NOUVEAUX EXPLOITS DE DON RAMIRE
Don Ramire avait assisté au départ de la troupe en marche contre lui. Il lui avait laissé prendre le large, — comme disent les marins, et puis, bien tranquille, par petits groupes, à qui il avait donné ses instructions, il avait dirigé sa bande vers l'insolent château.
Il n'y restait plus que l'intendant et son domestique, deux vieillards, le sommelier le mailre d'hôtel et ses servantes.
Ce petit monde était à cent lieues de se douter d'un danger et jacassait de la prise et destruction des brigands comme de la chose la plus certaine.
Les bonnes faisaient les chambres à coucher des six seigneurs; la cuisinière faisait éplucher des montagnes de légumes et plumer des douzaines de volailles, de faisans de gibier d'eau. Le maître d'hôtel jetait un dernier coup d'oeil aux nappes, à la vaisselle, à l'argenterie des grands jours.
Le sommelier était à la cave.
On préparait le festin réservé à l'appétit des cinquante chasseurs et il promettait d'être splendide.
Portes et fenêtres étaient restées ouvertes.
Les brigands n'eureni qu'à entrer. Ces jolies échelles, dont nous avons parlé, ne devaient pas servir. Elles étaient inutiles.
La cour était désorte. Ils la traversèrent et don Ramire y laissa quatre hommes sûrs avec ordre de ne laisser entrer personne, et de tuer ceux ou celles qui voudraient sortir.
L'intenJant, qui venait de se lever et prenait son chocolat en regardant de temps en temps par la fenêtre les aperçut,mais les prit pour des rabatteurs requis par le seigneur- Depuis la veille il y avait foule au logis et l'on ne pouvait s'y étonner de rien d'insolite.
Don llamire, sans rencontrer personue, pénètre au rez-de-chaussée où était le grand appai'tement.
Après avoir fait occuper les deux escaliers, il entra suivi de ses lieutenants dans la salle à manger.
n y trouva le maître d'hôtel rangeant sur un dressoir son argenterie. Au bruit de leurs pas il tourna la tête vers eux ébahi.
Don Ramire le joignit rapidement et lui mettant son poignard sur la poitrine, lui dit :
— Pas un cri, pas im mouvement ou tues mort. Puis soudain, se ravisant:
— Au fait, dit-il, autant vaut me débarrasser de toi tout de suite. Et en même temps il lui plongea son arme dans le cœur.
L'infortuné tomba en poussant un cri étouffé par le sang, et rapidement les trois bandits, munis des sacs dont ils s'étaient pourvus, comme l'on sait, emballèrent l'argenterie.
Cette besogne faite et laissant leur butin sur le parquet, ils ouvrirent la chambre à coucher du maître.
— Maintenant, disait Ramire, allons aux bijoux.
Ils se trouvèrent en présence de deux servantes. Elles venaient défaire le lit.
Une d'elles jeta un cri de surprise, ce qui lui attira un vigoureux coup de poing à la
tête qui l'assomma à demi.
Puis ils avisèrent un cabinet sombre, ils y poussèrent eu attendant mieux les deux
filles en leur disant:
— Silence! ou vous êtes mortes.
Un d'eux avec un ciseau et sur les indications de don Ramire força un petit meuble que reconnnandait son élégance.
Il ne s'était pas trompé et il eut des écrins, des montres, divers objets à empocher. 11 n'ouvrit même ni les écrins, ni les boîtes d'or, il les prit de confiance.
Puis il revint aux deux bonnes qu'il avait grande envie de tuer, mais un de ses lieutenants croyant prévenir ses désirs était déjà en train de les ficeler et de les bâillonner... Il le laissa faire, tout en lui disant :
— Dépêchons! Dépêchons !... Kous allons voir l'intendant. Le brave homme peut
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seul nous donner l'argent de la maison. C'est au second étage, dans la tour qui fait le coin.
Ils rentrèrent dans l'allée principale qui divisait en deux parties l'appartement du rez-de-chaussée. Ils y retrouvèrent leurs hommes immobiles et muets au bas des escaliers.
On entendait d'en haut les rires et les chants des chambrières. Allaient-ils troubler cette çaielé ? Traverser toutes ces chambres?
I>on Ramire renouvela ses ordres.
