LA CHAMBRE NUPTIALE
Norbert avait voulu faire de cette chambre un vrai nid d'amour et il avait réuni là des élégances et des richesses qui eussent été dignes d'une reine.
Jeanne, d'abord, s'était brusquement arrêtée, éblouie.
Jamais elle n'avait rêvé pour elle un luxe pareil.
Mais elle n'eut pas le temps de s'abandonner à sa surprise.
Norbert, le sourire aux lèvres et le regard triomphant, venait de lui prendre la main et de s'agenouiller devant elle.
Et il restait là dans une contemplation profonde, dans une extase où tout son être s'abîmait.
— Oh ! comme je t'aime, ange du ciel! murmura-t-il enQn.
Jeanne venait de se laisser tomber sur un siège qui se trouvait près d'elle. Elle sentait son cœur battre à grands coups dans sa poitrine. Il lui semblait aussi que des frissons de feu couraient dans ses veines. Frémissante, elle ferma les yeux, n'osant plus soutenir le regard de Norbert. Alors il se mit à lui parler comme on parle à un enfant dont on veut bercer le sommeil :
— Ohl ma Jeanne, c'est toi!... Tu vas m'appartenur!... Oh! pourquoi cette minute ne peut-elle durer une éternité!...
Et sa voix tremblait. 11 la regardait toujours et parfois portait à ses lèvres sa main qu'elle lui abandonnait.
— Non, je n'ai jamais su te dire, non, tu ne sauras jamais combien je t'aime I répéta-t-il, la voix toujours très tasse. Est-ce que sans toi ma vie aurait un but? est -ce que sans toi je pourrais vivre ? Oh 1 tu peux me croiiie... Je ae mens pas I
— Norbert!
— Je te le jure!
Puis se tournant vivement et montrant dans un geste la large fenêtre restée ouverte :
—Regarde ! sécria -t-il. Lève les yeux ... Quelle nuit radieuse 1... Toutes ces étoiles,
toutes ces lumières toutes ces clartés sont des astres !.. . Eh bien, s'ils pouvaient disparaître et s'éteindre, il ferait moins nuit dans le ciel qu'il ne ferait sombre dans mon âme si je n'avais pour rayonner en moi, m'enchanter et m'éblouir, ta grâce, ta jeunesse et ta beauté!...
~ Norbert!
— Donne-moi ton front !
Elle se pencha vers lui, souriante, mais profondément et délicieusement troublée.
— Donne-moi tes lèvres! supplia-t-il.
Et leurs lèvres se rencontrèrent dans un baiser de feu.
Puis Norbert laissa tomber son front sur les genoux de la jeune femme.
C'était elle à présent qui parlait toute frémissante.
— Moi, je ne suis qu'une pauvre femme inhabile à traduire ce qu'elle pense, repriteUe avec force. Mais je te jure à mon tour que mon amour égale le tien !...
Et veux-tu que je te dise à quoi je songeais tout à l'heure?
— Tout à l'heure?
— Oui, ce matin, quand nous étions agenouillés côte à côte et que le prêtre nous bénissait?
— Parle, parle, ma Jeanne?
— Eh bien, j'éprouvais la même sensation qu'on éprouve après avoir couru un grand danger...
— Comment?
— Et je me disais que dans cette même église où une foule en fête nous entourait, on n'aurait pas tardé à apporter mon cercueil, si j'avais dû renoncer à toi.
— Jeanne!
— Car te rappelles-tu, Norbert, ta visite au couvent?
— Oui, certes !
— Te souviens-tu combien je semblais froide et résignée?...
— Et j'en ai bien souiTert!
— Pardonne-moi.
— Je croyais que tu ne m'aimais plus...
— Oh! si, Norbert, si je t'aimais cojnme je t'aime...
— Répèle ce mot-là!
— Oui, comme je t'aime:
— Chère enfant!
— Eh bien, alors je sentais bien que rien ne pourrait jamais me détacher de toi, que rien ne pourrait jamais m'arracher ton souvenir, et ce matin, toute tremblante, je me disais: Ce couvent aurait été ta tombe!
— Viens! viens! fit-il très doucement et en lui tendant les bras. Mais elle venait de le faire taire avec un baiser.
=— Laisse-moi parler encore.
— Si tu savais combien je te désire!...
— Laisse-moi te dire que ce n'est ni ton nom ni ta fortune que je convoitais, car je ne suis ni orgueDleuse ni vaine... car eusses-tu été pauvre et roturier que je t'aurais encore donné mon cœur...
