplir la mission que me confie Votre Grandeur.