‹ Cartouche, roi des banditsChapitre 46 sur 100 · BUISSON CREUX · texte numérisé non relu

BUISSON CREUX

Pendant vingt-quatre heures on fut sans nouveUes'de la cavalerie.

Ce n'était point de bon augure.

Enfin quelques guides revinrent de la mystérieuse forêt. Ils avaient l'air éreinté et découragé.

— Nous avons trouvé le nid, dirent- ils, mais les oiseaux étaient dénichés. Les soldats en constatèrent les traces et ramassèrent pour tout trophée des bouteilles vides

et des torches à demi consumées. Pendant quelque temps on put suivre leur piste encore récente, puis elle se divisa en plusieurs branches et fmitpar disparaître.

Furieux, les dragons voulaient organiser une battue, mais l'ombre commençait à envahir la forêt, ce qui les en dissuada et les obligea à rentrer en plaine.

Des éclaireurs furent envoyés dans tous les villages des environs, pour s'informer des bandits, et beaucoup n'avaient pas rejoint leurs compagnies lorsque (dirent les gardes) nous nous sommes désintéressés d'une poursuite qui nous paraissait inutile, A notre avis les brigands se sont dispersés.

— Peut-être pour se reformer dans un autre canton à un jour dit? fit observer un paysan.

— Peut-être!., repartit le premier.

— Eh bien, fit M. de Beauval avec une pointe d'amour- propre, ces messieurs n'auront plus l'air de nous prendre pour des sots.

En efTel les cavaliers à leur retour firent moins les fats et passèrent en silence, avec la modestie qui leur convenait. La petite guerre s'était terminée sans brûler une cartouche. Choquart, que nous avions oubhé, regagna sa tanière après avoir déployé son zôlc dont il espérait se faire un titre auprès de son châtelain.

Quelques semaines se passèrent sans incident mais sans que l'on se relâchât aes mesures de prudence que l'on avait prises.

On espérait encore apprendre l'arrestation de Ramire, dont le signalement était donné à vingt lieues à la ronde, mais U en fut de cet espoir comme du reste.

De nos Jours, bien que notre police laisse fort à désirer, avec l'aide de chemin de fer et du télégraphe il n'aurait pas longtemps échappé à la justice, mais à une époque ou les communications étaient si difiiciles et si rares,il pouvait voyager longtemps avec la liberté d'un touriste.

Mais si le capitaine ou daron de la clique sut reprendre sa place dans la société régulière, il n'en fut pas de même de tous les fanandels. En brutes qu'ils étaient ils ne tardèrent pas à se signaler eux-mêmes par leurs méfaits ou leurs orgies à l'attention de leurs seigneurs.

Pendant quelque temps ces misérables, fiers d'avoir la bourse garnie et la croyant inépuisable se livrèrent à tous les excès, s'enivrant, battant les cabaretiers, insultant les femmes, s'ils ne faisaient pis, vendant à vil prix des objets d'or ou d'argent, et commettant après de nouveaux vols.

Les receleurs étant rares dans les campagnes,plusieurs furent dénoncés et reconnus pour avoir fait partie de la bande de Ramire. On les envoya ramer sur les galères.

Le seigneur de Ncrée en réclama deux ou trois qui avaient assassiné ses domestiques et mis le feu, — selon les principes de don Ramire, — et les fit pendre h la porte do son château encore en ruines.

Grâce aux aveux de ces misérables on put être sûr que la bande n'e.xistait plus, et la sécurité fut rétablie en même temps que renaissaient les beaux jours.

M""* do Deauval put alors reprendre son projet de voyage à Pont-Servan.

Elle s'y rendit directement avec son mari, c'est-i-dire sans s'arrêter à Hautvilly.

Elle ne pouvait être mieux inspirée.EUe arriva chez le notaire en pleine fête de famille. îS orbert était là depuis la veille et l'on attendait son père pour le contrat de mariage.