Mais JNorbert ne l'écoutait plus.
Il venait de la prendre dans ses bras et se grisant de la douceur de son haleine et du parfum de ses clieveux, il cherchait à l'entraîner, balbutiant tout bas des mots pleins de désir et d'amour:
~ Viens, je t'attends!... Viens!... Chaque minute qui s'écoule est un vol à notre bonheur!...
Et Jeanne, la face blanche, les oheveux déroulés, toute palpitante, cédait enfin, quand, brusquement, ils tressaillirent.
Un coup de feu venait de retentir.
— Qu'est-ce donc? sécria Norbert.
Et il parlait encore que Jeanne eut un nouveau tressaillement. Une autre détonation avait éclaté, Norbert, d'un bond, s'était élancé vers la fenêtre.
Il avait devant lui le parc immense du château que de grands arbres noyaient d'ombre.
Le jeune baron prêta l'oreille, épia...
Mais rien.
Tout semblait dormir; tout paraissait désert. Seul, un vent léger agitait doucement les feuilles des arbres.
— Qu'est-ce donc? se répéta Norbert; qu'est-ce que cela veut dire? lUais presque aussitôt il se redressa.
Il lui semblait entendre de sourdes rumeurs et de vagues murmures mêlés à de faibles gémi-ssements.
— Voilà qui est étrange! pensa-t-il.
Et il allait s'élancer au dehors quand Jeanne se trouva devant lui.
— Oh !ne sortez pas Norbert... ne me laissez pas seule, s'écria-t-elle, glacée d'épouvante. J'ai peur!...
Mais le jeune baron cherchait à se débarrasser de son étreinte.
— N'est-ce pas mou devoir de savoir ce qu'il se passe ici? lit-il doucement. Laissexmoi, Jeanne... Je reviens...
Et il disparut.
Effrayée, anxieuse, Jeanne s'était à son tour approchée de la fenêtre.
Et là, le regard plongé dans la nuit, elle aussi elle épiait, écoutait...
Les rumeurs et les murmures entendus tout à l'heure par Norbert grandissaient.
Soudain le parc s'éclaira, s'illumina. Des hommes, les domestiques du château, s'y précipitaient portant des torches,et Jeanne entrevit Norbertqui couraitau miheud'eus.
Puis le parc redevint sombre et Jeanne ne vit plus rien.
Quelques minutes s'écoulèrent.
On entendait à présent de grands éclats de voix et des cris de colère.
La jeune baronne, le cou tendu, épiait toujours, cherchant à saisir un mot sans pouvoir y parvenir.
Et tout à coup elle eut un cri sourd, un geste de terreur.
Le pai'c venait encore de s'illuminer et sous ses yeux, dans une horrible vision d'une seconde, un sinistre cortège passait.
C'étaient quatre domestiquas, escortés de quelques autres dont les flambeaux éclairaient la marche, qui rentraient au château, portant dans leurs bras un de leurs camarades, un viellard dont le crâne était ouvert et le visage ensanglanté.
Et Jeanne demeurait encore toute saisie quand au-dessous d'elle un bruit de voix s'éleva.
C'étaient d'autres gens de Norbert qui semblaient faire une battue dans le paie.
Puis, tout en passant, l'un d'eux étendit la main du côté du château.
— Ah! ce pauvre père Lorrain, dit-il. J'étais à côté de lui quand le coup est arrivé.?
— Un homme rôdait dans le parc?
— Oui, Et le père Lorrain qui l'avait aperçu, nous avait appelés deux ou trois... Alors nous sommes descendus.. Mais moi seul étais armé... Et nous allions empoigner le gredin, quand d'un coup de bâton terrible il a fendu la tète du pauvre vieux...
— Et c'est alors que tu as tiré ?
— Oui, deux fois... Mais au hasard... Le brigand court encore !—
— Qui est-ce?
— Je n'en sais rien.
— Il n'est pas de Hautvilly ?
— Peut-être que oui, peut-être que non... Je nai vu que son ombre...
— Dans tous les^cas, il ne peut pas être bien loin, et M. le baron, qui vient de se mettre à sa poursuite, le rattrapera peut-être...
— Nous autres, fouillons toujours le parc. .Ensuite, nous verrons, dit celui des valets qui avait parlé le premier. Mais attention!... Ouvrons l'œil!
