‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 41 sur 100 · L EXPEDITION · texte numérisé non relu

L EXPEDITION

L'expédition ressemblait à une petite croisade. Elle comptait six ou sept seigneurs suivis de leurs valets, gardes-chasse, piqueurs, premiers valets d'écurie et de chenil ; en tout plus de cinquante hommes armés et plus de vingt-cinq cavaliers. A celte troupe déjà considérable se joignait une bande de traqueurs, rabatteurs de gibier, garçons do peine.

Le temps était brumeux et froid. Les hôtes de Nerée avaient pris un jour de repos nécessaire surtout à leurs montures, et à une dernière entente sur les dispositions à prendre. La veille les piqueurs de Nerée avaient relevé le repaire des bandits. Ils campaient dans une clairière située à la partie de la Nerée qui confinait au domaine

de Médieu. Ils se gardaient mal; on s'était approché d'eux assez pour les apercevoir à côté de leur feu. Ils possédaient une cavalerie assez nombreuse, composée de bêtes de toute encolure, plus grotesque que redoutable.

Il s'agissait de les empêcher de sortir du bois soit au sud dans la vallée de Médieu, ' accidentée et favorable pour eux, soit du côté de la terre de Nerée, qui était à l'est et au nord de leur camp, et si l'on ne parvenait point à les cerner complètement ne leur laisser d'issue que dans la vallée partagée entre Nerée et Hautvilly.

De côté le terrain était désavantageux à des cavaliers mal montés et l'on se donnerait tous les plaisirs de la chasse à courre. L'équipage de louveterie fut donc dirigé de ce côté avec un soutien de cinq ou six excellents tireurs. Les rabatteurs et traqueurs eurent l'ort're de profiter de la brume du matin pour envelopper la partie désignée de la forêt, assez pour en surveiller les approches et d'autre part attendre l'arrivée des chasseurs avant de s'engager à fond.

A huit heures du matin un déjeuner froid fut pris debout, dans la grande salle à manger et un quart d'heure après tout le monde fut à cheval.

Parvenue à un certain endroit, à une portée de fusil de la forêt, la troupe se divisa en quatre compagnies pour opérer ainsi que nous l'avons dit plus haut, et chaque seigneur se dirigea du côté de son domaine.

Ainsi Norbert alla vers la vallée de Hautyilly où l'accompagnait l'équipage de louveterie. :

Sa haine contre don Ramire s'était ranimée, et il eut pris plaisir à le voir sous la dent des chiens.

Il avait reçu de M. de Nerée l'accueil le plus flatteur et d'après ce qu'avait raconté M. de Surville avait très, bien compris que la patience des chfitclains et de leurs vassaux fût à bout. Il fallait en unir. Il ne doutait pas du succès de l'entreprise. Chaque compagnie avait un sonneur de trompe et l'on était convenu de deux ou trois sonneries pour s'avertir de certaines éventuaUtés graves.

Les chasseurs s'avançaient dans le plus grand silence; les chiens tirant sur la corde ''",s valets, étouffant leur joie, restaient muets. Lorsqu'on arriva à lisière il fut iuterail à la meute de la francliir, elle dut se contenter de la longer jusqu'à un point désigné.

Quelques chasseurs à pied s'engagèrent à la suite du cordon de traqueurs qu'ils venaient de rejoindre et, avec des difficultés très grandes, caries sentiers étaient rares, on pénétra dans la forêt.

L'investissement que l'on s'était proposé, nous le répétons, n'était pas facile dans cettô chasse d'un nouveau genre. Le gibier ne le cédait à aucun autre en méfiance et était nombreux. Une compagnie de sangliers, une harde de cerfs, une bande de loups même, devaient être d'approche moins difficile.

De temps en temps on s'arrêtait, pour s'orienter et pour écouter si le gibier ne s'échappait pomt dans les espaces qui séparaient les chasseurs.

Mais jamais la forêt n'avait été plus silencieuse.