On se mariait donc définitivement ? Ah ! Enfin!...

Le plus cordial accueil fat fait à M. et Mme de Beauval, et ils furent priés de signer au contrat et à la paroisse.

11 y eut bien peut-être quelque secret frémissement dans la rencontre des Jèvres de Norbert avec la main d'Octavie, mais la vertu, ou, si vous préférez, Tamour triompha d'un caprice déjà éteint.

La bonhomie de M. de Beauval et bientôt la cordialité de M. de Hautvilly firent une interversion favorable en élargissant le cercle de cette réunion intime. Ces châtelains et cette jeune fille se rencontraient comme les victimes de plusieurs naufrages sur le même rocher.

Le rocher, pour continuer la comparaison, était des plus hospitaliers. La maison du notaire était riche et confortable, et M. Gosset, sa femme, ses filles en savaient faire les honneurs.

Après un de ces longs et beauxrepas à la mode ancienne que nous n'admirons que sur la foi delà renommée, on passa au salon, et là, en attendant que l'on y servît le café on entendit maître Gosset donner lecture du contrat de mariage.^

Jeanne n'apportait d'autre dot que la petite somme qu'elle s'était réservée pour le couvent, mais elle y joignait le bonheur. — On signa, on s'embrassa et le dernier mot resta à Dieu dont la bénédiction était attendue pour le dimanche suivant.

Après avoir pris du café, on fit un tour au jardin.

En longeant le mur derrière lequel passait un sentier dont j'ai parlé et qui faisait face à la chambre de Jeanne : ■

— Tenez, Norbert, dit celle-ci en indiquant quelques plantes grimpantes froissées près de la crête du mur, — là, à cet endroit, il m'est arrivé plusieurs fois, quand je rentrais le soir dans ma chambre, ou quand j'ouvrais ma fenêtre le matin, d'apercevoir ce petit monstre de Hautvilly que l'on appelle Choquart. '

— Ch'oqùart ! répéta Norbert avec surprise, venait-il marauder jusqu'ici ?

— Oh ! non, ce n'était poiiit l'intention de marauder qui l'amenait. D'ailleurs la récolte était faite, c'était à la fin de l'automne, mais M. Gosset l'a deviné et me l'a fait comprendre, cet être étrange et affreux venait pour me voir.

— Oh! oh! fit Norbert. ...

— Pardonnez-moi de vous en parler, Norbert, mais partout où j'allais, à la promenade du dimanche ou à la messe, il se trouvait sur mon passage.

— Incroyable !...

— Il fallut que la police s'en mêlât.

— Et enfin ?

— Depuis quelque temps je ne l'ai pas revu.

— Il est toujours à HautvUly. Il a même servi de guide contre Ramire.

— Ne vous y fiez point.

— Soyez tranquille, Jeanne.

— Et écartez ce monstre de mon chemin.

— Je renverrai habiter un autre village.

— Oui, c'est cela. Je lui ai fait l'aumône, mais je ne veux pas le revoir. C'est comme ma bête d'horreur. Il me fait peur.

CAllTOUGIIE

— Regardez l regardez!

Mais Norbert souriait.

— Bah! un foui dit-il doucement, un pauvre idiot qui n-est pas responsable de

ses actes...

— Qui sait? répondit ia jeune fille la voix faible, ûTi peu songeuse.

— Que voulez-vous dire?

— Je ne saurais exprimer ce que j'éprouve, mais je vous le répète, mon ami, cet homme me cause une invincible répulsion, et malgré moi j'y pense toujours, et malgré moi j'ai peur de lui...

— Je le vois bien, ma pauvre Jeanne. Gomme votre voix tremble!

— Oui, c'est vrai.

— Et comme vous êtes pâlel

LiV 185. — Favard Frères, éditeurs.

— Je dois l'être.

