LE MARIAGE
Pont-Servan était en fête, et non seulement Pont-Servan, maïs encore Chennevières, mais encore tous les villages et tous les hameaux d'alentour.
Depuis deux heures du matin toutes les cloches de la paroisse sonnaient, carillonnaient et déjà la vieille église était prête, attendait, avec tous ses cierges allumés, son maître-autel richement paré, ses carreaux couverts de tapis et ses murs cachés sous des fleurs qui embaumaient.
Le vieux curé avait revêtu pour la circonstance ses plus beaux habits, ceux qu'il ne mettait qu'aux jours de fêtes solennelles, et tandis que le sacristain, alléché par le gros pourbobre qu'il espérait, ne faisait que courir de côté et d'autre pour se rendre compte que rien n'avait été oubhé, il allait et venait lentement, repassant pour la dixième fois au moins dans sa mémoire le beau discours qu'il se proposait de débiter aux Jeunes époux,
« Madame la baronne... Monsieur le baron, » bredouillait le brave homme qui saluait et étudiait aussi ses gestes.
Pendant ce temps les premiers flots de la foule commençaient à envahir l'église, et dans Pont-Servan, dont tous les habitants encombraient le' pavé, toutes les langues des commères étaient en branle — comme les cloches.
— Oh ! la chère demoiselle, s'écriait une vieille femme qui avait eu aussi sa part dos libéralités de Jeanne, je suis bien contente du bonheur qui lui arrive...
— C'est une récompense du bon Dieu! répondit une autre qui avait reçu quelques écus.
— C'est égal, M'^^ Jeanne a tout de môme fait un beau rêve, dit une jeune paysanne avec une légère pointe d'envie. Une roturière épouser un baron !...
— Et surtout un baron comme celui-là! dit une femme qui était de Chennevièrcs.
— Pourquoi? demanda vivement la petite paysanne. Parce qu'il est très riche ?
— Oh! non. Les seigneurs de Hautvilly n'ont pas une-bien grosse fortune...
— Eh bien, alors, pourquoi?
— Mais, ma petite, pour plusieurs raisons...
— Lesquelles ? ,
— D'abord parce que le jeune baron Norbert est un fort joli garçon...
— Ah! soupira la petite paysanne.
— Ensuite parce que c est un très brave et très hardi gentilhomme...
— Oui, je l'ai entendu dire.
— Enlln, parce que ce sera certainem3nt un mari fidèle... et la preuve, c'est que si! n'aimait pas follement M"« Jeanne Macé, il ne l'époujerail pas, elle qui maintenant n'a pas un sou et qui n'est point noble, qui n'a pas de nom...
— Oui, ça, c'est vrai, dit la petite paysanne devenue toute songeuse. Mais il n'y a pas beaucoup de seigneurs comme le baron Norbert de Hautvilly...
— Dites qu'il n'y en a pas, petite, c'est moi qui vous le dis! répliqua vivement la femme de Chenuevières.
Et teuoz, tenez! ajouta-t-elle en baissant la voix, voyez-vous ce beau seigneur qui passe...
— C'est le comte deNérée...
— Vous le connaissez ?
— Je l'ai rencontré plusieurs fois...
— Et bien, ce n'est pas celui-là, sil était encore à marier, qui épouserait une vilaine...
— On le dit très orgueilleux, très fier...
— C'est un noble de cour, répondit la femme de Chennevières qui toujours parlait très bas. 11 paraît qu'ils se gâtent tous là-bas dans les antichambres du roL
— Mais où va donc monsieur de ^é^ée?
— A la noce, petite!
— Ah! c'est juste.
— Et tenez, regardez encore... Voici un autre genlilhommo.
— Monsieur de Surville.
— Vous le connaissez aussi?
— Oh! depuis longtemps.
— Eh bien, ce n'est pas celui-là non plus qui vous épouserait pour vos beaux yeux ma mie!
— Il va aussi à la noce?
— Eh oui !
— Ils y vont tous?
— Oui, tous les sieigneurs du pays...