Il ne faut pas qu'une seule de ces filles descende au rez-de-chaussée. Si elles ont peur et crient par les fenêtres, qu'un de vous reste ici et que les autres montent au galop et leur clouent le bec h coup de surin.
Puis, après un moment de réflexion, il se décida pour l'escalier de service qu'il gravit rapidement.
Parvenu au second étage il suivit le couloir qui le conduisait chez l'intendant.
Il écouta aux portes et frappa où il entendit des voix.
A la réponse: « Entrez >•, il se précipita avec ses deux fanandels et se trouva en présence d'un vieillard que coillait son valet de chambre.
L'étonnement qu'ils causèrent fut extrême. L'intendant et son valet ne se méprirent pas sur la qualité des visiteurs, mais, surpris et sans armes, quelle résistance pouvaientils opposer?
— M. l'intendant, dit don Ramire, remettez-vous, je vous prie, de votre frayeur ; vos jours seront toujours sacrés pour moi si vous voulez bien sans tergiverser m'ouvrir le colTrc-fort de la maison.
— Quel colîre-l'ort, monsieur? fit l'intendant ahuri. Il n'y a point de cofFie-fort ici. Nous n'en avons pas besoin, à mesure que l'argent rentre il est envoyé à Paris. Je n'en ai jamais assez pour suffire à la demande et en ce moment j'en cherche pour payer les gages des domestiques.
— C'est fâcheux, répondit don Ramire, mais je ne puis m'accommodcr de votre réponse.
— Je vous jure, monsieur...
— L'Iîglise a dit : Dieu en vain tu ne jureras. Ce serait en vain que vous me jureriez cela, donnez-moi l'argent des gages. J'admets à la rigueur que vous n'ayez pas une fortune en caisse, mais vous y avez quelque somme. Allons, montrez de la bonne volonté et ne me faites pas perdre un temps précieux où je vous brûle la cervelle.
— Je vais vous donner ce que j'ai, répondit l'intendant. Il alla i\ une armoire, l'ouvrit et dit :
— Voilà.
Sur une planche, don Ramire vit quatre ou cinq livres en or et en écus de six livres.
— C'est peu, dit-il.
Il prit un sac vide dont l'armoire avait provision.
— Et l'argent de votre maître ?
— Monseigneur n a (pie sa bourse.
— Ce n'est pas croyable. Et les économies ? Un intendant eu fait toujoiu'S. Où sonteUes?..
iUO CARTOUCHE
— Mais... mais... balbutia ce dernier.
— N'allez pas dire que vous n'en avez pas. Et don Ramire arma un pistolet.
L'intendant se prit à trembler et finalement tomba en syncope. Alors le bandit se tourna vers le domestique :
— Où est l'argent de ton maître ?
— Je ne sais pas, monsieur.
— L'argent ! s'écria Ramire en frappant du pied.
Le valet échappa soudain aux mains des deux brigands qui le surveillait et s'enfuit. Un des brigands lui envoya un coup de sabre et courut après lui, mais le bonhomme connaissait une porte dérobée par laquelle il s'échappa.
Don Ramire ne voulait point s'attarder à Nerée. Il parcourut rapidement l'appartement de l'intendant, puis ordonna le pillage général que devait couronner l'incendie.
La bande eut un quart d'heure environ pour se livrer à tous les excès, réaliser toutes ses fantaisies. Alors un vacarme s'éleva qui eût pu éveiller au dehors l'attention des paysans, mais il fut de courte durée.
Le pillage ne fut fait à fond. Selon l'ordre de don Ramire on ne devait enlever que l'or, l'argent, les objets précieux. Quelques coups de sifflet donnèrent le signal du départ qui s'effectua sans tumulte, par petits groupes, comme l'arrivée. Deux où trois bandits furent laissés en arrière pour mettre le feu.
Cet invasion et ce pillage n'avaient pas exigé une heure et M. de Nerée n'était pas encore au bois quand don Ramire quittait son château. L'incendie jeta l'alarme.
Les paysans se portèrent de tous côtés au châtaau. Le premier éclaircissement leur fut apporté par le valet de chambre de l'intendant, qui tout couvert du sang de sa blessure s'échappa de sa cachette et courut à eux en leur criant :
— Les brigands!