~ Mais rassurez- vous, dit vivement Norbert, Ce Cho^uart n'est qu'un pauvre être dont les allures sont étranges. Mais si jamais vous aviez une raison sérieuse de vous plaindre de lui, ne serais-je pas là pour vous défendre et l'écraser sous mon talon comme on écrase un reptile venimeux?

— Oui, Norbert!... Ohl je sais que vous m'aimez et que vous êtes brave! dit Jeanne avec un regard plein d'orgueil et d'amour.

Et tandis qu'ils parlaient ainsi, lentement, le soir tombait...

Les deux jeunes gens, maintenant, étaient seuls dans le jardin, et c'était autour d'eux une paix profonde et que rien ne troublait, excepté, par instants, ics derniers gazouillements des nids.

Un banc se trouvait tout près de là, un vieux banc couvert de mousse et adossé à un cbêne trois fois séculaire.

Les deux fiancés étaient venus s'y asseoir lentement, puis les yeux dans les yeux et la main dans la main, Us demeurèrent longtemps silencieux, n'ayant d'autres témoins de leur inûnie tendresse que cette nuit si pure et que les resplendissantes étoiles du ciel.

les FIA\r.L3

Oh ! ce qui se passait en ce moment dans l'âme des deux amants, qui pourrait le dire!

Pour Norbert, c'était comme une aube éblouissante qui se levait sur sa vie.

Et pâle, d'une joie immense, frémissant d'un bonheur que son cœur pouvait à peine contenir, il s'interrogeait, se demandant:

— Ai-je vécu? ai-je aimé jusqu'à ce jour?

Mais plus pâle encore et plus ému, il était obligé de se répondre :

— Non, j'ai cru vivre... j'ai cru aimer... Mais jamais je ne me suis senti tant de force, tant d'espoir et tant de courage!... jamais je n'ai connu une pareille ivresse!...

Quant à Jeanne, elle se sentait si heureuse qu'elle était stupéfaite et presque effrayée de son bonheur.

Norbert allait ùtre son époux!... Norbert! c'est-à-dire celui qu'elle aimait, qu'elle adorait , celui à qui elle avait donné tout son cœur et toute son âme, allait être uni à elle par des liens que désormais rien ne pourrait rompre!...

C'était pour elle l'irréalisable qui se réalisait.

— Jeanne! reprit enûn tendrement Norbert dont la voix, déjà si douce, n'était plus qu'un murmure.

La jeune fille n'avait répondu que par un regard, et doucement, amoureusement, elle laissa tomber sa tête sur l'épaule du jeune gentilhomme.

— Jeanne, je vous aime 1

Son fiancé avait prononcé ces mots avec un accent si profond que celle-ci ne put s'empêcher de tressaillir.

— Oui, je vous aime ! reprit le jeune baron la voix tremblante, et ce sont toutes mes pensées qui vont vous appartenir, Jeanne ! et]c'est toute ma vie que je vous donne. Oh! celle heure estime heure suprême et solennelle, ma chère aimée, ma chère adorée, et je jure de vous aimer toujours comme je vous aime... oui, toujours, jusqu'à mon dernier souffle et jusqu'au dernier battement de mon cœur!

Un sourire radieux éclairait le doux et beau visage de Jeanne, puis, heureuse et fière :

— Je vous crois, Norbert, sécria-t-elle, et je ne doute pas plus de vous que je ne doute de moi...

— Car cet amour, Jeanne, reprit vivement le jeune homme, c'est toute ma joie, cest toute ma richesse... Avant de vous connaître, je n'avais que des heures moroses et des jours pleins d'ennui... Mais dès que je vous vis tout changea et se transfigura autour de moi...

Dites, ma bien-ciimée, vous souvenez-vous de ce jour qui fixa notre destinée?

— Comment aurais-je pu l'oublier, Norbert ? répondit doucement la jeune fille.

— Moi, je vous vois encore, je vous verrai toujours devant mes yeux... Etiez-vous radieuse et belle!... si belle que je restai d'abord en face de vous intimidé et ébloui.

