M. DE BEAUVAL
Les villages de la terre de Beauval avaient été avertis et la cloche d'une église ne cessait de sonner le tocsin. Tous les paysans se rendaient au château... mais là ils apprenaient que la dame était enlevée.
Dans une nuit aussi noire le mal semblait sans remède, les brigands avaient une forte avance, puisque tous étaient à cheval.
D'autre part, M. de Beauyal était attendu d'un moment à l'autre. Il convenait de se tenir à sa disposition.
La cloche sonnait, sonnait toujours.
Il tombait une petite pluie fine et glaciale. On alluma des feux et l'on raconta cent fois les crimes des brigands... les derniers exceptés, car on ne savait rien encore de ceux qui avaient rempli la journée.
On avait déjà brûlé un tas de fagots quand un bruit de cavaliers se fit entendre. Sans s'y tromper un instant on pensa que c'était le seigneur.
M. de Beauval et Norbert accompagnés de leurs domestiques arrivaient sur des chevaux blancs d'écume. Ils avaient entendu de loin le tintement lugubre de la cloche et vu les rougeurs des feux, ils s'attendaient à une catastrophe semblable à celle de Nerée et se reprochaient amèrement de s'être arrêtés à Surville et à Médieu.
En apercevant enfin le bivouac de ses vassaux, M. de Beauval euJL un mouvement d'espérance que confirma l'aspect extérieur du château
CARTOUCFTE
L'incendie du château de Nerée.
Sans doute le messager de M""« de Médieu était arrivé à temps, et les brigands avaient fui devant une résistance organisée.
Telle fut sa première idée.
La plus terrible révélation devait de la suivre de près.
Au lieu d'être r^çu avec de joyeuses acclamations, il vit les paysans se ranger sur son passage dans l'Ultitude de la tristesse. Distinguant un de ses domestiques :
— Eh bien, Urbain? lui dit-il, les brigands *?
— Ils sont partis, monseigneur.
— Ils n'ont pas fait longue visite vous voyant prêts à les recevoir.
— Monseigneur, ils sont partis avant<que l'alarme fût donnée et que vos paysans fussent accourus.
LiV. i 82. — Fa
yard Frères, •éditeurs.
— Ah!... Alors... fit M. de Beauval péniblement surpris. Il descendit de cheval, ainsi que Norbert et reprit :
— Comment les choses se sont-elles passées. Vous n'avez pu vous défendre?
— Non, monseigneur.
— Tout est pillé ?
— Non.
— Non? fit M. de Beauval avec étonnement.
— Mais, reprit le domestique avec tristesse, attendez-vous monseigneur, à un plus grand maiheur.
— Que veux-tu* dire?
— Cela m'est bien cruel, monseigneur.
— Parle, te dis-je.
— Eh bien... c'était don Ramire... Le concierge venait de prévenir madame que des gens suspects rôdaient autour du château... En même temps venait d'entrer un mes- Siiger de M"° de Médieu.
— Oui, je sais... mais ma femme?
— Madame? fit le valet suffoqué.
— Oui! Peste soit de les hésitations I
— Eh bien, puisqu'il faut le dire, le brigand l'a enlevée...
— Hciu?... Que dis-tu? fit M. de Beauval effaré.
— Madame a offert ses bijoux, son argent ; il lui a répondu : ce n'est pas cela qu'il faut, c'est vous. Je vous emmène, le reste me sera donné par surcroît.
Le concierge, qui était là, s'est jeté devant madame pour la défendre.
Deux bandits le renversèrent et Ramire le blessa d'un coup d'épée. Madame s'évanouit et fut emportée pieds et mains liées, sur un cheval... et la troupe disparut aussitôt dans la nuit.
— Quoi! personne pour la défendre!
— Moi je courais au village, et le concierge qui m'a tout raconté est à moitié mort. D'autres sont blessés. Ils sont arrivés tous à la fois.
— Ma femme!... Ah! maudit soit le jour où j'ai hésité à pendre ce scélérat!
— Ils ne sont pas restés plus d'un quart d'heure. Le temps de distribuer des coups de bâton et de changer de chevaux.
M. de Beauvall'écoutait atterré.
— Depuis combien de temps sont-ils partis?
— Je ne sais pas... Quand je revenais du village ils venaient de partir... S'il n'avait pas fait si noir et puis...
— Et puis quoi ?
— Le brigand a dit : — A la moindre résistance qui se montrera, madame aura vécu.
— Oh! c'est atroce!
Se tournant vers le jeune de Hautvilly et lui saisissant le bras:
— Norbert, aidez-moi ! C'est à devenir fou. Norbert ne savait que répondre :
—•Du courage, mon ami, dit-il, M""* de Beauval ne court aucun danger. Ramire
l'a enlevée comme otage. Il la respectera, mais s'il était pourchassé de nouveau, elle serait en danger.