— Et voici MM. de Médieu ! dit vivement la petite paysanne.
— Et M. de Beau val avec sa femme, dit l'habitante de Chennevièrej:.
— Oh! M"" de Beauval, regardez-la donci
— Eh bien ?
— Vous n'avez rien remarqué ?
— Si! si!... Elle a l'air bien triste,
— On croirait plutôt qu'elle va à un enterrement qu'à un mariage...
En effet, Octavic avait les yeux profondément cernés et son front avait la pâleur du marbre. Certes, elle ne se sentait plus jalouse de Jeanne et elle ne la considérait plus comme une rivale. Mais elle avait beau faire, elle avait beau vouloir s'en défendre, il lui restait encore malgré tout au fond du cœur un sourd regret de son amour perdu.
Aussi était-ce en vain que le pauvre M. de Beauval s'évertuait à vouloir ramener le sourire sur ses lèvres.
Puis, comme il s'apercevait eulin qu'il ne parvenait pas à la dérider, il l'interrogea.
— Voyons, Octavie, voyons, ma chère, parlez-moi franchement, dit-il,
— Je vous écoule.
— Est-ce que vous me boudez ?
— Moi!
— On le dirait.
— Vous vous trompez.
— Alors, qu'est-ce donc? qu'avez vous?
— Je suis soufTranle, voilà tout.
— Souflrante! s'écria M. de Beauval avec un air alarmé. Puis l'ayant regardée une seconde, il ajouta :
— En effet, je vous trouve un peu pâle... Mais comme cette indisposition, qui ne durera pas, sans doute, tombe mal... !
— On ne choisit pas son jour, fit ironiquement Octavie.
— Je ne dis pas, mais nos amis vont vous trouver d'humeur chagrine...
— Oh I rassurez-vous, dit vivement M"^" de Beauval, car je vous promets qu'ils ne m'auront jamais vue plus gracieuse...
Et tandis qu'ils s'éloignaient, c'était toujours une grande animation parmi les groupe des commères.
Soudain la petite paysanne eut un cri de frayeur qui fit retourner toutes les autres.
— Eh bien, qu'est-ce donc? s'écria la femme de Chennevières. Est-ce que vous allez tourner l'œil, ma mie?
Mais l'autre, sans pouvoir répondre tant elle était saisie, désignait un homme qu'on no voyait plus que de dos et qui se faufilait vivement à travers la foule.
— C'est ce mauvais gueux qui vient de me heurter en passant, dit enfin la jeune paysanne, et je ne peux jamais l'approcher sans trembler.
— Glioquart! sY-crièrent d'une voix les commères.
C'était, en effet^Choquarlqui passait et devant qui les habitants de Pont-Servan s'écartaient et s'empressaient de faire le vide, comme s'ils eussent été frappés d'une crainte superstitieuse.
Alors ce fut de la part des commères,qui toutes étaient devenues pâles décolère, une bordée d'injures :
— Ah ! le drôle!
— Le voleur 1
— Le gibier de potence!
— C'est un oiseau de mauvais augure...
— Où va-l-il? demanda la femme de Chennevi'''res.
- A l'église, comme tout le monde, répondit la petite paysanne qui continuait à suivre des yeux le monstre.
— A l'église !... Eh bien, vrai, si j'étais à la place de la future baronne de Hautvilly, voilà une rencontre qui ne me ferait pas plaisir un jour comme aujourd'hui.
Et c'était vrai, Choquart se dirigeait vers l'église.
Elle était bondée, archipleine à présent d'une foule qui aurait dû être respectueuse, mais qui ne pouvait s'empêcher d'être bruyante. Et là encore, comme dans la rue, tous les rangs s'ouvrirent devant lui. Pufs c'étaient aussi des murmures, comme dans les groupes des commères :
— Ce vaurien ici !
— Que vient-il y faire!
— Demander pardon à Dieu de son crime!
— Quel crime?... Il ne doit pas en avoir qu'un sur la conscience ..
— Oh! le plus grand, le plus horrible de tous... le crime que rien ne peut absoudre...
— Lequel ?