Et ils s'éloignèrent, pendant qu'à la lueur des torches on voyait étinceler les armes dont ils étaient munis.
Jeanne, maintenant, sentait encore redoubler sa peur.
Le souvenir de Choquart lui revenait, et pleine d'angoisse, en proie à une inquié tude mortelle, elle se demandait sijce n'était pas lui qui s'était introduit dans le parc
Et grimaçante, horrible, hideuse, elle revoyait encore la figure du monstre.
Pourtant elle essayait de se donner de bonnes raisons pour se rassurer.
Choquart!...
Pourquoi le voyait-elle partout?
Est-ce qu'elle n'était pas mieux gardée qu'à Pont-Servan ? Est-ce que le misérable qui avait osé la poursuivre jusque dans la maison de M° Gosset, serait assez audacieux et assez téméraire pour se risquer jusqu'ici, jusque dans le château de Hautvilly?
— Non, non, c'est impossible ! se répétait la jeune baronne pour se rassurer encore. Ce malheureux a beau être un peu fou, un peu idiot, il sait bien que s'il s'aventurait ici il risquerait sa vie...
Mais malgré tout ce qu'elle pouvait se dire, Jeanne n'en était pas moins tremblante.
Et elle avait raison de trembler!
Car ce rôdeur qui avait assassiné le père Lorrain c'était bien Choquart 1... car la pensée de cet homme était sur elle, et jamais elle n'avait été expoiee à un aussi grand danger que celui qu'elle allait courir.
ieauue se sentait mourir soua lea étreintes du monstre.
CHOQUART TRAQUÉ
On se souvient qu'après le mariage du baron Norbert de Hautvillyet de Jeanne Macé, Choquart était resté seul dans l'église de Pont-Servan.
On se rappelle également que l'idiot, accroupi sur les dalles, après avoir soupesé la bourse que Jeanne venait de lui jeter, avait fait ruisseler dans sa main les yeux allumés de convoitise, tout l'or qu'elle contenait.
Enfin on n'a peut-être pas oublié non plus qu'il s'était enfui tout à coup, le cerveau grisé, plus fou que jamais.
LiV. 188. — Fayard Frères, éditeurs»
Mais il faut bien reconnaître que Jeanne n'était pas heureuse dans les bonnes actions qu'elle entendait faire.
Quand eUe'avait appris — et avec quelle épouvante, la pauvre enfant 1 avec quelle stupeur, Dieu seul le sait! — que la fortune que lui avait laissée sa grand'mère n'était que l'héritage du crime et que l'argent volé à Cartouche, et qu'elle avait voulu restituer cet or dont la possession était pour elle une souillure et une tache, en faisant le bien elle n'avait réussi qu'à exciter les appétits des fainéants de Hautvilly et de Chenuevières et qu'à donner une bande de coquins à don Ramire.
Et maintenant qu'elle venait de faire, en obéissant à Norbert, l'aumône de sabourseà Ghoquart, elle n'avait réussi qu'à réveiller plus violents encore et plus sauvages les terribles instincts de cette brute redoutable,
Ghoquart, de l'argent dans sa poche, Ghoquart riche, avait été pris de vertige.
Et, du reste, pour le vagabond il y avait de quoi.
Jamais peut-être il n'avait eu à lui une pièce blanche.
Vivant de raccrocs, de rapines et de pillages, sa misérable existence était un problème qu'il recommençait tous les jours.
Et c'étaient à présent des louis !. . de beaux louis étincelants!.. de vrais louis d'or qui glissaient entre ses doigts et dont il entendait, pâle de joie, le bruit dans sa podie.-
Le visage du monstre en rayonnait.
Et non plus la tête basse, non plus sournois et brutal, mais joyeux, courant et gambadant, il s'ouvrait un passage à travers les groupes encore très nombreux qui encombraient les rues de Pont-Servan.
Les gens qu'il bousculait se regardaient très surpris de lui voir un masque moins repoussant et moins tragique.
— Que se passe-t-il donc? se demandaient -ils. On ne reconnaît plus Ghoquart. Mais, lui-même, il ne se reconnaissait plus.
Chose invraisemblable, incroyable, il oubliait la pensée fixe qui toujours le torturait, la pensée délicieuse et terrible qui le jour, la nuit, à toute heure, à toute minute faisait bouillir le sang dans son cerveau et allumait du feu dans ses veines.