Le cercle se rétrécissait de plus en plus et l'on estimait n'être plus qu'à trois cents pas environ de la clairière. Les bandits, on le sait, dorment le jour. La clique de Ramire allait donc être surprise dans son sommeil.

— C'est du comte de Nérée.

On redoublaitde prudence, on relenaitson souffle, le hennissement d'un cheval eût tout perdu. Les chasseurs à pied, seuls, continuaient à s'avancer en se glissant dans

les taillis...

En vérité, don Ramire se gardait bien mal et quelques chasseurs s'en étonnaient

et soupçonnaient quelque piège.

A quoi songeait-il donc ?

Nous allons le dire.

Ramiren'étaitpasaussiimprévoyantqu'onpouvaitlecroire.Avertidepuisplusieurs

jours, lui aussi avait fait ses préparatifs, sans en dire la cause et le but à ses hommes. Il avait commandé à chaque fanandel de se faire une solide ceinture pour y mettre l'argent qu'il allait leur faire gagner, et un sac solide pour le gros butin à emporter.

LiV. 180 — Favard Frère?, éditeurs-

Les armes avaient été mises en bon état, on avait fabriqué de longues écbelles qui pouvaient se démonter et remonter facilement, véritables merveilles de solidité et de légèreté. Enfin, la veille de la grande expédition, ayant reçu un dernier avis deNerée, lorsque la nuit fut assez avancée il s'ouvrit de ses projets à ses compagnons:

— Fanandels, leur dit-il, sept ou huit seigneurs de la province se sont réunis aujourd'hui même au château de Nerée avec leurs écuyers, gardes et autres valets. Ils se proposent de cerner noire camp au lever du jour. Ils emmènent avec eux leurs piqueurs et leurs meutes, mon intention n'est pas de les attendre. Nous allons donc décamper sans bruit et nous rendre au-dessus de la forêt, sur les terres de l'abbaye. Là, nous aussi nous attendrons le jour. JXous sommes assez forts pour braver et mettre en fuile les paysans; les châteaux sont dégarnis d'hommes et d'armes; leurs portes sont toutes ouvertes, nous irons rendre aux femmes de nos seigneurs la visite de leurs maris. Quand l'heure sera sonnée, avec du courage et surtout de la rapidité nous sommes sûrs de la victoire.

« Partons sans nous presser et en silence. « Demain je vous donnerai mes derniers ordres. »

Et en un clin d'œU la bande décampa pour se transporter deux lieues plus loin, à une courte dis lance du château de Nerée. Revenons aux chasseurs.

Tout à coup une voix s'éleva:

— Personne !

— Personne! répéta une autre voix. La clairière est vide. Ils sont partis

Alors chacun se précipita en avant, n'en voulant croire que ses yeux. Les uns fouil laient la hutte du bûcheron, les autres regardaient dans les arbres et les exclamations de surprise se croisaient avec les imprécations de fureur.

En termes de chasse, ils avaient fait buisson creux!...

Et tout ce déplacement de forces !

Et toutes ces précautions I

Et cette assurance, non de vaincre, mais d'écraser ou capturer sans efforts ce nid de brigands 1

Tous arrivaient, débouchant des quatre côtés à la fois dans cette clairière, ce repaire vide, jetant les mêmes cris de surprise et de colère, devenus insensés par l'excès de leurliumiliante décoption.

On interpellait les gardes qui la veille prétendaient avoir vu les bandits étendus autour de leur feu de bivouac. Ils avaient donc menti. Ils juraient leurs grands dieux (ju'ils n'avaient dit que la vérité.

L'orgueil de M. de Nerée était surtout atteint. Mais il lui fallait souffrir en silence. A qui s'en prendre ?..^ Le chef est responsable et tout le monde avait fait son devoir.

La parole en ces grands émois appartient aux na'ifs; M. de Beauval s'écria:

— Allons ! ne désespérons pas. Ils ne sauraient être loin. On les aura avertis et ils .^e seront portés à l'autre extrémité de la forêt, je veux dire du côté de l'abbaye.