— Demain vous aurez de ses nouvelles. Que de malheurs en un seul jour 1
Et nous ne sommes pas les plus forts. En tirant sur eux, vous comprenez ? Nous pouvons la tuer.
« Etce n'est pas tout. Que va-t-il se passera Hautvilly? Je suis son plus grand ennemi et je suis le seul dont il n'est pas encore tiré vengeance complète. Je vous avoue mon inquiétude.
— Vous n'allez pas m'abandonner Norbert? fit de Beauval avec vivacité. Ce serait mal.
« Cette pauvre Octavie qui vous aimait tant; car elle vous aimait, mon ami.
— Mais j'ai également pour elle et pour vous beaucoup d'amitié, mon cher de Beauval. Je resterai jusqu'à demain midi.
— Je vais congédier tous ces braves gens.
M. de Beauval se dirigea vers les feux de bivouac :
— Mes amis, dit-il à ses vassaux, je vous remercie de tout cœur de votre bonne volonté et votre fidélité. Je ne serai pas Ingrat, soyez-en sûrs. Je pense que tout danger est écarté pour nous, mais, mes amis, priez pour votre pauvre dame.
L'émotion lui coupa la voix et les paysans crièrent : Vive monseigneur 1 vive M"" de Beauval !
On éteignit les feux ; on prit des mesures de sûreté pour la nuit et on essaya de manger un morceau. Ils étaient à jeun depuis Nerée.
La veillée se prolongea entre Norbert et son hôte; quelle triste veillée!
Une partie en fut consacrée à une visite au concierge blessé. Les médecins étaient rares à celte époque et l'on "devait attendre au lendemain pour donner au malheureux serviteur des soins efficaces : M. de Beauval fit un premier pansement, comme il le put et remercia vivement l'homme dévoué qui, sans armes, avait bravé trois bandits.
• La seconde partie do la veillée ne fut pas moins triste.
Norbert eut à se repentir.
Plus d'une parole, dite sans intention, hii arriva au cœur. Il regretta d'avoir trompé cet honnête de Beauval et en même temps déplora vivement.la situation d'Octavie.L'inl'ortunée allait subir, sinon tous les outrages, du moins toutes les humiliations et à quel prix rentrerait-elle dans ses foyers?
Enfin comme il parlait, pour faire diversion aux peines de] son hôte, des périls que courait Hautvilly, M. de Beauval lui dit:
— Vous lïgnorez peut-être, mon cher Norbert, mais nos amis sont unanimes à vous reprocher, à vous et à votre fiancée, vos imprudentes libéralités envers les gueux de votre domaine. C'est cet argent maudit, cet héritage de Cartouche, qui a allumé che; ces misérables la soif de la cupidité et du crime. Jusqu'alors nous avions été tranquilles : depuis l'arrivée de l'ami de la dame Macé, tous les vagabonds et les coquins de votre baronnie se sont enrégimentés contre nous. Hautvilly est ainsi devenu un foyer de brigandage.
Norbert était obhgé de se rendre à la justesse de cette observation, mais jusqu'à ufl
certain point seulement et sans en accepter ce qui semblait en résulterpour M"« Macé et pour lui.
— Jeanne, répondit-il, a fait le bien; elle ne l'a pas fait sans discernement; elle a pris pour conseils et pour guides deux hommes d'expérience, son curé ei son [notaire. Beaucoup de malheureux, grâce à elle, ne souffrent plus d'une misère imméritée. Des laboureurs gênés ont pu améliorer leur culture. Elle a assuré la prospérité d'un grand nombre de gens de biens. Ils n'ont qu'une voix pour la bénir et vous-même avez applaudi à ses bonnes actions. C'est avec prudence qu'elle a donné aux vagabonds, maraudeurs et autres malvivants. Elle ne leur a mis dans la main que de petites sommes en laissant à la charité éclairée du curé le soin de faire le reste. Est-ce sa faute et la mienne si l'on vend de l'eau-de-vie dans les cabarets? si les gueux n'ont d'autres principes que le vol, la destruction et le meurtre? Doit-on tuer tous les chiens parce qu'il en est qui deviennent enragés ?
« On se montre injuste à l'égard de Jeanne et de la maison de Hautvilly auxquelles on va jusqu'à reprocher l'existence de don Ramire. Nous avons introduit le loup dans les bergeries. C'est d'abord dans le nôtre que ce loup, cherchant aventure, a fait ses premières victimes. Mon père l'avait enfermé dans sa prison, mon cher de Beauval. II s'en est échappé pour lui sauter à la gorge. La Providence vous l'avait hvré; vous l'avez tenu dans votre prison. Il a su vous tromper et vous lui avez rendu la libertél... Ne m'accusez-vous que dans la crainte que je vous accuse vous-même?