— N'a-l-il pas tué sa mère?
— La Souquette?
— Oui, la Souquette... C'était sa mère... Elle avait mis bas ce chien-là...
Et parmi les habitants de Pont-Servan et parmi les paysans accourus là, il y avait des poings qiii se crispaient et des yeux qui lançaient des éclairs.
Mais Choquart, mais le monstre n'entendait rien, ne pouvait rien entendre de ces propos.
Entré dansl'église, il avait cherché un coin où se blottir, le coin le plus sombre.
Et il restait là aussi immobile qu'une statue.
Mais, cependant, il y avait des moments où cette statue tout à coup s'animait.
C'était quand dehors, dominant les rumeurs sourdes de la foule, d'autres rumeurs plus éclatantes tout à coup s'élevaient.
Alors tout le corps de Choquart frissonnait et dans son regard d'idiot brillait un éclair étrange.
Brusquement il se retournait et regardait avec anxiété du côté de la porte.
Mais le bruit delà rue se calmait, s'apaisait, et le cortège n'apparaissait paa encore
Choquart alors reprenait son air morne et sombre, La clarté des cierges.les parfums d'encens qui flottaient sous les voûtes et l'odeur pénétrante des fleurs lui montaient au cerveau et ie grisaientj l'endormaient, le plongeaient en une extase qui l'anéantissa-ii
Une fois pourtant il releva vivement la tête.
An loin des cris retentissaient.
Puis ces cris se rapprochèrent-
C'étaient de frénétiques et longues acclamations.
— Vive M. de Hautvilly!
— Vive M"^ Jeanne!
Jeanne i
Le monstre avait tressailli.
Alors bousculant tout devant lui, il se rapprocha de la porte. Et les acclamations., les cris continuaient, se rapprochant à présent de seconde en
seconde ;
— Vivent nos seigneurs '
— Vive M. le baron !
Choquart le cou tendU; épiait le cortège. Soudain il frémit. Il venait d'apparaître. Mais dans toute cette foule aristocratique et brillante qui défilait lentement devant
lui le monstre ne vit rien qu'une forme blanche. .
jear.a.'. i .'eanne encore .. Jeanne toujours!. ..
La i'oiû? m.aint.enant se précipitait, et on lui marchait sur les pieds, le foulait, l'étoufl'5.is, tnaiê il n avai pas un murmure et il ne sentait rien, il regardait, il contemplait foTJij'^^sr'^ Jeamiîj
Le i-egard souriant, mais le iront un peu pâle sous son long voile blanc, la jeune fîanaéit précédée, du prêtre qui était allô au-devant d'elle jusqu'à la porte de l'église, a'aT'aaçail au bras de M Gosset, soulevant sur son passage des murmures de symt% pathis et à admiration.
Derrière elle, un peu pâle aussi, mais radieux de jeunesse et de joie s'avançait l'heureux époux.
Quant au baron de Hautvilly, quant au père de Norbert, ses amis, pleins d'étonnéiront, le regardaient et ne le reconnaissaient plus. \ Lui-même se sentait rajeuni de vingt ans. Son front étincelait de bonheur, ses
forces étaient complètement revenues, et il avait retrouvé tout à coup ses grandes allures et sa haute mine de fier gentilhomme.
Etait-ce vrai qu'il avait senti entrer dans sa chair la pointe .du poignard de donRamire?
Était-ce vrai qull avait vu la mort de si près et qu'il y avait eu un moment où il avait pu com.pter le^ secondes qui lui restaient à vivre?
U n en savait plus rien. Il ne se souvenait plus de rien.
Mais ce qu'il savait, par exemple, ce quil comprenait, c'est qu'une vie nouvelle allait dès ce jour commencer pour lui.
Son vieux château héréditaire, l'antique château de Hautvilly si sombre, si morne, si désert, allait s'animer, se transfigurer, prendre un reflet de jeunesse, grâce à la présence de Jeanne,
Et la vieillesse qu'il voyait s'avancer à grands pas et qui l'effrayait quelque temps auparavant, maintenant ne l'épouvantait plus.