— A moins qu'ils ne soient passés dans les bois de Hautvilly, fit un autre.

— Nous nous sommes trompés, dit judicieusement un troisième, ce n'était pas une

chasse à courre mais une chasse au chien d'arrêt qu'il fallait organiser; si nous avions ici un bon chien d'arrêt nous hii disions: Cherche!... Et il trouverait. Mais nos louvetiers sont bons à être renvoyés au chenil.

Justement, comme il parlait ainsi, on entendait quelques voix de la meute impatiente.

— iXous ne voulons pas rentrer bar douille dit, encore un des nobles chasseurs, pour quelle direction ou pour quel parti optons-nous?

Ce fut à M. de IS'erée de répondre. Il était pâle. Un sourire amer errait sur ses lèvres. Il se sentait presque ridicule.

— i\lessieurs, dit-il, mon avis est d'explorer d'abord cette forêt, après si nous ne trouvons rien de nous rabattre sur la plus prochaine, celle deHautvUly, mais de ne pas rentrer chez nous avant d'avoir rempli la mission que nous nous sommes donnée.

Ces paroles de bravoure furent bien accueillies et même applaudies. Une seule objection fut posée:

— N'est-il pas possible, dit un des seigneurs, que les bandits se soient réfugiés sur le domaine de Hautvilly, dont la forêt leur est plus familière encore que celle de Nerée? Si nous ne voulons point nous y porter en corps, détachons une compagnie d'une vingtaine d'hommes pour explorer cette forêt. C'est l'affaire de deux ou trois heures, et la forêt de Hautvilly est après celle-ci la plus étendue de la région,

M, de Nerée combattit cette proposition et soutint que Ramire, pour cent raisons, qu'il donna, devait s'être dirigé vers le domaine de l'abbaye.

Cepfjndant on ne s'était pas embarqué sans biscuit, on ouvrit quelques paniers et l'on but à la victoire. Le vin rétabUt la bonne humeur et dissipa l'amertume de la déception que l'on venait d'éprouver. On décida que l'on tomberait sur les brigands comme sur une bande de loups, que l'on ne ferait point de quartier que si don Ramire était pris vivant il serait incontinent pendu à un arbre et abandonné aux corbeaux, sans autre forme de procès.

Ou perdit ainsi quelque temps, mais U est vrai qu'après trois heures de marche une halte était justiQable.

Norbert parlait peu et songeait.

11 avait emmené avec lui ses quatre meilleurs domestiques et il se disait que s'il plaisait au brigand de faire visite à Hautvilly, il le pourrait sans danger. Mais il n'osait laisser paraître ses craintes au milieu de l'assurance générale.

Enfm on se remit en marche et cette fois eu se pressant davantage, au moins jusqu'à la lisière de la forêt. De là on dominait la plaiue qui s'étendait jusqu'à l'abbaye, semée de bosquets et de vergers oii l'on soupçonnait les bandits, à moins qu'ils ne se fussent enfermés et fortifiés dans quelques-unes des fermes que l'on apercevait également.

M. de Nerrée ordonna à quelques cavaliers de se porter rapidement sur les fermes ei les principaux bosquets et do rabattre sur la forêt les bandits qu'ils y dénicheraient.

Pendant près d'une heure, du haut des coteaux boisés, la troupe put voir ses éûlalreurs galoper dans la plaine, fouillant les endroits indiqués, plus se dirigeant vers les fermes.

Le coup d'œil était charmant. Cette chasse à l'homme ressemblait à une guerre de partisans. A chaque instant on s'attendait à voir le gibier débusqué fuyant àtravers les chaunes ou les prés.

Deux hommes en efîet apparurent courant ainsi à perdre haleine dans la direction du bois. Sans doute ils ne voyaient pas les chasseurs.