Quoi! les brigands que le seigneur était allé chercher au bois étaient chez lui?
— Où sont-ils? lui demanda-t-on.
— Partout! répondit l'affolé.
— Mais tout brûle!... Et votre maître?
— Assassiné, ou brûlé.
Le sommelier, qui était dans la cave, apparut ensuite. 11 ne savait rien.
De malheureuses filles se mirent à crier à une fenêtre. On chercha des échelles, mais les remises, les granges brûlaient, impossible de les secourir. Bientôt de grandes bouffées les enveloppèrent; on les entendit crier encore... puis elles disparurent. Jamais de mémoire d'homme, pareille catastrophe ne s'était vue dans le pays.
« A mort les brigands ! » s'écriait-on.
— 11 faut les poursuivre.
— Mais de quel côté?
Et celte question restait sans réponse ou plutôt en provoquait dix toutes contradictoires. Don Ramire avait pris soin de ne pas faire marcher ses hommes en colonne, mais de les éparpiller en leur assignant un point de ralliement hors de portée de la vue des habitants du village. Ceux-ci avaient remarqué des hommes suspects suivant différentes directions.
La clairière de la forêt de Nerée.
Us demeurèrent incertains, irrésolus sur ce qu'ils devaient faire.
Il importail avant lout d'avertir M. de Nerée et on lui dépêcha plusieurs messagers.
Quand celui-ci fut de retour avec sa compagnie, le malétait irrémédiable, la catas-
troplie accomplie. , . <\i.^„ioo-
La journée était déjà à moitié écoulée avant qu'une résolution énergique fût prise, il avait fallu attendre le détachement envoyé dans les bois de Ilautvilly.
L'inquiétude la plus vive se peignit sur les visages des seigneurs qui avaient abandonné leurs châteaux sans défense. .
-Pendant que nous délibérons, dit M. de Surville, ma maison brûle peut-être.
Nous.ne sommes pas plus rassurés que vous, dirent MM. de Medieu.
LlV. 181. — Fayard Frères, éditeurs.
Quand à M. de Beauval qui paraissait de tous le plus affecté .
— Pour moi, qui ai emprisonné Ramire et qui ai menacé de le pendre, je dois m'attendre à tout.
— Retournez à vos foyers, messieurs, dit M. de Nerée, mais permettez-moi de me joindre à vous, car je le jure, je ne prendrai de repos qu'après ma vengeance.
« Et d'abord envoyons devant nous des courriers chargés d'avertir nos paysans de faire sonner le tocsin dans tous les villages et de défendre vos châteaux.
Cette idée fut accueillie avec faveur. Trois hommes, supérieurement montés, partirent pour Surville, Médieu, Beauval. — Hautvilly fut excepté, puisqu'il était notoire que les bandits n'étaient point de ce côté. Norbert souffrit secrètement de cette exception-, lui non plus n'était pas sans sujet d'inquiétude, son père ne se doutait pas du danger, et sans prendre l'avis de personne il envoya un de ses domestiques le prévenir de ce qui se passait.
Puis, de nouveau on monta à cheval et on repartit pour Surville, cette villa où quelques Jours auparavant Ramire avait si misérablement échoué et avait perdu trois des siens.
QUAND LES MAITRES k'V SONT PAS
A la maison de campagne de M. de Surville, la cuisinière, la mère Toinon, le cocher, le jardinier, son fils et nombre de chambrières parmi lesquelles la fille qui, sans le savoir avait partagé sa chambrette avec l'affreux Choquarl, tout ce monde avait résolu d'employer gaiement les loisirs que lui laissait son maître et seigneur.
C'était l'occasion de se réunir et le verre à la main, d'apprendre à se connaître, à s'apprécierou de renouveler ses sympathies. Pour cesrares circonstances la mère Toinon tirait de sa cuisine des réserves qui étaient de délicates surprises, le sommelier découvrait de fines bouteilles, le jardinier choisissait au fruitier ses meilleurs fruits.
Et avant la joie!
Je vous prie de croire que la tablée ne ressemblait point à une de ces réunions dont la joyeuseté est frappée à la glace par le bon ton; l'appétit s'y manifestait sans gêne; la dégustation, sans vergogne, y étalait ses mérites, adressant à des vins dont nous ne connaissons plus que les noms, et à des victuailles dont les solides qualités n'ont pas été remplacées dans nos menus efféminés et améniques, les éloges et les critiques mérités.
