‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 45 sur 100 · LA RANÇON · texte numérisé non relu

LA RANÇON

Lorsque M. de Beauval arriva avec son cheval pantelant et couvert d'écume dans la cour du château de Hautvilly, Norbert, désœuvré, s'y promenait en se demandant sil ne pourrait pas galoper jusqu'à Pont-Servan.

Il se précipita vers le mari d'Octavie et sans attendre qu'il reprît haleine lui demanda de ses nouvelles.

Tout en entrant au logis, de Beauval lui raconta ce que nous savons, et répéta ses explications au baron accouru à son tour.

Il n'eut pas besoin d'appuyer sur le péril que l'intervention des gendarmes faisait courir à sa femme.

— Je sais, ajouta-t-il, que le brigand vous a mis h sec et je ne viens pas vous demander d'argent, mais j'ai pensé à m'adresser à Jeanne Macé, et à vous prier de me prêter un cheval pour aller à Pont-Servan.

— Très bien, dit le baron. Ainsi, mon ami, il ne vous manque que cent louis et un cheval ?

— Oui, mais dans le court délai que je viens de vous dire.

— Vous les aurez, mon ami. Et quant aux gendarmes je me charge de leur faire perdre le plus de temps possible. Ma bourse est plate en elTet.raais en ajoutant au peu qu'elle contient l'argent remis par Jeanne au curé de Hautvilly pour ses futures distributions, je crois que nous pourrons réunir la somme dont vous avez besoin.

M, de Beauval, profondément touché, serra la main de son ami.

— Et vous aurez un cheval frais pour retourner chez vous, — Venez donc vous raf fraîchir pendant que j'enverrai chercher le curé.

Peu d'instants après celui-ci arriva. Il ne douta point un instant qu'il pût disposer de l'argent de Jeanne, même en ajournant sa prochaine distribution.

Ce n'était d'ailleurs qu'un prêt qui offrait les plus sûres garanties.

Il alla chercher la somme au presbytère.

Ainsi, en grande partie, l'argent de Cartouche retournait aux bandits selon le proverbe: Ce qui vient de la flûte s'en va au tambour.

Enfin pour sauver au moins un des chevaux de M. de Beauval, le baron et son fils vidèrent leur bourse,

Il était déjà assez déplorable de donner à ce brigand un bon cheval capable d'assurer sa fuite.

M. de Beauval n'avait pas fini de dîner lorsque l'on annonça l'apparition de la maréchaussée.

Le baron donna l'ordre d'introduire les deux brigadiers et leur offrit des rafraîcUiS" sements.

Ces deux militaires communiquèrent au baron les ordres qu'ils avaient reçus. Le baron était prié de joindre ses efforts à ceux de la force publique.

On causa du danger que courait M°« Octavie et M. de Beauval promit de donner tous les renseignements qui pourraient servir la justice lorsqu'U serait parvenu à sauver sa femme.

Les brigadiers parurent entrer dans ses vues.

— Pour nous, répondit l'un d'eux, nous nous conformons à vos instructions ; nous avons ordre de commencer par fouiller les bois de Hautvilly.

Bien qu'il sût parfaitement que don Ramire était beaucoup plus loin, cette discrétion, cette humanité à peine dissimulée sous la rigueur de la discipline militaire, devaient rassurer M. de Beauval et ses amis.

Le baron dit aux brigadiers qu'il avait déjà pris des mesures pour sa défense personnelle et qu'il entendait les maintenir.

— Si je vous accompagnais avec mon fils, dit-il, je m'exposerais à trouver à mon retour ma maison pillée. Mais je vous donnerai des guides pour parcourir le domaine de Hautvilly, des gens qui connaissent tous les endroits qui peuvent servir de repaires à des malfaiteurs.

Il avait songé à Choquart.

Il appela son valet de confiance et lui dit d'aller quérir et mettre à la disposition de la maréchaussée, — comme des limiers, — le susdit Choquart et quelques autres maraudeurs, braconniers de son espèce.

De son côté Norbert disait à son hôte :

— Je vais vous donner pour retourner à Beauval, le cheval que j'allais faire seller pour me rendre à Pont Servan ; mais ne le livrez pas à don Ramire.

Dès qu'ils eurent leurs guides les gendarmes quittèrent le château, et quelques heures plus tard, dans la nuit, M. de Beauval, muni de la rançon complète regagnait sa résidence, ravitaillé de courage, d'espoir et de témoignages d'amitié.

Il avait promis d'envoyer de ses nouvelles aussitôt après sa dernière entrevue avec les bandits.