A son tour M. de Beauval reconnaissait qu'il avait été en partie l'artisan de son malheur en n'écrasant point la vipère qu'il tenait sous son talon.
— La douleur rend injuste, ajoutait-il. Je] prévois que je] vais ; être mal accueilli demain ou après de MM. de Nerée, de Surville et autres lorsqu'ils m'inviteront à agir contre Ramire et que Je les devrai supplier de ne rien entreprendre contre lui s'ils ne veulent sacrifier la vie de M"** de Beauval.
— L'humanité, répondit Norbert, les obUgera à attendre que vous ayez négocié avec le bandit.
— Je les ai entendus dans leur animation contre Hautvilly il me semble [les entendre' au sujet de Beauval. Ils vont, entre eux, me mettre plus basque don Ramire.
— Alors reprochez-leur de vous avoir fait quitter votre château pour une expédition mal conçue et mal conduite. Ne vous avait-on pas [promis de prendre les bandits comme; des rats au piège! Ce ne devait être qu'une partie de plaisir.
— Vous vous joindrez à moi, Norbert.
— Mais, mon ami, je ne serai plus là.
— Comment?...
— Réfléchissez ; mon père m'attend. Nous allons nous reposer pendant quelques heures et demain, ainsi que je vous l'ai dit, je reprends après midi le chemin de Hautvilly,
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Tandis que Norbert parlait de repos, que devenait M"»» Octavie?
La marclie des bandits dans les ténèbres, par des chemins qui n'étaient que des fondrières, fut extrêmement pénible. Les secousses causées par sa monture, les coups de fouet, les jurons la tirèrent de sa syncope. Ses plaintes furent entendues de don Ramire qui la suivait de près, on la débarrassa de ses liens et elle pat se mettre à cheval, ce qui diminua ses souffrances.
Ramire voulut profiter de ce changement pour prendre un ton de fausse bonté et faire entendre quelques consolations.
« Lorsqu'ils seraient, disait-il, au terme de leur voyage, s'il n'avait qu'un lit ce serait pour elle. Elle ne manquerait de rien. II n'était pas un bandit ordinaire mais ce que l'on appelle un gentilhomme de grand chemin. Si le roi avait eu la gtierre avec l'Allemagne, il lui aurait offert son épée. La confiscation de ses biens en Espagne et la paix européenne le réduisaient à la nécessité de prélever sur autrui ses moyens d'existence.
« Il avait aussi àse venger, etmenacéd'êtreprisoutuétraîtreusementparsixseigneurs coalisés il avait infligé à ceux-ci une dure leçon, Nerée n'était plujs qu'un monceau de cendres, Surville était pillé et détruit, Médieu rançonné, Beauvalavait été ménagé, mais afin de couronner par d'avantageuses conditions de paix une campagne si glorieuse.
« Dès le lendemain les négociations seraient entamées. »
M""* de Beauval l'écoutait à peine, mais ces derniers mots frappèrent son esprit.
— Qu'entendez- vous par là? demanda-t-elle.
— Que dès demain je serai prêt à m'entendre avec votre mari et ses amis pour votre rançon.
— Ah! tuez-moi plutôt! s'écria-t-elle.
— Ces choses-là se disent, répondit don Ramire, mais ou ne les pense pas. Le Ciel ne me pardonnerait pas de détruire une aussi belle créature et je regretterais de n'avoir pas pillé et détruit Beauval avant de m'éloigner. Demain nous nous reposerons et j'enverrai un message à M. de Beauval. C'est un homme d'un sens droit et un mari qui vous aime. Jugez de sa joie en recevant de vos nouvelles. Je le pressens il ne se montrera point intraitable. Il donnerait son château pour délivrer son épouse bienaimée. Celle-ci d'ailleurs joindra ses prières aux miennes...
— Pour lui demander sa ruine? fit Octavie. N'y comptez pas. Jamais.
— Oh! si, repartit doucement le bandit. Vous ne résisterez pas à mes instances et lui ne résistera pas aux vôtres.
— 0 Dieu! en quelles mains scélérates suis-je tombée? s'écria l'infortunée ne voyant plus d'autre issue que la mort.
Il voulut poursuivre, mais elle l'interrompit.
— Epargnez-moi vos menaces, dit M°' de Beauval. Je ne veux plus vous entendre.
On marcha toute la nuit.
A plusieurs reprises on fit halte, on essaya de donner à manger aux chevaux.
Octavie ne savait où elle se trouvait et le vent du matin en débarbouillant en-partie le ciel de ses nuages ne l'aida point à s'orienter. Les brigands avaient laissé derrière eux de vastes landes. Pas un clocher ne se voyait dans la plaine et les bois allaient leur irêter leur mystère. Il n'y avait plus de chemins et les chevaux buttaient à chaque las. L'aspect de ce désert ajoutait au désespoir de la prisonnière. Etait-ce là qu'elle f'evait mourir?...