Il ne songeait plus à Jeanne!., ou plutôt il ne songeait plus à rien.
Il n'avait plus qu'un désir : manger ! boire!., oh! boire surtout!., c'était le rêvo quil caressait depuis longtemps, boire non pas seulement jusqu'à l'ivresse, mais jusqu'à la folie.
Et d'auberge en auberge, de cabaret en cabaret, pendant des heures, Ghoquart roula.
Puis, quand il sortit enfin de Pont-Servan, où chez M« Gosset c'était fête encore, il avait l'air plus effrayant et plus idiot que jamais.
Il avait pris sans savoir comment le chemin de Hautvilly.
A cette heure, Jeanne et Norbert quittaient la maison du tabellion et se mettaieni en route.
Ils passèrent près de l'idiot et ne le virent pas. Il ne les vit pas davantage. Les jeunes époux étaient trop absorbés dans leur bonheur et lui trop repris tout à coup par sou idée fixe.
— Oh! oui, elle est belle!... bien belle 1 se disait à haute voix le monstre, tandis que ses yeux jetaient des flammes.
Il marcha longtemps, longtemps...
Il se mettait parfois à rire et sa face alors s'éclairait d'an reQet de joie sinistre.
Tout à coup il tressaillit.
Il venait d'apercevoir là-bas une masse sombre qui semblait cacher le ciel.
Il reconnaissait le château de Hautvilly, le domaine de ses seigneurs.
L'œil de l'idiot Ilamboya et, pendant quelques secondes, arrêté au milieu du chemin et chancelant sur ses jambes qui titubaient, il regarda fixement cette demeure.
Àh! c'est cette fois qu'on aurait eu raison d'avoir peur de Choquart! Tous ses traits s'étaient contractés, tout son visage expijimait la haine la plus implacable et la plus profonde.
Pourquoi?
Était-ce l'orgueil du serf qui se révoltait en lui?
Souffrait-il de se sentir si faible et si peu de chose en face des puissants et riches seigneurs de Hautvilly?
Bah, il se souciait bien de cela, Chcquartl
D'ailleurs pouvait-il concevoir autre chose que la misère dans laquelle il croupissait? qjie l'état de brute sauvage dans lequel il végétait?
Non, mais si l'idiot restait toujours à contempler le vieux château, le front de plm en plus sombre et l'air de plus en plus farouche, c'est qu'il songeait à Jeanne.
Elle était là derrière ces murs !
C'était là que Norbert la gardait, la cachait 1
Car,tandis qu'il se grisait de cabaret en cabaret, Choquart avait appris que les jeune.' époux devaient retourner le jour même au château de Hautvilly.
Il se remit donc en marche, les yeux toujours fixés sur le château.
Mais il se sentait la tête très lourde, les jambes très faibles.
Il avançait pourtant et la masse imposante du château surgissait, se dressait de plus en plus.
Il marcha environ encore une heure.
Le château était si près maintenant qu'on en pouvait compter les créneaux.
Choquart s'arrêta. U n'en pouvait plus. Sous l'empire do l'ivresse, il avait des vertiges, le sol semblait fuir sous ses pas et un sommeil qu'il ne pouvait vaincre fermait malgré lui ses paupières.
Il y avait à quelques pas de lui une sorte de taillis obscur.
Il n'y marcha pas, il s'y traîna, puis, brusquement, il s'abattit comme une masse.
Il dormait.
Quand enfin il rouvrit les yeux, il aperçut déjà au-dessus de sa tête les premières étoiles.
C'était l'heure douce et triste du crépuscule.
Autour de lui aucun bruit ; sur la route, personne.
Il bâilla, s'étira, tous les membres brisés, puis mal éveille elle regard vague il cher cha à se reconnaître
Où donc se trouvait-il cette fois r
Dans quel village ?
U avait la tête si vide qu'il était plus idiot que jamais.
Mais tout à coup il rencontra sous sa main la bourse que lui avait jetée Jeanne.
11 se ressouvint.
Alors, couché sur le flanc, le coude replié et la tête posée dans sa main, il contempla encore le château de Hautvilly qu'il pouvait entrevoir à travers les branches.
La nuit tombait, tout devenait noir, et pas une lumière, pas ime lueur n'éclairait le vieux manoir.
A quoi donc réfléchissait en ce moment Choquart ?
Ce qu'il y avait de certain, c'est qu'il devait faire quelque étrange projet et méditer quelque sombre pensée.