— En voici deux, dit M. de Nerée, rentrons un peu sous bois pour les tirer de plus près.

On se retira en dissimulant les chevaux.

Les deux hommes montaient le coteau, toujours en courant.

Un chasseur se glissa en avant derrière un buisson ; ils n'étaient plus qu'à cinquante pas de lui. Il retourna vers ses amis qui convinrent de ne pas tirer et de tâcher de les prendre vivants.

Parvenus sur la crête du coteau, les deux hommes promenèrent autour d'eux des regards effarés et surpris. Mais bientôt ils distinguèrent les chasseurs derrière les massifs de chênes et de charmes encore chargées de leursjfe utiles rousses. Un canon de fusil s'étant abaissé vers l'un d'eux, celui-ci s'écria en tendant les bras:

— Ne tirez pas! Ne tirez pas!... Nous ne sommes pas des brigands, nous autres.

— Qui êtes-vous? demanda M. de Nerée en s'avançant vers eux.

— Nous sommes deux de vos malheureux vassaux, monseigneur, répondit le paysan accounis pour vous prévenir que les brigands sont passés chez vous et qu'à cette heure votre château brûle.

— Que dis-tu ?

— La vérité.

Il y avait à dix minutes de l'endroit où ils se trouvaient un monticule d'où ron pouvait apercevoir Nerée.

Tout le monde, mû de la même idée, se précipita de ce côté, et bientôt du haut de cette éminence on aperçut quelque chose de lugubre : à la place où s'élevait le château s'élevaient en tourbillonnant d'énormes nuages de fumée.

La consternation fut générale et pendant un instant régna un morne silence, puis de vaines exclamations se firent entendre et tous les regards se reportèrent vers le jeune seigneur qui avait organisé l'expédition et payait cher son audace.

Il savait dominer sa colère et sa douleur.

Il demanda au paysan :

— Depuis quand cela est-il arrivé?

— Depuis trois heures à peu près.

— Que s'est-il passé?

— Vous veniez de partir pour le bois, il n'y avait pas plus d'une- demi-heure, quand les brigands sont arrivés au château. Ils y sont entrés sans bruit et sans être aperçus de personne du village.

Une heiure après les granges et les écuries étaient en feu; nous sommes accourus pour aider à- éteindre l'incendie. La grand'porte était ouverte, un homme couvert de sang traversa la cour et vint à nous en courant, c'était un de vos anciens serviteurs échappé au massacre...

— Au massacre?

— Oui, monseigneur. Et comnne nous allions lui parler, les fenêtres du château rougirent comme un brasier, les vitres éclatèrent et les flammes s'échappèrent... Tout brûlait...

— Et les brigands?

— Partis, monseigneur.

— Dans quelle direction?

— Ah ! nous ne le savons pas ; mais ils ont traversé le village. Se tournant alors, vers ses amis, de Nérée leur demanda :

— Messieurs, que décidez- vous? 11 n'y a pas une minute à perdre en discussion. Parlez, vous, M. de Surville ?

— Monsieur, répondit celui-ci, il faut donner la chasse aux bandits jour et nuit, sans trêve.

— Bien.

— Je crois être l'interprète des sentiments de tous vos amis en proposant de vous reconduire à Nerée. Là, sur les lieux, nous serons à même de recueillir de nouveaux renseignements et de savoir de quel côté diriger nos efforts.

— Oui, oui! appuyèrent plusieurs voix.

— Eh bien! partons, messieurs.

Puis à ses deux vassaux :

— Vous, braves gens, allez de ce côté de l'abbaye dans cette plaine, cherchez-y nos amis qui la parcourent, dites-leur ce qui est arrivé et qu'ils nous rejoignent au galop à Nerée.

Et tous partirent à travers champs, forçant l'allure de leurs chevaux dans une véritable course au clocher, épuisant ainsi inutilement les forces de leurs montures qu'ils ne pouvaient renouveler. Mais ils n'en étaient pas à leur dernière imprudence.

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