La galanterie n'était pas bannie au dessert, au moment du Champagne et des chansons d'une gaieté gauloise. On riait, sans en être plus bête. Mais nous parlons du temps de la jeunesse de Louis XV, temps arriéré, barbare comparé au nôtre, où la cuisinière disait son bénédicité avant de manger l'aile d'un faisan volé, où le valet volait son maître sans s'appuyer pour cela d'aucim principe phOosophique ou politique ; où Fanchon se laissait pincer sous la nappe sans indignation et sans se croire
obligée de parler de sa vertu et de faire sa Sophie; où la grosse gaieté passait pour do l'esprit.
A dix heures sonnantes, à Surville, on devait se mettre à table.
A neuf heures et demie le couvert était dressé par le maître d'hôtel en personne et de'grosses pièces froides, flanquées de hors-d'œuvre étaient déjà en place.
Les servantes achevaient leur toilette en chantant.
On se promettait un gai déjeuner et l'on aurait loisir de le prolonger car le maître ne devait être de retour au plus tôt que dans la nuit. Ses ordres étaient donnés en conséquence. Il avait emmené, do même que ses amis, ses domestiques les plus solides à cheval et qui étaient habitués au maniement des armes. Sa petite troupe était même le meilleur contingent de \ armée de Nerée.
Dix heures sonnèrent et la cloche du déjeuner tinta en même temps comme de coutume.Les convives ne se firent pas attendre et accoururent de tous côtés à grand bruit.
« A table ! »
Tout à coup la cloche de la grand'porte se fit entendre.
Qu'était-ce? C'était au concierge de se déranger. 11 daigna...
Il se trouva à la grille en face d'un mendiant :
— La charité, s'il vous plaît, mon bon monsieur.
— Attends, répondit-0, je vais te fourrer un bon morceau.
Il retourna en courant àroflice. Le plaisir rend généreux et il emporta dequoigarnir le bissac du pauvre diable.
Il ouvrit la grille...
Mais à peine celle-ci eût-elle tourné sur ses gonds que deux... trois... quatre m.endiants s'élancèrent, le saisirent à la gorge et le lardèrent de coups de couteau. Le malheureux fut laissé mourant à l'entrée de la cour et la bande de donRamire envahit rapidement la maison.
L'odeur des mets, le bruit des voix attirèrent les brigands à l'office.
A leur vue les femmes jeièrent des cris, les hommes voulurent se sauver ; quelquesuns se cachèrent sous la table.
— Ne craignez rien, mes enfants, dit don Ramire. Nous ne vous voulons point de mal, mais il me faut dans un quart d'heure l'or etl'argent de votre maître... Autrement nous vous tuons et nous livrons la maison aux flammes. Allons dépêchez- vous, vous n'avez pas pour cela qu'un quart d'heure.
-T Mais nous n'avons pas les clefs, répondit un valet.
— Elles sont inutiles. Quatre ou cinq de mes compagnons vont vous accompagner, ils savent ouvrir tous les meubles sans clef. Allons l'argenterie?... L'or?... Les bijoux? Où cela se Irouve-t-il?
Personne ne répondait.
Ramire alla di-oit à un domestique, le saisit au collet et le donna à garder à un fanaudel. Il traîna ensuite une femme, la joignit au premier et dit :
— Si mes ordres ne sont exécutés dans cinq minutes, je vous brûle la cervelle. Les domestiques terrifiés chuchotèrent entre eux :
— Il va les tuer.. .11 faut se rendre... Vous savez bien où est l'argeuierie, vous, maîtra d'hôtel î
— Oui.
— Eh bien,livrez-là.
— Mais...
— Il n'y a pas de mais... D'ailleurs vous y passerez comme les autres. îThésitez pas? la vie avant tout.
— Et vous ? Vous savez bien où il met son argent ?
— Non, mais c'est dans sa chambre à coucher, je crois. Je vais |les y conduire. Us chercheront.
— Êtes- vous prêts? demanda don Ramire en armant ses pistolets. Ce qui produisit un effet certain.
Aussitôt le maître d'hôtel dit :
— Moi je puis vous donner l'argenterie.