En efl'et, son visage toujours pâle, en ce moment était livide, et dans l'ombre qui l'enveloppait on l'entendait ricaner sourdement.
Puis, soudain, et comme s'il venait de prendre une résolution, il se leva vivement, fit quelques pas le corps plié et la tête baissée comme s'il cherchait quelque chose, puis, tout à coup laissa entendre un nouveau ricanement, cette fois de menace et de triomphe.
Dans son poing, l'idiot brandissait une branche d'arbre assez courte, mais énorme.
Il murmura quelques paroles, étendit la main comme s'il provoquait et déflait le château, puis il disparut dans les ténèbres profondes du taillis.
Il marcha, tournant le dos à la route, pendant à peu près dix minutes. Il allait assez vite malgré l'obscurité et les obstacles. Puis, brusquement, l'ombre devint moins épaisse et une éclaircie se fit devant lui.
C'était à présent une plaine inculte qui s'ouvrait devant ses pas.
Il la traversa dans toute sa longueur, obliqua à gauche, prit un petit chemin creux obstrué de ronces et semé de fondrières, puis enûn s'arrêta devant un mur auquel ce chemin abandonné venait aboutir.
Choquart se trouvait devant le château de Hautvilly ei il n'avait qu'à escalader ce mur pour sauter dans le parc.
Que voulait donc l'idiot ?
Quel était le but qui l'amenait là ?
Peut-être n'aurait-il pu le dire lui-même, car ce n'était pas sa raison, c'était son instinct qui le poussait.
Le mur, assez élevé, mais très vieux, couvert de moisissure, s'effritait. S'y cramponner et le franchir n'était pas chose très diflicile, surtout pour Choquart qui avait fait cent fois d'autres tours de force.
L'idiot semblait épier autour de lui avec inquiétude.
Mais comme enfin il était sûr qu'il était bien seul, il commença son ascension.
En trois ou quatre bonds il fut à cheval sur la crête du mur. Pas ime pierre n'était tombée et il n'avait pas fait le moindre bruit.
Maintenant son regard sondait le parc.
Tous les domestiques devaient sans doute déjà dormir, car c'était partout un grand silence,
Choquart alors se laissa glisser, s'écorchant les genoux et les mains aux aspérités du mur.
Il tenait toujours l'énorme branche qu'il avait ramassée dans le taillis.
CARTOUCHE l-^Ol
Puis, lentement et à pas de loup, il chercha, s'orienta.
Ce qu'il cherchait, c'était la chambre de Jeanne.
Certes, c'était là une idée dangereuse, une idée folle, mais c'était ainsi. Le misérable ne raisonnait pas. Il allait droit devant lui comme une bête va où ses instincts la poussent.
D'ailleurs, ce qui prouve bien qu'il était insensé, c'est que la pensée du châtiment ne lui venait même pas.
Il oubliait que les barons de Hautvilly, en même temps riue ses seigneurs, étaient ses justiciers.
11 oubliait qu'il était un de leurs vassaux, qu'ils avaient sur leurs terres droit de vie et de mort, et que si on le surprenait là, ils pouvaientjur-le-champ le faire pendre ou le jeter en pâture à leurs chiens.
Et il avançait toujours.
De loin, il avait entrevu une pâle clarté.
C'était la lumière des flambeaux qui éclairaient la chambre nuptiale.
Le monstre eut un frémissement. Celle qu'il convoitait, celle dont il rêvait de faire sa proie devait être là!...
Mais, brusquement, il recula, effaré, l'œil terrible.
Le vieux Lorrain, qui l'avait vu franchir le mur, arrivait sur lui.
— Qui es- tu ?... Misérable, que fais-tu là? cria le vieillard.
Mais il n'acheva pas, et ses dernières paroles se perdirent dans un cri sourd, dans un râle.
L'idiot venait de frapper, et couvert du sang de sa victime, poursuivi à coups de fusil, en quelques sauts il regagnait le mur, puis disparaissait.
Mais il ne pouvait plus fuir.
En tombant, son genou avait porté sur une pierre, etil ne pouvait plus que se traîner.
Pourtant le parc s'emplissait de grands cris et de grandes rumeurs. Puis les hautes tours s"empourprèrent d'une lueur sanglante. On accourait avec des torches. Tout le château était debout. L'idiot, vaguement, se sentit perdu.
Et il cherchait à rassembler ses idées, il se demandait ce qu'il allait faire puisqu'il ne pouvait fuir.