— Et moi je n'osais pas vous regarder non plus, dit Jeanne avec un sourire... J'entendais bien que vous me parliez, mais j'étais si troublée que je ne comprenais pas le sens de vos paroles...

— Et quand je m'éloignai, je sentis que mon cœur ne m'appartenait plus, et je n'avais plus qu'un désir, plus qu'une pensée : vous rencontrer, vous revoir encore...

— Cher Norbert!

— Aussi mon père me cherchait- il en vain dans notre vieux château... Toute la journée j'errais comme une âme en peine dans Hautvilly. Et quel bonheur», quelle joie quand je pouvais enfin vous entrevoir ne fût-ce qu'une minute, ne fût-ce qu'une seconde!.,. Dites, vous en souvenez-vous, Jeanne?

— Je me souviens que je n'étais plus la même non plus... Tout me semblait vide autour de moi et je restais de longues heures immobile à la même place et toute pensive. C'était à vous que je songeais, Norbert, c'était vers vous que s'envolaieni déjà toutes mes pensées...

— Chère âme!

— Puis, unjour,j'eus une grande surprise et aussi un grand bonheur. Vous étiez devant moi chez magrand'mère. Vous m'aviez déjà dit que vous m"aimioz et vous veniez me le redire encore.

Oh! je ne me serais jamais lassée de vous entendre, ajouta vivement Jeanne avec ul na'if et charmant sourire. Votre regard était si bon, votre voix si douce, et vous saviez si bien exprimer ce que je ressentais moi-môme!...

Et c'est depuis ce jour que nous causions tout doucement dans le bleu, reprit-elle avec un nouveau sourire; c'est depuis ce jour que pour grand'mère quim'interrogeait et qui

me disait: « Qui donc est là, Jeanne, à qui donc parles-tu? » vous étiez tantôt Perot, le petit berger, qui m'apportait un bas de laine, et tantôt Bernard, le vieux jardiaier, qui me donnait des fleurs.

— C'étaient les jours radieux, l'aube pleine de promesses de notre amour, dit Norbert dont la voix était plus grave. Puis les jours sombres sont venus...

A ce souvenir le front de la jeune fille s'était subitement assombri.

— On a tout fait pour nous séparer... mon père a repris sa parole... et l'infâme don Ramire n'a reculé devant rien pour que vous deveniez sa proie...

Mais Jeanne, toute frémissante, venait de lui imposer silence d'un geste.

— Oublions le passé... oublions-le, Norbert, je vous en conjure, s'écria-t-elle.

Le gentilhomme venait de l'attirer à lui dans une douce et chaste étreinte, puis la gardant un moment contre son cœur:

— Oui, Jeanne, oui, oublions-le, ce passé! répondit-il la voix un peu vibrante. Mais si je vous en parle, vous savez bien que ce n'est pas pour réveiller vos chagrins et vos douleurs... Non, je ne l'ai évoqué pour la dernière fois que pour augmenter encore notre joie et pour que nous appréciions mieux notre bonheur, ce bonheur qui paraissait impossible et qui ne peut plus nous échapper...

Et ils restèrent encore silencieux pendant quelques minutes.

A présent lo ciel s'était couvert, les étoiles s'étaient éteintes, et le jardin était devenu très sombre, tout noir.

Tout à coup, Norbert sentit que la main de sa fiancée tressaillait dans la sienne. 11 la regarda, puis vivement:

— Qu'avez-vous donc? dit-il.

— J'ai peurl répondit-elle à voix basse, toute tremblante.

— Peur? s'écria-t-il avec surprise.

— Oui, Norbert, allons-nous-en, partons.

— Et peur de quoi ? fit le jeune baron avec un sourire. Puis, d'un regard rapide, il explora le jardin autour de lui. On né distinguait plus rien.