Car SCS derniers jours ne seraient point tristes et abandonnés; car son foyer ne serait point vide; car il aurait pour l'aimer, pour adoucir ses dernières années, deux enfants au lieu d'un.
Puis, tandis que dans le silence profond et solennel de l'église, les jeunes époux s'agenouillaient devant le prêtre, le baron de Hautvilly continuait de songer.
Et les pensées qui le berçaient maintenant amenèrent sur ses lèvres un sourire qui disait le contentement de son cœur, mais aussi son orgueil.
Il pensait à sa race, à cette grande et noble famille de Hautvilly dont iS'orbert était le dernier rejeton.
Souvent le vieux gentilhomme avait tremblé de voir son nom s'éteinire. Oh l certes, Norbert était robuste et fort et ses vingt ans étaient pleins de promesses, mais qui peut répondre du lendemain? qui peut être sûr que la fatalité ne l'atteindra pas?
Tandis que maintenant — et le vieux baron y songeait avec une joie profonde — ce n'était plus seulement un fils, mais des fils qu'il allait avoir...
Le prêtre bénissait les anneaux.
C'était linstant suprême où les deux époux allaient être liés, enchaînés irrévocablement, éternellement l'un à l'autre.
La têle inclinée, le front plus pâle, ils semblaient comprendre tout ce que cetta minute a de terrible.
Mais lui, le baron de Hautvilly, songeait encore, et son visage s'illuminait, et c'était une flamme d'enthousiasme qui brillait dans son regard.
Des ms I
11 les voyait; il croyait déjà les entendre autour de lui.
C'étaient d'abord de gracieuses têtes blondes d'enfants. Leurs jeux bruyants faisaient résonner les murs sombres du vieux château ; et il se grisait de leur joie et de leurs caresses.
Puis il les voyait adolescents et faisant déjà leur apprentissage du noble métier des armes, du noble métier des gentilshommes.
Oh! il aurait beau avoir le sang pâle et les cheveux blancs des vieillards, il espérait bien qu'il serait encore assez fort pour monter à cheval et que sa main serait encore assez solide pour tenir une épée...
Et c'est lui qui les instruirait ; c'est lui qui leur donnerait leurs premières leçons. Et il revivrait ainsi, au déclin de ses jours, ses plus belles et ses plus brillantes années...
Puis un éclair soudain l'éblouissait.
Ses fils n'étaient plus des adolescents, mais des hommes... de hardis soldats, de fiers capitaines.
Alors les yeux humides et les lèvres tremblantes d'émotion, le vieux baron de Hautvilly laissa tomber sur Jeanne, sur celle qui désormais était sa fille, un long regard attendri.
Et il la bénissait dans le fond de son cœur.
Et il s'accusait avec amertume, avec remords, d'avoir été si longtemps injuste envers elle.
Le nom de la jeune femme monta à ses lèvres.
— Jeanne!... chère Jeanne ! balbutia-t-il.
Jeanne en ce moment se levait. Elle n'était plus la fille des bandits, la fille des complices de Cartouche, elle n'était plus Jeanne Macé, mais la baronne de Hautvilly!
Et souriante, très émue, après avoir signé sur le registre de la paroisse, elle recevait au pied même de l'autel les félicitations de ses amis.
— Oh! la belle petite baronne! s'écria M. de Beau val à l'oreille d'Octavio. Octavie ne sentit point de jalousie.
Elle aussi aimait Jeanne, était gagnée par sa grâce modeste.
Mais elle ne pouvait cependant s'empêcher de penser avec tristesse :
— Que n'ai-je trouvé un époux comme Norbert !
Et toutes les mains des gentilshommes se tendaienx maintenant vers celui-ci.
Mais le comte de Nerée ne pouvait quitter des yeux Jeanne.
Certes, celui-là avait rencontré dans sa vie bien des femmes séduisantes. Vivant à la cour, dans les plaisirs et dans les fêtes, il avait approché les femmes les plus belles et celles qui traînaient derrière elles les plus longs cortèges d'admirateurs.