Le repos de la nuit, observé par les troupes, lui donna sur elles une avance considérable.

Il retrouva sa maison dans des transes mortelles. Des paysans avaient rencontré des dragons. On avait sonné le tocsin à tel et tel endroit et on parlait de levée d'hommes pour faire la chasse aux bandits. Jusqu'à cette heure cependant rien de semblable n'avait eu lieu à Beauval.

Le seigneur fit dire au curé de se refuser à sonner, pour des raisons qu'il devait comprendre et d'attendre ses ordres, et il envoya prier les gentilshommes de Médieu d'observer la môme prudence, au moins pendant une journée.

Faire sonner le tocsin et lever en masse les paysans, c'était là un singulier moyen de surprendre les brigands. On ne pouvait être plus maladroits, jMais dragons et gendarmes ne doutaient pas d'exterminer la bande et n'écoutaient aucun conseil. Enchantés et fiers de celte petite guerre, ils paradaient et faisaient tapage.

Le malheur de M""* de Beauval les louchait peu et chez les dragons prêtait même à rire.L'olïlciertrouvait très drôles les exploits de Ramire et le déclarait un habile coquin

^es seigneurs étaient singulièrement vexés de ces railleurs et de cette arrogance et volontiers eussent envoyé au diable les secours du gouvernement.

De petits à grands états il en est toujours de mên\e. Malheur aux faibles qui na peuvent gérer paisiblement leurs affaires et par leurs désordres provoquent l'intervention généreuse de leurs puissants voisins.

IlETOUR d'OCTAVIE DE BEAUVAL

A l'heure fixée par don Ramire, M. de Beauval se trouva dans la lande à la Croix-de- Fer.

Cette fois il avait en sac cinq cents louis d'or.

Dès qu'il arriva, le même homme quil avait déjà vu se leva des hautes herbes et lui demanda:

— Vous avez la somme?

— Oui.

— Complète ?

— Je vous le dis.

Le bandit donna un coup de sifflet modulé d'une façon convenue et des broussailles environnantes surgirent deux hommes d'abord puis une femme.

Ils s'approchèrent rapidement, les hommes par grandes enjambées. M. de Beauval reconnut Ramire, mais ses yeux ne quittaient plus Octavie qui s'avançait paisiblement derrière eux.

Ramire répéta la question de son éclaireur.

— Salut, seigneur de Beauval! Vous avez les cinq cents louis?

— Oui. Ils seront à vous lorsque j aurai parlé à M°" de Beauval.

— Très bien. La voici.

Octavie se jeta dans les bras de son mari.

Pendant un instant ils se tinrent embrassés sans rien dire. Puis le mari mterrogea sa femme tout bas : « N'avait-elle aucun grief, outre le rapt contre les bandits.

— Aucun, répondit-elle.

Sur cette réponse, il lendit le sac à don Ramire

— Comptez, lui dit-il.

— Seigneur, fit le brigand, entre gentilshommes le parole suffît. « Vous pouvez vous retirer tranquille.

11 salua de la main, en s'inclinant et s éloigna lentement, d'un air digne.

M. de Beauval aida sa femme à monter à cheval et partit dans la direction opposée.

Sous le poids de l'émotion qui les dominait ils marchèrent quelque temps en silence.

Tous deux en avaient gros sur le cœur.

Ils en avaient tant à se dire qu'ils ne pouvaient parler.

Octavie s'en voulait presque d'avoir été l'objet du chantage de don Ramire.

M. de Beauval souffrait de n'avoir pu épargner à sa femme les humiliations qu'elle

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avait subies. Cependant afin de rompre le silence ffui leur pesait également, M. de Beauval apprit à sa femme les poursuites exercées contre les bandits, sa rencontre la veille avec la maréchaussée, son refus de l'aider dans ses recherches.

— Les dragons, dit-il, étaient chargés de fouiller la forêt de la Nerée et les gendarmes les bois de Ilautvilly. Ceux-ci me demandèrent où était don Ramire.

« Je sais, dis-je, qu'il n'a pas quitté la contrée mais j'ignore l'endroit où il se cache et je le connaîtrais que je ne vous l'indiquerais pas. — Ces braves gensont compris le sentiment qui dictait ma conduite; mais demain nous allons les voir arrivera Heauval, je n'aurai plus aucun motif de me taire.

— Connaissez-vous le repaire des bandits? demanda Octavie.

— Non, mais je compte sur vous pour me l'indiquer.

— J'en serais fort en peine.

— Comment cela?