C'étaient des ténèbres profondes.

— C'est étrange! murmura Norbert. Le ciel, tout à l'heure si lumineux, est brusquement devenu menaçant. 11 est certain qu'un orage se prépare...

Mais Jeanne venait encore de tressaillir.

— Regardez! regardezl, s'écria* t-elle la voix étouffée, le doigt tendu, debout d'un bond.

Le jeune homme s'était vivement levé à son tour.

— Qu est-ce donc? fit-il.

— Nous ne sommes pas seuls! répondit la jeune fille qu'on n'entendait qu'à peine.

— Pas seuls ici?

— Non, Norbert... Et vous n'avez pas votre épée !...

— Qu'importe I répondit fièrement le jeune gentilhomme.

Puis, montrant la maison du notaire, dont les fenêtres jetaient de vives clartés, il aiouta:

— D'ailleurs, nos amis sont là... Mais que voyez- vous donc?

Jeanne ne voyait rien, mais elle avait entendu.

II lui semblait que non loin d'eux, dans l'ombre et derrière des arbustes, quelqu'un glissait, rampnit...

Et il lui semblait entendre aussi comme une respiration haletante, un souffle très fort qui venait jusqu'à elle.

— Moi, je ne vois rien... je n'entends rien, dit Norbert au bout d'un moment. Mais il n'avait pas achevé que Jeanne se jetait dans ses bras dans un mouvenient

plein de terreur.

— Làl... là,., balbutia-t-elle. En face do nous! Car elle voyait maintenant.

C'étaient, au ras du sol, deux regards do feu qui se fixaient sur elle

— Qui va là? s'écria Norbert la voix tonnante.

Puis, résolument, il s'avança vers l'endroit que venait de lui désigner Jeanne.

Mais, brusquement, celle ci ne vit plus rien. Seulement il y eut comme un froissement de feuilles, un craquement de branches, et pendant une seconde comme une l'aile d'ombre.

Puis, plus rien.

Au même moment le jardin s'éclaira et des voix joyeuses retentirent.

C'était M" Gosset et les amis du jeune baron de Hautvilly qui venaient avec des lanternes à la recherche des deux fiancés.

— Eh bien, les amoureux, cria gaiement le notaire, vous nous oubliez donc!

— Nous rentrions, répondit vivement Norbert, Mais, malgré lui, il était très intrigué et tout pensif.

— Qui donc se trouvait là? se demandait-il; quel était donc l'homme qui nous gneii tdit et que j'ai entendu fuir ?...

Quant à Jeanne, tout son sang s'était figé dans ses veines, et tandis que pour rentrer chez le tabellion elle s'appuyait au bras de son fiancé, elle ne pouvait se défendre de celle pensée qui l'obsédait:

— Serait-ce encore ce monstre ?.,. serait ce encore Choquart?

ENCORE LUll

Le prochain mariage de Jeanne Macé, qu'il considérait comme sa pupille, avec le jeune seigneur de Hautvilly, avait donné, du moins à ses yeux, une très grande importance à M" Gosset,

Jamais les habitants de Pont-Servan n'avaient encore vu au vieux notaire des allures si fringantes.

Aussi le regardait-on partout avec une extrônie surprise, comme on regarde quelqu'un qu'on ne reconnaît pas.

Lui d'habitude si modeste, il portait maintenant la tête très haute, et quand il pas-

sait, frétillant et pimpant, dans les rues de la petite ville, on eût dit qu'elles n'étaient point assez larges pour lui.

D'ailleurs, bon homme, excellent homme toujours. Mais son regard brillait d'orgueil et sa langue s'était déliée.

— C'est dimanche le grand jour, mes enfants ! criait-il aux paysans qui le saluaient, c'est dimanche que M^^^ Jeanne Macé épouse M. le baron Norbert de Hautvilly... Vous viendrez tous à l'église, n'est-ce pas ? Ce sera très beau.