Mais il pouvait encore ramper, glisser... Il fallait qu'il trouvât un trou, un fourré où se cacher et se blottir.
Choquart, qui connaissait les moindres coins et recoins de Hautvilly, savait depuis longtemps que les repaires ne manquaient pas autour du château, et que si beaucoup étaient connus des gens du baron, il y en avait aussi qui ne l'étaient que de lui seul.
11 ne s'agissait donc que de gagner au plus tôt une de ces cachettes-là et d'y laisser passer l'orage. Le lendemain il pourrait tranquillement se montrer dans le village, car le garde qu'il avait frappé ne l'avait pas reconnu et on ne le soupçonnait pas.
Alors, tandis que les clameurs continuaient dans l'intérieur du château, l'idiot traînant la jambe, suivi le mur du parc.
11 allait aussi vite qu'il en avait encore la force, car il se rendait bien compte qu'il ne suffisait que d'une minute pour le perdre.
Quand il eut fait environ une centaine de pas, il eut un ricanement de triomphe.
i502 CARTOUCHE
Il venait devoir s'ouvrir devant lui un petit seîitier k peine frayé. Ce sentier, couvert de broussailles et où il était impossible d'avancer sans ramper comme un reptile, allait aboutir par des détours innombrables à quelques mètres seulement de la tour où Choquart avait vu briller une lumière.
L'idiot se jeta dans ce sentier, et les mains ensanglantées par les ronces, Te visage déchiré par les branches, il avança jusqu'au moment où il devait avoir en face de lui la tour dont nous venons de parler.
Là, il écouta, prêta l'oreille. Il entendit encore des cris de colère mêlés à des aboiements furieux de chiens. Il comprit qu'on était à sa poursuite et que la chasse à l'homme commençait.
Choquart, accroupi, tâtait à présent la terre autour de lui.
Tout à coup une cavité s'ouvrit, une cavité profonde qu'une pierre recouverte d'herbe fermait comme un couvercle.
C'était dans ce trou, dans cette fosse oue rîdîot qui, on le sait, était aussi un voleur, cachait ses rapines.
C'était là aussi qu'il disparaissait quand il avait fait quelque mauvais coup et que la maréchaussée était à ses trousses.
Cette cavité une fois recouverte, en laissant filtrer un peu d'air, on y était non seulement en sûreté, mais encore assez à l'aise pour quelques heures,
Choquart avait disparu dans cette tombe.
Ce qu'il craignait en restant dans le sentier, ce n'étaient point les gardes du château, car les broussailles auraient suffi à le protéger contre eux. Mais ce qu'il redoutait, c'étaient les chiens énormes, les molosses terribles au'on n'allait pas manquer de lâcher sur sa piste.
Et ce misérable, qui n'avait parfois quelques lueurs d'intelligence que pour le mal, avait raisonné assez juste.
En effet, il n'était pas sous terre depuis cinq minutes quand U entendit tout à coup de rapides et légers piétinements autour de hii, puis de gros souffles, d'ardentes haleines.
Les chiens étaient; lâchés !
Les chiens le cherchaient !
A travers la fente étroite qu'il avait ménagée pour ne pas étouffer, U voyait dans les ténèbres luire leurs yeux de braise.
Ils rôdèrent longtemps là, furieux, aboyant, s' éloignant puis revenant en des courses folles.,,
Unmomentmême, le front hvide, les membres frissonnants, une sueur froide aux tempes, le misérable put se croire découvert.
Quelques chiens restaient là, devant son trou, grattant la terre et poussant des aboiements plus formidables encore...
Mais pourtant ils s'enfuirent.
L'idiot, qui était plus mort que vif, respira...
Et soulevant doucement la pierre qui le cachait, il avança la tête et prêta l'oreille aux bruits qui pouvaient lui parvenir.
C'étaient toujours les mêmes clameurs, les mêmes cris, mais très éloignés.
Une voix qui s'éleva le fit soudain tressaillir.
C'était la voix de Norbert... Le baron payait de sa personne et menait lui même cette chasse.
Alors, la face pâle, Choquart régarda le château...
Jeanne était là !
Jeanne était seule!
Brusquement, il sortit de terre, replaça la pierre qui bouchait le trou, puis le souffle court, les yeux étincelants, il se rapprocha encore une fois du château, rampant sous les broussailles avec la souplesse d'une couleuwe.