— Et moi vous conduire dans la chambre à coucher de Monseigneur ; je ne suis pas son valet de confiance ; mais je crois que vous trouverez ce que vous cherchez.
Ramire ordonna à quatre hommes de suivre les deux domestiques et le pillage commença.
— Si quelqu'un sort d'ici, dit encore le chef des bandits, les autres payeront pour lui, jen fais un véritable massacre.
Les pauvres gens auxquels il s'adressait pistolet sur la gorge,le regardaient d'un air à la fois soumis et désespéré. La victoire cette fois, avait été facile,il n'avait eu à se frotter à aucun adversaire sérieux.
L'argenterie, très lourde, alla rejoindre celle de Nerée ; les chevaux commençaient à avoir leur charge et comme tous les conquérants don Ramire allait bientôt ployer sous le poids de ses lauriers.
La recherche de l'or et des bijoux fut plus difTicile et relativement moins heureuse. En ce temps, lurt des cachettes était poussé très loin. Il fallait hacher un meuble pour lui dérober ses secrets. Les murs avaient des armoires très habilement dissimulées et des brigands, plus pressé qu'un juge d'instruction, n'étaient pas toujours heureux. Ce qu'ils préféraient naturellement était l'or, et l'or était rare et bien caché... Les bijoux, objets d'ostentation, se rencontraient un peu partout.
Don Ramire savait tout cela, mieux que nous, aussi ne fut-il point étonner de voir ses hommes revenir avec un butin qui pouvait tenir dans leurs quatre mains.
S'U eût voulu dépenser une heure de plus,il serait sorti plus, riche, mais la richesse n'était pas son but unique, sa vanité blessée et souffrante exigeait des vengeances.
Lorsque ses hommes furent de retour, il dit :
— Je sais que ce n'est pas tout, mais nous n'avons pas le temps de faire des fouilles, .achevons de régler notre compte avec cette maison. Nous avons dernièrement perdu trois trois de nos compagnons ici... Cela crie vengeance. 11 nous faut six victimes et le feu qui purifie tout.
En achevant, il déchargea ses pistolets au hasard sur les deux premiers venus, s'en remettant pour le reste à ses fanandels.
Dix minutes plus tard, deux ou trois malheureux, éclaboussés du sang de leurs amis, sefi'orçaient à coup de seaux d'eau d'éteindre l'incendie allumé par les bandits.
Et ceux-ci forçant leurs montures chargées et fatiguées se hâtaient vers Médieu.
CARTOUCHE iA'k
MÉDIEO
n était une heure de l'après-midi lorsque les bandits arrivèrent dans cette grande maison agricole qui avait le titre de châte ^u.
C'était l'heure de la méridienne.
La dame, ses filles, ses servantes, et les hommes d'étable, de bergerie et de labour, se reposaient.
La maison fut envahie comme en pleine nuit, et si les chiens de garde n'eussent fait vacnraie, tous les habitants eussent été surpris.
Les bandits, malgré leur lâcheté naturelle et leur fatigue, s'en rendirent les maîtres mais non sans combat meurtrier. On élevait beaucoup de bestiaux à Médieu. Il s'y trouvait nombre de bergers et de bouviers, des goillards solides, qui jouèrent de la faux et du trident et couchèrent par terre plusieurs bandits. Les femmes, courageusement défendues, résistèrent avec une surprenante énergie. Aucune ne fut prise ni violentée. Elle ne capitulf'rent que sous la menace d'incendie si facile àréaliser...
Pour qu'on ne mît pas le feu aux granges qui contenaient la principale richesse de la seigneurerie, elles apportèrent à don Ramire quelques sacs d'écus.
DonRamire, qui n'avait rien contre ces gentilshommes-laboureurs, malgré le sang qui avait coulé se montra grand et généreux.
Il fit fermer et garder les portes, puis il commanda de l'avoine pour ses chevaux et une quantité raisonnable d'omelettes, de vin de pays, et de pain pour sa bande.
Si pressé qu'il fût d'arriver à Beauval, si menacé qu'il se sentît, il comprenait que l'on ne pouvait toujours marcher sans manger ni boire.
Il avait résisté à la tentation de se mettre à table à Surville parce qu'il avait craint que les mets et les vins surtout Refissent dégénérer l'expédition en orgie.