Puis il jasait aussi avec les commères et leur donnait avec enthousiasme des détails sur le trousseau de la mariée.

— Oh! superbe, ce trousseau! s'exclamait-il. Il faudra aller voir M™* Gosset... Elle vous montrera ça, bonnes femmes...

Et le fait est que le brave notaire ne mentait pas. Le trousseau de la future châtelaine étaii en effet splendide.

Son futur beau-père, le vieux baron de Hautvilly, qui chaque jour avait appris à l'apprécier davantage et qui maintenant n'aurait plus pu se passer d'elle, s'était tout particulièrement distingué dans le choix des riches cadeaux dont il avait orné la corbeille.

Quant à Norbert, rien n'était trop beau pour Jeanne et il aurait voulu pouvoir décrocher pour elle les étoiles du ciel.

Aussi malgré l'énorme somme qu'il avait dépensée en diamants et en magnifiques étoffes, maudissait-il encore ce qu'il appelait sa pauvreté.

— J'aurais voulu avoir les trésors d'un roi pour les mettre fi ses pieds ! disait-il à M" Gosset qui, très convaincu, répondait:

— Il n'y a pas de reine qui la vaille !... Rien ne serait trop digne d'elle...

Et M. de Beauval et Octavie, malgré la grosse rançon payée à don Ramire, avaient tenu aussi à faire ti'ès noblement les choses.

— Voici ce que nous vous offrons, ma chère enfant, avait dit M, de Beauval à Jeanne très reconnaissante et très émue. Tou'es ces dentelle?, toutes ces parures, tous ces bibelots sont du choix de ma femme... Et vous connaissez Octavie, n'est-ce pas?...

« Demandez plutôt à Norbert... pour le goût, il n'y a qu'elle!...

Puis M" Gosset, sa digne femme et leurs filles s'étaient aussi cotisés pour donner un souveair à Jeanne, et le notaire, la main sur le cœur, avec pris un accent et une pose solennels pour dire :

— Oh! peu de chose, mon enfant!... Un petit cadeau de l'amitié.

Et les paysans eux-mêmes, les bons et braves paysans de Chennevières et de Hautvilly, ses futurs vassaux, avaient voulu aussi, en ce jour qui devait marquer pour elle, lui apporter leur tribut et leur offrande.

Car ne s'était-elle pas dépouillée pour eux d'une fortune?

Car n' était-ce pas à, sa générosité qu'ils avaient dû d'avoir des heures moins tristes et des jours moins sombres?

Car s'il y avait du pain dans la huche et du feu dans l'âtre ne le lui devaient-ils pas?

Ah! la bonne demoiselle, la bonne fée, le cœur d'or !

Et ils étaient donc venus par bandes, village par village, hameau par hameau,

CARTOUCHE l^TG

laissant dans toutes les chambres du notaire la poussière ou la boue de leurs sabots.

Mais, les pauvres diables, quels présents pouvaient-ils bien faire, eux qui n'avaient que des baillons, jamais un llard à eux, et dont le ventre criait toujours la faim?

Ce qu'ils apportaient à Jeanne, à leur jeune et bonne maîtresse, c'étaient des bouquets dos champs, de fragiles fleurs qu'un soleil voyait naître et que le même soleil voyait mourir, et c'étaient aussi, dans des cages de roseaux, de jolis couples d'oiseaux chanteur?.

Jeanne était profondément touchée, profondément attendrie de toutes ses preuves de sympathie qui avaient le même prix à ses yeux.

Mais, s'il faut le dire, elle en était aussi un peu honteuse, très troublée, et c'était t peine si, toute rougi~sarte, elle osait soutenir les regards de ceux qui s'empressaient autour d'elle.

Ciir '^'. elle allait être châtelaine, grande dame et baronne, elle n'oubhait pas sou origine.