Mais il se disait qu'il n'avait jamais vu une beauté comparable à celle de la nouvelle baronne, et cet aveu qu'il était bien obligé de se faire M donnait un peu de dépit.
— Ah ! cette petite vilaine, cette petite roturière, murmurait-il, comme toutes nog grandes dames pâliraient auprès d'elle I
Et les cloches recommencèrent à sonner, plus sonores et plus joyeuses encore, emplissant non seulement Pont-Servan, mais encore la campagne, d'un grand vacarme de fête.
Et dans l'église la foule s"écarta.
Le cortège allait sortir.
Près de la porte, Choquart allongeait sa tête hideuse.
— Belle 1... oh! belle! grommelait le monstre.
Jeanne et Norbert passaient lentement entre deux haies de fronts inclinés.
Soudain la jeune femme eut un mouvement d'horreur, un brusque recul comme si elle venait d'apercevoir à ses pieds un serpent.
C'était Choquart agenouillé devant la porte, les mains jointes et les yeux levés vers eUe.
Un éclair de colère terrible brilla dans l'œil do Norbert.
— [Ce drôle! murmura-t-il.
Et déjà sa main se levait pour frapper le monstre, quand il [la laissa retomber, saisi de pitié.
— J'ai tort, dit le jeune baron. 11 ne faut être dur pour personne aujourd'hui, pas même pom- cet homme. 11 vous demande l'aumône, Jeanne... Jetez-lui votre bourse.
Et ,1a bourse pleine d'or de la jeune baronne tomba lourdement dans les mains noires et sales de Choquart.
Mais Jeanne avait bien compris le regard du monstre.
Elle avait lu dans ses yeux, outragée, indignée, l'ardente passion qui le consumait. Elle avait compris qu'il la convoitait, qu'il la voulait, et que s'il lui deçaandait une aumône, ce n'était pas celle qu'elle yenait de lui faire.
CARTOUCHfc;
Un sinislie cortège [lassait
Et ce fut toute pensive, presque sombre, qu'elle franchit le seuil de l'église. La jfoule leur faisait un cortège triomphal, les cloches jetaient dans i air îe^rs notes d'allégresse, des acclamations s'éleyaient U£ toutes parts,
— Vive Norhert de Ilautvilly f
— Vive la baronne Jeanael
— Vivent nos seigneurs
Mais elle n'entendait rien pas même cette voix èi chère â son cœur, pas même la douce voix de Norbert qui tout bas et tendrement lui parlait.
Non, ce qu'elle voyait toujours, c'était Ghoquart, c'était son regard de feu fixé sur elle, c'était sa face horrible qui tenait du rêve et qui lui donnait des frissons.
Et pendant ce temps, le monstre restait seul dans l'église.
Lil'S , loi, ■ - Fayaid Frères, éditeurs.
Il s'était accroupi, dans l'ombre, comir.e une bête fauve, et la bourse de Jeanne oansla main il la regardait, la contemplait avec des regards égarés.
Puis il la fit danser dans sa main, le soupesa. Oh ! oui, elle était lourde !... Il devait y avoir là-dedans beaucoup d'or!.,-
Et brusquement il l'ouvrit, faisant ruisseler les pièces dans sa main.
Alors, il devint affreusement pâle; tant d'or le brûlait, ajoutait à sa folie. Et c'était a lui, cette fortune !
Il était ébloui. Il n'en revenait pas. Et les sourcils froncés, l'air méchant, les deux mains fermées sur son trésor, il regardait autour de lui si personne n'était là pour le voler.
Puis, tout à coup, un grand éclat de rire emplit l'église et Ghoquart s'enfuit comme un fou.
LES ANCÈrRES
C'était chez M* Gosset, dans le jardin où les fleurs embaumaient, que des tables avaient été dressées pour le repas de noces.
Ce repas, d'ailleurs, avait été pendant longtemps la préoccupation du vénérable tabeUion.
Songez donc! Quel honneur pour lui, simple petit bourgeois, de recevoir à sa table des gentilhommes!