C'était un grand capitaine.
Pendant le repas, les femmes'du château pansaient les blessés de leur maison et ceux des bandits.
La cour où la table était dressée, et où sur des bottes de paille près d'un abreuvoir les blessés étaient déposés, offrait un spectacle étrange, unique dans l'histoire du pays.
— Nous ne vous avons pas traités en ennemis, dit don Ramire aux dames de Médieu en les quittant. A Nerée et à Surville votre seigneur et ses amis ne trouveront que des ruines et des cadavres carbonisés. Mais nous n'avions pas de vengeance à exercer contre vous. Adieu. Dites donc à MM. de Médieu de renoncer à nous faire la guerre ; dites-leur que s'ils continuent nous reviendrons et cette fois tout ce qui est ici cessera d'exister.
Une heure s'était écoulée lorsque la clique se remit en route
M"»» de Médieu avait surpris leur intention de se rendre à Beauval et en conséquence
avait envoyé un jeune homme prévenir la dame de ce château. Il était à pied mais connaissait des sentiers qui abrégeaient beaucoup la distance et avait une demi-heure d'avance sur les bandits.
Il était bon marcheur et les autres commençaient à traîner la patte.
Don Ramire ne se doutait point du tour mais l'inquiétude le dévorait. 11 sentait l'ennemi sur ses talons et savait qu'il n'avait que de lâches coquins à opposer à des gentilshommes habiles aux armes et exaspérés. Tout en marchant, il jetait à droite, à gauche des regards explorateurs, se demandant à chaque minute où il chercherait un refuge s'il était rejoint par les seigneurs qu'il avait derrière lui.
Il pressait ses hommes :
— ■ Du courage les fanandels, leur disait-il; un dernier effort >t vous serez riches et vous vous reposerez. Encore deux ou trois lieues. N'allons pas faire naufrage. Après le château de Beauval nous nous retirerons au loin, 'où nous ferons riolle\...
Les chevaux de paysans qu'ils montaient étaient à bout de force. Si l'on avait pu les atteindre en ce moment, pas un d'eux ne se fût échappé et ils étaient tellement stupides qu'il,s n'avaient pas conscience du danger.
L'espoir de faire 7nolle galvanisa leur reste d'énergie.
Don Ramire tantôt prenait la tête, tantôt passait en arrière pour presser les traînards comme un bouvier conduit ses bestiaux. Mais ils avaient si bien la physionomie de leur horrible métier, que les paysans qui les apercevaient s'enfuyaient à travers champs. Dans les hameaux dont leur chemin était semé, ils répandaient la terreur. Mais nul ne se doutait dubut de leur voyage, autrement beaucoup se seraient armés de leurs outUs et seraient accourus défendre leur châtelaine, M»« de Beauval étant généralement aimée.
Le jour tombait quand la clique arriva au château.
Les abords en étaient déserts ; tout y paraissait fort tranquille, mais la grille de la cour était fermée. La bande se dissimula sur les côtés, tandis qu'un mendiant allait importuner le concierge. Les chiens aboyaient tellement que celui-ci se dérangea et vint voir ce qu'on voulait.
A la vue du besacier, il entra en colère.
— Veux-tu t'en aller, traînard, brigand, lui cria-t-il. Nous savons ce que tu vaux, toi et tes pareils. Va-t-en,te dis-je et ne reviens plus 1...
Comprenant qu'il perdrait sa peine, le mendiant n'insista pas.
Mais don Ramire connaissait les êtres,il savait où dresser des échelles. Il tourna l'habitation et cinq minutes plus tard la bande envahissait le jardin. Au même instant le jeune messager de Médieu sonnait à la grand'porte. De nouveau le concierge fut à la grille.
— Quiêtes-vous? Que voulez-vous?
En peu de mots le jeune homme expliqua sa visite.
— Ah ! diable ! fit le concierge, tu ai'rives à propos mon ami.
Il le fit entrer et le conduisit lui-même près de M"' de Beauval.
A peine eut-U prononcé le mot brigand que la jeune femme pâlit de terreur.
— C'est Ramire, s'écria-t-elle. Mais s'il nous attaque, quand Dieu 1 qu' allons-nous devenir?