Une voix qu'elle entendait toujours, une voix qui l'humiliait, lui criait, impérieuse et forte :

— Baronne de Hautvilly d'où viens-tu? d'où sors-tu? quelle est ton origine?.. Pense aux tiens, pense à ta race!.... Cette fortune avec laquelle tu as fait la charité cette fortune pour laquelle on te bénit parce que tu l'as restituée aux .pauvres, cette forlune, dont tu as profilé pourtant, c'était l'argent du crime, c'était l'or de Car touche!...

Cartouche! Elle en connaissait l'hisloire.

Oh! l'horrible scélérat! l'affreux bandit!... De combien de crimes ses mains ne s'étaient-elles pas rougiesl... de combien de forfaits atroces, et que rien ne pouvai racheter, cet homme, ce monstre plutôt, n'avait-il pas chargé sa conscience, si toutefois il pouvait avoir une conscience!

Et sa mère à laquelle — chose terrible! chose qui remplit l'âme d'épouvante 1 — elle ne pouvait plus penser sans tressaillir de dégoût et sans courber la tête de honte; et sa grand'mère qu'elle avait tant aimée, tant vénérée, mais dont le souvenir, qu'elle aurait dû conserver si pieusement, ne lui laissait plus maintenant qu'un désespoir immense; et son père, enûn, non l'homme dont elle portait le nom acheté, mais le misérable dont eUe sentait le sang courir dans ses veines, tous les siens, oui, tous, avaien'. fait partie des cliques, des bandes de Cartouche le voleur, de Cartouche l'assassin, de Cartouche qui, là-bas, à Paris, en place de Grève, devant un peuple immense hurlant et frémissant, avait jeté sou dernier râle et son dernier cri sous la barre du bourreau!...

Et dans ces moments là, moments d'angoisse .cruelle qui mettaient à son front si pur, à son front d'enfant innocente et irresponsable la lividité de la mort, tout ce qu'il y avait de noble, de généreux et de lier en elle s'indignait et se révoltait.

— Oh! je suis une lâche!... une misérable ! s'écriait-eUo le cœur brisé, folle de douleur. Je devrais fuir Norbert... ne plus le revoir... jamais ! jamais 1...

Puis, quand elle sortait de ces crises morales dont une seule aurait pu la tuei elle restait pendant des heures toute blême, la tète viie, le regard morae et la fièvre battant ses tempes.,

Pourtant le jour approchait où elle allait être, devant Dieu et devant les hommes, elle fille et petite-fille de bandits, baronne et dame de Hautvilly.

C'était le lendemain que toute la ville de Pont-Servan serait en fête, que toute une foule d'amis et de vassaux lui ferait cortège ; c'était le lendemain, c'est-à-dire dans quelques heures seulement — car la nuit descendait — que Norbert, orgueilleux et triomphant, Norbert, le cœur plein d'amour, la conduirait à l'autel.

Et Jeanne, maintenant retirée dans sa chambre, assise dans un fauteuil roulé près de la fenêtre ouverte et son regard plongeant machinalement dans le jardin, restait malgré elle toute pensive, assaillie encore parle passé de sa famille, qui si lourdement lui pesait, et tourmentée par ce qu'elle appelait ses remords.

— Norbert!... Norbert! murmura-t-elle avec un tel accent de tendresse que rien ne saurait le rendre. Est-ce que je puis renoncer à toi, et n'ai-je pas droit aussi au bonheur ?

Et les bras croisés, les yeux clos, les lèvres souriantes, elle évoquait une fois de plus la fière et douce image de son fiancé, loin délie depuis quelques jours.

Car le vieux baron de Hautvilly, malgré l'insistance de M° Gosset qui voulait le retenir encore, n'avait pas pensé qu'il fût convenable de passer chez le notaire les quelques jours qui restaient à s'écouler avant la cérémonie.

Le soir même de la signature du contrat, Il était donc reparti avec Norbert pour leur domaine seigneurial. ;.

