‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 44 sur 100 · NOUVELLE ALARME · texte numérisé non relu

NOUVELLE ALARME

Cependant Ramire montrait plus de rapacité que de prudence. Le bruit de ces orimes était parvenu aux oreilles des autorités des villes voisines. Le gouverneur de la province en avait été informé et avait accordé le concours d'une compagnie de dragons aux brigades de la maréchaussée déjà mises en mouvement.

Nous laissons à penser la surprise et la terreur de M. de Beauval en rencontrant deux brigades de gendarmes sur le chemin de Pont-Servan. Un des brigadiers qui le

reconnut s'approcha de lui et, après l'avoir salué, le pria de lui donner des nouvelles des brigands qui infestaient son domaine.

— Hélas, brigadier, répondit-il, je sais qu'ils n'ont pas quitté la contrée, mais j'ignore où ils se trouvent. J'ajouterai même que si je le savais, je ne pourrais vous le dire.

— Comment cela, monsieur?

— Par la raison qu'ils ont enlevé M"» de Beauval comme otage et qu'ils m'ont menacé de l'assassiner à la première alerte. Ni moi, ni mes vassaux, ni mes amis n'osons rien entreprendre contre ces bandits pour cette raison qu'en tirant sur eux, notre première balle tuerait ma femme. J'en suis réduit à chercher de l'argent pour compléter la somme exhorbitante qu'ils exigent pour rançon. Dès que M"* de Beauval me sera rendue et sera en sûreté, je me joindrai à vous avec mes paysans. Mais je vous en supplie, ne faites rien avant quarante-huit heures.

Le brigadier se tirait la moustache d'un air pensif et attristé.

— Voilà qui est très fâcheux, M. de Beauval, dit-il, :nais nous devons agir sans délai.

— Le remède sera pire que le mal, vous mettez ainsi le comble à mes malheurs.

— Un soldat ne connaît que sa consigne et mes ordres sont précis. Bailleurs je suspendrais l'exécution de ces ordres, comme vous le désirez, que les bandits ne seraient pas moins attaqués. D'autres brigades sont en marche. Des dragons doivent en ce moment traverser la forêt de Nerée.

M, de Beauval devint d'une pâleur mortelle.

— Ne pouvez- vous implorer leur officier, en mon nom et au nom de l'humanité ?

« Les dragons ont leurs ordres, comme nous. Le gouvernement seul peut en suspendre l'exécution.

— Mais que fait-on de nos droits?

— Vous avez vos droits de police et de justice ; le gouvernement a les siens.

— Où vous rendez-vous à cette heure?

— A Hautvilly, dont nous devons fouiller la forêt.

— Eh bien, je dois y passer aussi, moi, mais je n'ai pas un instant à perdre, car il faut que je délivre ma femme avant que vous et les autres arriviez chez moi.

— Nous le souhaitons, monsieur, répondit le brigadier.

M. de Beauval donne de l'éperon et raparlit au galop, tandis que les brigades continuaient à s'avancer avec la sage lenteur de la maréchaussée.

Il était possible que les autres brigades et les dragons fussent retenus assez longtemps sur les domaines de Nerée, de Surville et de Médieu. En tout cas ces cavaliers se reposeraient la nuit et M. de Beauval se promettait de changer de cheval à Hautvilly et de courir toute la nuit.

Cette fois don Ramire n'était pas averti du mouvement qui se préparait contre lui. Dans son nouveau repaire il s'était complètement isolé. Il sentait vaguement le danger. D'abord il savait qu'on ne l'oubliait pas, puis il connaissait la nature des sauvages don/ il se servait; esclaves dociles tant qu'ils ployaient sous la nécessité, mais insolent^ stupides, et toujours prêts à la révolte dès qu'ils avaient quelque argent en poche.

Ces gueux devenus riches étaient impatients de jouh*. En vain Ramire leur prêchaitil la prudence. Ils ne supportaient qu'en murmurant la vie peu agréable qu'ils menaient dans les souterrains.