Mais elle retenait ses larmes,
— Aous ne sommes plus loin de notre nouveau campement, dit don Ramire.
Et l'on pénétra dans la forêt.
Ramire ne connaissait point cette forêt et s'en rapportait aux dires d'un de ses hommes, ancien coureur de bois; il ne savait même point le nom de son seigneur. Elle était vaste, peu exploitée, et avait autrefois possédé en son sein un château fort, détruit probablement du temps de la guerre de Cent-Ans, mais qui pour le guide de Ramire, avait appartenu au roi Dagobert « le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire. » En faisant des fouilles on aurait retrouvé les ruines des remparts sous un monticule formé par leur écroulement et recouvert par plusieurs siècles de végétation. Les fossés étaient comblés et l'intérieur de la forteresse n'était plus reconnaisble. Mais ce qui n'avait pas été détruit par les Anglais ou les malandrins et qui devenait fort précieux pour don Ramire et ses Tard-Venus, c'étaient des souterrains d'une construction romaine par leur solidité, si je puis dire. Ces souterrains partaient d'un point central et s'éfendaient au loin dans la forêt dans quatre directions différentes. Tous les anciens châteaux forts avaient des communications semblables avec la campagne, dont les issues, dissimulées dans des rochers ou des précipices étaient tenues secrètes.
Plus tard, en bien des pays, si ces retraites étaient découvertes par les paysans, ceuxci étaient retenus d'y pénétrer par des raisons superstitieuses. Ces galeries mystérieuses passaient pour être hantées par les anciens habitants du cliâteau ou par des fées. Les brigands, les faux monnayeurs s'en emparaient et le bruit de leurs voix ou leur industrie mettaient le comble à la terreur des paysans.
Après avoir marché une heure environ dans les bois, don Ramire et sa clique mirent pied à terre et tenant leurs chevaux par la bride descendirent dans un ravin ou parmi les ronces s'entrevoyait l'entrée d'un de ses souterrains.
Cette entrée était haute et ressemblait à celle d'une grotte, de manière que les chevaliers, dont la force militaire consistait surtout en cavalerie, pouvaient en sortir avec leurs montures; mais elle était étroite et ne livrait passage qu'à un cavalier à la fois.
L'obscurité y était complète, ce qui n'était point un léger défaut car les torches, on le sait, ont une fumée lourde qui rendent bientôt inhabitable un local sans cheminée.
La bande possédait de l'or, des bijoux, des armes, de l'eau-de-vie, quelques vivres et quelques sacs d'avoines, mais manquait d'huile et de chandelles.
On s'avança donc dans les ténèbres jusqu'au rond-point dont nous avons parlé
Là seulement on alluma quelques torches de résine.
— C'est un logement à perfectionner, dit en riant don Ramire. Bailleurs quand le temps sera sec nous irons prendre l'air.
On dff'balla quelques provisions de bouche, et les uns assis sur des pierres, les autres accroupis sur le sol, on se mit à manger en silence.
Hamirc fit composer deux couchers avec des selles et des couvertures et dit à .\r" de Beauval:
— Vous pouvez dormir ici tranquille comme chez vous, madame.
La pauvre femme n'avait plus la force de parler; elle s'étendit sur les loques de laine dont on avait généreusement disposé en sa faveur
Le lendemain du rapt, à midi, M. de Beauval était sans nouvelles de sa femme. Sa douleur ne saurait s'expri luer. 11 devenait comme un insensé sans savoir que faire.
Norbert, à bout d'imagination, ne savait que lui conseiller la patience. Lui aussi, tiraillé par deux sentiments contraires, était fort tourmenté. Le sort d'Octavie lui crevait le cœur et il sentait aussi la nécessité de regagner Hautvilly au plus vite.
Il dissuada à de Beauval d'en appeler à ses amis qui selon lui ne pouvaient que lui être nuisibles et enfin à une heure après-midi il fit appel à tout son courage et annonça son départ.
Il dut résister à la fois à son désir et aux prières du malheureux mari.
Il avait un long chemin à faire, des bois à traverser et la nuit tombait de bonne heure. U partit suivi de ses quatre domestiques.
A quelque distance de Beauval il rencontra deux je mes gens de Médieu qui allaient prendre dos nouvelles de leur malheureux voisin, il leur dit tout ce qui s'était passé et néanmoins ils continuèrent leur vovage, afin de distraire leur ami et de le consoler s'il leur était possible.
Afin de ne pas perdre de temps et aussi parce qu'li savait .MM. de Nerée et de Surville mal disposés à son égard, il évita de voir ces derniers, et se fit indiquer un chemin à travers bois, au risque de s'égarer.