Mais Jeanne n'était pas aussi loin de son fiancé qu'on aurait pu le croire, car. à toute heure du jour, nous devrions dire à toutes les minutes, sa pensée constamment fixée sur lui l'en rapprochait.

Et en ce moment même, où elle venait de murmurer son nom, elle le voyait comme si réeUement il eût été là.

11 lui semblait entendre sa voix qui toujours la faisait tressaillir; elle croyait sentir la lente et douce étreinte de sa main. .

Et sans lumière, sa chambre éclairée seulement par un magnifique clair de lune, elle s'oubliait là tout entière à son rêve et sans même se rendre compte du temps qui s'enfuyait. ■■ '' ■■ ■ /

Le jardin, d'ailleurs, était plein de lumière. De légers parfums flottaient dans l'air, des insectes nocturnes rôdaient dans les herbes humides de rosée, et c'étaient dans les arbres, qui semblaient avoir des feuilles d argent, des soupirs éiouflés, dos murmures à peine distincts.

Jeanne à présent s'enivrait avec délices de cette nuit si belle et si radieuse...

Accoudée sur le balcon et sa tête dans ses mains, elle laissait son regard errer devant elle.

Et elle se sentait l'âme plus légère, le cœur plus rasséréné.

11 lui semblait que la nature s'associait à sa joie et elle voyait dans cette belle nuit, la dernière où elle s'appartenait comme un présage de bonheur.

Mais, soudain, elle eut un cri terrible, un long cri de terreur et dépouvante.

l'ne ombre avait surgi à ses pieds, puis, dans un élan formidable et s'aidant avec une grande adresse et une agilité merveilleuse des moindres aspérités du mur, un homme avait bondi.

— Que je t'aime, ange du ciell

La jeune fille n'avait eu que le temps de refermer la fenêtre.

Alors ce qu'elle vil la rendit folle d'effroi.

Celait encore lui!... c'était encore le monstre!... c'était Choquart!...

Derrière la vitre, contre laquelle il avait collé le front, elle voyait son visage hideux de satyre, ses yeux qui brillaient comme dans l'ombre les yeux d'un loup.

Et le monstre qui dardait sur elle un regard qu'elle ne pouvait soutenir riait, ricanait...

Puis, tout à coup, il se mit à lui parUr

Que disait-il?

Était-ce une prière?

Étaient-ce des menaces?

LiV. ISG. — Favard Fi-.'mhs. éditeurs.

Même moins troublée qu'elle ne l'était en un si dangereux moment, Jeanne n'aurait pu le comprendre.

Ce n'étaient point des mots articulés qui s'échappaient de la bouche du monstre, mais des cris sourds et voilés, une sorte de grognement de bête sauvage.

Mais si la jeune fille, dont la peur était si grande qu'elle restait là pétrifiée et n'osait même s'enfuir, ne comprenait pas le langare de Choquart, elle comprenait mieux ses gestes.

Livide, les yeux étincelants comme des braises, le monstre, qui ne se tenait que par un miracle d'équilibre, tantôt tendait les bras vers elle, comme s'D la suppliait humblement de venir, et tantôt lançait ses deux poings fermés comme pour la menacer et la maudire.

Et toujours son regard qui ne se détournait pas, fascinait Jeanne et lui faisait courir un frisson dans les veines.

Brusquement, il eut comme un emportement décolère, un accès de folie.

D'un coup de genou il venait de briser un carreau, puis, d'un geste violent,sa main clierchait à s'emparer de Jeanne.

La jeime fille eut un cri éperdu :

— Au secours !

Puis, d'un bond, elle s'enfuit.

n était temps.

La fenêlre venait de s'ouvrir toute grande et Choquart sautait dans la chambre.

Mais il n'osa plus bouger.

Seulement il riait et ricanait encore, et elle l'entendit qui lui criait :

— Oh! tu es belle, toi!... la plus belle de toutes !...

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