Quel honneur, quand on n'était qu'un pauvre notaire, d^avoir pom* convives le hautain comte de Nérée, MM. de Médieu, M. de Surville, M. de Beauval et la belle Dctavie !
Aussi avait-il fait les choses largement, royalement, si royalement même qu'il y ivait plus d'un château qui n'aurait pu en faire autant.
Seule M"» Gosset n'était pas très contente.
Fort économe, la brave femme trouvait que son mari allait un peu loin.
— Tn perds la tête, mon pauvre homme, lui disait-elle quand il la prenait pour îonfidente de ce qu'il entendait faire. Est-ce que tu crois par hasard, que tu vas étonner ces gentilshommes ?
Mais alors le vieux notaire prenait un air digne, puis, haus-sant les épaules :
— Vous n'êtes qu'une sotte, M^^ Gosset! réphquait-il. Vous n'entendez rien aux belles manières.
Et comme la joie vient du ventre, c'était à présent dans le jardin du tabellion un grand bruit joyeux.
M. de Beauval surtout s'amusait beaucoup, et l'on n'entendait que lui, pendant que sa femme, dont la pensée là était bien loin, prenait des airs mélancoliques et penchés.
Dans sa tristesse, c'était à Norbert qu'Octavie songeait.
Une heure environ auparavant, une solide berUne attelée de quatre chevaux blancs. était venue chercher les jeunes époux.
Puis ils étaient partis.
A cette heure, ils roulaient vers le château de Hautvilly.
- Comme ils doivent être heureux! pensait-elle, pendant que son mari causait très fort avec M. deNérée. ^
— Oh I très heureux l
Seuls dans la voiture - car le baron de HauviUy avait accepté d'être pour quelques jours l'Iiôte de M" Gosset - les deux jeunes gens ne se souvenaient plus du passé, oubliaient tout ce qu'ils avaient souffert et ne pensaient plus qu'au bonheur qui les
attendait.
Car c'était l'avenir qui s'ouvrait devant eux radieux et splendide, cet avenir qm devait les donner l'un à l'autre et qu'ils avaient tant appelé, tant attendu l
Les postillons, qui portaient la livrée des Hautvilly. faisaient tout le long des routes claquer joyeusement leurs fouets, et la voiture roulait, emportée dans des tourbillons
de poussière.
Norbert serrait la main de Jeanne dans la sienne et parfois portait lentement cette
main à ses lèvres. ^
Alors, dans un murmure il balbutiait : - Jeanne, je vous aime !..- Jeanne, je t'aime . - Je vous aime, Norbert î répondait tout bas la jeune femme, dont le regard disait
la joie profonde.
Mais pourtant eUe se sentait, malgré tout, prise à certains moments de sombres
pressentiments.
Elle se rappelaitla scène étrange qui s-était passée le soir de la signature de leur
contrat dans le jardin de M" Gosset...
EUe se rappelait aussi la scène plus terrible qui avait eu heu quelques jours plus lard, celle soudaine apparition du monstre suspendu au balcon, les yeux flamboyants,
le geste menaçant...
EnQn elle se rappelait ce qui venait de se passer quelques heures auparavant a
i'éghs«.
- Norbert est maintenant mon époux, pensa-t-elle, et je n'ai pas le droit de rien lui cacher, puisque, si j'étais menaecée, ce serait à lui de me défendre.
Alors elle lui parla de Choquart. Elle lui dit tout : la peur horrible qu'eUe avait eue quand après avoir brisé d'un coup de genou un des carreaux de la fenêtre, U s'était précipité dans sa chambre, puis ce qu'eUe avait cru deviner et lire dans le regard que le monstre attachait si étrangement et si fixement sur eUe à leur sortie de l'église.
Norbert, à m.esure que Jeanne parlait, devenait frémissant de colère.
Élait-il possible que Clioquart ce sauvage et ce vagabond qui errait au fond des bois, cette bête qui n'avait (jue les plus gpossiers appétits et les plus vils instincts, osât lever les yeux sur la femme à qui lui, baron de Hautvilly, venait de donner son nom I
Etait-il possible que le fils de la Souquette, que ce fils de chienne errante osât fixer sa pensée sur Jeanne !