Depuis son départ de Hautvilly son père n'avait pas été un seul instant tranquille
Norbert venait de le quitter. Il se promenait sur une terrasse au bas de laquelle passait un chemin du village, lorsqu'il vit au-dessous de lui cet affreux Cho^uart dont le seul aspect éveillait le dégoût et la méfiance. Choquart faisait force contorsions en manière de saints et paraissait vouloir lui pai-ler. Le baron s'ai'rêta et lui demanda ce qu'il voulait.
Choquart lui répondit en patois :
— Je veux dire à monseigneur de prendre garde à don Ramire. Pendant que M. Norbert sera à Nerée, Ramire pourra venir ici.
— Comment sais-tu cela? fit le baron avec surprise.
— J'ai été dans le bois de la Nerée, j'ai entendu du haut d'un chêne Ramire parler à ses hommes. Il détruira les châteaux.
— Cela m'étonne que tu ne sois pas avec lui.
— Moi, non.
Et pour témoigner son dévouement il s'écria:
— Vive monseigneur!
Il vint à l'idée du baron qu'il pourrait se servir de ce petit monstre comme espion et qu'il était prudent de le ménager. Il fouilla dans sa bourse en tira une pièce de vingt-quatre sous et la lui jeta, ce qui provoqua chez Choquart des contorsion qui ressemblaient à des convulsions. .
L'avis valait bien la pièce blanche. Le baron en réfléchissant comprit que Ramire en tombant sur Hautvilly, privé de ses défenseurs, ferait un coup de maître. Il crut sage de se composer une petite garnison capable de résister à un coup de main et envoya guérir une demi-douzaine de ses paysans, pour monter la garde au château. Ces gens joints à ses domestiques suffiraient, pensait-il, à mettre eu fuiteles bandits. 11 leur distribua des lances, des épées, des couteaux de chasse et fit charger tout ce qu'il possédait d'armes à feu. Des sentinelles se relevèrent de deux heures en deux heures.
Lorsqu'il reçut le messager de son fils qui l'engageait à se mettre sur ses gardes, il était en état de soutenir un siège. ■■ ' '
Mais c'était pour la première fois de sa vie qu'il était réduit à prendre de semblables mesures et il s'en étonnait et affligeait à la fois.
Aux guerres entre provinces et seigneuries du moyen âge, la guerre avec les brigands allait-elle succéder?
Enfin après s'être mis en état de défense, rassuré sur son sort, il avait encore trembler pour la vie de son fils unique. Le peu de temps que prit l'absence de Norbert lui parut cruellement long. En voyant arriver le valet de celui-ci, sa première pensée fut que son fils était mort. En apprenant la catastrophe de Nerée, il éprouva une des plus grandes douleurs de sa vie et s'attendit à de nouveaux malheurs. Une se trompait pas. Enfin Norbert reparut.
Sa première parole fut celle-ci :
— Vous n'avez pas vu de brigands?
Sur la réponse négative de son père, il parut éprouver un profond soulagement.
— C'est que, fit-il, si vous saviez!...
Et il raconta tout au long la terrible journée qui s'était terminée par le rapt d'Octavie.
Ce dernier trait acheva la stupéfaction du baron. La femme d'un seigneur enlevée et retenue en qualité d'otage par un voleur de grands chemins... Pour la première fois il entendait parler de pareil crime. Il dit à son fils les précautions qu'il avait prises et le supplia de ne plus s'éloigner, car il fallait s'attendre à revoir dom Ramire.
— Un gueux, ajouta-t-il, le dernier des gueux de Hautvilly, le rejeton dé la Souquette, a épié les desseins de ce bandit et peu de temps après ton départ, est venu rôder le long de la terrasse et dans son langage d'idiot s'est efforcé de m'avertir des intentions de Ramire — « Pendant que M. Norbert est à Nerée, m'a-t-il dit, Ramire peut venir ici. Il détruira les châteaux. J'étais sur uu chêne et je le lui ai entendu dire... — Que penses-tu de cela?
uiiitiDiuf Buntl1!f'niitnntnnninf¥mnfffiiiiiiini
— Il faut que M^"" BeauvaJ vienne ici.
— Qui] était envoyé par Ramire pour vous espionner.
— J'en eus l'idée. Du moins je m'étonnais qu'il n'eût pas rejoint la clique du bandit. Mais je songeais aussi que l'on pourrait peut-être se servir de ce misérable pour espionner les brigands.
Norbert secoua la tête avec dégoût.
— Il serait plus dangereux qu'utile, répondit-il. On fera bien de ne laisser jamais sous quelque prétexte que ce soit, pénétrer au château. Il faut redoubler de méfiance envers les vagabonds et les mendiants, sous peine de se réveiller demain ou après avec l'incendie aux écuries et aux granges. L'incendis est l'arme de ces làcbes.