'— Il n'est pas loin, dit le concierge, je viens d'éconduire un mendiant qui doit être de ses éclaireurs.
Le concierge achevait de raconter l'apparition menaçante des vagabonds, (juand soudain la porte de sa chambre s'ouvrit et don Ramire apparut.
Deux coquins à la mine sinistre s'avançaient derrière lui.
M°°de Beauval reconnut le brigand.
Il vint se planter devant elle; la salua avec^une affectation ironique et lui dit :
— Madame, il y a quelques jours le hasard permit que je fusse votre prisonnier vous êtes aujourd'hui ma prisonnière. Le hasard est changeant.
Le concierge, bien que sans armes répliqua •
— Que prétendez-Tous?... Que voulez-vous?
— Bonhomme, répondit don Ramire, je prétends que tu me débarrasses de ta présence. Si tu veux te rendre utile à ta châtelaine, va quérir la femme de chambre, dis-lui d'apprêter la valise de linge et d'effets nécessaires à sa dame. Je lui accorde un quart d'heure.
Pas une minute de plus. A la moindre résistance qui se montrera, madame aura vécu. — "Va!...
— Je n'ai d'ordres à recevoir que de madame, dit le concierge en se tournant vers celle-ci.
Octavie recueillit ses forces et d'un ton assez ferme :
— Que voulez-vous donc dire, Ramire avec ce voyageî
— C'est tout simple, madame; je vous emmène. CUe devient d'une pâleur mortelle.
— Mais... je refuse, moi.
— Sans doute, madame, mais qu'est-ce que cela peut faire?
« Concierge, faites donc préparer la valise de madame; dans dix minutes nous partons. Ce n'est pas de la plaisanterie. Dans dix minutes, si madame me résiste eUe sera ficelée comme un paquet et placée sur un cheval. Elle n'aura pas une chemise ni une robe de rechange. Je suis très pressé; à ce point que je ne prends point le temps de piller le château. Allons, madame, ne tremblez pas ainsi. Du sang-froid, du courage, jo no vous veux point de mal. Vous serez respectée. Il ne vous sera fait aucun mal, et si vous ne nous obligez pas à prendre des mesures de rigueur, si vous savez vous plier aux circonstances, le voyage que nous allons faire eijsenible, sera très supportable.
« Ah ça, concierge, vous ne m'éooutez pas?
— Monsieur, je vous l'ai dit, j'attends les ordres de madame.
M""" de Beauval voulut parler, mais les larmes lui coupaient la voix.
On entendait des cris, des appels des quatre coins de l'habitation, les bandits abu- Baient de leur force et méprisaient leur consigne. Don Bamire frappait du pied d'impatience, car tout désordre devait lui être funeste.
— Allons! fil-il, je vois bien que je perds mon temps et mes paroles, et se tournant vers ses lieutenants :
— Exécutez mes ordres, dit-il.
Les deux fauandels tirant des cordelettes de leurs poches s'approchèrent de M"» Octavie.
Iii3 CARTOUCHE
Le concierge furieux se jeta sur l'un d'eux, mais Ramire coupa court à son dévouement en lui plongeant son épée dans les reins. ftP^Octavie jeta un grand cri.
— Grâce ! Prenez mes bijoux, prenez mon argent, mais...
— Non, non, interrompit Ramire, c'est votre personne qu'il me faut. Le reste me sera donné par surcroît.
Les brigands lui liaient les jambes et les poignets... Ils l'emportèrent évanouie.
Le capitaine les suivit. En descendant dans la cour il lança deux ou trois coups de sifflet pour rappeler sa Jjande à l'ordre.
On avait tiré des écuries de paisibles chevaux de trait et attaché à leurs places au râtelier la cavalerie surmenée.
La clique sans comprendre le plan cependant fort simple de son chef, cassait le cou des bouteilles et dévorait gloutonnement tous les comestibles tombés sous ses mains.
Ramire ne prit pas même un verre de vin, et sans s'inquiéter de ce qu'il pouvait laisser derrière lui, donna le signal du départ.
Il faisait nuit noire.
Ils avaient ime bonne heure de chemin à faire avant d'atteindre une forêt, mais la plupart avaient parcouru souvent la contrée et pouvaient s'y diriger les yeux fermés.