— C'est tout simple; lorsque j'y fus conduite il faisait nuit et lorsque j'en sortis on inc banda les yeux.

— Il est dans le bois? demanda M. de Beauval.

— Oui, toujours,

— A quelle dislance?

— A deux heures de chemin de la lande, je suppose; mais ce qui pourrait renseigner la maréchaussée c'est, qu'il consiste en des souterrains qui ont appartenu jadis à quelque château fort.

— Ah! mais très bien. Cette particularité va mettre nos hommes sur la piste.

— Vous connaissez ces souterrains?

— Jamais je n'en entendis parler, mais les forestiers les connaissent. On les enfoncera là-dedans comme des renards.

— Ne vous flattez pas d'avoir facilement raison de ces coquins. Ils ont des espions dons les campagnes et s'ils ne sont pas encore avertis, ils ne tarderont pas à l'être. D'ciilleurs je crois que gorgés de butin ils vont décamper et probablement se disperser. Pour le plus grand nombre ils appartiennent aux villages de la seigneurie de Ilautvilly. Ils rentreront dans leurs chaumières ayant que l'on se soit aperçu de leur absence. Quant à don Ramire, las d'une existence qui lui est pénible il gagnera une grande ville d'une autre ressource, Paris... peut-être. C'est ce que j'ai compris à diiïi'?rents propos qui leur sont échappés devant moi.

— Mjis pourquoi n'avoir pas joint un mot à la lettre de Ramu:epour me tranquilliser. 11 s'y est opposé sans doute?

— Au contraire, il prétendit m y contraindre.

— Et vous avez refusé?

— Je n'avais pas besoin d'exercer une pression sur vous et je ne voulais pas me rendre sa complice.

— Que je reconnais bien là votre fierté, chère Octavie !... Mais enfin c'était aussi de Tenfantillage... car j'aurais été si heureux desavoir que vous étiez respectée.

— Si vous n'aviez pas apporté ma rançon, mon ami, j'étais une femme perdue, jaurais été mutilée affreusement, outragée ensuite et assassinée. Mon paiti était pris ai mourir, je leur avais volé une petite corde avec laquelle je comptais m'étrangler.

« Mais, dites-moi, qu'alliez -vous donc faire àHautvilly?

— Mais empruntez de l'argent. Je n'avais que les deux tiers de la rançon ; après avoir cherché le reste chez nos voisins de Médieu et jusque chez le curé, j'eus l'idée de m'adrcFser à Jeanne Macé.

— Oh! vraiment!...

— Dès que j'en parlai à Norbert il applaudit à mon idée et le curé qui a, paraît-il, de fortes sommes en dépôt n'hésita à m'avancer deux cents louis. Le baron, son ûls, en amis véritables, m'ouvrirent leurs bourses spontanément.

— Ainsi c'est à Jeanne que je dois mon salut! fit M™" Octavie, — en songeant sans doute au passé.

Une légère rougeur lui monta au front. Elle était devenue l'obligée d'une jeune fille dont elle avait été la rivale. Dans tout ce q\ii lui était arrivé depuis sa faute elle devait voir des leçons et des châtiments. Mais sans force contre ses passions elle supportait l'infortune d'un cœur vaillant et savait s'élever au-dessus de sa destinée. Elle avait été injuste envers Jeanne, Elle avait été jalouse d'elle. A cette heure eUe reconnaissait ses torts, ses erreurs, sa folie, et son cœur s'ouvrait à la reconnaissance.

— J'irai la voir, dit-elle avec vivacité, j'irai remercier celle à qui je dois la vie.

— Volontiers, répondit son mari, mais attendons que l'orage qui va éclater près de nous se soit dissipé et que les routes soient plus sûres.

M. Beauval avait défendu que l'on vînt à sa rencontre, mais une foule de paysans l'attendaient devant le château.

A la vue de leur dame leur joie éclata et tous se portèrent au-devant d'elle pour lui baiser la main.

Plusieurs paysans déclarèrent à leur seigneur qu'ils ne quitteraient point sa résidence tant qu'il y aurait l'ombre d'un brigand dans la contrée. M. de Beauval touché de leur dévouement y consentit et l'on resta sur le pied de guerre.

Le jour suivant dans la matinée gendarmes et dragons apparurent.

M. de Beauval rendit compte aux ofliciers de ce qui s'était passé et leur donna les indications dont on a parlé plus haut.

Enchantés de ces renseignements que complétèrent des forestiers, ils prirent des guides et repartirent aussitôt.

Us étaient pleins d'ardeur et de confiance.

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