« Maintenant, mon père, quelle nouvelle dePont-Sêrvan?
Liv. IJ
Fayard Frères, éditeurs.
i458 CARTOUCHE
/ Le baron communiqua alors à son fils la réponse favorable qu'il avait reçue du notaire. Celui-ci lui exprimant l'inquiétude que Jeanne et lui ressentait du départ de Norbert pour Nerée, ce dernier ne laissa point passer la journée sans écrire un mot à Jeanne pour lui annoncer son retour. Sans entrer dans de longs détails il ajouta
« Le coquin nous a échappé, après avoir désolé le pays par de mauvais crimes plus affreux que tous ceux qu'il avait déjà commis. Je suis revenu pour défendre ma maison et je dois pendant quelques jours encore y demeurer prêt à me défendre, autrement mon amie, je me serais empressé, malgré une fatigue facile à concevoir, d'aller vous remercier et mettre mon amour à vos pieds.
' «J'attends des nouvelles de nos voisins, plus éprouvés que nous. Dès que je serai rassuré sur leur vie et sur notre sûreté, vous me verrez accourir à Pont-Servan. Je , compte les jours et les heures. »
t'OTAGE
Quarante-huit heures s'était écoulées lorsque M. de Beauval vit tomber dans sa cour et près de sa porte une flèche dont il devina de suite l'origine et la destination.
Il s'empressa de la ramasser et aperçut aussitôt un papier enroulé à Tune des extrémités.
Ne songeant qu'à sa femme et oubliant l'arbalétrier qu'il eût dû aussitôt faire poursuivre, il s'enfuit chez lui avec la flèche.
Il détacha le papier et lut ce qui suit ;
« Honoré Seigneur de Beauval,
« Votre digne épouse est saine et sauve à mon camp. Elle pourra vous rendre témoignage des bons soins dont elle est entourée. Je l'ai enlevée dans le but facile à comprendre d'assurer ma retraite. Si la moindre entreprise était faite par vous ou vos amis. M""" de Beauval cesserait d'exister. Ne commettez donc point l'impradence de faire suivre mon messager, encore moins de le saisir, ce serait prononcer l'arrêt de mort de votre femme.
« Pressé de me retirer d'un pays ou je ne rencontre que des ennemis acharnés, et do jouir en paix du fruit de mes travaux, j'ai hâte de mettre fin à mes derniers dissentiments avec votre seigneurie. Dans ce but je vous invite à déposer dès demain, à deux lieues de cette maison,dans la grand'lande, au pied de la Croix-de-Fer, la somme en or de cinq cents louis,
« Dès que cette somme m'aura été remise, c'est-à-dire peu de temps après votre départ, vous verrez venir à vous votre honorée épouse, sauve et libre.
«Le dépôt devra être efTectuépar une personne seule, non accompagnée de près ou de loin, autrem'^nt il y aurait de votre part piège et trahison et M™' de Beauval serait, mise à mort.
« Dans le cas oti la rançon n'aurait pas été déposée à midi précis, l'affaire sérail
remise au lendemain et vous recevriez le soir par voie aérienne les deux oreilles d» M™" de Beauval,
« Le jour suivant j'attendrai encore à la même heure et au môme lieu la dite rançon et, si elle n'est pas remise, vous recevrez le soir le nez et la langue de M°* de Beauval.
« Le troisième jour, pour dernier délai, si je n'ai pas reçu la somme dans les conditions indiquées, votre digne épouse aura vécu.
^ P. -S. — Dans le cas où il vous manquerait une centaine de louis, vous pouvez les remplacer par les deux meilleurs chevaux de votre écurie.
Signi : « Le Capitaine Don Ra'jire. »
Les prétentions de don Ramlrc, surtout dans un si court délai, étaient exhorbitantes.
Cinq cents louis, c'était plus de vingt mille francs de nos jours. Non seulement une personne riche ne les a pas toujours encaisse, mais ne peut se les procurer que diiïi cilement. Un frisson d'épouvante parcourut M. de Beauval. Il alla à son coffre, compta tout ce qui se trouvait et ne réunit pas deux cents louis.
Loin de tout banquier, à qui emprunter le reste?
Ses amis étaient ruinés, ou du moins fortement entamés par le brigandage.
Le baron de Hautvilly avait été pillé, sesvasseaux étaient pauvres et à eux tous n'auraient pu, dans les vingt-quatre heures, réunir cent louis.
Il songea à M. de Médieu qui avait le moins souffert et avec qui il vivait en bonnes relations. Il pourrait donner des bijoux pour gages et était résigné à sacrifier ses derniers chevaux.