Et Norbert riait,, mais d'un rire nerveux, d'un rire où il y avait à la fois de l'mdigna-
tion et de la rage.
— Mon rivp.l ! s'écriait-il l'œil chargé d'éclairs, Choquait mon rival !
Et il était humilié, blessé jusqu'au fond de l'âme de se dire que cet homme, le rebut de tout, convoitait Jeanne,
— Oh! le misérable ! s'écria-t-il encore, je veux qu'on le fouette jusqu'à ce qu'il râle !
Mais pourtant le jeune baron se calma assez vite, car le monstre était si peu de chose à ses yeux qu'il ne voulait pas même lui faire l'honneur d'avoir une longue colère contre lui.
— Qu'il se montre, et je le tue ! conclut-il, mais cette fois sans irritation et très froidement.
D'ailleurs, on approchait ; sous le ciel qui commençait à se parer de ses premières étoiles, cette énorme masse sombre qu'on apercevait c'était le château de Hautvilly.
Et tout à coup la voiture s'arrêta.
D'un bond, Norbert avait mis pied à terre.
Des valets venaient d'accourir avec des flambeaux pour guider les époux.
Tous, à la vue de leur nouvelle maîtresse, à qui le jeune baron donnait la main, s'inclinèrent respectueusement.
Mais ce que Jeanne éprouvait en cet instant, elle n'aurait su le dire.
C'était du plaisir et c'était aussi de la crainte.
Le château avec ses larges escaliers et ses longs corridors lui faisait presque peur.
Mais tout à coup la voix de Norbert la rassura :
— Voici mes ancêtres, Jeanne ! venait de dire le jeune homme dont l'accent avait un peu de fierté.
Ils étaient dans une vaste salle carrée, percée de larges et hautes fenêtres, et dont les murs disparaissaient sous un grand nombre de portrait?.
Cetto salle avait un aspect solennel et Jeanne se sentit soudain saisie de respect.
« Mes ancêtres ! » avait dit Norbert.
Et il semblait à la jeune baronne que tous ces hommes, dont les yeux étaient fixés sur elle, la regardaient et l'accueillaient d'un air hautain et sévère.
Elle regardait tour à tour les hommes d'armes habillés de fer, les hommes d'Église habillés de rouge, les magistrats aux longues robes bordées d'hermine; et elle tremblait, croyant que tout à coup l'un d'eux allait se lever et lui crier:
— Arrière, intrigante, aventurière!... Les ancêtres de ton époux n'ont rien de commun avec les tiens, fille de bandits !
Et la pauvre jeune femme sentait un grand froid dans ses veines.
Elle courbait la tête comme si une malédiction tombait sur elle.
D'ailleurs, la lumière un peu triste qui éclairait cette vaste salle ajoutait encore à son illusion.
Tantôt, sous la lueur tremblante des flambeaux, les ancêtres de Norbert semblaient sourire d'un sourire ironique et amer ; tantôt aussi, leur taille semblait se redresser et leur front devenir plus menaçant.
Mais Norbert, qui faisait défiler tour à tour devant elle les portraits en lui citant le nom de chaque personnage, Norbert ne soupçonnait rien de l'angoisse qu'elle éprouvait.
Il la voyait bien un peu pâle et un peu frissonnante, mais il attribuait son trouble à l'émotion que ressent une vierge près de tomber dans les bras d'un époux.
Le jeune baron maintenant tenait Jeanne par la taille.
11 l'attirait à lui, l'entraînait doucement, et tandis qu'elle sentait sur sa joue la tiédeur de son haleine, tandis qu'elle l'entendait murmurer à son oreille des paroles de tendresse et d'amour, elle, saisie de vertige et à demi défaillante, ne pouvait que balbutier un mot, toujours le même :
— Norbert !.,. Norbert !
Soudain une porte s'ouvrit, puis se referma.
Ils étaient dans la chambre nuptiale.