Ils avaient soif.

Ils avaient soif de l'orgie.

Hamire était bien décidé à leur adresser prochainementses adieux et à les rendre à leurs foyers mais il en avait besoin jusqu'au jour où il aurait touché la rançon d'Octavie.

Vis-à-vis de celle-ci il n'avait rien modifié dans sa conduite. Il prenait soin qu'elle fût respectée et ne manquât de rien d'indispensable, mais il ne lui cachait pas qu'elle serait exécutée à la moindre alerte. '~^iiï%h,\.;,' :

Aussi l'avait-il vivement pressée de joindre ses instances aux siennes auprès de son mari, d'ajouter quelques mots à ses lettres. EUe s'y était obstinément refusée.

— Non,répondait-elle avec indignation, je n'appuierai pas la main qui met le pistole sur la gorge à mon mari, je saurai mourir avec courage. •

— Même en détail? reprenait Ramire.

— Oui, dans les supplices s il le faut. -

— Mais dites-lui au moins que vous êtes intacte. Faites-lui savoir par un mot de votre main que vous vivez toujours?

— Non, répondait- elle avec fermeté, cela est indigne de moi et de lui, car c'est servir vos projets. ^

— Et si je voulais vous y contraindre?

— Essayez.

— Vous êtes une drôle de petite femme.

— N'&st-ce pas?

— Que j'admire. Vous me ferez regretter d'avoir offert de vous restituer à votre mari car votre caractère autant que votre beauté me séduisent et je vous garderais volontiers pour moi. Cette vaillance me plaît. Mais ne vous faites-vous point de singulières illusions?

Elle ne répondit pas.

— Si je vous renvoyais sans oreilles et sans nez à votre mari, vous ne seriez plus pour lui qu'un objet de pitié. Une femme sans nez et sans oreilles n'est guère séduisante. Pauvres petites oreilles? Pauvre petit nez!...

«Ah! vous vous êtes moquée de moi; quand je vins me faire prendre chez vous. et jeter en prison; à notre tour maintenant. Je ne suis pas autrement cruel, votre mari prenait plaisir à me promettre la corde... je puis vous offrir mieux. J'ai des bourreaux tout prêts. Mais je ne suis pas méchant je suis bon prince et je ne commettrai point de cruauté inutile. »

Ses fanandels Bétonnaient qu'il respectât cette femme et il n'était sorte de plaisanterie qui ne circulât à ce sujet délicat.

Pour toute sûreté, le capitaine s'était contenté de visiter les diverses issues du souterrain et d'explorer et se faire indiquer les différents chemins de la forêt, et enfin deux sentinelles étaient placées, des côtés les plus menacés, à la lisière.

Lui aussi avait hâte d'en finir avec la pénible existence qu'il menait et faisait cent projets de retraite ; tantôt songeant à Paris, l'éternel refuge, et tantôt tournant le« yeux vers la Bourgogne ou les provinces que traverse la Loire.

Alors il prenait avec lui-même l'engagement d'être vertueux.

Norbert lui demanda des nouvelles dOclavie.

Oh! la vertu !... La vertu avec une dot, rien au monde ne lui était comparable Ne rien faire!... N'avoir au col aucun collier!... N'avoir plus à craindre que les voleurs..., quelle félicité!

Que lui fallait-il pour cela, après le butin qu'il venait de ramasser à Nerée, à Surville... la rançon d'Octavie et un bon cheval.

La rançon touchée, il abdiquerait en faveur d'un lieutenant qui, sans le savoir, serait chargé de jouer pour lui le rôle de paratonnerre, de recevoir les gendarmes et de les tenir en haleine tandis qu'il se donnerait de l'air..

Ainsi, dans quarante-huit heures son sort devait être décidé. Il comptait les heures.

LiV. 184. Fayard Frères, éditeurs^

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