La pensée de résister ne lui vint pas un instant, non plus que celle de profiter d'une rencontre dans la lande pour découvrir le repaire des bandits.
Il n'avait qu'une idée : sauver sa femme ; que lui importait l'impunité des bandits dans un pareil moment ! l'horrible danger quelle courait étouffait chez lui tom tout autre sentiment.
Sans différer il partit pour Médieu. Il y trouva naturellement l'accueil le plus empressé et le plus sympathique. On lui demanda tout d'abord des nouvelles de sa femme et pâle, tremblant, il lut à la famille rassemblée la lettre de don Ramire.
Quand il eut terminé cette lecture, plusieurs fois entrecoupée d'exclamations de surprise et d'horreur, il ajouta avec l'expression du désespoir :
— Il nie manque deux cents louis.
M. de Médieu, son fils aîné, sa femme s'interrogèrent du regard d'un air inquiet et affligé.
Ces graves gentilshommes, cultivateurs n'étaient pas riches en monnaie. De Beauval attendait leur réponse dans une inexprimable angoisse.
— J'ai des bijoux, dit la dame.
— S'en contentera-t-il? Il a dédaigné d'emporter ceux de ma femme, répondit de Beauval.
— Sur l'honneur, mon ami, dit M. de Médieu, je n'ai pas cent louis... je n'eu ai pas soixante, mais le peu que j'ai est à vous, et je vais vous le remettre.
De Beauval épuisé d'émotion le remercia du geste.
Le fils dit :
— J'ai ma bourse ; elle arrondira la petite somme. Mais il vous man(iuera encore plus de cent louis. Où les trouver?
— Oui, dit la dame, où les trouver?... Si l'on avait du temps, avec un bon cheval on pourrait courir à la ville, là on les trouverait facilement.
Le père et le fils s'étaient levés et étaient allés chercher leur épargne.
Le désespoir, la terreur, bourdonnant dans le cerveau du malheureux de Beauval y étouffaient toute idée.
La ville était trop loin... quinze lieues. Trente aller et retour et le temps de voir le banquier, de causer, de signer... Trente lieues par des chemins de traverse où l'on était arrêté par cent obstacles... Et s'il éprouvait un retard d'une heure sa femme 0tait mutilée.
Et cependant il ne lui manquait plus qu'une centaine de louis I...
— Mais, dit la dame, il demande des chevaux : si vous lui offriez en plus une arme de prix? Ce cadeau flatterait peut-être ses goûts?
Beauval possédait de très beaux fusils dont le bois était incrusté d'argent et d'ivoire. Cette idée lui parut heureuse sans cependant le rassurer complètement.
— Et votre curé ? ajouta M"" de Médieu.
— Il est pauvre.
— Voyez-le toujours. Enfin il faut croire que ce scélérat sera encore trop content de ce que vous lui apporterez.
A ces braves gens non plus l'idée ne vint pas de faire suivre l'homme que don Ramirese proposait d'envoyer dans la lande à la Croix-de-Fer.
M. de Beauval suivit le conseil qui lui avait été donné, rentra chez lui et se rendit chez le curé auquel il exposa sa situation. Le bonhomme attendri lui offrit toutes ;ses économies : trente-cinq francs et promit de dire sa messe du lendemain à la première heure à son intention.
Il aurait dû se douter que le curé n'avait pas le sou, mais le malheur nous abêtit et nous crée des chimères.
— Nous n'avons pas ici, dit na'ivement le curé sans savoir un mot de l'histoire de Jeanne, — une demoiselle Macé qui verse une fortune dans l'aumonnière de son cjjré.
N'allait-il pas croire M. de Beauval réduit à l'aumône?
Celui-ci s'en alla humilié de sa fausse démarche.
Il se précautionna d'une lettre pour don Ramire. Il lui disait :
« Vous savez bien que nous autres gentilshommes campagnards nous n'avons pas chez nous de grosses sommes ; l'argent est rare en province et vous ne me laissez pas le temps de m'en procurer. Voilà trois cents louis et deux excellents chevaux. J'espère qu'ils vous contenteront et que vous ne commettrez pas d'atrocités inutiles.»
Cependant.malgré l'espoir de satisfaire, sinon de rassasier le bandit,il ne dormit point de la nuit, jusqu'au lendemain midi il ne vécut que dans une anxiété cruelle.
Enfin, accompagné d'un gamin qui tenait un de ses chevaux, les yeux baissés, l'air à la fois humilié et morne, il s'en alla dans la lande, ce petit désert où l'on voyait au loin autour de soi et s'arrêta à la Croix- de-Fer, triste monument d'un malheureux marchand qui avait été volé et assassiné en cet endroit.
Comme il arrivait là, un homme couché à quelque distance dans les hautes herbes s'avança à sa rencontre.
Ce misérable, noir de hâle et de malpropreté, à demi couvert de loques, portait à la main un vieux fusil et sur la hanche un sabre nu suspendu par une corde.
— Vous êtes, dit 41 d'un air superbe, M. de Beauval?
— Oui.
— Je suio envoyé au-devant de vous par don Ramire. Que lui apportez-vous î
— Trois cents louis et ces deux chevaux.
— Déposez l'or au pied de la croix et comptez les pièces devant moi.
— Et quand j'aurai fait ce que tu dis,M'°« de Beauval me sera-t-elle rendue?
— Oui, s'il plaît au capitaine.
— Comment! Je ne donne rien avant que ma femme soit ici. Où est-elle?
— A notre camp.
— Va la chercher et je payerai; sinon non.
— Vous ne voulez pas me donner l'argent et les chevaux?
— Non, pas avant que mn femme me soit rendue.
— Je ne suis pas le maître. Le capitaine m'a chargé de vous dire qu'il couperait uîïe oreille, puis le nez, puis la langue de votre femnf\e par jour de retard dans le paiement.
— Va dire à ton capitaine que je l'attends ici.
— Je lui dirai, mais n'espérez pas qu'il vienne. Ce n'est pas trois cents louis qu'il faut déposer, c'est cinq cents.
— Je sais, mais je n'en ai que trois cents et les chevaux valent cent louis.
— Donnez toujours ce que vous avez.
— Non pas avant que M™' de Beauval soit ici. — Mais tiens, voici une lettre pour ton capitaine.
li lui remit le billet qu'on a lu plus haut et ajouta :
— Si ton capitaine veut me répondre qu'il vienne lui-même, il ne court aucun risque. En tout cas, combien de temps lui faut-il pour me faire parvenir ici sa réponse?
Je ne puis vous le dire.
— ATpeu près.
— Environ trois heures avec un bon cheval
— Eh bien va, j'attendrai trois heures. Le bandit s'éloigna.
M. de Beauval mit pied à terre et fut attacher ses chevaux à la croix. Il ne pouvait croire que Ramire refuserait ses offres.
Trois heures s'écoulèrent et cependant le bandit ne se montra pas.
Il attendit une heure encore.
Déjà le brouillard s'élevait de la lande.
Personne ne vint. La mort dans l'âme il s'en retourna. Les plus sombres pressentiments l'assiégeaient. . .
Sa femme était peut-être morte ou malade, incapable de se traîner. A quels dangers n'était pas exposée une femme jeune et beUe au milieu d'une bande de scélérats!.. Si Octavie n'avait point paru c'est qu'elle avait été assassinée ou avait été outragée, autrement Ramire se fût présenté avec elle au rendez- vous.
Le lendemain matin, à son lever, il aperçut devant ses fenêtres une flèche semblable à celle qu'il avait reçue.
Il courût la prendre frémissant d'inquiétude. La lettre qui y était ainsi fixée était ainsi conçue :
« Très honoré seigneur de Beauval. Je veux bien croire que vous n'avez pas la somme que je vous ai demandée et à la priôre de votre épouse je consens à vous accorder deux jours pleins, à partir de l'heure où vous aurez reçu cette lettre, pour vous procurer les cent louis qui manquent à la rançon de M™" de Beauval. Après ce dernier délai j'exécuterai rigoureusement les conditions que je vous ai imposées.
« Votre dame me charge de joindre à cet avis, l'expression de ses plus tendres sennments.
« Votre serviteur, « Don Ramire. »
Nouveau sujet de perplexités pour le seigneur de Beauval. Le bandit ne disait pas que l'échange de la captive contre la rançon se ferait en même temps à la Croix-de- Fer. Il ne promettait pas de se présenter au rendez-vous. Rien dans cette lettre ne le rassurait sur le sort de sa femme et ne dissipait ses suppositions sinistres delà veille. Où prendre les cent louis qu'il exigeait? Et s'il les lui portait ne serait-il pas sa dupe? Un bandit n'a point de parole. Déjà la veille il ^.vait peasé quand il était dans la lande, que les brigands cachés dans l'herbe pouvaient se lever tout à coup, le cerner, le tuer et fuir avec leur butin.
D'autre part, s'il ne tentait point im dernier effort pour se procurer la rançon d'Octavie et si cette infortunée succombait, il se reprocherait son inaction comme un crime.
Tout à coup il se rappela ces paroles du curé : — Nous n'avons pas ici une demoiselle Macé qui verse généreusement une fortune dans l'aumônière du curé !...
Ce fut pour lui un trait de lumière.
— Si j'empruntais cette somme à Jeanne? se dit-il.
Mais Pont-Servan était à vingt lieues de Beauval, il n'avait pas une minute à perdre
Une heure plus tard il était en route.